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THÉORIE DE LA PROJECTION DE LA RÉTINE SUR L’ÉCORCE CÉRÉBRALE

Chaque région de la rétine est-elle innervée d’une façon constante par une région correspondante de l'écorce? Telle est la question de projection rétinienne que Munk a le premier essayé de résoudre. D’après ses expériences, chez le chien et chez le singe, chaque élément rétinien est en relation avec un territoire cortical restreint. Pour Munk, le faisceau croisé s’épanouirait à la face interne, le faisceau direct à la face externe du lobe occipital ; Munk, pratiquant l’ablation de l’une ou de l’autre de ces régions, observe la perte de la vision dans la moitié temporale de la rétine de l’œil du même côté, ou dans la moitié nasale de la rétine de l'œil opposé. Nous savons que ces faits ne répondent nullement à notre conception clinique de l’hémianopsie.

D'autre part, pour Munk, les fibres optiques émanant de la région supérieure de la rétine aboutiraient à la région antérieure de l’écorce cérébrale, et les éléments rétiniens inférieurs seraient reliés aux parties postérieures et inférieures du lobe occipital. Dans une expérience sur le singe, le trau-

matisme ayant laissé intacte une partie de la face inférieure

du lobe occipitsl, Schsefer constate un reste de perception lumineuse dans Va partie inférieure de Ja rétine. Ces faits sont à retenir, ils sont le point de départ des travaux sur la projection rétinienne corticale. Mais nous devons dire tout de suite que la délimitation du champ visuel chez l'animal est trop difficile pour qu'on puisse accepter ces expériences sans faire des réserves, Ft, d'autre part, nous savons que le territoire cortical visuel du chien ou du singe ne correspond pas exactement à Ja sphère visuelle de l’homme.

C’est donc aux recherches cliniques et surtout anatomocliniques que nous devons nous arrêter.

Wernicke considère le champ visuel comme divisé en deux parties (champ visuel nasal et champ temporal), par une ligne verticale passant exactement par le point de fixation, Le point de fixation répond à un point central de l'écorce, de chaque côté duquel viennent sé projeter symétriquement les deux champs visuels homonymes. Aïnsi, sur l'écorce droïte, viendraient symétriquement se projeter autour du point de fixation cortical central le champ temporal rétinien de l'œil droit et le champ nasal rétinien de l'œil gauche. Un objet situé à gauche serait perçu par deux points corticaux dans T’hémisphère droit, de part et d'autre de la macula corticale. Par suite, un petit scotome hémianopsique gauche concordant nécessiterait une double lésion corticale droite exactement symétrique par rapport au point central. Cette théorie ne saurait s'appliquer aux faits anatomo-cliniques connus.

Au point de vue des faisceaux croisés et non croisés, le schéma que donne Jatzow ressemble à celui de Munk et à

celui de Wernicke. Là encore il faudrait deux foyers dans

un hémisphère cérébral pour expliquer un scotome hémianopsique. Pour répondre à cette objection, Jatzow considère les petits foyers hémianopsiques homonymes comme des manifestations de névrite optique double. Cela n’est pas impossible. Mais il faut alors supposer dans les scotomes hémianopsiques nettement concordants des lésions névritiques absolument symétriques. D'autre part, l’existence des scotomes hémianopsiques ou des hémianopsies en secteur, en rapport avec des lésions centrales constatées, sont maintenant trop nombreux, pour que nous nous arrêtions plus longtemps à cette théorie.

