‹ L'heptaméron. Contes de la reine de NavarreChapitre 21 sur 79 · NOUVELLE XIV · texte numérisé non relu

NOUVELLE XIV

Subtilité d'un amoureux, qui, sous la faveur du vrai ami, cueilla d'une dame milanoise le fruit de ses labeurs passés.

En la duché de Milan, du temps que le grand-maître de Chaumont en étoit gouverneur, y avoit un gentilhomme, nommé le seigneur de Bonnivet, qui depuis par ses mi3-

rites fut amiral de France. Étant à Milan fort aimé du grand-maître et de tout le monde pour les vertus qui étoient en lui, se trouvoit volontiers aux festins où toutes les dames s'assembloient, desquelles il étoit mieux voulu que ne fut oncques François, tant par sa beauté, bonne grâce et parole, que pour le bruit que chacun lui donnoit d'être l'un des plus adroits et hardis aux armes qui fût de son temps. Un jour, allant en masque à un carnaval, mena danser l'une des plus braves et belles dames qui fût en la ville, et quand les hautbois faisoient pause, ne failloit à lui tenir des propos d'amour, ce qu'il savoil mieux dire que nul autre. Mais elle, qui ne lui devoit rien, en lieu de lui répondre, lui voulut soudain mettre la paille au-devant et l'arrêter, en l'assurant qu'elle n'aimoit et n'aimeroit jamais autre que son mari, et qu'il ne s'y attendît en aucune manière. Pour cette réponse, ne se sentit le gentilhomme refusé, et la pourchasse vivement jusqu'à la mi-carême. Pour toute résolution, il la trouva ferme en propos de n'aimer ne lui ne autre, ce qu'il ne put croire, vu la mauvaise grâce que son mari avoit et la grande beauté d'elle. Il se délibéra, puisqu'elle usoit de dissimulation, d'user aussi de tromperie, et dès l'heure laissa la poursuite qu'il lui faisoit, et s'enquit si bien de sa vie, qu'il trouva qu'elle aimoit un gentilhomme bien sage et honnête. Ledit seigneur de Bonnivet accointa peu à peu ce gentilhomme par telle douceur et finesse, qu'il ne s'aperçut de l'occasion ^ ; mais l'aima si parfaitement, qu'après sa dame c'étoit la personne du monde qu'il aimoit le plus. Le seigneur de Bonnivet, pour lui arracher son secret du cœur, feignit lui dire le sien, et qu'il aimoit une dame, où jamais n'avoit pensé, le priant le tenir secret et qu'ils n'eussent tous deux qu'un cœur et une pensée. Le pauvre gentilhomme, pour lui montrer l'amour réciproque, lui va déclarer tout du long celle

1 Pu but qu'il se proposait.

qu'il portoil à la dame, dont Boniiivet se vouloil venger ; et, une fois le jour, s'assembloient en quelque lieu pour rendre compte des bonnes fortunes advenues le long de la journée, ce que l'un faisoit en mensonge et l'autre en vérité. Et confessa le gentilhomme avoir aimé trois ans cette dame sans en avoir rien eu, sinon bonnes paroles et assurance d'être aimé. Ledit Bonnivet lui conseilla tous les moyens qu'il lui fut possible pour parvenir à son intention, dont il se trouva si bien qu'en peu de jours elle lui accorda ce qu'il demandoit, et ne restoit que de trouver le moyen, ce que bientôt, par le conseil du seigneur Bonnivet, fut trouvé. Et un jour, avant souper, lui dit le gentilhomme : «Monsieur, je suis plus tenu à vous qu'à tous les hommes du monde ; car, par votre bon conseil, j'espàre avoir cette nuit ce que par tant d'années j'ai désiré. — Je te prie, dit Bonnivet, dis-moi la sorte de ton entreprise pour voir s'il y a tromperie ou hasard, pour t'y secourir et servir de mon ami. » Le gentilhomm.e lui va raconter comme elle avoit moyen de faire laisser la grande porte de la maison ouverte, sous couleur de quelque maladie qu'avoit un de ses frères, pour laquelle à toute heure falloit envoyer à la ville quérir ses nécessités, et qu'il pourroit entrer sûrement dedans la cour, mais qu'il se gardât de monter par l'escalier et qu'il passât par un petit degré qui étoit à main dextre, et entrât en la première galerie qu'il trouveroit, où toutes les portes des chambres de son beau-père et de son beau-frère se rendoient, et qu'il choisît bien la troisième plus près dudit degré ; et, si en la poussant il la trouvoit fermée, qu'il s'en allât, etari.it assuré que son mari étoit revenu, lequel toutefois ne devoit revenir de deux jours ; et que s'il la trouvoit ouverte, qu'il entrât doucement et qu'il la refermât hardiment au correil ^ sachant qu'il n'y avoit qu'elle seule en la chambre, et que surtout il n'oubliât à faire

