‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 46 sur 216 · LE BOSSU ET RAPIN · texte numérisé non relu

LE BOSSU ET RAPIN

deux parties. La tète, qui commande, est la première, et les membres, qui obéissent, sont l'autre. Il faut des instructions pour le cbcf, il en faut pour les sujets; à celui-là pour conduire, à ceux-ci pour être conduits, etc. » Tout le livre est de cette philosophie et de ce style : c'est ainsi que l'on conviait la belle société du temps de Louis XIV à comprendre Homère et à l'admirer. Cela devait, il faut en convenir, causer quelque impatience aux esprits sans prévention, comme Perrault. Les hellénistes auraient pu trouver aussi que le P. Le Bossu voyait dans Aristote bien des choses auxquelles Aristote n'avait jamais songé. En revanche, il n'y voyait pas des choses qui lui font grand honneur : il n'avait pas compris, par exemple, la belle remarque du Stagirite sur la différence qui sépare la poésie de l'histoire (1).

René Rapin n'est guère plus habile, a cet égard, dans ses Réflexions sur la poétique, et dans ses Instructions sur l histoire (1677), auxquelles il serait superflu de s'arrêter ici.

Mais La Mesnardière est un pédant fanfaron, d'Aubigtiac, Le Bossu, Rapin sont des esprits médiocres. On s'étonne peu qu'ils aient si mal interprété la tradition des préceptes anciens et qu'ils Paient si complaisamment changée en une sorte de tyrannie pour la poésie française. Ce qui nous surprend davantage, c'est que Corneille et Boileau, deux esprits

(l) L. I, ch. 2 et 13. Cf. Aristote, Poétique, chap. ix, et les notes de mon édition à la suite de V Essai sur l'histoire de la critique, p. 435.

si fermes, chacun en son genre, aient cédé au même entraînement, et qu'ils aient mêlé à leur théorie de la poésie française tant d'erreurs sur le sens ou l'autorité des préceptes anciens et des exemples que ces préceptes résument.

Il y a quelque chose de touchant à voir le grand Corneille, dans la plénitude de son talent et de sa gloire, examiner une à uue les pièces qu'il a produites au théâtre, les apprécier avec une judicieuse impartialité, puis résumer ses observations, son expérience personnelle, ses longues méditations sur la théorie et la pratique de l'art dans ses Discours du poëme dramatique, de la tragédie et des trois unités (1). Mais on souffre à le voir, dans cette consciencieuse étude, si préoccupé des moindres mots qu'il relève chez Aristote, s'obstinant à chercher, à trouver un sens profond sous des expressions peut-être accidentelles de la pensée du philosophe, quelquefois même sous des fautes de copiste que les critiques avaient déjà corrigées ou qu'ils devaient bientôt corriger dans ce texte fameux (2). Les règles d' Aristote ne sont pas pour lui de simples conseils dictés par une raison supérieure : ce sont des arrêts,

(1) Voir la thèse de M. Lisle sur les Théories dramatiques de Corneille, d'après ses Discours et ses Examens (Paris, 1853, in 8°).

(2) Voir, par exemple, ce qui concerne (ch. xv de la Poétique) le caractère d'Achille, p. 32 et 33 du Premier Discours, t. I, des Œuvres de Pierre Corneille , éd. de M. Ad. Régnier (Paris, 1862), où les textes d' Aristote sont tous soigneusement rapprochés des traductions de Corneille.

CORNEILLE INTERPRÈTE DARISTOTE.

des décisions, comme il dit quelque part (1). Une métaphore qui échappe au Stagirite, dans son traité de la Politique, vojaixwç StéXwfxev, « distinguons en législateur » (2), est désormais prise à la lettre et deviendra la devise de ces religieux interprètes. Il a trouvé dans la tragédie six parties en tout, ni plus ni moins; Corneille n'osera pas s'écarter d'une division si rigoureuse. La dernière partie, la mise en scène, selon Aristote, ne regarde pas le poëte, et comme il ne la traite point, Corneille se dispensera « d'en dire plus qu'il ne lui en a appris (3) » . Pour le philosophe grec, la tragédie a quatre • parties de quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode et le chœur. Le prologue est ce qui se récite avant le premier chant du chœur , l'épisode ce qui se récite entre les chants du chœur, et l'exode ce qui se récite après le dernier chant du chœur. » Il faut, bon gré mal gré, que trois au moins de ces quatre parties (puisque le chœur n'est plus à notre usage) se retrouvent dans le poëme dramatique français : » Ce prologue sera donc notre premier acte, l'épisode fera les trois suivants, l'exode le dernier. » Même déférence timide à l'égard des trois unités. La première, l'unité d'action, ne fait doute pour personne; il s'agit seulement de l'interpréter d'une façon qui laisse quelque place aux libertés de l'invention, a la richesse et à la variété même des éléments de l'histoire. On n'ose pas discuter les scrupules d'un grand poëte sur ce point ca-

(1) Md.> p. 73 et 77.

(2) Politique, VIII, 7, p. 271, éd. Goettling.

(3) Premier Discours, p. *0.

pital de son art. Mais, sur la seconde règle, celle de l'unité de temps, ou, comme on disait alors, celle ' des vingt-quatre heures, quel dommage de voir un tel esprit s'égarer en des arguties puériles et que fait encore mieux ressentir la noble gravité de son langage (1) ! « Si nous ne pouvons la renfermer dans ces deux heures, prenons-en quatre, six, dix; mais ne passons pas de beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le dérèglement, et de réduire tellement le portrait en petit qu'il n'ait plus ses dimensions proportionnées et ne soit qu'imperfection. >»

Quant à l'unité de lieu, « on n'en trouve aucun précepte ni dans Aristote, ni dans Horace; c'est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité de jour, et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion est un peu licencieuse, et si l'on faisoit aller un acteur en poste, les deux côtés du théâtre pourroient représenter Paris et Rouen • (2). Et il va chercher quelle est, pour chaque fable, la mesure de licence qu'autorise la théorie et que comporte le goût du public. Voilà dans quelles misères se laissait entraver le plus beau génie du siècle ! et je ne parle pas de ses vaines récherches sur la purgation des passions par la tragédie, mystérieux sujet où l'on avait déjà proposé, avant Corneille, treize explications du texte aristotélique, et cela sans ren-

(1) Troisième Discours, p. 113.

(2) Troisième Discours, p. 117.

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