LES PROGRKS DE LA SC1KNCE DU MONDE
davantage. Au seizième siècle, avant Copernic, avant Galilée, on lisait beaucoup Aratus; on le réimprimait sans cesse. Les progrès de la science le font de plus en plus oublier ( I ), et il est peu probable qu'un Aratus français le remplace. On ne va pas plus, de nos jours, étudier l'astronomie chez M. Daru que l'agriculture ou l'horticulture chez l'abbé Delille, ou la navigation chez Ësménard; et bien imprudent sera le poète qui se donnera la tache d'une lutte insoutenable contre la muse elle-même et contre l'indifférence des lecteurs, en essayant d'écrire des milliers de rimes sur un sujet purement scientifique. L'éditeur du poëme de Daru sur l'astronomie nous raconte, dans un avant-propos, que ce fut Laplace qui engagea son confrère l'académicien à écrire cet ouvrage; le conseil était malheureux, s'il était sincère. Qui savait mieux que l'auteur du Système du monde que ces choses-là, dans leur savant ensemble, échappent aux prises de l'imagination et du sentiment poétiques ? Cuvier et Laplace, voilà aujourd'hui les véritables poètes de la nature et du monde.
(1) Le savant Buhle, qui publia de 1793 à 1801 la seule édition d'Aratus qui ait paru dans le dix-huitième siècle, souhaite un peu naïvement (p. vi de sa préface) que les poèmes d'Aratus redeviennent en usage pour l'éducation de la jeunesse. Je ne crois pas que ce conseil ait été entendu des écoliers ni des maîtres. Comment s'en étonner, si Ton songe que, dès l'antiquité, certaines descriptions du poète, ne convenant plus avec l'état du ciel, causaient de véritables embarras aux maîtres d'astronomie élémentaire? Voir, dans \ Aratus de Buhle, 1. 1, p. 457, et dans la traduction française par l'abbé Halma (Paris, 1821), l'opuscule du mécanicien Léontius sur la sphère*
Auprès d'eux la rêverie peut encore s'égarer en de vagues contemplations ; elle peut douter de ce qu'ils affirment et de ce qu'ils démontrent ; elle peut ça et là devancer leur savoir par des élans hardis d'espérance; et, si cette rêverie s'exprime en beaux vers, elle saura nous charmer encore. Nous concevons aussi l'histoire rendue poétique de quelque grand inventeur; nous concevons dans quelque drame, comme le Galilée dePonsard, un pathétique tableau des efforts du génie luttant avec les mystères de la nature et avec les aveugles passions des hommes. Mais il y a loin de là au poëme didactique tel que nous l'a transmis l'antiquité et tel qu'il s'est perpétué jusqu'à nous par de si nombreuses imitations (1).
Au temps où nous sommes, le plus grand versificateur n'a que faire au Muséum d'histoire naturelle et à l'Observatoire; toute son habileté ne vaut pas l'art d écrire simplement en prose des choses qui n'ont pas besoin de vains ornements. Le Cosmos de Humboldt répond mieux aux nobles curiosités de l'àme humaine que ne purent jamais ou ne pourront
(1) Plusieurs imitations grecques sont mentionnées dans les anciennes notices biographiques sur Aratus; nous avons rappelé plus haut les trois imitations en langue latine. Quant aux imitations françaises ou aux poèmes sur le même sujet, on en trouvera la liste, encore incomplète, dans l'Histoire de la poésie française à l'époque impériale, par M. Bern. Jullien (Paris, 1844), t. II. Depuis le poème de la Sphère, par Dominique Ricard, jusqu'aux Trois Règnes de l'abbé Delille, quel triste catalogue de livres oubliés, dont quelques pages à peine sont encore lues aujourd'hui!
les plus magnifiques poèmes dans le genre de F Hermès (1).
Et pourtant, on aimera toujours à contempler ce généreux essai d'une alliance entre la science positive du monde et la poésie ; il est remarquable qu'il se soit ainsi renouvelé à deux mille ans de distance, plus difficile encore et plus hardi de notre temps qu'au siècle des Ptolémées. A coté de Y Hermès grec, Y Hermès français, dans son état d'oeuvre inachevée, reste lui-même, au milieu de notre littérature, la plus imposante des ruines ; un souffle puissant y circule, et la main du génie y a marqué une impérissable empreinte de force et de grandeur.
(1) Au moment où j'écris ces lignes, je reçois de Constantinople un fort beau volume écrit en prose grecque par M. Rhaptarchis , avec de nombreuses planches, sous le titre suivant : Tà 2u|i«av t\ tà 6av|idwta toO durrepoevro; oùpavoû. C'est un résumé fort intéressant de ce que nous apprennent sur ce sujet les meilleurs auteurs de notre temps. Voilà donc Aratus remplacé, dans sa patrie même, par un prosateur.
