SIÈCLE
Théories diverses sur l'art de traduire. — Les belles infidèles, méthode qui domine au dix-septième siècle. — Traductions d'Homère : La Valterie et madame Dacier.— La Motte.— Essai de traduction d'Aristophane par madame Dacier, par Boivin, par Lobineau. — Traductions diverses des prosateurs grecs, historiens, rhéteurs, orateurs. — Boileau et Tourretl.
Après l'analyse critique des chefs-d'œuvre de 1'anliquité, après l'exposition des théories et des règles que l'on fondait sur leur exemple, la traduction même de ces chefs-d'œuvre dans notre langue peut nous apprendre en quelle mesure l'esprit de l'hellénisme avait pénétré en France, comment il contribua à former le goût et à féconder le génie national.
L'art de traduire, comme tous les autres arts, a ses théoriciens. Cicéron et saint Jérôme (1) en ont
(1) Cicéron, de Optimo génère oratorum, en tête de sa traduction, aujourd'hui perdue, des deux discours de Démosthène et d'Eschine sur la Couronne.— Saint Jérôme, Préface de sa traduction de la Chronique d'Eusèbe.
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traité chez les Romains. Depuis Dolet ( 1 540 ) et Du Bellay (1548), on n'a guère cessé d'en disputer chez nous avec plus ou moins de bonheur. Goujet (1), en 1741, analyse huit ou dix ouvrages sur cette matière ; il ne compte ni Sorel dans sa Bibliothèque françoise (1664 et 1667), ni D. Huetdans son élégant dialogue de Jnterpretatione et de claris interpretibus (1661), ni Richard Simou et ses deux Histoires critiques du Vieux Testament et du Nouveau Testament (1680 et 1689), ni maintes préfaces de traductions dont les auteurs n'ont pas manqué d'expliquer et de justifier chacun la méthode qu'il avait cru devoir suivre. D'ailleurs, tous les écrivains qu'il analyse ne traitent guère que de la traduction des ouvrages latins , ce qui, à vrai dire, nous importe peu, car les deux langues classiques offrent au traducteur français le même genre de difficultés. Ces difficultés sont telles que G. Coiletet, de l'Académie française, écrivait, en plein dix-septième siècle, contre la traduction, la spirituelle tirade dont j'ai plaisir à citer au moins le début (2) :
C'est trop m'assujettir, je suis las d'imiter, La version déplaît à qui peut inventer; Je suis plus amoureux d'un vers que je compose Que des livres entiers que j'ai traduits en prose. Suivre comme un esclave un auteur pas à pas. Chercher de la raison où Ton n'en trouve pas, Distiller son esprit sur chaque période,
(1) Bibliothèque françoise, t. I, p. 206 et suiv.
(2) Discours contre la traduction , imprimé à la suite du Discours de la poésie morale et sentent ieuse (Paris, 1658, in-12).
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Faire d'un vieux latin du françois à la mode, Éplucher chaque mot comme un grammairien, Voir ce qui le rend mal ou ce qui le rend bien ; Faire d'un sens confus une raison subtile, Joindre au discours qui sert un langage inutile, Parler assurément de ce qu'on sait le moins, Rendre de ses erreurs tous les doctes témoins, Et vouloir, bien souvent, par un caprice extrême, Entendre qui jamais ne s'entendit soi-même ; Certes, c'est un travail dont je suis si lassé, Que j'en ai le corps faible et l'esprit émoussé.
N'attachons pas à cette indignation d'uu traducteur découragé pins d'importance qu'elle n'en a. Écartons aussi les opinions extrêmes des savants esprits, qui pensent qu'une bonne traduction est chose impossible. C'était , entre autres , l'avis formel du grand Leibniz ( 1 ) ; c'est, de nos jours encore, celui de M. Stuart Mill (2). Mais la théorie, si vraie qu'elle soit dans sa rigueur, cédera toujours, en pratique,
(1) Considérations sur la langue allemande (tome VI de ses Œuvres, éd. Dutens, partie II, p. 32, § 61). » Je ne crois pas qu'il y ait une langue au monde capable de traduire avec une force et une énergie égales les mots d'une autre langue ou même de les rendre par un seul terme. » A l'appui de son opinion, il cite quelques exemples.