Verrou.

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faire des souliers de feutre, de peur de faire bruit, et qu'il se gardât bien de venir plus tôt que deux heures après minuit ne fussent passées , pource que ses beauxfrères, qui aimoient fort le jeu, ne s'alloient jamais coucher qu'il ne fût plus d'une heure. Ledit Bonnivet lui répondit : « Va, mon ami. Dieu te conduise ; je le prie qu'il te garde d'inconvénient ; si ma compagnie y sert de quelque chose, je n'épargnerai rien qui soit en ma puissance. » Le gentilhomme le remercia bien fort et lui dit qu'en cette affaire il ne pouvoit être trop sûr, et s'en alla pour y donner ordre. Le seigneur de Bonnivet ne dormoit pas de son côté, et, voyant qu'il étoit heure de se venger de sa cruelle dame, se retira de bonne heure en son logis -et se fit couper la barbe de la longueur et largeur qu'avoit le gentilhomme ; aussi se fit couper ses cheveux, afin qu'à le toucher on ne pût connoître leur différence. Il n'oublia pas des souliers de feutre et le demeurant des habillements semblables du gentilhomme. Et, pource qu'il étoit fort aimé du beau-père de cette femme, n'eut crainte d'y aller de bonne heure, pensant que s'il étoit aperçu, il iroit tout droit en la chambre du bonhomme, avec lequel il avoit quelques affaires. Et, sur l'heure de minuit, entra en la maison de cette dame, où il trouva assez d'allants et venants ; mais parmi eux passa sans être connu et arriva en la galerie, et, touchant les deux prenaières portes, les trouva fermées , et la troisième, non : laquelle doucement il poussa. Et quand il fut entré dedans, la ferma au correil et vit toute cette chambre tendue de linge blanc, le pavement et le dessus de même, •et un lit de toile fort déliée , tant bien ouvré de blanc qu'il n'étoit possible déplus; et la dame seule dedans, avec son scofion ^ et sa chemise toute couverte de perles <et de pierreries; ce qu'il vil par le coin du rideau sans ^êlre aperçu d'elle ; car il y avoit un grand flambeau de

