LE THESAURUS D'HENRI ESTIENNE
Estienne, jadis projetée par M. Firrain Didot père, exécutée par ses fils Ambroise et Hyacinthe Firmin Didot, d'après un plan qu'approuva l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Neuf volumes in-folio, au lieu de quatre, que formait l'édition originale (i 572), marquent déjà par leur seul nombre le riche accroissement de la lexicographie grecque durant les trois siècles qui nous séparent aujourd'hui du célèbre philologue. Mais ce luxe aurait peu de valeur, si la critique n'avait dirigé l'emploi de tant de richesses. Le principal auteur de l'entreprise, * M. Ambroise-Firmin Didot, helléniste lui-même, en avait confié l'exécution aux plus habiles maîtres de l'Europe savante, MM. Hase, L. Dindorf et G. Dindorf, auxquels se sont associés plusieurs hellénistes français et étrangers, quelques-uns pour une très-large part de collaboration, comme M. Boissonade, qui a fourni près de quinze mille additions, comme M. Diibner, qui a revu toutes les épreuves et ramené, autant qu'il était possible, toutes les citations à l'uniformité. Ce monument d'un labeur immense, achevé enfin après trente-six ans d'efforts, fera certainement époque dans les annales de la science comme dans celles de la typographie. Il dépasse de beaucoup, par l'abondance et la judicieuse proportion des matières, la réimpression, d'ailleurs méritoire, du Thésaurus que le libraire Valpy avait publiée en Angleterre de 1816 à 1828. Malgré bien des imperfections, malgré des défauts inévitables dans une rédaction collective, où manque toujours, plus ou moins, l'unité, le nouveau Thésaurus porte vraiment l'empreinte de la pensée toute française qui l'a produit, et, à ce titre, il comptera nonseulement comme un service rendu aux lettres grecques, mais aussi comme un digne hommage à la mémoire d'Henri Estienne dont il continue justement de porter le nom. Bien que de tels livres ne circulent pas facilement,
même parmi le public le plus intéressé à s'en servir, néanmoins le nouveau Thésaurus a déjà contribué au perfectionnement d'autres livres, notamment de plusieurs dictionnaires à l'usage de nos classes, parmi lesquels nous citerons celui de M. Planche, corrigé et complété par M. Pillon, et surtout celui de M. Alexandre, publié pour la première fois avant même que parût la première livraison du Thésaurus Firmin Didot, sans cesse amélioré depuis, et dont les nombreuses réimpressions attestent le légitime succès.
Entre les dictionnaires français-grecs se distingue, par une érudition abondante et originale, celui de M. Courtaud-Divernéresse ( 1 839), ouvrage plus utile peut-être aux professeurs qu'aux écoliers, même dans l'abrégé que l'auteur en a fait pour l'usage de ceux-ci, mais dont les défauts sont peu sensibles quand on le consulte avec quelque connaissance de l'histoire littéraire, et qu'on apprécie la valeur relative des innombrables exemples empruntés par le lexicographe à des écrivains de date et d'autorité très-diverses.
Le dictionnaire des Synonymes grecs,, par M. Pillon (1847), pèche par le défaut contraire, celui d'une excessive sobriété ; mais on n'y saurait méconnaître l'utilité de témoignages et d'exemples habilement choisis pour former le goût des jeunes hellénistes.
Si la grammaire a fait moins de progrès que la lexicographie, peut-être devons-nous voir la cause de cette infériorité dans l'habitude qui domine en France de régler administrativement le choix des ouvrages classiques. C'est ainsi qu'un livre, excellent pour le temps où il parut, après une longue interruption de l'étude des langues anciennes (181 3), la Méthode pour étudier la langue grecque de J.-L. Burnouf, adopté par l'administration et consacré par un long usage, a été reproduit, d'année en
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année, sans notable correction, malgré des critiques souvent renouvelées (notamment par Courtaud-Divernéresse en 1 854 , eti a plusieurs reprises, par Diibner), et qu'il n'a reçu qu'en 1 8^9, quinze ans après la mort de l'auteur, quelques améliorations devenues bien nécessaires. Dans l'intervalle, MM. Gail fils et Longueville nous avaient donné une traduction de la grande grammaire grecque de Matthia?, ouvrage classique en Allemagne; MM. Courtaud-Divernéresse, Maunoury, Congnet, Diibner, d'autres encore que nous ne pouvons nommer tous, avaient tenté, avec des succès inégaux, de soutenir contre la Méthode de Burnouf une lutte difficile. M. Theil n'y avait pas mieux réussi, tout en choisissant parmi les manuels allemands celui qui semblait alors le mieux répondre aux besoins de notre enseignement secondaire, la grammaire de R. Kuhner (1846).
Il ne s'est pas trouvé non plus jusqu'ici un helléniste français pour nous doter d'un ouvrage original que l'on puisse comparer aux grandes grammaires de Buttmann, de Matthiae, de R. Kuhner, qui font l'honneur de l'érudition allemande. Mais plusieurs parties de la grammaire grecque ont été traitées, chez nous, dans des livres spéciaux. Tels sont les traités d'accentuation grecque, par M. de Sinncr (i8',3), par MM. Egger et Galuski (18',',), et surtout celui de M. Longueville (1849), qui doit moins que les deux premiers aux ouvrages allemands sur le même sujet. Telle est la prosodie grecque, rédigée d'après l'ouvrage allemand de Passow, par MM. Longueville et Congnet (1848) ; tel est enfin le mémoire de M. Th. -H. Martin sur l'Aspiration, en grec (1860). M. Ad. Régnier a publié, en 1840, un excellent traité De la formation des mots grecs pour servir d'introduction aux Racines grecques de Port-Royal ; il l'a remanié et développé depuis en un volume (1 855), où la compa-
raison des autres idiomes indo-européens éclaire singulièrement l'organisme de la langue -grecque et en fonde l'étymologie sur les principes les plus solides.
C'est ici le lieu de remarquer l'importance croissante que prend, dans la théorie des langues classiques, leur comparaison soit entre elles, soit avec les idiomes de la même famille. Ces rapprochements, soumis aujourd'hui par la critique à une méthode sévère, doivent désormais prendre place môme dans l'enseignement secondaire. Tne tentative a été faite en ce genre (et elle n'a pas manqué de succès) par M. Egger, dans ses Notions élémentaires de grammaire comparée (ire édition, 1 853, — 6e édition, i865) ; M. E. Pessonneaux a soutenu avec ce manuel une concurrence qui pouvait être utile, mais qui n'a pu durer, l'Université ayant bientôt encouragé le retour de ses professeurs à ce qu'il nous est permis d'appeler les anciennes routines. Vers le même temps, M. Giguet, dans le même esprit d'innovation dont s'était inspiré M. Egger, essayait de simplifier la grammaire grecque ( 1 856) à l'aide de procédés empruntés à la grammaire du sanscrit. Plus récemment (1864), M. Sommer renouvelait cet effort d'amélioration des méthodes, dans ses Premières notions de grammaire générale, destinées à relier par des principes communs les Grammaires rédigées par lui sur un plan uniforme pour le grec, le latin et le français, et aussi les Grammaires des principales langues de l'Europe moderne rédigées, sous sa direction, par divers collaborateurs. Depuis longtemps, la thèse soutenue en 1847 par M. L. Benloew sur l'accentuation dans les langues indo-européennes, celle de M. Ditandy sur le nom substantif ( 1 856), les deux mémoires de M. Obry, disciple d'Eugène Burnouf, sur la conjugaison grecque et sur le participe passé, mémoires insérés au recueil de l'Académie d'Amiens, avaient fait voir, chez nous, quel profit