D'AUBIGNAC ET MÉNAGE
que l'action de Y Heautontimoroumenos comprend du moins quinze heures, et que l'opinion de M. d'Aubignac, lequel soutient qu'elle n'en comprend que dix, est insoutenable... M. d'Aubignac prétend que la scène de notre comédie est dans l'enclos de la ville d'Athènes. Et moi, je soutiens qu'elle est hors de l'enclos de la ville d'Athènes, dans un hameau proche de la ville d'Athènes. M. d'Aubignac prétend que notre comédie commence longtemps après le soleil couché et qu'elle finit longtemps après le soleil levé. Et moi, je soutiens qu'elle commence au soleil couchant et qu'elle finit deux ou trois heures après le soleil levé, etc. (1). » Tout cela était alors écrit, tout cela était pris au sérieux par le public. Les théologiens mêmes intervenaient dans le débat pour lever certains scrupules des controversistes. « J'avois protesté, dit Ménage, dans mes Aménités de Droit, que je ne lirois jamais la Réplique de d'Aubignac (il la savait ou la croyait injurieuse pour lui), et comme je suis très-religieux observateur de ma parole, je consultai plusieurs casuistes de la Maison de Sorbonne et du Collège Louis le Grand, pour savoir si je la pouvois lire, et ils me dirent tous que je la pouvois lire, et ils me traitèrent même de scrupuleux pour en avoir douté. Je la lus donc, etc. » Ménage a bien fait, car la discussion où il s'engage avec son adversaire sur la constitution du drame chez les Athéniens est fort savante; elle contient
(1) Discours sur rHeautontimoroumenos de Térence, c. 7 et suiv., réimprimé au tome II de l'édition du livre de D'Aubignac de 1715.
mainte remarque dont la critique moderne peut encore tirer quelque profit (I).
Tout n'est pas non plus inutile ou faux par excès de subtilité dans la Pratique du théâtre. Elle atteste un homme du métier, dépourvu de talent, mais qui avait beaucoup lu, beaucoup observé, et souvent avec intelligence. C'est ainsi qu'au VHP chapitre de son deuxième livre, il a deviné que YAlceste d'Euripide pouvait bien être un drame satyrique, chose qu'a précisément démontrée la découverte récente d'une didascalie de cette pièce (2). C'est ainsi encore qu'après s'être rendu compte du rôle que jouait le chœur sur le théâtre antique, il en conclut assez spirituellement que le chœur n'avait plus lieu de figurer dans la moyenne comédie, où, eu effet, il ne figurait pas (3). Ce sont là des idées, je n'ose dire des découvertes, vraiment méritoires.
L'épopée, dont Aristote parle plus brièvement encore que de la tragédie, avait occupé plus longtemps et plus vivement l'attention des critiques, surtout en Italie, où l'Arioste et le Tasse provoquaient sur celte matière d'interminables disputes. Chez nous, malgré l'autorité qui s'attachait naturellement au Traité du Poème épique par le Tasse, tra-
(1) Voir, par exemple, au chapitre x, les conséquences qu'il tire d'un témoignage de Suidas sur Aristarque de Tégée, et la variante qu'il extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque du Roi pour établir le texte d'un passage de la Poétique d' Aristote sur Eschyle (c. IV, § 3).
(2) Patin, Tragiques grecs, Euripide, 1. 1, p. 220, 3* édition.
(3) Livre III, ch. 4.
LE PfiRE LE BOSSU. 107
duit en notre langue par Baudouin (1638), le traité classique sur ce sujet a été surtout celui du P. Le Bossu. Il est incroyable combien ce livre rencontra de faveur, môme dans le monde élégant. « Ah! ma fille, écrit Mme de Sévigné, que vous auriez bien fait voire profit d'un P. Le Bossu qui étoit hier ici ! C'est le plus savant homme du monde qu'il est possible. » Et ailleurs : « C'est mon Malebranche... Je suis assurée que vous aimerez la naïveté et la clarté de son esprit. » Quelques jours plus tard : « Je vous exhorte à lire le P. Le Bossu. Il a fait un petit traité de l'art poétique (elle veut dire sans doute du Poëme épique) que Corbinelli met cent piques au-dessus de Despréaux» (I). Et vraiment il semble que Despréaux pensât comme Mme de Sévigné, car, dans sa troisième Réflexion critique sur Longin, il reproche durement à Perrault de « traiter du haut en bas l'un des meilleurs livres de poétique qui, du consentement de tous les habiles gens, ait été fait dans notre langue ; c'est à savoir le Traité du poëme épique du P. Le Bossu, et où ce savant religieux fait si bien voir l'unité, la beauté et l'admirable construction des poèmes de Y Iliade, de Y Odyssée, de YÊnèide, etc. » Pope, en tète de sa traduction de l'Iliade, parle de « l'admirable traité de Le Bossu », et l'abbé Goujet, dans sa Bibliothèque française (2), réunit encore d'autres témoignages en sa faveur. Quel est donc ce livre que tant de beaux esprits ont admiré, et qui,
(1) Lettres 537, 538*, 544, éd. de Monmerqué ; cf. lettre 5î9.
(2) Goujet, t. III, p. 160-162.
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de 1675 à 1714, eut six éditions? C'est, pour me servir d'une expression assez spirituelle de La Motte dans son Discours sur Homère (I), « l'ouvrage le plus méthodique et le plus judicieux que le préjugé ait produit »; je ne dirai pas avec La Motte le préjugé qui consiste à regarder Ylliade et YOdyssée comme deux chefs-d'œuvre, mais celui qui regarde Homère comme l'inventeur d'une doctrine savante et complexe sur l'art d'instruire les hommes par le récit épique. Le principe fondamental de Le Bossu, c'est que l'épopée est « un discours inventé avec art pour former les mœurs par des instructions déguisées sous des allégories d'une action importante qui est racontée en vers d'une manière vraisemblahle, divertissante et merveilleuse ». On comprend que, sous ce point de vue, il rattache l'épopée à la fable ésopique, dont elle n'est, à ses yeux, que le développement. Partant de là, il nous explique pourquoi - Homère a fait deux fables séparées, dont l'une est pour toute la Grèce réunie en un seul corps, mais composée de parties indépendantes les unes des autres, comme elles étoient en effet ; et l'autre est pour chaque Etat particulier, comme ils étoient pendant la paix, sous ce premier rapport et sans la nécessité de se réunir. » Et ailleurs : « V Odyssée n'a pas été laite comme Ylliade pour instruire tous les Etats de la Grèce réunis et confédérés en un seul corps, mais pour chaque État en particulier. Un État est composé de
(l) En téte de sa traduction de Ylliade en vers français; ce morceau est réimprimé , dans les Paradoxes littéraires , par B. Jullien.