LE PARNASSE FRANÇOIS
Parnasse qu'on a voulu représenter, à l'imitation des Grecs, et pour honorer, à leur exemple, les génies dignes de la postérité. Louis le Grand est au sommet, sous la ûgure d'Apollon, jouant de la lyre auprès d'un Pégase qui prend son essor. Au-dessous d'Apollon, Mmesde La Suze et Des HoulièresetMUede Scudéry figurent les trois Grâces; huit poètes et un musicien tiennent la place des neuf Muses, etc. Ce ne sont partout que lauriers, génies ailés et symboles divers empruntés à l'antiquité grecque. Dans la liste de nos poètes dressée par Titon du Tillet, plusieurs noms figurent avec le titre de poêle grec. On se croit au seizième siècle, au temps de la première ferveur des esprits pour l'hellénisme renaissant ; il semble que notre poésie soit tout entière née sur le « sacré vallon », et qu elle y ait gardé sou domicile. Mais cela n'est guère qu'une illusion.
Vers le même temps, Voltaire écrivait l'admirable badinage qu'il intitula le Temple du Goût (I). Les Grecs y ont peu de place. Voltaire n'oublie pas qu'ils en furent les premiers architectes :
Jadis en Grèce on en posa Le fondement ferme et durable.
Puis jusqu'au ciel on exhaussa Le faite de ce temple aimable, L'univers entier l'encensa.
Mais, après ce coup d'encensoir, il oublie un peu les Grecs et même les Romains. C'est à peine s'il les
(1) Écrit en 1731, publié pour la première fois en 1733. Le Parnasse de du Tillet a été réimprime en 1782.
rappelle en passant, à propos de Lucrèce et du cardinal de Polignac (1). Voilà, je crois, une plus juste image de l'état des lettres en France au commencement du dix-huitième siècle. L'autorité de l'hellénisme y était grande encore; mais, à la suite de la longue querelle des anciens et des modernes , elle tendait à se déplacer et à se transformer : elle passait peu à peu de la littérature à la politique et à la philosophie. Chez Fénelon déjà, le changement est sensible; Homère et les tragiques grecs se font partout reconnaître dans le Tèlémaque ; le Phiîoctète de Sophocle fait le fond même du XII' livre (2); mais Platon et la légende des vieux législateurs, tels que Minos , ont inspiré ces hardiesses en matière de réforme sociale, qui avaient fait sourire Louis XIV , et qui bientôt allaient passionner les esprits.
Au milieu du mouvement des idées nouvelles, quelques grands noms gardaient encore leur prestige, Pindare au premier rang. Voltaire, dans un moment d'humeur contre l'idole, écrivait son célèbre Galimatias pindarique (3). Mais Ronsard lui-même
(1) T. XII, p. 369, éd. Beuchot : « De rapporter ce qui fut dit à cette occasion par les Grecs et les Latins qui étaient là et qui les entendaient, cela serait beaucoup trop long; il n'est ici question que des Français. »
(2) On sait que la première édition (1699) avait pour titre: Suite du quatrième livre de l'Odyssée £ Homère, ou les Aventures de Tèlémaque, fils d'Ulysse. Cf. Patin, Études sur les tragiques grecs, 3* éd., tome I, p. 145 et suiv.
(3) C'était en 1766, à propos d'un carrousel donné par l'impératrice de Russie; t. XII, p. 489, éd. Beuchot.
TRADITION DU P1NDARISME
n'avait-il pas, an jour qu'il avait failli se noyer dans le Loir, écrit cette boutade?
Pindare, tu mentois, l'eau n'est pas la meilleure De tous les éléments ; la terre est la plus seure, Qui de son large sein tant de biens nous départ (1).
La mystérieuse idole restait toujours debout et toujours respectée. Bien ou mal comprise, l'ode pindarique est toujours un modèle qu'on s'efforce de reproduire. La Motte lui-même , si peu respectueux pour Homère, écrit des odes à l'imitation de Pindare, et, s'il s'écarte de son modèle, ce n'est pas sans s'excuser de la licence qu'il va prendre : « Cette ode est imitée de la douzième Pythique, où, en louant Midas joueur de flûte, il raconte l'invention de cet instrument par Pallas. Gomme Pindare parle d'une flûte guerrière, et que je parle d'une flûte douce, j'ai substitué à la fable de Pallas celle de Pan et de Syrinx. »
Pallas, Pan et Syrinx, toujours les dieux, les demi-dieux, les nymphes du paganisme! Et cela au sujet de M. de la Barre, « fameux joueur de flûte allemande ». A cet égard, la poésie lyrique ne s'est que bien tard émancipée; elle Tétait à peine du temps d'Écoucbard Lebrun et de M.-J. Chénier.
C'est vous encor que je réclame,
s'écrie J.-B. Rousseau dans son ode sur les Divinités poétiques,
(1) AUusion au célèbre début de la première Olympique) p. 327 des Extraits de Sainte-Beuve.
