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LE LOYER IMITATEUR D'ARISTOPHANE

Des orbes (1) coups, des coups sauglantz et fortz Qu'il lascheroyt par après sur mon corps.

GÉMN.

Nous ne pouvons donner de nos plumages Sinon à ceux qui arrestez et sages Yeullent leur vie avecque nous tirer, Sans plus la terre en leur cœur désirer. Partant, amy, si cocu tu veux vivre, Sois de chicane et d'affaires délivre ; Ou tu ne peux et ne doitz point vouloir Nostre plumage et noz biens recevoir.

CHICANOUX.

Je ne sçauroys, il ne faut que j'en mente, Laisser la terre et ma vie plaisante ; Ains j'ayme mieux, vivant en vray sergent, Estre battu et gaigner de l'argent.

GÉlfW.

Tu ne peuz donc de toute ta puissance Estre cocu.

CHICANOUX.

Je prendrai patience.

Voilà un ancêtre du Chicaneau de Racine et du Monsieur Loyal de Molière, que certes Racine et Molière n'auraient pas désavoué. Si la pièce contenait beaucoup de morceaux pareils, elle eût mérite de survivre. « J'ai fait et entrepris, dit l'auteur, chose qui n'a jamais été vue en France, ramenant comme du tombeau la vieille comédie et essayant de la faire revivre entre les François, en coupant et tranchant ce qu'elle avoit de vicieux. » L'imitation, en effet, ne manque pas d'habileté. Supprimer la

(1) Nicot l'explique par : « Coup qui ne fait que meurtrissure. »

distinction des actes, que l'exemple des pièces latines avait déjà fait introduire par certains éditeurs dans les pièces du théâtre grec, transformer la plupart des personnages selon la convenance de notre théâtre, reproduire assez justement par la variété des rhythmes français celle des rhythmes de l'original, surtout dans les chœurs et dans la savante complication du morceau qu'on appelait parabase : ce sont là des mérites remarquables, surtout pour le temps où nous reporte la composition de cette comédie. La langue, d'ailleurs, avait alors des libertés qu'elle ne pourrait guère se permettre aujourd'hui , et nul traducteur, au dix -neuvième siècle, n'oserait reproduire dans leur crudité certaines expressions que ne redoute pas la franchise de Pierre Le Loyer. Néanmoins, et quel qu'ait pu être devant le public le succès d'une telle imitation, c'est surtout une œuvre d'érudition ; elle ne devait pas servir d'exemple à nos comiques français. La comédie d'Aristophane est trop athénienue et trop antique pour passer sur notre théâtre, même avec ces habiles remauiemetits : elle peut inspirer chez nous le génie d'un poète comique , comme un jour elle inspira celui de Racine dans les Plaideurs, mais elle ne saurait faire école chez nous. Plaute et Térence, ce dernier surtout, sont des intermédiaires utiles entre la comédie grecque et la comédie française. On comprend que celle-ci les ait facilement accueillis pour maîtres, de préférence à Aristophane. Us représentent un état des mœurs et une forme du langage plus voisins de nos mœurs et de notre langage modernes.

LA COMÉDIE EN FRANCE. r.

Ici encore, Yauquelin de La Fresnaye nous est un témoin naïf et précieux de l'état des esprits en France :

Cette liberté, depuis, étant restreinte,

Mille gentils esprits sentant leur âme atteinte

De la divinité d'Apollon, ont remis

Le soutier du comique aux limites permis :

Fuyant d'Aristophane en médisant la faute,

Et prenant la façon de Térence et de Piaule,

Us ont, en leurs Moraux, d'un air assez heureux

De Ménandre mêlé mille mots amoureux.

Mais les Italiens, exercés davantage ,

En ce genre eussent eu le laurier en partage,

Sans que nos vers présents nous représentent mieux

Que leur prose ne fait cet argument joyeux ;

Grevin nous le témoigne et cette Reconnue

Qui des mains de Belleau naguères est venue,

Et mille autres beaux vers dont le brave farceur

Chàteauvieux a montré quelquefois la douceur.

Ainsi , de l'aveu même des contemporains, la comédie latine et l'italienne ont eu plus de part que la grecque à l'éducation de nos comiques français (1).

D ailleurs, il est certain que la comédie se prétait moins que la tragédie à une étroite imitation des modèles antiques. Plus populaire par sa nature, par le caractère bourgeois des événements et des personnages qu'elle met en scène, elle ne sait guère se contenter d'un auditoire savant, d'un auditoire d'élite, comme fait la tragédie. Par là même, elle s'est

(1) Voir, à l'appui de cette remarque, la thèse de M. A. Chassang sur les Essais dramatiques imités de V antiquité au quatorzième et au quinzième siècle (Paris, 1852, in-8°).

mieux défendue contre Tinvasiou des héros grecs et romains. Elle a pu profiter des leçons de l'antiquité renaissante , elle n'en a pas subi la tyrannie , et , tout en s* améliorant, elle est restée fidèle au vieux génie gaulois de notre littérature. A l'exception de Vauquelin de La Fresnaye, aucun de nos faiseurs de Poétiques françaises n'a prétendu dicter des règles à nos poètes comiques; encore Vauquelin l'a-t-il fait avec une juste sobriété, demandant que la comédie ait d'abord un proëme, c'est-à-dire un prologue, puis trois parts : 1°

un court argument

Qui raconte à demi le sujet bravement , Retient le reste à dire, afin que suspendue Soit l'âme de chacun par la chose attendue ;

2° un enveloppement, c'est-à-dire le nœud ou l'intrigue ;

3° un renversement, c'est-à-dire, sans doute, une catastrophe ou péripétie,

Qui le tout débrouillant fera voir clairement Que chacun est content par une fin heureuse, Plaisante d'autant plus qu'elle était dangereuse.

Ensuite, il indique rapidement les sujets et les personnages familiers à la comédie. Il accepte même l'idée (sinon le mot, qu'il blâme), de tragi-comédie :

Car on peut bien encor par un succès heureux Finir la tragédie en ébats amoureux :

Tel étoit d'Euripide et Y Ion et YOreste , VJphigénU, Hélène et la fidèle Alceste.

Voilà de l'érudition, mais une érudition sensée, modeste, sans la moindre tyrannie. Pious sommes loin encore du rigorisme qui pesa sur la scène française au dix-septième siècle. Vauquelin aime fort Aristote, que si souvent il traduit en mauvais vers ; mais il n'a pas pris, en cette savante compagnie, le goût des préceptes absolus, et l'on voit qu'à son école les imitateurs du théâtre ancien gardent encore une honnête liberté.

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