‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 62 sur 216 · TRADUCTEURS DES PROSATEURS GRECS · texte numérisé non relu

TRADUCTEURS DES PROSATEURS GRECS

(1675), deux Français héritiers du nom illustre de Robert Estienne, avaient bien compris la Rhétorique d'Aristote, et ils l'avaient rendue avec une précision qui n'a pas été surpassée (1). J'ai dit plus haut ce que je pense de l'Hérodote de P. Saliat (2). Mécounu par Du Ryer, jugé trop sévèrement, en 1740, par Bellenger (3), l'estimable traducteur des Antiquités romaines de Denys d'Halicarnasse, puis oublié jusqu'à nos jours de ceux mêmes qui, comme P.-L. Courier (4), se montraient justement mécontents des autres versions françaises d'Hérodote , Saliat eût été de bon conseil à tous ceux qui après lui entreprirent la même tâche, et qui, sauf Courier, ne virent dans Hérodote que le savant narrateur, et parurent ne rien comprendre aux grâces et à l'élévation naïve de son langage.

Il serait intéressant, mais il serait trop long de poursuivre par le détail cette appréciation des nombreux traducteurs qui s'exerçaient alors à faire passer, souvent pour la première fois, dans notre langue les principales œuvres des prosateurs grecs. Platon et Aristote, dans la variété de leurs écrits, exigeraient, à eux seuls, un attentif examen où je n'ose engager

(1) Les deux premiers livres en 1624 ; la traduction complète en 1630. Du Sin avait donné en l<;08 une Rhétorique d'Aristote en français, qui est fort médiocre. C'est par erreur, je crois, qu'on attribue à Cassandre une traduction de la Poétique.

(2) Voir plus haut, tome I, p. 205 et suiv.

(3) Sur les traductions d' Hérodote, dans les Essais de critique. Voir surtout p. xxxvu de la Préface.

(4) Préface de son Essai d'une nouvelle traduction d'Ilérodote (Paris, 1823).

le lecteur, bien que j'y dusse rencontrer souvent des noms illustres, comme ceux de Racine (1), de La Fontaine et de son ami Maucroix (2). Je ne puis cependant finir cette leçon sans dire encore quelques mots d'une ou deux traductions célèbres, fort méritoires pour le temps où elles parurent, je veux dire celle du Traité du Sublime, publiée par Boileau en 1674, et celle des Harangues de Démosthène par Tourreil. Malgré sou goût studieux pour la langue grecque, Boileau était mal préparé pour la tâche difficile qu'il se donna. Le texte, souvent corrompu, du Traité du Sublime n'avait été qu'imparfaitement éclairci et corrigé par les travaux de Langbaiue et de Tanneguy Le Fèvre. En général, le style technique des rhéteurs grecs était alors mal connu. À cet égard, il serait injuste de demander au poêle traducteur de cette prose laborieuse et savante plus qu'il n'a pu nous donner. Aussi, la seule chose que nous relèverons dans la version française de Boileau, c'est l'excessive liberté dont il use avec son auteur, liberté fréquente alors, et que, dans sa préface, il avoue avec franchise. « 11 a songé qu'il ne s'agissoit pas simplement de traduire Longin, mais de donner

(1) Traduction partielle du Banquet de Platon ; Extraits de la poétique d'Aristote et du livre de Lucien sur la Manière d'écrire l'histoire.

(2) Platon , Second Hippias, dans les Œuvres de Maucroix (Paris, 1685, et Amsterdam, 1688). Les Œuvres de Platon traduites en français par A. Dacier (Paris, 1699-1701) ne contiennent qu'un choix de dix dialogues. On sait que la traduction publiée par M. V. Cousin en 1821 et années suivantes est la première vraiment complète.