1 Bonnet.

DE LA EEINE DE NAVARRE. 1 1 î

cire blanche qui rendoit la chambre claire comme le jour; et, de peur d'être connu d'elle, éteignit premièrement le flambeau qui ardoit en sa chambre, puis se dé- . pouilla en chemise et s'alla coucher auprès d'elle. Elle, qui cuidoit que ce fût celui qui si longuement Tavoit aimée, le reçut en la meilleure chère qui fut à elle possible. Mais lui, qui savoit bien que c'étoit au nom de l'autre ,= se garda de lui dire un seul mot et ne pensa que mettre sa vengeance à exécution ; c'étoit de lui ôter son honneur et sa chasteté sans lui en savoir gré ne grâce. Mais, contre son gré et délibération, la dame se tenoit si contente de cette vengeance, qu'elle pensoit l'avoir récompensé de ses labeurs jusqu'à une heure après minuit sonnée qu'il étoit temps de dire adieu. Et à l'heure, le plus bas qu'il put, lui demanda si elle étoit aussi contente de lui, que lui d'elle. Elle, cuidant que ce fût son ami, lui dit que non-seulement elle étoit contente mais émerveillée de la grandeur de son amour, qui l'a voit gardé une heure sans parlera elle. A l'heure, il seprint à rirebien fort, lui disant: « Or sus. Madame , me refuserez-vous une autre fois, comme vous aviez accoutumé de faire jusqu'ici? » Elle, qui le connut à la parole et au ris, fut désespérée de honte qu'elle avoit, l'appela plus de mille fois méchant, traître et trompeur, se voulant jeter du lit en bas pour chercher un couteau pour se tuer, vu qu'elle étoit si malheureuse d'avoir perdu son honneur pour un homme qu'elle n'aimoit point, et qui, pour se venger d'elle, pourroit divulguer cette affaire par tout le monde. Mais il la retint entre ses bras, et, par bonnes et douces paroles, l'assura de l'aimer plus que celui qui l'aimoit et de celer ce qui touchoit son honneur, si bien qu'elle n'en auroit jamais blâme. Ce que la pauvre sotte crut : entendant de lui l'invention qu'il avoit trouvée et la peine qu'il avoit prise pour la gagner , l'assura qu'il l'aimeroit mieux que l'autre, qui n'avoit su celer son secret; et dit qu'elle connoissoitle contraire du faux bruit que l'on donnoit aux

François ; car ils étoient plus sages, persévérants et discrets que les Italiens. Parquoi, dorénavant, elle se départoit de l'opinion de ceux de sa nation pour s'arrêter à lui. Mais elle le pria bien fort que pour quelque temps il ne se trouvât en lieu ou festin où elle fût, sinon en masque ; car elle savoit bien qu'elle auroit si grande honte que sa contenance la déclareroit à tout le monde. H lui en fit promesse et aussi la pria que, quand son ami viendroit à deux heures, qu'elle lui fît bonne chère, et puis peu à peu elle s'en pourroit défaire : dont elle fit si grande difficulté que, sans l'amour qu'elle lui portoit, pour rien elle ne l'eût accordé. Toutefois, en lui disant adieu, la rendit si satisfaite qu'elle eût bien voulu qu'il fût demeuré plus longuement. Après qu'il fut levé et qu'il eut reprins ses habillements, saillit hors de la chambre et laissa la porte entr'ouverte , comme il l'avoit trouvée. Et, pource qu'il étoit près de deux heures après minuit et qu'il avoitpeur de trouver le gentilhomme en son chemin, se retira au haut du degré, où bientôt après il le vit passer et entrer en la chambre de la dame. Et lui s'en alla en son logis pour reposer son travail, ce qu'il fit ; de sorte que neuf heures du matin le trouvèrent au lit, où à son lever arriva le gentilhomme, qui ne faillit à lui conter sa bonne fortune, non si bonne comme il avoit espéré ; car il dit que, quand il entra en la chambre de sa dame, il la trouva levée en son manteau de nuit, avec bien grosse fièvre, le pouls fort ému, le visage en feu et en la sueur qui commençoit fort à lui prendre; de sorte qu'elle le pria s'en retourner incontinent; car, de peur d'inconvénient, n'avoit osé appeler ses femmes : dont elle étoit si mal, qu'elle avoit plus de besoin de penser à la mort qu'à l'amour, et d'ouïr parler de Dieu que de Cupidon, étant bien marrie du hasard où il s'étoit mis pour elle, vu qu'elle n'avoit puissance en ce monde de lui rendre ce qu'elle espéroit bientôt en l'autre. Dont il fut si étonne et marri, que son feu et sa joie étoient convertis en glace et tristesse, et

s'en étoit incontinent départi ; et, au matin, au point du jour, avoit envoyé savoir de ses nouvelles et que pour vrai elle étoit très-mal. Et, en racontant ses douleurs, pleuroit si très-fort, qu'il scmbloit que l'âme s'en dût aller par ses larmes. Bonnivet, qui avoit autant envie de rire que l'autre de plorer, le consola le mieux qu'il lui fut possible , lui disant, que les choses de longue durée ont toujours un commencement difficile, et qu'amour lui faisoit un retardement pour lui faire trouver la jouissance meilleure ; et, en ces propos, se départirent. La dame garda quelques jours le lit, et, en recouvrant sa santé, donna congé à son premier serviteur^ le fondant sur la crainte qu'elle avoit eue de la mort et le remords de conscience, et s'arrêta au seigneur de Bonnivet, dont l'amitié dura, selon la coutume, comme la beauté des fleurs des champs.

