‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 52 sur 216 · LES BELLES INFIDÈLES · texte numérisé non relu

LES BELLES INFIDÈLES

de son jugement. » Voilà qui s'appelle régenter le public, non plus en pédant de collège, mais, comme le dit agréablement Malebranche, « en pédant à la cavalière (l) ». Le public se le tint pour dit et ne réclama guère (2). Il y eut dès lors comme un concert entre les traducteurs pour refaire à la française les chefs-d'œuvre grecs et latins. Huetdit sagement : « La meilleure méthode de traduction, c'est de rendre d'abord la pensée, puis de s'attacher aux mots, selon du moins que le comporte le génie de la langue ; enfin, de rendre, autant qu'il se peut, le propre caractère de l'auteur; c'est de faire eu sorte qu'on ne l'altère ni par retranchement ni par addition, mais qu'on le rende bien complet et avec une parfaite ressemblance (3). » Il voudrait même que la ressemblance fût celle de l image que nous rend un miroir. Mais il y a des gens qui trouvent moyen de voir les choses en beau, même dans un miroir ; nos traducteurs avaient de ces illusions, et, comme la beauté a toujours quelque chose de relatif, celle qu'on imposa ainsi à Tacite, à Démosthène, même à Homère, fut la beauté qui plaisait aux ruelles, aux salons de la cour, à la nouvelle Académie française. L'esprit national, un peu opprimé par l'esprit grec au seizième siècle, prit sa revanche, au moins dans la pratique du style, et trop souvent il corrompit par une fausse

(1) Recherche de la vérité, livre II, 3« partie, c. 5.

(2) Voir pourtant uue critique assez piquante de Guy Patin, citée par M. Cougny, dans sou excellent ouvrage sur G. Du Vair (p. i82), qui m'a fourni d'utiles rapprochements.

(3) De Interpretatione, p. la.

élégance le naïf de l'antiquité. Nous sommes aujourd'hui si bien guéris de ces préjugés que nous avons peine à les comprendre et à pardonner les contresens volontaires qui défigurent tant de traductions fort admirées au dix-septième siècle.

Pour commencer par Homère, que nous avons laissé, dans notre VIIIe leçon, entre les mains d'un si maladroit interprète, il a fallu bien du temps pour qu'on se résignât à le comprendre et à le rendre en français dans la vérité de son vieux langage. Le seul peut-être qui s'y soit essayé fut Pellisson, au temps où il brillait dans son académie provinciale de Castres. Il y avait lu, en 1649 et en 1650, des quatre premiers chants de YOdyssèe une traduction ou plutôt une analyse dont on trouve la continuation jusqu'au chant IXe dans les manuscrits deConrart (I). Cette seconde partie du travail permet déjuger aussi la première, et nous montre bien quelle idée l'auteur se faisait du style homérique et de la difficulté qu'on rencontre à le reproduire en notre langue. Ici traduisant mot à mot, là expliquant les passages obscurs, s'excusant parfois de ne pas traduire du tout ce qui lui semble trop scabreux, Pellisson a évidemment en vue d'instruire par une sorte d'enseignement familier l'ami auquel il s'adresse (2). Ce n'était pas un ouvrage pour le public, qui l'eût, sans doute, assez mal reçu ; mais c'est le témoignage d une curiosité fort intelligente. Il est fâcheux que d'autres devoirs

(1) In-4% t. XIX, p. 861-950, à la bibliothèque de l'Arsenal.

(2) Il l'appelle t mon cher Chyrothéc (*ic) »

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