BOILEAU. D'ABLANCOURT. TOURREIL. 14S

au public un traité du Sublime qui pût être utile. » De là des licences bien étranges dès les premiers mots : « Mon cher Postumius Terentianus. » Boileau a retranché Po&tumius, « parce que, dit-il dans sa note, Terentianus n'est déjà que trop long. » Ailleurs il supprime ou ajoute des mots, il passe tout une demi-page, parce que le détail de critique qu'on y trouve « est entièrement attaché à la langue grecque ( i ) ». C'est ainsi que, vers le même temps, Perrot d'Ablancourt, dans sa traduction de Lucien, dont M. Boissonade trouvait le style excellent, n'avait pas osé reproduire en français le dialogue instructif et agréable que Lucien intitule : « Jugement des consonnes devant le tribunal des voyelles. » En effet, ce petit morceau ne peut guère intéresser que les personnes curieuses de l'histoire de la langue grecque. Perrot s'est donc cru le droit de le remplacer par un petit dialogue sur l'orthographe française, dont l'auteur est Nicolas de Frémont d'Ablancourt; on ne peut pousser plus loin la méthode des équivalents en matière de traduction. Les historiens de notre langue lisent avec intérêt l'opuscule du second D'Ablancourt; mais les amateurs de Lucien n'y trouvent pas leur compte.

Quant à J. de Tourreil, le célèbre traducteur des discours de Démosthène, un bon mot de Racine,

(1) Ces défauts de la traduction de Boileau sont en partie relevés dans l'édition grecque, latine et française du Traité du sublime parTollius (Uirccht, 1694), et dans le tome 111 de l'édition des œuvres de Boileau par Saint-Marc (Paris, 1747, et Amsterdam, 1772).

il. tO

rapporté, je crois, dans le Bolseana, lui a fait une réputation qu'il ne mérite pas. Tourreil n'est pas, en réalité, ce « bourreau qui a voulu donner de l'esprit à Démosthène ». C'est un académicien qui tenait dignement sa place parmi les Quarante, et qui eût fait honneur à l'Académie des inscriptions. Il sait bien le grec et l'histoire grecque, et sa préface aux harangues de l'orateur athénien nous introduit fort habilement au milieu de la société athénienne et des événements où Démosthène joue un si grand rôle. Sa traduction, d'un style large, franc, quelquefois énergique quand il le faut, d'un tour périodique qui convient souvent avec le tour de l'original, est une œuvre fort estimable. Elle a plus de force que celle de Du Vair, son devancier, et que celle d'Auger, son tardif successeur; surtout elle est plus française qu'aucune de celles qu'on a publiées de notre temps, avant celle de M. Plougoulm ( i ). Tout traducteur qui voudra rentrer dans cette carrière fera bien de se mettre à l'école de Tourreil. Nous avons aujourd'hui une méthode plus sévère pour ce genre de travaux, mais nous ne saurions trouver une meilleure langue que celle des D'Ablancourt et des Tourreil pour reproduire la prose grecque à son plus haut degré de finesse ou d'éloquence.

A cet égard, le déclin du langage est sensible, chez nos traducteurs, dès le dix-huitième siècle. Le P. Gillet traduit Josèphe, en 1756, plus savamment que n'avait fait Arnauld d'Andilly en 1667 ; mais je

(1) Voir le Journal des Savants de juillet 1864.

doute que sa traduction eût charmé Mme de Sévigné comme la charmait celle du premier traducteur (1).

En résumé, malgré de louables efforts et de réels progrès, nos traductions d'auteurs grecs, au dixseptième et au dix-huitième siècle, devaient tromper élrangement, sur bien des points, ceux qui n'avaient pas d'autre moyen d'apprécier les chefs-d'œuvre classiques de la Grèce. Mais cela ne peut guère nous étonner, car c'est à peine si de notre temps commence à prévaloir une saine critique en ces matières. Beaucoup de nos contemporains traitent encore les auteurs grecs comme on les traitait au temps de Boiieau. Us semblent n'y voir qu'une seule langue que peut représenter l'uniformité de la nôtre ; ils ne tiennent aucun compte de la différence des dialectes, de la différence des temps et des formes successives de cette langue si riche dans les diverses phases de son développement historique. En théorie, nous comprenons de mieux en mieux ces choses délicates et importantes ; en pratique , nous traduisons souvent comme si elles nous échappaient. L'expérience et les mécomptes de nos prédécesseurs nous éclairent, mais n'assurent pas encore autant qu'on le voudrait nos méthodes de traduction.

(1) Lettre 454 : « ... Et l'histoire et le style, tout y est divin. » Elle y revient dans plusieurs lettres de la même année 1675 (n°* 464, 466, 472, 484, éd. Ad. Régnier). On voit, au reste, que Madame de Grignan met beaucoup de temps À finir cette lecture, que sa mère lui recommande sans cesse : « Quand aurez-vous fini Josèphe? » lui écrit Ch. de Sévigné en 1676 {Lettre 49 1).

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