Parvenu au terme que je me suis fixé pour cette histoire de l'Hellénisme en France , j'ai besoin de jeter rapidement un coup d'œil au delà, et de me demander si l'influence du génie antique sur le génie moderne s'arrête au seuil du dix-neuvième siècle, ou bien si elle continue, si elle doit continuer d'agir chez nous sur l'éducation supérieure des esprits.
Le dix-huitième siècle se ferme, on vient de le voir, sur une double et brillante expansion de l'hellénisme par la critique et par la poésie, que caractérisent les noms de Mme de Staël et d'André Chénier.
Cette expansion, préparée par un lent travail, estelle demeurée stérile ? N'est-ce que le dernier feu que jetaient sur notre société moderne les traditions expirantes de l'antiquité? et l'esprit de la civilisation nouvelle inaugurée par les réformes de 1 789 sera-t-il désormais étranger aux leçons de la Grèce?
Dès le début de ce Cours, j'ai précisément fait ressortir dans la Révolution de 1 789 les traits généraux qui la rattachent aux doctrines des publicisles anciens, et qui marquent de la Grèce à la France
comme la perpétuité d'an même caractère national. La Révolution française en témoigne par ses illusions et par ses fautes comme par ses actes les plus glorieux et ses créations les plus salutaires. Quand un député de la Constituante faisait demander à la Bibliothèque nationale un exemplaire des Lois de Minos pour en extraire quelques articles à notre usage, c'était une naïveté inspirée par les souvenirs du Télèmaque et de Salente. Camille Desmoulins, dans les pages brûlantes du Vieux Cor délier (1), rappelait, à propos de nos discordes, les Nuées d'Aristophane et les auteurs de la condamnation de Socrate ; il avait raison : T analogie des passions et des événements faisait alors de notre Paris une sorte d'Athènes en délire. Lorsque l'Assemblée législative accueillait et renvoyait à une commission spéciale le projet d'un bataillon de tyrannicides qui promèneraient le poignard à travers l'Europe pour affranchir les peuples (2), c'était un souvenir monstrueusement agrandi d'Harmodius et d'Aristogiton demeurés si populaires dans les écoles grecques et jusque dans les écoles romaines du temps des empereurs ; même après l'apaisement de ces violences, on a parfois reproché à notre rhétorique des collèges d'entretenir une admiration trop complaisante pour de fanatiques assassins dont la démocratie ancienne avait fait des héros.
(1) Voyez plus haut, p. 327, n. 3.
(2) Moniteur, Procès-verbal de la séance du 26 août 1792. J'ai spécialement étudié cette tradition gréco- romaine sur le tyrannicide, dans un mémoire inséré au tome XX1U (série II) du recueil de l'Académie royale de Turin*
Nos fêtes républicaines de l'agriculture et de l'Être suprême, la nomenclature de nos mois républicains , et, dans un ordre de faits plus durables, la nomenclature de notre système métrique, tout enfin, de 1789 au dix-neuvième siècle, témoigne de l'obstination des souvenirs de l'antiquité classique chez nos plus hardis réformateurs.
Ainsi les révolutions qui prétendent rompre avec le passé sont quelquefois routinières dans leurs crimes, dans leurs rêves et jusque dans leurs puérilités.
L'esprit français ne fut pas moins routinier dans la littérature et les beaux-arts durant la période révolutionnaire ; il ne le fut pas moins sous le consulat et sous l'empire. Cette manie des mœurs et des costumes grecs qui du théâtre passait dans la vie, un peu théâtrale , des salons du Directoire , nous a inondés de traductions et d'imitations, presque toutes oubliées aujourd'hui. Jamais on n'a plus produit de poèmes épiques, jamais plus d'odes à la façon ancienne. L'imitation appelait l'imitation : après le Voyage du jeune Anacharsis, on a eu les Voyages d'Anténor, par Lantier, et les Courtisanes de la Grèce, par Chaussard, deux livres en grande partie composés avec les reliefs de Barthélémy. Mais, à côté de ces puériles et médiocres copies, à côté de ces compilations destinées quelquefois à satisfaire une curiosité malsaine, on peut suivre la veine de l'hellénisme dans des compositions bien autrement sérieuses.
