LE VRAI GÉNIE LYRIQUE
nous a donné un de ces recueils, où d'ailleurs J.-B. Rousseau occupe la plus grande place (1), et, sans dénigrement comme sans prédilection, il annote nos lyriques de façon à bien montrer les solides qualités, mais aussi les nombreux défauts d'une poésie méthodique jusqu'à l'excès, et à laquelle manque surtout la sincérité du sentiment personnel. Je dirais yolon tiers que, pour bien écrire une œuvre vraiment lyrique, il faudrait n'avoir, en commençant, aucun souci des règles et des préceptes, et ne les consulter qu'après avoir fortement conçu son sujet, puis largement épanché la veine de sentiments et de pensées que ce sujet éveille en nous. Or, chez tous nos anciens lyriques, c'est le contraire qui arrive. On dirait des tableaux où l'anatomie et la perspective ont presque uniquement occupé le peintre; le métier y tue le génie, ou bien il croit en pouvoir tenir lieu. Par exception seulement, il arrive qu'une pensée vraiment personnelle, une vive émotion patriotique ou religieuse les arrachent à cette préoccupation des Poétiques. Ces caractères du véritable lyrisme sont chez Malherbe, ému des dangers de la France ou des douleurs d'un ami ; ils sont dans des stances où Bossuet exprime sa profonde humilité devant les grandeurs de Dieu (2); ils sont aussi, M. Villemain a pu le dire sans paradoxe, parce qu'il l'a dit avec mesure, ils sont dans la prose de Bossuet. Le grand
(1) Œuvres de J.-B. Rousseau, suivies d'un choix des Lyriques français depuis Ronsard jusqu'à nos jours (Paris, 1852, in- 12).
(2) Page 357 de l'ouvrage cité dans la note précédente.
orateur ch rétien est quelquefois pindarique à sa manière, et il l'est d'autant mieux qu'il y pense moins (1).
I^n résumé, le style lyrique se fixe heureusement dans les odes de nos poètes du dix-septième siècle. Si la vraie poésie lyrique se montre au-dessous du langage que les écrivains se sont créé, c'est que l'éducation ne peut rien ou presque rien pour faire un Pindare ou un Lamartine, sans l'inspiration qui vient d'en haut, et sans un concours de circonstances propres à la féconder.
Au-dessous de l'ode et autour d'elle, il y a je ne sais combien de petites compositions où se peut exercer le talent poétique, même sans avoir bien longue haleine : le sonnet au premier rang, dont je n'ai pas à parler ici, puisqu'il est d'origine tout italienne et française, et qu'il ne doit rien à l'imitation de l'antiquité classique, sinon pour les qualités générales du style A vrai dire, de tous ces exercices poétiques, d'autant plus difficiles parfois qu'ils se renferment en un très-petit cadre, ceux où l'esprit français a le mieux réussi sont encore les pièces d'un dessin plus libre , d'une invention plus soudaine , dût le style se ressentir un peu de cette soudaineté même. Les Grecs ont, en ce genre, un monument incomparable de la fertile variété de leur génie. De bonne heure l'Anthologie grecque, nous l'avons vu, a circulé eu France et provoqué de nombreuses imitations. Au dix-septième siècle, elle n'est pas moins
(1) Morceau publié dans le Correspondant de 1857, t. XLI: « Du Caractère lyrique. Pindare et Bossuet. » Cf. VEssai du même auteur sur le génie de Pindare (Paris, 1859, iu-8°).