(2) Discours traduit naguère dans la Revue des cours littéraires (IVe année, n°* 33, 35 et 36) : « La phraséologie moderne ne rend jamais le sens exact d'un auteur grec; elle ne le pourrait qu'à l'aide de circonlocutions explicatives dont aucun traducteur n'ose se servir. Nous devons être capables, jusqu'à un certain point, de penser en grec, si nous voulons nous figurer comment un Grec pensait, et cela non-seulement dans les sujets obscurs de métaphysique, mais à propos des intérêts politiques, religieux et même domestiques de la vie. »
devant le besoin commun à toutes les nations de se rapprocher, malgré la diversité des langues. Le mieux sera toujours de se résigner à des imperfections inévitables. Il y a longtemps qu'on l'a vu et que, sans demander aux traducteurs ce qu'ils ne peuvent nous donner, des œuvres identiques aux œuvres originales, on leur a dit en quelles limiîes peut réussir leur méritoire diligence. Montaigne déjà écrivait fort sensément là- dessus : « ïl fait bon à traduire les auteurs oii il n'y a que la matière à représenter; mais ceux qui ont donné beaucoup à la grâce et à l'élégance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à un idiome plus faible (1). » Je n'ai guère de goût aux théories en ces matières ; il y faut pourtant reconnaître quelques principes de style et quelques distinctions entre les auteurs à traduire. Montaigne indique une de ces utiles distinctions. Parmi les nombreux auteurs grecs que les traducteurs du seizième siècle avaient négligés, il y en a, comme Euclide, qui ne demandent que la clarté d'une version exacte; il y en a, comme Polybe et Diodore, qui n'ont jamais eu, même chez les anciens, l'autorité d'écrivains classiques. Un bon helléniste, avec un médiocre talent de style, peut nous les rendre assez fidèlement. Autre chose est de se mesurer avec les maîtres de la prose, tels que Thucydide, Hérodote et Xénophon , avec des poètes tels qu'Homère , les trois Tragiques et Aristophane. A l'égard des poë-
(1) Essais, II, 19.
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tes, on renonçait généralement, dès le temps de Louis XIIÏ, à les traduire en vers comme on l avait fait au seizième siècle ; Huet semble tenir la chose pour impossible, vu les différences qui séparent notre langue des langues anciennes (1). Dans l'usage même de la prose, il signale chez nos traducteurs l'amour-propre d'auteur qui tend à embellir, bon gré mal gré, l'écrivain original , pour peu qu'il ne semble pas conforme au goût de notre temps (2). En d'autres termes, il connaît et il blâme les traductions qu'on s'est plu à nommer de « belles infidèles ». Cet abus nouveau tenait à bien des causes, mais surtout au progrès même de ce qu'on appelait alors, en un sens plus général qu'aujourd'hui, l'éloquence française.
Au seizième siècle, nous avons vu quel esprit d'exactitude modeste dirige les traducteurs. Soit qu'on mette en prose un prosateur ou que l'on tourne en vers un poëte, on n'a point scrupule à le suivre dans les moindres détours de la pensée, ni à l imiter dans toutes les hardiesses de son style. Souvent on y réussit mal, parce que la langue, alors abondante et facile, fuit trop l'effort et comporte peu la fermeté soutenue de l'expression ; mais on a conscience de cette faiblesse, et les plus habiles translateurs parlent modestement de leur œuvre. Dès le
(1) De Interpretatione, etc., p. 26, 27.
(2) De Interprétation^ etc., p. 6 : « Ab aliquot annis ea obtinuit consuetudo ut etiam tenui stilo et scriptura levi usi atfclores uberiori orationis filo et splendido verborum conlextu ab interpietibus iaduantur. >.
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temps de Malherbe et de Balzac, les choses ont bien changé; le français arrive à une sorte de maturité savante, dont il est fier. Il s'épure, à l'excès peutêtre, par le travail des Acadèmistes, et, à cause de cela même, il devient dédaigneux pour certaines franchises du style antique. On croyait naguère que les anciens nous devaient apprendre à écrire; on croit désormais que c'est nous qui devons le leur apprendre. Partout où un auteur grec blessera le goût moderne, on ne craindra pas de le corriger en l'interprétant. On ira même jusqu'à poser en principe qu'il le faut faire parler comme il eût parlé luimême s'il eut été notre contemporain.
Le grand Malherbe date pour ainsi dire ce changement de méthode dans l'Avertissement d'une traduction du XXXIII* livre de Tite-Live, qui parut en 162 1 , et où il dit en propres termes : « Si en quelque lieu j'ai ajouté ou retranché quelque chose, j'ai fait le premier pour éclaircir des obscurités qui eussent donné de la peine à des gens qui n'en veulent point; et le second, pour ne pas tomber en des répétitions ou autres impertinences, dont sans doute un esprit délicat se fût offensé. Pour ce qui est de l'histoire, je l'ai suivie exactement et ponctuellement ; mais je n'ai pas voulu faire les grotesques qu'il est impossible d'éviter quand on se restreint dans la servitude du mot à mot. Je sais bien le goût du collège, mais je m'arrête à celui du Louvre. » Et il ajoute : « Si le lecteur est injuste, je lui rendrai la pareille, qui est due à ceux qui offensent les premiers ; le mépris qu'il aura fait de mon ouvrage, je le ferai