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ARISTOTE ET LE BOURGEOIS DE PARIS

Saint-Évremond (1) comprenaient dans un sens aussi faux que subtil, à laquelle Bossuet déclarait ne rien comprendre (2). Un dernier exemple achèvera de l'éclaircir.

Au nomble des sentiments qui nous sont naturels est le besoin d'une distraction plaisante, le besoin du rire, que Bossuet traite quelque part comme un vice essentiel de notre nature et comme un venin corrupteur. Ceux qui éprouvent vivement le besoin du rire vont à la comédie, et, après avoir écouté une bonne pièce de Molière ou de Begnard, ils en sortent soulagés par cette innocente purgation. C'est là une chose bien simple, si simple qu'elle a paru indigne d'Aristote, parce que Ton s'imagine toujours Aristote • en longue robe de docteur » , au lieu de chercher en lui, ce qu'il est le plus souvent, un « honnête homme », ainsi qu'on entendait ce mot-là du temps de Louis XIV.

Le bon sens de notre bourgeois parisien une fois d'accord avec celui du citoyen d'Athènes, je me le figure alors rédigeant, en quelques pages d'une prose facile et familière, sa modeste opinion sur le débat qui s'agite entre les gens du théâtre de Bourgogne et Messieurs de la Sorbonne. Il leur demandera grâce pour la nature humaine qu'on violente en voulant lui imposer une perfection dont elle n'est pas

(1) De la Tragédie ancienne et moderne, t. III des Œuvres (éd. 1753, in-12), p. 305.

(2) Maximes et reflexions, % 16 : « Laissons à Aristote cette manière mystérieuse de purifier le cœur humain , dont ni lui ni ses interprètes n'ont su encore donner de bonnes raisons. »

capable; il suppliera qu'on distingue, avec le comique grec dont je rappelais plus haut l'opinion, entre récole, qui est pour les enfants, et le théâtre, qui est une distraction , un plaisir , une instruction pour l'âge mûr. La sévérité du moraliste garde ses droits sur renseignement de la jeunesse; elle ne les perd pas tous devant l'œuvre du poète, dans l'enceinte du théâtre; mais elle saura n'en pas abuser. Un peu de distraction est nécessaire à la santé de notre âme comme à celle de notre corps. Une certaine mesure d'émotion, comme celle que nous donne la terreur * tragique ou le ridicule des aventures comiques, est pour nous un plaisir, et des moins coupables. Qu'il y ait une censure pour prévenir, s'il se peut, les excès de la comédie; qu'il y ait des tribunaux pour les réprimer, à la bonne heure ! Que la critique surtout soit vigilante à exercer sur le goût public et sur l'esprit des poètes son salutaire contrôle; mais résignons-nous à ne point fermer les théâtres, à ne les pas interdire aux personnes qui ne font pas profession spéciale de la vie religieuse. Depuis que la littérature fait partie de la civilisation, le drame y a sa place, et sa place légitime. Mieux vaut ne pas la lui contester et reconnaître que les siècles où l'intolérance avait banni les jeux dramatiques n'ont été pour cela ni plus exempts de vices et de désordres, ni plus heureux. « Les hommes de ce temps-ci, disait l'auteur des Réflexions sur les spectacles (l), n'ont pas l'esprit autrement fait que ceux du temps de saint •

(1) T. II des Lettres sur F hérésie tonaglnairefp. 482.

Louis, qui s'en passoient bien, puisqu'il chassa les comédiens de son royaume. » Mais qui des contemporains de Louis XIV aurait voulu vivre au temps de saint Louis?

Dans l'ouvrage que nous avons déjà plusieurs fois cité sur la Rè formation du théâtre , Riccoboni se plaint avec une douceur et une bonhomie qui ont quelque chose de piquant , surtout à pareille date , de ce que « la Poétique d'Aristote nous tyrannisait encore », quand • les modernes, dans presque tous les genres de littérature et de science, avaient secoué le joug de ce philosophe (1) ». Je le plains des ennuis que lui a souvent causés le pédantisme des dogmes aristotéliques, comme il les appelle. Il est fort sage de ne les suivre que s'ils s'accordent « avec les préceptes de la raison • , et de dire en pareil cas : « comme le veut Âristote, ou plutôt la raison, la nature, le bon sens, le vrai (1) ». Mais les règles sur les divisions du drame ne sont pas les seules doctrines du Stagirite qui touchent à fart dramatique, et il est singulier que Riccoboni n'ait pas songé, dans son zèle pour les bonnes mœurs, à nous dire ce qu'il pensait des idées d'Aristote sur la moralité du théâtre. Elles eussent peut-être calmé quelques-uns des scrupules du comédien converti.

(I) Avant-Propos de la Troisième Partie, p. 123-124.

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