224 L'HELLÉNISME EN FRANGE. — 26e LEÇON.
Muses dont les accords hardis Dans les sens les plus engourdis Versent cette céleste flamme ;
et plus bas il les appelle
Ces déités d'adoption, Synonymes de la pensée, Symboles de l'abstraction.
Puis défilent dans ses strophes laborieuses Cérès, Éole, Thémis, Vénus, Minerve, elc., tout l'Olympe homérique sous ses noms consacrés par le Gradus ad Parnassum, et que Santeul, en latin, employait quelquefois même pour des poésies sacrées. Cela cause des scrupules au sage Rollin : « Les plus simples lumières du bon sens nous apprennent que celui qui parle doit avoir une idée nette de ce qu'il veut dire.... On prie un poëte qui, par exemple, dans la description d'une tempête, invoque Neptuue et Éole, de nous faire part de ce qui se passe dans son esprit lorsqu'il prononce les noms de ces divinités païennes. Qu'en pense-t-il, et que veut-il que les autres en pensent?... Je n'ai garde de soupçonner ce poëte d'entendre par ces noms ce que les païens entendoient; ce seroit impiété et irréligion; car, selon saint Paul, après David, tous les dieux païens étoientdes démons. » Voilà de bien sévères paroles; voilà les synonymes et les symboles dont nous parle Rousseau changés en de véritables blasphèmes. Il eût été plus juste de dire que, fort innocent en lui-même, ce jargon prétendu lyrique était seulement obscur et de mauvais goût, sauf quelques termes si bien con-
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sacrés par l'usage, comme nymphes et surtout zèphyre, qu'ils rappellent à peine pour nous un vague souvenir de la mythologie grecque.
Le Pindare aux enfers de La Motte est un hommage plus direct encore au lyrique thébain : V hymne prétendu de Pindare à Proserpine (1) en a fourni le sujet. « Je le fais parler lui-même, dit-il, et je tâche d'autant plus de m'élever à son ton et à ses idées. J'y affecte même quelque désordre, et j'y fais entrer une digression, etc. » On ne peut être plus courtois. Mais cette courtoisie passait chaque jour de mode. Des leçons de Pindare, on ne retenait plus guère qu'un certain goût d'harmonie soutenue, de symétrie, de noble langage ; mais on parlait de plus en plus, même dans les odes, un langage intelligible à tous les honnêtes gens et qui n'était pas le secret des professeurs de grec et de latin. Ce n'est pas à dire que sous ce langage plus humain, plus français, abondent les idées et la vraie poésie, celle qui vient du cœur. On s'en dispensait assurément quand on se donnait pour tâche de traduire ou de paraphraser une ode païenne ou bien un cantique de Salomon. Mais encore y a-t-il une différence, en ce genre de travail, entre le servi le copiste et le traducteur qui s'inspire vivement des pensées de son modèle. Or, sauf de rares exceptions, parmi lesquelles brillent les cantiques d'Esther et (ÏAthalie, les originales et sévères beautés de la Bible n'étaient pas beaucoup mieux senties de Godeau et de Racan que celles de Pindare
(l) Pausauias, Bœotka, c xxm.
ne l'étaient de La Motte. La langue française avait beaucoup gagné en pureté continue, en souplesse, en régularité syntaxique; mais la langue lyrique, en particulier, perdait quelque chose de sa richesse et de son indépendance à subir tant de règles sévères. Malherbe avait été pour elle un rude pédagogue; il lui avait appris les belles manières et le respect d'elle-même. En cela, Balzac et Boileau n'ont pas exagéré les mérites de Malherbe, et lui-même, quand il prit, pour ainsi dire, en mains les rênes de la poésie française, il n'eut qu'une juste conscience du service qu'il lui rendait. Mais, en définitive, le génie lyrique, étant la liberté même, a plus qu'un autre besoin de toutes les ressources d'une langue abondante, et l'on sent un peu trop chez Mal herbe et chez tous les lyriques de son école, depuis Boileau (1) jusqu'à E. Lebrun, la gène d'une discipliue étroite. Le recueil de nos meilleures poésies lyriques jusqu'à la Révolution française (André Chénier mis à part) offre je ne sais quelle monotonie qui semble tenir à cette tradition de régularité classique dont on ne s'écarte pas pour avoir affecté le désordre, en appliquant le fameux vers de Boileau :
Souvent un beau désordre est un effet de l'art.
Un professeur de l'Université, qui lui-même est un poëte du talent le plus délicat, M. Manuel,
(1) Voir l'Ode sur la prise de Namur et le maigre Discours sur Vode. Fénelon nous étonne un peu par son indulgence pour l'essai lyrique de Despréaux (lettre sur les occupations de Vâcadémie, c, ▼).