LES PROCÉDÉS SOPHISTIQUES
Dans les harangues adressées aux avocats sur les devoirs de leur profession, je remarque une foule de traits précieux à recueillir pour l'histoire morale de ce siècle ; bon nombre de citations latines et même de citations grecques, qui supposent dans l'auditoire une grande familiarité avec les auteurs anciens, mais qui sont aussi le cachet d'une éducation encore bien pédante (1). Les traces de ce mauvais goût se retrouvent ailleurs dans les monuments du barreau français. Balzac se moque quelque part des faiseurs de suasoires et de controverses (2). On composait donc encore, dans les écoles, de ces discours comme nous en avons dans le recueil de Sénèque; on s'exerçait à soutenir le pour et le contre sur un même sujet , ainsi qu'Aristote enseigne à le faire, avec une indifférence apparente, qu'on lui a reprochée comme une offense à la morale (3). En effet, parmi les plaidoyers d'Antoine Le Maistre. nous lisons d'abord un « plaidoyer pour soutenir une exhérédation qu'un père a faite de sa fille majeure pour s'être mariée sans son consentement à un roturier » ; et plus loin, « la réponse au précédent, et qui soutient la susdite exhérédation nulle » . On trouve précisément de ces
pas dater avec précision chacune des pièces qu'il insère dans son recueil.
(1) Voir, par exemple, iôirf., t. II, p. 182, la XIXe harangue, faite aux avocats et procureurs, à l'ouverture du parlement.
(2) Socrate chrétien, p. 229, édit. in-fol. des œuvres. Cf., p. 649, une page, qui nous étonne chez un tel écrivain, sur l'abus de l'art dans le style.
(3) Voir là-dessus l'excellente dissertation de M. Havet Sur la Rhétorique d'Aristote, p. 26 de la 2« édition.
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plaidoyers contradictoires parmi le petit nombre qui nous reste des écrits du vieil orateur attique Antiphon. Longtemps après LeMaistre, je vois l'académicien Jacques de Tourreil rédiger aussi avec une sereine impartialité deux petits mémoires fort élégants, l'un en faveur de la torture et l'autre contre cet abominable usage, que la philosophie du dixhuitième siècle devait seule faire disparaître de nos codes. Voilà qui nous ramène encore à la Rhétorique d'Aristote, où l'orateur trouvait de3 arguments à. son usage pour soutenir l'une et l'autre de ces deux thèses (1).
Ce goût des controverses sophistiques, que volontiers nous reprochons aux Grecs comme un travers propre à leur nation, où en effet il prit naissance, avait, comme tant d'autres choses, passé des Grecs aux Romains, puis de Rome en France. Chez nous, * il ne règne pas seulement au barreau, il se mêle encore aux plaisirs de la société polie. Chez M,le de Scudéry, à ces mémorables Samedis, qu'elle anime de son savoir élégant et dont elle a fait passer les entretiens dans plusieurs de ses écrits, on discutait des thèses de morale et d'amour comme celles-ci : « Faut-il aimer pour être aimé? « ou : « Lequel est le plus doux d'aimer ou d'être aimé? • ou encore : « Lequel souffre plus patiemment en amour, de
(1) ï, 15. On fera bien de lire la note importante du dernier traducteur, M. Norbert Bonafous, sur une ancienne interpolation qui est à cet endroit dans le texte d'Aristole. — Cf. Œuvres de J. de Tourreil, 1721, in-4° : Essais de jurisprudence, onzième question; et Voltaire, éd. Beuchot, t. L, p. 330.
ÉLOQUENCE ACADÉMIQUE. m
Thomme d'esprit ou du stupide? » etc. ; et sur chaque question on produisait de subtiles raisons pour l'affirmative et pour le sentiment contraire (1). N'était que les femmes ont un rôle, et quelquefois le principal rôle, dans la controverse, le lecteur croirait lire des pages empruntées aux sophistes d'Athènes. La manie de ces puérilités fades et gracieuses a duré assez longtemps pour qu'on les réimprimât en plein dix-huitième siècle (2).
Ce que l'on appelait alors le discours académique n'était pas non plus sans analogie avec l'éloquence épidictique ou d'apparat, telle que l'entendaient les sophistes grecs. Le joli morceau de Patru sur le Travail ressemble fort à un discours d'Isocrate. Eu un genre différent, le Prince de Balzac rappelle singulièrement Isocrate louant le roi de Chypre Évagoras; les deux méthodes au moins se ressemblent. Nous n'avons pas l'histoire véritable d'Évagoras ; mais l'emphase des éloges que lui décerne Isocrate nous inspire quelque défiance : il est peu probable qu'un tel portrait ressemblât à l'original. Louis XIII, assurément, ne ressemblait guère au portrait idéal qu'en a tracé Balzac. Mais ici encore il faut plutôt reconnaître une coïncidence qu'une imitation, quoique d'ailleurs Balzac soit tout plein de souvenirs de Fan- Ci) Voir surtout les dix volumes de Conversations publiés, de 1680 à 1692, par mademoiselle de Scudéry, et les peintures de la société de ce temps que M. V. Cousin a si habilement extraites du Cijms et de la Clélie, dans ses Études sur la société du dix-septième siècle (2* éd., Paris, lsr-6).
(2) L'Esprit de mademoiselle de Scudéry (Amsterdam et Paris, 1756, in-12). Le volume est dédié aux Dames.
il. u
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tiquité et qu'il traduise souvent, sans en rien dire, des passages d'auteurs que lui fournissait sa mémoire (1). Je ne vois non plus qu'une rencontre dans quelques charmantes pages de saint François de Sales sur les amitiés, les amourettes (2), etc., qui font penser aux petits traités, on pourraitpresquedire aux homélies de Plutarque sur le même sujet (3). Par sa manière générale d'écrire, Montaigne rappelle souvent Plutarque ; il le rappelle vraiment à chaque page. Peu d'auteurs, il est vrai, lui sont plus familiers ; mais s'il a fait du moraliste grec un ami, un commensal de tous les jours, et comme son La Boëtie parmi les grands morts de l'antiquité, c'est que leurs complexions se ressemblent. Tous deux aiment avec passion la lecture ; tous deux ont une bibliothèque où ils se promènent sans cesse, insoucieux du temps, insoucieux de toute méthode, où ils puisent des trésors de réflexions et d'observations morales, qu'ils savent changer comme en leur propre substance. Tous deux usent de l'érudition sans en être esclaves ; à des degrés différents, ils ont le génie et l'imagination du style, qui les sauve du pédantisme et leur donne un air d'originalité, là même où ils montrent moins d'invention que de mémoire. Certaines âmes
(1) Par exemple, Lettre I, 10 : « Celui-là a été pris qui devenait maigre de la prospérité d'autrui. » Cf. Horace, ÉpUres, I, 2, v. 57.
(2) Introduction à la Vie dévote, III* partie, c. 17 et 22.
(3) Cf. dans La Mothe Le Vayer les Homilies (sic) académiques, avec la préface sur le sens de ce mot homilie (tome VI de l'édition in-8° de 1756).