« Il me semble. Mesdames, que les finesses du gentilhomme valent bien l'hypocrisie de cette dame qui, après avoir tant contrefait la femme de bien, se déclara si folle. — Vous direz ce qu'il vous plaira des femmes, dit Émarsuitte; mais ce gentilhomme fit un tour méchant. Est-il dit que si une dame en aimoit un, que l'autre la doive avoir par finesse? — Croyez, ce dit Guebron, que telles marchandises ne se peuvent mettre en vente qu'elles ne soient emportées par les plus offrants et derniers enchérisseurs. Ne pensez pas que ceux qui poursuivent les dames prennent tant de peine pour l'amour d'elles ; non, non, car c'est seulement pour l'amour d'eux et de leur plaisir. — Par ma foi! dit Longarine, je vous en crois; car, pour vous en dire la vérité, tous les serviteurs que j'ai eus m'ont toujours commencé mes propos par moi, montrant désirer ma vie, mon bien, mon honneur; mais la fin en a été par eux, désirant leur plaisir et leur gloire. Parquoi le meilleur est de leur donner congé dès la première partie de leur sermon; car, quand on vient à la seconde, on n'a pas tant d'honneur à les refuser, vu que

le vice de soi quand il est connu est refusable. — 11 faudroit donc, dit Émarsultle, que, dès qu'un homme ouvre la bouche, qu'on le refusât sans savoir qu'il veut dire ? » Parlamente lui répondit : « M'est avis que dès le commencement une femme ne doit jamais faire semblant d'entendre où* l'homme veut venir, ne encore, quand il l'a déclaré, de le pouvoir croire; mais, quand il vient à en jurer bien fort, il me semble qu'il est plus honnête aux dames de le laisser en ce beau chemin, que d'aller jusqu'à la vallée. — Yoiremais, Nomerfide, devons-nous croire par là qu'ils nous aiment par mal? Est-ce pas péché que de juger son prochain ? — Vous en croirez ce qu'il vous plaira, dit Oisille ; mais il faut tant craindre qu'il soit vrai, que, dès que vous en apercevez quelque étincelle, vous devez fuir ce feu, qui a plus tôt brûlé un cœur qu'il ne s'en est aperçu. — Vraiment, dit Hircan, vos lois sont trop dures, et si les femmes vouloient, selon votre avis, être rigoureuses, auxquelles la douceur est tant séante, nous changerions aussi nos douces supplications en finesses et force. — Le meilleur que j'y voie, dit Simontault, c'est que chacun suive son naturel; qu'il aime ou qu'il n'aime point, le montre sans dissimulation. — Plût à Dieu, dit Saffredant, que cette loi apportât autant d'honneur qu'elle feroit de plaisir ! » Mais Dagoucin ne se put tenir de dire : a Ceux qui voudroient mourir plutôt que leur volonté fût connue, ne se pourroient accorder à votre ordonnance. — Mourir? dit Hircan; encore est-il à naître le chevalier qui pour telle chose publique voudroit mourir. Mais laissons ce propos d'impossibilité et regardons à qui Simontault donnera sa voix. — Je la donne, dit Simontault, à Longarine ; car je la regardois tantôt, qu'elle parloit toute seule ; je pense qu'elle recorde quelque bon rôle ; et si, n'a point accoutumé de celer la vérité soit contre homme ou contre femme. — Puisque m'estimez si véritable, dit Longarine, je vous raconterai une histoire, que, nonobstant qu'elle

DE LA IIEL\E DE XAYARRE. 1 1 7

ne soit tant à la louange des femmes que je voudrois, si verrez-vous qu'il y en a ayant aussi bon cœur, aussi bon esprit et aussi pleines de finesses comme les hommes. Si mon conte est un peu long, vous aurez patience, n

nouvelle: XV

Une dame de la cour du roi, revoyant dédaignée de son mari, qui faisoit l'amour ailleurs^, s'en vengea par peine pareille.

