‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 71 sur 216 · LUCIEN PRÉCEPTEUR DES HISTORIENS · texte numérisé non relu

LUCIEN PRÉCEPTEUR DES HISTORIENS

Denys d'Halicarnasse sur Thucydide ni de divers morceaux du même auteur sur les historiens classiques de la Grèce, œuvres d'un grammairien et d'un rhéteur tout plein des préjugés de l'école. Je parle du charmant ouvrage de Lucien sur la Manière d'écrire l'histoire. Racine était bien inspiré quand, pour se préparer, avec Boileau, à son difficile et nouveau métier d'historiographe de Louis XIV, il se mettait à lire et abrégeait à son usage ce petit chef-d'œuvre de bon sens et de bon goût. On aimerait à voir comment il en avait profité, et il est singulièrement regrettable que la meilleure partie de cette Histoire qui l'occupa si longtemps ait péri, en 1726, dans l'incendie de la maison de Valincour (1). Les courtisans se moquaieut beaucoup de ce que deux bourgeois fussent chargés d'écrire l'histoire d'un prince guerrier. 11 est vrai que Lucien ne leur apprenait pas l'art de la guerre ; mais du moins il leur donnait le précepte et l'exemple d'un style clair, correct et sans vain apprêt ; il leur apprenait surtout, ce que déjà sans doute chacun d'eux trouvait dans sa conscience, que le premier devoir de l'historien est la franchise et l'honnêteté. Vingt ans plus tard, Fénelon suivait avec raison le même guide dans les pages qu'il écrivait sur cette matière (2).

Il y a surtout un point où le bon sens moderne

(1) Voir, sur toute cette partie de la vie littéraire de Racine, la précieuse Notice biographique de M. P. Mesnard (Paris, 1865), p. 104-118.

(2) Lettre à M. Dacier sur les occupations de l'Académie française, chap. vin, qui sera encore cité plus bas.

eut bien de la peine à s'affranchir de l'autorité des anciens : je veux dire l'usage des harangues (l), dont Lucien ne parle que pour se moquer agréablement de certain abus qu'on en faisait de son temps. L'antiquité, là-dessus, était presque unanime. Les « logographes » qui , avant Hérodote ou de son temps, firent passer les anciennes traditions grecques de la forme poétique à la prose, se bornèrent à une sèche exposition des faits et ne se permirent pas de faire parler leurs personnages. Hérodote, le premier, fit une part à la parole dans ses récits; mais il la fit restreinte, et il ne s'appliqua point à faire parler des orateurs selon les règles d'une doctrine sa va u te. C'est un élève des écoles d'Athènes, un disciple d'Anaxagore et d'Antiphon, c'est Thucydide qui mit à la mode l'usage de choisir, dans la variété des scènes où la parole avait joué un rôle, quelques épisodes et quelques personnages dont il se servait pour résumer habilement la politique ou les passions des partis (2). Surtout lorsqu'il s'agissait de peindre la vie des républiques, cette méthode semblait si conforme, en général, à la vérité d'un tableau d'ensemble, que le lecteur ne songeait pas à

(1) Pour plus de détails sur ce sujet, que nous ne pouvons développer ici, voir notre Examen critique des historiens anciens de la vie et du règne d'Auguste, I« Appendice, et le tome VII du Cours d'études historiques de Daunou, leçons 13 et 14.

(2) Cet art de Thucydide est très-bien expliqué, justitié même, selon moi, avec trop de complaisance dans la belle Étude sur cet écrivain qu'a publiée M. Jules Girard (Paris, 1860, in-12), et que l'Académie française a couronnée.

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