ARISTOTE ET LE BOURGEOIS DE PARIS
poser un de ses voisins, plus savant que lui, ayant lu Nicole, le prince de Gonti et Bossuet, ayant lu aussi dans les Pensées de Pascal ces lignes charmantes : « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants ; c'étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis ; et quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leur Politique, ils l'ont fait en se jouant. C'étoit la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie... S'ils ont écrit de politique, c'étoit comme pour régler un hôpital de fous , et s'ils ont fait semblant d'en parler comme d'une grande chose, c'est qu'ils Savoie nt que les fous à qui ils parloient pensoient être rois et empereurs. Ils entroient dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu'il se pouvoit (1). » Supposons notre homme capable de comprendre tous ces traits de fine critique et mis en goût d'ouvrir, sinon les Lois de Platon, qui n'étaient pas alors traduites en français, au moins la Politique d'Aristote, dont on avait une bonne version française par Louis Le Roy. Il parcourt ce gros livre, il y voit un écrivain fort au courant des affaires humaines, connaissant bien nos faiblesses et sachant en tenir compte dans le règlement de notre vie. Il arrive au huitième livre, où l'auteur traite de l'éducation, des beaux-arts, de leur utilité pour le cœur et l'esprit. Il remarque surtout certaines pages où Aristote nous dit que la musique peut avoir trois genres d'offices : d'abord de nous amuser et de nous
; (l) Article VI, $ Mf éd. Havet.
distraire, ce qui De fait doute pour personne et n'a nul besoin de préceptes ; puis de servir à l'éducation des enfants, ce qui demande un choix de morceaux et d'exercices bien appropriés au jeune âge; enfin de nous purger. Ici le philosophe essaye d'éclaircir sa pensée par un exemple. Chacun de nous apporte en naissant, avec des passions plus ou moins vives, le besoin de les satisfaire. Tel qui a l'esprit enclin à . l'enthousiasme, entendant des vers et une musique qui pousse à l'extase, « sera mis par elle en telles dispositions comme s'il avoit pris médecine et purgation ». Il en sera de même, ajoute Aristote, pour ceux qui ont l'esprit porté à la terreur et à la pitié ( 1 ) . Rien n'est plus facile que de poursuivre ce raisonnement, et notre bourgeois peut se dire : En allant au théâtre tragique, on y voit représenter des aventures terribles ; ou tremble et l'on pleure ; on est soulagé du besoin qu'on avait de trembler et de pleurer. Voilà, tel qu'il ressort du texte seul d' Aristote, simplement traduit et développé, le secret de cette fameuse purgation opérée par la tragédie, sur laquelle un commentateur d' Aristote comptait déjà treize explications en 1G01, que Corneille (2), que
(1) Politique, VIII, p. 447-448, trad. de Le Roy, éd. 1599, iufolio. Ce passage est aujourd'hui le vrai, le seul commentaire de celui de la Poétique où Aristote indique seulement, sans l'expliquer, l'effet de purgation qu'il attribue à la tragédie (voir l' Essai sur l'histoire de la critique, p. 180 et suiv.). La traduction qu'en donne Batteux (de la Poétique dramatique, c. 4) est incomplète et fautive ; néanmoins il y a peut-être une part de vérité dans l'explication qu'il propose de la théorie aristotélique.
(2) Voir plus haut, p. 112.