En la cour du roi François I" y avoit un gentilhomme, duquel je connois si bien le nom que je ne le veux point nommer. Il étoit pauvre, n'ayant point cinq cents livres de rente, mais tant estimé du roi pour les vertus dont il étoit revêtu, qu'il vint à épouser une femme si riche, qu'un grand seigneur s'en fût bien contenté. Et, pource qu'elle étoit encore bien jeune, pria une des plus grandes dames de la cour de la vouloir tenir avec elle, ce qu'elle fit très-volontiers. Or, étoit ce gentilhomme tant honnête et plein de bonne grâce, que toutes les dames de la cour en faisoient bien grand cas; entre autres une, que le roi aimoit, "qui n'étoit si belle ni si jeune que la sienne. Et, pour le grand amour qu'il lui portoit, tenoit si peu de compte de sa femme, qu'à grand'peine en un an couchoit-il une nuit avec elle. Et qui plus lui étoit importable, est que jamais ne parloit à elle ni faisoit s'gne d'amitié. Et, combien qu'il jouît de son bien, il lui en faisoit tant petite part, qu'elle n'étoit pas habillée comme il lui appartenoit, ni comme elle désiroit; dont la dame avec qui elle étoit reprenoit souvent le gentilhomme, en lui disant : « Votre femme est belle, riche et de bonne maison, et vous n'en tenez compte, ce que son enfance et jeunesse a supporté jusqu'ici ; mais j'ai grand'peur, quand elle se verra belle et grande, et que son miroir et quelqu'un, qui ne vous aimera pas, lui remontrera sa beauté si peu de vous prisée, que par dépit elle ne fasse ce que, étant de vous bien traitée, n'oseroit avoir pensé. Le gen-

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lilhomme, qui avoit son cœur ailleurs, se moqua Irèsbien d'elle et n'e laissa, pour ces enseignements, à continuer la vie qu'il menoit. Mais deux ou trois ans passés, sa femme commença à devenir l'une des plus belles femmes qui fût en Frsmce, et tant, qu'elle eut le bruit à la cour de n'avoir sa pareille. Et plus elle se sentit digne d'être aimée et plus s'ennuya de voir son mari qui n'en tenoit compte ; tellement qu'elle print un si grand déplaisir que, sans la consolation de sa maîtresse, elle étoit quasi en désespoir. Et après avoir cherché tous les moyens de complaire à son mari qu'elle pouvoit, pensa en elle-même qu'il étoit impossible qu'il ne l'aimât, vu le grand amour qu'elle lui portoit, sinon qu'il eût quelque autre fantaisie en son entendement: ce qu'elle chercha si subtilement, qu'elle trouva la vérité et qvi'il étoit toutes les nuits si empêché ailleurs, qu'il oublioitsa conscience et sa femme.. Et après qu'elle fut certaine de la vie qu'il menoit, print une mélancolie qu'elle ne se vouloit point habiller que de noir ni se trouver en lieu où l'on fit bonne chère : dont sa maîtresse s'aperçut et fit tout ce qu'elle put pour la retirer de cette opinion; mais il ne lui fut possible. Et, combien que son mari en fût bien averti, il fut plus prêt à s'en moquer qu'à y donner remède.