C'est Chateaubriand qui , par la critique , dans le
Génie du Christianisme , par la description des lieux, dans le Voyage de Paris à Jérusalem , par la poésie dans les Martyrs, évoque les grands souvenirs de la Grèce. C'est Lemercier qui retrouve, dans la belle tragédie à'Agamemnon, quelques-uns des accents d'Eschyle. C'est Ballanche qui transforme le sujet d'Antigone par une conception idéale jusqu'au mysticisme. Dans les arts, le peintre David ressuscite les héros grecs et romains, sinon avec toute la vérité de leurs traits, au moins avec un haut sentiment de noblesse et d'harmonie, et même une fois, dans sa Mort de Socratey il s'inspire heureusement du plus pur génie de l'antiquité. Visconti , Éméric David et Quatremère de Quincy nous ramènent au goût parement hellénique dans l'architecture et la statuaire. Millin explore avec une infatigable activité les monuments antiques de tout genre, et en répand la connaissance par les publications les plus diverses. En même temps, avec une discrétion modeste, qui laisse deviner des trésors de science et d esprit, Boissonade réveille chez nous l'amour de la langue grecque. Un triumvirat d'intelligents hellénistes (Thomas, Renouvier et de Cambis) traduit Y Iliade avec une fidélité sans exemple dans notre langue ; i'Université se reprend avec ardeur à ces belles études. Bientôt les écrits et les brillantes leçons de M. Villemain et de Y. Cousin enflammeront un nombreux public pour les chefs-d'œuvre de Sophocle et de Platon, pour l'éloquence, longtemps méconnue chez nous, des Pères de l'Église et des platoniciens d'Alexandrie.
Mainte découverte de monuments inédits de la litttérature et de l'art aide au progrès de la réflexion et ouvre à la critique de larges horizons qu'elle n'avait pas encore embrassés. Animée par un souffle nouveau de science et de liberté, l'éloquence, sous toutes ses formes, depuis l'éloquence parlementaire jusqu'à l'histoire, se rapproche des grands modèles sans s'y attacher par un calque servile. La poésie, surtout la poésie lyrique, ne demande plus à la Grèce que les leçons générales du goût, et elle n'en atteste que mieux, par je ne sais quel esprit d'ordre et de mesure , l'intime parenté de notre génie avec celui de l'antiquité classique. Le drame grec, mieux étudié, mieux compris, nous montre une variété de composition que dissimulait trop la rigueur des préceptes aristotéliques outrée encore par les commentateurs ; il autorise des libertés qui , autrefois, auraient passé pour des licences.
Fixée désormais par des chefs-d'œuvre en tous les genres , la langue française peut çà et là s'altérer sous la plume intempérante ou maladroite de tel ou tel écrivain ; mais elle n'a plus à craindre une brusque déformation comme celle dont l'avait un instant menacée l'école de Ronsard. Pour l'usage des sciences, des arts mécaniques et de l'industrie, elle s'enrichit et quelquefois s'encombre d'emprunts plus ou moins corrects aux langues anciennes , surtout au grec, et de ce langage technique bien des mots passent dans celui des lettres par l'effet d'une fâcheuse négligence ; mais ces abus n'ont pas sérieusement altéré la langue : Lamennais et Chateaubriand restent
des écrivains éminemment françaisau milieu des plus grandes hardiesses de sentiment et de pensée. Le mouvement même d'enthousiasme qui agita toute notre littérature devant la Grèce rebelle et victorieuse n'a pas un instant détourné l'esprit français de ses voies naturelles. C. Delavigne et M. P. Lebrun, Lamartine et M. V. Hugo ont chanté l'héroïsme des Grecs dans le meilleur style de nos poètes classiques. Le Lascaris de M. Villemain, cet autre appel à la pitié de l'Europe en faveur des Hellènes, ne doit rien au pastiche ni à l imitation.
Quant au fond même des choses, quant à la politique et à la philosophie, je ne crois pas que l'hellénisme ait jamais eu dans notre éducation une efficacité plus opportune, parce que jamais cette action ne fut mieux renfermée dans ses justes limites.
D'une part, l'expérience des cent dernières années nous défend de tout puéril engouement pour les utopies où s'égara trop souvent l'esprit aventureux des législateurs et des philosophes grecs. Le communisme de Lycurgue et celui de Platon sont estimés à leur exacte valeur, parce qu'on en connaît les origines et l'histoire. Nous savons tout ce qui manquait à la démocratie athénienne pour être un véritable régime de
justice et de liberté.