Wilbrand, dans son atlas,/s’est attaché à étudier la concordance et la constance des héminanopsies en secteur et des petits scotomes hémianopsiques. Pour lui, le faisceau croisé et le faisceau direct, loin d’être séparés au point de vue cortical comme le veulent Munk, Wernicke et Jatzow, arrivent à l’écorce visuelle en enchevêtrant d’une manière très régulière leurs fibres à la manière d’un damier, formant des « champs fasciculaires également mélangés ». La projection n'existe pas seulement pour les quadrants, mais pour les plus petits scotomes : il existe sur l’écorce un véritable « décalque » de la rétine. Il en est de même pour les petits scotomes maculaires. Enfin, si on superpose le champ visuel de l’œil droit et le champ visuel de l’œil gauche, on remarque que les deux champs temporaux dépassent les champs nasaux de chaque côté, c’est l” « auréole ». Celle-ci ne comprend que des fibres croisées. Cette auréole possède aussi sa projection corticale à côté du territoire des

« champs fasciculaires mélangés ».

Wilbrand, allant plus loin, explique même la non-concor-

ND

dance possible des petits scotomes hémianopsiques, par des variations individuelles dans le damier cortical. Pfluger n'admet pas ces variations possibles, mais Wilbrand fait remarquer que certaines lésions du système nerveux pré- ‘ sentent les mêmes variations individuelles (sensibilité cutanée, non-entrecroisement des pyramides).

Quoi qu'il en soit, la théorie des champs fasciculaires mélangés de Wilbrand est séduisante, elle explique la concordance habituelle des plus petits scotomes, comme leur non concordance possible. Elle conduit à la conception d’une rétine corticale. Mais il faudrait, à côté des observations cliniques de Wilbrand, des constatations anatomiques. Les petits scotomes hémianopsiques de Wilbrand étaient peutêtre en rapport avec des lésions de la bandelette ; or, comme nous le verrons, si tous les auteurs admettent la projection dans la bandelette, il n’en est pas de même pour l'écorce.

C’est donc surtout aux faits anatomo-cliniques qu’il faut nous adresser pour savoir si la projection corticale rétinienne existe. Le premier document de ce genre est dû à Hun (1887). Faisant exhumer le cadavre embaumé d’un homme qui avait présenté une hémianopsie en quadrant inférieur et gauche, il constata un ramollissement limité à la partie inférieure du cuneus droit. A la suite de cette observation, Hun et Séguin attribuent à la partie inférieure du cuneus l’innervation du quadrant rétinien supérieur, au lobule lingual l’innervation du quadrant inférieur.

Henschen s’est fait l’habile défenseur de la théorie de la projection des quadrants rétiniens sur les lèvres de la calca-

rine. Pour Henschen :

1° Dans le nerf optique, le chiasma et la bandelette, les

Lt Aires

fibres ont une position homologue à celle des éléments de la rétine ;

2° Dans le corps genouillé externe, les parties dorsales correspondent aux parties dorsales de la rétine, et il en est de même pour les éléments ventraux ;

3° Dans les radiations optiques, les fibres sont situées dans la direction verticale, comme dans les quadrants de la rétine ; ;

4° La même situation est conservée dans le lobe occipital et dans la scissure calcarine. Et le fond de la scissure correspond au méridien horizontal du champ visuel.

Henschen a également tenté d’établir une projection horizontale ; localisant la macula en avant et le champ périphérique en arrière, sur la calcarine.

Dans sa Pathologie des Gehirns, dans son retentissant rapport au Congrès international de r900 et dans de nombreux articles depuis, Henschen à apporté des faits nouveaux à l’appui de la théorie de la projection verticale des quadrants rétiniens ; mais il a toujours été violemment combattu par von Monakow et par ses élèves qui n’admettent pas la projection.

Monakow insiste sur le fait que les fibres de la bandelette, représentant les segments rétiniens, se projettent d’abord sur les cellules du corps genouillé externe : il n’existe pas de conduction isolée entre le nerf optique et l'écorce, il ne peut y avoir de projection corticale.

À notre avis, cette interruption ne pourrait à elle seule constituer un argument valable, et, d'autre part, on sait que Ramon y Cajal à montré que de temps à autre il n°y a pas

de cellules intercalaires et que les fibres de la bandelette

sont en relation directe avec les grosses cellules ganglionnaires, établissant une liaison fixe entre l'écorce et la rétine.