Vous savez, Mesdames, qu'ennui occupe joie, et aussi qu'ennui par joie prend lin. Parquoi, un jour advint qu'un grand seigneur, parent prochain de la maîtresse de cette dame, et qui souvent la fréquentoit, entendant l'étrange façon de vivre de cette dame, en eut tant de pitié, qu'il se voulut essayer à la consoler; et, en parlant avec elle, la trouva si belle et vertueuse qu'il désira beaucoup plus d'être en sa bonne grâce que de lui parler de son mari, sinon pour lui montrer le peu d'occasion qu'elle avoit de l'aimer. Celte dame, se voyant délaissée de celui qui la devoit aimer, et d'autre côté aimée et requise d'un si grand et beau prince, s'estima bien heureuse d'être en sa bonne grâce. Et combien qu'elle eût toujours désir de

conserver son honneur, si prenoit-elle grand plaisir de parler à lui et de se voir aimée ; chose dont elle étoit quasi affamée. Cette amitié dura quelque temps jusqu'à ce que le roi s'en aperçut, qui avoit tant d'amitié au gentilhomme, qu'il ne vouloit souffrir que nul ne lui fît honte et déplaisir. Parquoi il pria fort ce prince d'en youloir ôter sa fantaisie et que, s'il continuoit, il seroit très-mal content de lui. Ce prince, qui aimoit trop plus la bonne grâce du roi que toutes les dames du monde, lui promit que, pour l'amour de lui, abandonneroit son entreprise et que dès le soir il iroit prendre congé d'elle. Ce qu'il fit sitôt qu'il sut qu'elle étoit retirée en son logis, auquel étoit logé le gentilhomme en une chambre sur la sienne. Et, étant au soir à la fenêtre, vit entrer le prince en la chambre de sa femme, qui étoit sous la sienne ; mais le prince, qui bien l'avisa, ne laissa d'y entrer. Et, en disant adieu à celle dont l'amour ne faisoit que commencer, lui allégua pour toutes raisons le commandement du roi. Après plusieurs larn:ies et regrets qui durèrent jusqu'à une heure après minuit, la dame lui dit pour conclusion : « Je loue Dieu, Monsieur, dont il lui plaît que vous perdiez cette opinion, puisqu'elle est si petite etfoible que vous la pouvez prendre et laisser par le commandement des hommes; car, quanta moi, je n'ai pas demandé conseil à maîtresse, ni à mari, ni à moi-même pour vous aimer ; car amour, s'aidant de votre beauté et honnêteté, a eu telle puissance sur moi, que je n'ai connu autre Dieu ne roi que de lui. Mais puisque votre cœur n'est pas rempli de si vrai amour que crainte n'y trouve encore quelque place, vous ne pouvez être ami parfait, et d'un imparfait je ne veux faire un ami ; car j'aime parfaitement comme j'avois délibéré de vous aimer, dont suis contrainte vous dire adieu. Monsieur, duquel la crainte ne mérite la franchise de mon amitié. »

Ainsi s'en alla pleurant ce seigneur, et, en se retournant, avisa encore le mari étant à la fenêtre, qui l'avoit vu

entrera la salle et saillir, Parquoi lai conta le lendemain l'occasion parquoi il étoit allé voir sa femme, et le commandement que le roi lui avoit fait, dont le gentilhomme fut fort content et en remercia le roi. Mais, voyant de jour en jour que sa femme embellissoit, et lui devenoit vieil et amoindrissoit sa beauté, commença à changer de rôle, prenant celui que longtemps il avoit fait jouer à la femme; car il la chérissoit plus que de coutume et prenoit plus près garde sur elle. Mais, tant plus qu'elle se voyoit cherchée de lui, et plus le fuyoit, désirant lui rendre partie des ennuis qu'elle avoit eus pour être de lui peu aimée. Et, pour ne prendre sitôt le plaisir que l'amour lui commençoit à donner, s'en va adresser à un gentilhomme si très-beau, si bien parlant et de si bonne grâce, qu'il étoit aimé de toutes les dames de la cour. Et, en lui faisant ses complaintes de la façon dont elle avoit été traitée, l'incita d'avoir pitié d'elle, en sorte que ce gentilhomme n'oublia rien pour essayer à la réconforter. Et elle, pour se récompenser de la perle d'un prince qui Tavoit laissée, se mit si fort à aimer ce gentilhomme, qu'elle oublia son ennui passé et ne pensoit sinon à finemenlconduire son amitié. Ce qu'elle sut si bien faire que jamais sa maîtresse ne s'en aperçut, car, en sa présence, se gardoit bien de parler à lui ; mais, quand elle lui vouloit dire quelque chose, s'en alloit voir quelques dames qui demeuroient à la cour, entre lesquelles y en avoit une, dont son mari feignoit d'être amoureux. Or, une fois, après souper, qu'il faisoit bien obscur, se déroba ladite dame sans appeler compagnie, et entra en la chambre des dames, où elle trouva celui qu'elle aimoit mieux que soi-même, et, en se séant auprès de lui, appuyée sur une table, parloient ensemble, feignant de lire en un livre. Quelqu'un, que le mari avoit mis au guet, lui vint rapporter où sa femme étoit allée ; et lui, qui étoit sage, s'y en alla le plus tôt qu'il put; et, entrant en la chambre, vit sa femme lisant le livre, qu'il feignit ne voir

