CLASSIQUES
L'esprit de la 'littérature grecque pénètre de plus en plus dans la nôtre. — Le Télémaque. — Imitations et souvenirs du dialogue socratique. — L'art épistolaire. — Les Dialogues des morts. — L'éloquence religieuse et l'éloquence profane — Perpétuité de certains usages sophistiques. — Coïncidences et ressemblances fortuites entre les écrivains anciens et les modernes. — L'art d'écrire, l'histoire. — Perpétuité des méthodes anciennes dans notre littérature historique. — Les harangues et le costume. — Un souvenir d'Augustin Thierry.
D'autres ont exposé ou exposent chaque jour devant cet auditoire comment notre littérature classique imita la littératuregrecque; j'ai été conduit à vous expliquer longuement pourquoi elle Ta ainsi et fort longtemps imitée. Du sujet considérable que nous avions choisi c'était la partie la moins connue, et, par cela même, elle m'attirait davantage; je regardais comme un devoir de l'étudier avec préférence. Je ne puis, néanmoins, me refuser de parcourir ces nombreuses imitations, d'en marquer le caractère général, d'en faire voir la variété, et de suivre l'ac-
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tion durable du génie grec sur le génie français au temps même où celui-ci, complètement dégagé des entraves de la pédanterie érudite, arrive par l'indépendance à sa pleine maturité, dans l'éloquence et daus la poésie.
Cette distinction même entre l'éloquence en vers et l'éloquence en prose est-elle bien rigoureuse? Le Télèmaque nous avertit d'en douler après Aristote et ses commentateurs, qyi ont fort discuté là-dessus sans pouvoir conclure ( l). Qu'importe au fond, et ne suffit-il pas que Fénelon ait écrit une œuvre charmante, toute pleine de$ parfums de la poésie antique et de la solide substance de la philosophie grecque fondue avec le christiapisme (2)? Roman ou poëme épique, de quelque uûin qu'on l'appelle, le Télèmaque est un des livres les plus originaux de notre littérature; le précepteur moraliste et le politique souvent hardi, ou même chimérique, s'y montrent tour à tour avec une grâce et une franchise qui font oublier ce que la composition a d'artificiel. Les souvenirs y coulent comme de source, et l'imitation disparait, pour ainsi dire, dans le parfait naturel d'une imagination restée chrétienne et française en décrivant le monde païen.
Cette même aisance d'esprit, ce même tour d'éru-
(1) Poétique, chap. 1, à la fin. Cf. Goujet, Bibl. françoise, t. III, p. 167, 172; Chateaubriand, Préface des Martyrs; et plus bas, la XXVe leçou.
(2) Deux éditions du Télèmaque montrent surtout, par des renvois précis, ces emprunts aux auteurs anciens; ce sout celle de M. Boissonade (Paris, 1824, 2 vol. in-8°) et celle de M. Colincamp (Paris, 1849, in- 12).
dition discrète, caractérisent les Dialogues des morts. Ici le cadre est évidemment emprunté à Lucien , comme déjà chez Boileau dans le Dialogue des héros de romans (1664), comme chez Fontenelle, en 1683, après Boileau; plusieurs personnages le sont aussi. Bien des fautes de détail montrent un médiocre souci de l'histoire. Mais ces petits dialogues sont des improvisations écrites au jour le jour, à l'usage d'une éducation difficile, qij£ on le sait, atteignit si bien son but qu'elle le dépasa^peut-ètre. Ces sortes d'ouvrages veulent être soigneusement replacés sous }eur véritable jo^r pojÉ^êtnjbien compris (1). En tout cas, pour le naturel etfia vivacité, ils dépassent de beaucoup les diaflgues cicéroniens deLoisel, de La Mothe Le yàtW et de Dan. Huet (2).
Quant au dialogue socratio^e, où Platon avait su peindre une si parfaite et si gracieuse image de la vie savante chez les Grecs, il avait alors quelques traducteurs habiles, il n'a pas eu d'imitateurs heureux. La Mothe Le Vayer reste bien loin d'une telle élégance. L'Aristippe de Balzac offre avec YEuthyphron et le Lâchés quelques ressemblances moins contestables. Mais on ne peut guère dire que Pascal ait sérieusement imité l'art de Platon en écrivant les Provinciales. Avec M. Bouillier, qui a fait de ce rapprochement le sujet d'une thèse intéressante (3),
(1) Voir, pour le détail critique , les notes de l'édition de ces Dialogues, publiée en 1854 par MM. Galusky et Roger.
(2) Sur Loisel, voir plus haut» p/37 ; sur Huet, p. 95 et 125. Pour Le Vayer, voir les Dial&ques (TOrasius^Tubéron.
(3) Quommdam Platonis Dialogorum et quorumdam Pas-