RESSEMBLANCES SANS IMITATION
et certains esprits se font ainsi écho à travers les siècles, et l'histoire littéraire offre parfois, d'un pays à l'autre, des analogies et comme des symétries purement accidentelles. Comment, par exemple, n'être pas frappé d'un tel rapprochement, quand on compare, chez les Grecs, les phases de la tragédie dans Eschyle, Sophocle et Euripide, avec celles de la tragédie française dans Corneille, dans Racine et dans Voltaire? Des deux côtés, c'est d'abord le génie puissant, mais inégal et parfois inculte ; puis l'exquise harmonie de toutes les qualités qui accomplissent l'œuvre tragique; enfin, après cette perfection, la recherche des moyens nouveaux pour réveiller l'attention et renouveler l'intérêt chez des auditeurs blasés. L'histoire de la comédie en Grèce nous a offert, dans notre dix-huitième leçon, des phases très-semblables à celles de la comédie populaire en France. J'ai parlé tout à l'heure des Dialogues de Lucien et de leurs imitateurs en français; mais Lucien n'at-il pas plus d'un représentant dans notre pays ? Il a Érasme (1), Henri Estienne et Montaigne, au seizième siècle ; au dix-septième, il a Fontenelle pour les malices de l'esprit frondeur (2) ; au dix-huitième surtout, il a Voltaire, qui n'est en quelque sorte qu'un Lucien agrandi, un Lucien élevé à la suprême puissance de
(1) On n'a pas besoin que je justifie cette adoption d'Érasme par la France. Il y a beaucoup vécu; il y a souvent fait imprimer ses livres, et le latin, qu'il a toujours employé, était alors la langue vulgaire des savants.
(2) Le^petit ouvrage de Fontenelle sur les Gens de lettres rappelle aussi celui de Lucien sur le même sujet.
la curiosité, du savoir, de l'ironie et de l'éloquence. Je crois l'avoir montré ailleurs avec assez de détail (1) pour qu'il me soit inutile d'y revenir ici. Dans ces ressemblances, on distingue sans peine les rencontres de la nature et les effets de l imitation. Il n'y a pas jusqu'aux travers et aux subtilités du bel esprit qui, comme des maladies périodiques, ne se reproduisent souvent avec les mêmes caractères, à la distance de bien des siècles, chez les peuples parvenus au même degré de raffinement dans la culture des beaux-arts. Les Athéniens ont eu de bonne heure le goût de ces éloges plaisants où l'éloquence sophistique s'amuse à louer des choses peu louables, la fièvre, par exemple, la mort, la calvitie, etc. (2). Or les Turlupins de notre théâtre, au commencement du dix-septième siècle, ne songeaient certes pas aux sophistes grecs, lorsque, « avant la grande pièce , tragédie ou comédie, ils venaient soutenir en présence du public quelque paradoxe burlesque , quelque proposition graveleuse, ou faire l'éloge de la pauvreté, du galimatias, de la laideur, du silence, du crachat (3) » . Ce sont encore là des coïn-
(1) Mémoires de littérature ancienne, n. xx.
(2) M. Talbot a examiné ce qui nous reste d'écrits en ce genre et il a soigneusement recueilli les tilres des écrits perdus de la même famille, dans sa thèse de ludicris apud veteres Laudationibus (Paris, 1850, in-8°).
(3) Sainte-Beuve, Poésie du seizième siècle, p. 318 de l'édition de 1838, in-8°. Cf. Thomassin, Regrets facétieux et plaisantes harangues funèbres... sur la mort de divers animaux... Dédié au sieur Gautier Garguille (Rome, 1632), et l'article Sermoni funebri dans le Manuel de Brunet.