point; mais alla tout droit parler aux dames d'un autre côté. Cette pauvre dame, voyant que son mari l'avoit trouvée avec celui auquel devant lui jamais n'avoit parlé, fut si transportée qu'elle perdit sa raison, et ne pouvant passer au long d'un banc, se coula au long d'une table et s'enfuit, comme si son mari avec l'épée nue l'eût poursuivie, et a lia trouver sa maîtresse, qui se retiroit en son logis; et quand elle fut déshabillée, se retira ladite dame, à laquelle une de ses femmes vint dire que son mari la demandoit. Elle lui répondit franchement qu'elle n'iroit point; qu'il étoit si étrange et austère, qu'elle avoit peur qu'il ne lui fit un mauvais tour. A la fin, de peur de pis, s'y "en alla ; son mari ne lui dit un seul mot, sinon quand ils furent dedans le lit. Elle, qui ne savoit pas comme lui dissimuler, se print tendrement à pleurer. Et quand il lui demanda pourquoi elle pleuroit, elle lui dit qu'elle avoit peur qu'il fût courroucé contre elle, pource qu'il l'avoit trouvée lisant avec un gentilhomme. A l'heure, Ini répondit que jamais ne lui avoit défendu de parler à homme et qu'il n'avoit point trouvé mauvais qu'elle y parlât, mais bien d'être fuie devant lui, comme si elle eût fait chose digne d"étre reprise, et que cette fuite seulement lui faisoit penser qu'elle aimoit le gentilhomme. Parquoi il lui défendit que jamais il ne lui advînt de parler à homme en public ni en privé, lui assurant que la première fois qu'elle y parleroit, qu'il la tueroit sans pitié ni compassion. Ce qu'elle accepta volontiers, faisant bien son compte de n'êtrepas une autre fois si sotte. Mais parce que les choses où l'on a volonté, plus elles sont défendues, plus elles sont désirées, cette pauvre femme eut bientôt oublié ces menaces de son mari ; car, le soir même, elle, étant retournée coucher en une autre chambre avec d'autres damoiselles et ses gardes, envoya quérir et prier le gentilhomme de la voir la nuit. Mais le mari, qui étoit si tourmenté de jalousiequ'il ne pouvoit dormir de nuit, va prendre une cape et un valet de cham-