D'autre part, néanmoins , plus nous apprécions les grandes civilisations qui se sont développées en dehors de la civilisation gréco-romaine que féconda le christianisme en la transformant, plus nous comprenons notre supériorité et ce qui en revient au propre génie du peuple grec : l'Assyrie, l'Inde, la
Chine, l'Égypte, malgré leurs merveilles, chaque jour mieux connues de nous, ne font rien perdre au peuple grec de ses droits à notre reconnaissance. C'est bien lui qui, dans l'ensemble de sa tradition savante et de son histoire, nous représente l'image la plus complète de l'humanité toujours en voie du progrès. Nulle nation n'a plus varié les expériences de la vie sociale, ni plus médité sur la théorie des gouvernements; nulle n'a plus fait pour fonder la méthode générale des sciences et pour préparer ainsi l'avènement des sciences mêmes qu'elle n'a pas connues. Avec Rome, avec Jérusalem, au-dessus d'elles à quelques égards, Athènes est reconnue comme la grande institutrice du genre humain. Les vices de son état social , les fautes de ses politiques, les erreurs de ses philosophes, s'effacent, à la distance où nous sommes et au point de vue où nous la pouvons aujourd'hui juger, devant l'éclat incomparable de ce génie si bien doué pour la recherche, pour la démonstration et pour l'expression du vrai en toutes choses.
Les leçons que nous donne le peuple grec par ses œuvres anciennes ont pris d'ailleurs un surcroit d'intérêt par sa résurrection enfin accomplie sous nos yeux; même après les émotions d'une lutte héroïque, même après les embarras et les mécomptes inséparables peut-être des conditions où l'Europe a placé le petit royaume de Grèce , il y a , pour tout juge impartial, des motifs sérieux de confiance dans l'énergique vitalité qu'il déploie , dans l'ardeur de ses jeunes générations pour les études savantes,
dans le désintéressement avec lequel tous les membres de la famille hellénique concourent au progrès de ces études, les uns par le travail, les autres par des souscriptions généreuses ; enfin jusque dans leur obstination à reprendre la langue de leurs ancêtres. Toute cette activité manque de règle encore et de mesure ; mais elle n'est pas stérile.
Dès le début de ce siècle, et bien avant l'insurrection de 1 82 1 , la Grèce nouvelle avait un représentant digne de son passé en la personne de ce Coray, né à Smyrne en 1 748, Tannée même où Montesquieu publiait V Esprit des Lois. Français par adoption, disciple de la sage et libérale école de, publicistes qui produisit les réformes de 1789 et s'abstint des excès de 1793 ; médecin, philosophe, littérateur éminent, mort entouré des respects de tous, à Paris, dans sa « nouvelle et chère patrie » (1), où il a publié tant de livres également utiles au progrès des lettres classiques et à la propagation des lumières dans l'Orient chrétien, Coray a laissé des successeurs et des continuateurs de son œuvre. 11 a ouvert et, à lui seul, il personnifie heureusement la renaissance nouvelle de l'hellénisme et son étroite alliance avec les institutions, avec les doctrines, avec les mœurs de notre temps. Un peuple capable de produire de tels hommes mérite de reprendre sa place parmi les nations civilisées. Il a commis bien des fautes, il en commettra peut-être encore; mais il a raison de vouloir qu'on ne
(1) Ce «ont les termes exprès de son épitaphe, rédigée par lui-même et qu'on trouve reproduite dans son autobiographie (Paris, 1833, in-S*).
l'oublie plus désormais. S'il a perdu pour toujours le premier rang dans le monde, il a droit de se maintenir au second, près des nations qui travaillent le plus activement au progrès de l'humanité sur toutes les voies ouvertes à nos légitimes ambitions.
Tout concourt donc à maintenir présente devant nous cette grande image de la Grèce, à rattacher pour nous sou souvenir aux intérêts et aux préoccupations de notre vie.
Maintenant, l'extension même de la civilisation moderne et des rapports qu'elle multiplie entre les peuples, les conquêtes si rapides et si fécondes des sciences physiques et mathématiques, la richesse, chaque jour augmentée, de notre littérature, à ne compter même que ses œuvres d'élite, ne prennentelles pas trop de place dans notre éducation nationale pour que le grec et le latin (je ne saurais ici les séparer) y gardent le même rôle que durant le seizième et le dix-septième siècle? Grave question qui, sous bien des formes, se pose aujourd'hui devant les maîtres de nos écoles et les chefs officiels de l'enseignement public. Nous n'avons pas à proposer ici les moyens pratiques de la résoudre (1). Mais comment ne pas souhaiter toujours que la Grèce et sa belle langue demeurent familières à l'élite des esprits qui prétendent exercer quelque autorité dans ce monde? Fût-il même vrai que toute la séve de l'hellénisme a passé dans notre vie moderne, et qu'à cet
(1) Voir les' deux Annuaires publiés en 1868 et 1869 par l'Association pour l'encouragement des études grecques, et en particulier le Supplément à l'Annuaire de 1868.
égard, le travail des trois derniers siècles nous dispense de recommencer une si laborieuse étude , le peuple à qui nous devons tant n'a-t-il pas droit à la perpétuité de nos hommages? Le culte des ancêtres tient à des sentimeuts qu'il ne faut pas affaiblir dans la conscience des hommes : il y va de notre noblesse et de notre grandeur morale.