Pour Monakow, le nombre des hémianopsies en quadrant doit son origine aux lésions partielles de la bandélette optique et du corps genouillé. En ce qui concerne les voies optiques intra-cérébrales, la projection ne peut être qu'’indirecte et susceptible de différentes modifications selon des voies et des adaptations nouvelles. Monakow admet cliniquement la possibilité d’une certaine projection dans les segments rétiniens excentriques, c’est-à-dire ceux dont l’excitation détermine surtout différentes variétés de mouvements oculaires. Mais ces voies ne seraient pas fixes, elles se seraient spécialisées et entraînées depuis l’enfance. Et Monakow pense que, s’il existe un obstacle propre dans un faisceau des radiations optiques, l'excitation peut sauter sur d’autres fibres, au moyen d'échange sur le corps genouillé externe. Pour que l'excitation prenne un autre chemin, il pense « que la disparition d’un segment de la radiation optique met probablement les parties restantes dans des conditions d’excitabilité bien plus favorables, étant donné qu'elles sont seules à recevoir la somme totale d’excitation parvenant normalement au corps genouillé externe ».

Bernheimer affirme aussi que, tant qu’il reste des fibres de la radiation optique et la région corticale correspondante, il ne peut survenir de troubles visuels durables.

Pour Monakow comme pour Bernheimer, les segments corticaux qui correspondent aux quadrants supérieurs el inférieurs de la rétine ne doivent en aucune manière se projeter soit sur la lèvre supérieure, soit sur la lèvre inférieure

de la scissure calcarine.

Pour Monakow, les anopsies en quadrant sont « analogues aux monoanesthésies et ont de commun avec elles, aussi bien l’inconstance de la limitation que l’état incomplet de la paralysie ». Monakow prétend que le manque de rapport certain entre les segments rétiniens et les différents segments de l'écorce se trouve démontré par l'instabilité dans les limites du scotome et la persistance de la perception lumineuse.

Enfin, pour cet auteur, les lésions corticales pures n'existent pas et, si elles existaient, elles ne sauraient entraîi-

ner de scotomes.

Wehrli s'appuie sur les recherches expérimentales d'Hitzig pour confirmer les théories de Monakow. Chez le chien, pour Hitzig, l’ablation d’un territoire cortical limité et exclusivement cortical n’entraîne jamais de scotome constant ; d’autres systèmes de fibres qui n’y sont pas spécialement entraînées suppléent et rétablissent la fonction abolie. Hitzig s'appuie sur la persistance de la sensation lumineuse au niveau du territoire rétinien correspondant à la destruction du territoire cortical, et il montre la « restitution » du champ visuel exploré en se servant d’un morceau de viande comme index au périmètre! Un tel mode d'exploration ne donne pas de garanties suffisantes. Et connaissant les nombreuses causes d’erreur qui peuvent intervenir dans la recherche de la sensation lumineuse au niveau d’un quadrant hémianopsique chez l’homme, nous affirmons que cette recherche au niveau d’un scotome chez le chien n’a aucune valeur (Cf. chap. ID.

Dans les pages qui vont suivre, nous aurons l’occasion de

revenir souvent sur les différentes théories que nous venons

d'exposer. Nous ne voulons pas, dès maintenant, poser nos conclusions. Mais, dans le but de rendre un peu plus clair ce travail certainement confus, disons que nous croyons, par l’ensemble des observations (personnelles ou autres), qu'il y a lieu d'adopter la théorie de la projection corticale des quadrants rétiniens. Nous montrerons que contrairement aux idées de von Monakow :

1° Les scotomes ou secteurs hémianopsiques sont absolus et constants dans leurs limites le plus souvent ;

2° Si les hémianopsies en quadrant sont quelquefois en rapport avec des lésions de la bandelette ou du corps genouillé externe, elles sont beaucoup plus souvent en rap-

port avec des lésions plus centrales (Radiations ou écorce) ;

3° Dans les cas de destruction des radiations ou de l’écorce,

la « restitution » n'existe pas.

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