hre avec lui, pource qu'il avoit ouï dire que l'autre y alloit de nuit, et s'en va frapper à la porte du logis de sa femme. Elle, qui n'entendoit rien moins que lui, se leva toute seule et print des brodequins et son manteau, qui étoit auprès d'elle, et, voyant que trois ou quatre femmes qu'elle avoit étoient endormies, saillit de sa chambre et s'en va droit à la porte où elle ouït fiapper. Et en demandant qui est-ce? fut répondu le nom de celui qu'elle aimoit; mais, pour en être plus assurée, ouvre un petit guichet, en disant : « Si vous êtes celui que vous me dites, baillez-moi la main, je la connoîtrai bien. » Et quand elle eut touché à la main de son mari, elle le connut bien et en fermant vitementle guichet, se print à crier : « Ah ! Monsieur, c'est votre main! » Le mari lui répondit par grand courroux : « Oui, c'est la main qui vous tiendra promesse; parquoi ne faillez à venir quand je vous manderai. )) Et, disant cette parole, s'en alla à son logis, et elle retourna en sa chambre, plus morte que vive, et dit tout haut à ses femmes : « Levez-vous, mes amies, vous avez trop dormi pour moi ; car, en vous cuidant tromper, je me suis trompée la première. » En ce disant, se laissa tomber au milieu de la chambre évanouie. Les pauvres femmes se levèrent à ce cri, tant étonnées de voir leur maîtresse comme morte et couchée en terre, et d'avoir ouï les propos qu'elle avoit tenus, qu'elles ne surent que faire, sinon que de courir aux remèdes pour la faire revenir. Et quand elle put parler, elle leur dit : a Aujourd'hui, voyez-vous, mes amies, que je suis la plus malheureuse créature qui soit sur terre! » Et leur va conter toute sa fortune, les priant la vouloir secourir, car elle tenoit sa vie pour perdue. Et la cuidant réconforter, arriva un valet de son mari, par lequel il lui mandoit qu'elle allât incontinent vers lui. Elle, en embrassant deux de ses femmes, commençai crier et à plorer, les priant ne la laisser point aller, car elle étoit sûre de mourir. Mais le valet de chambre l'assura que non et qu'il prenoit sur

sa vie qu'elle n'auroit nul mal. Elle, voyant qu'il n'y avoit point de résistance, se jeta entre les bras de ce serviteur, lui disant : «Mon ami, puisqu'il le faut, portez ce malheureux corps à la mort. » Et à l'heure, demiévanouie de tristesse, fut emportée du valet au logis du maîlre, aux pieds duquel tomba cette pauvre dame, lui disant : « Monsieur, je vous supplie avoir pitié de moi, et je vous jure la foi que je dois à Dieu, que je vous dirai la vérité du tout. » A l'heure, lui dit comme un homme désespéré : a Par Dieu, vous me la direz ! » Et chassa dehors tous ses gens. Et, pource qu'il avoit trouvé sa femme fort dévote, pensa qu'elle ne se parjureroit point si elle juroit sur la croix; parquoi en demanda une fort belle qu'il avoit empruntée, et, quand ils furent eux deux seuls, la fit jurer dessus qu'elle lui diroit vérité de ce qu'il lui demanderoit. Mais elle, qui avoit déjà passé les premières appréhensions de la crainte de mourir, print cœur, se délibérant, avant que mourir, de ne lui rien celer, et aussi de ne lui dire chose dont le gentilhomme qu'elle aimoit pût avoir à souffrir; et, après avoir ouï les questions qu'il lui faisoit, lui répondit : « Je ne me veux point justifier, Monsieur, ne faire moindre envers vous l'amour que j'ai porté au gentilhomme dont vous avez soupçon; car vous ne le pouvez ni ne devez croire, vu l'expérience qu'aujourd'hui vous avez eue ; mais je désire bien vous dire l'occasion de cette amitié. Entendez, Monsieur, que jamais femme n'aima tant son mari que je vous aime ; car, depuis que je vous ai épousé jusques à cet âge-ci, il ne' fût jamais entré en mon cœur autre amour que le vôtre. Vous savez que, moi étant enfant, mes parents me vouloient marier à personnage de plus grande maison que vous, mais jamais ne m'y surent faire accorder, des l'heure que j'eus parlé à vous; car, contre leur opinion, je tins ferme pour vous avoir, sans regarder ni à votre pauvreté ni aux remontrances que me faisoient mes parents. Et vous ne pouvez ignorer le traite-

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ment que j'ai eu de vous jusqu'ici, et comme m'avez aimée et estimée, dont j'ai porté tant d'ennui et déplaisir, que, sans l'aide de Madame avec laquelle vous m'avez mise, je fusse presque désespérée. Mais, à la fin, me voyant grande et estimée belle d'un chacun, fors de vous seul, je commençai si vivement à sentir le tort que vous me faisiez que l 'amour que je vous porlois s'est tourné en haine et le désir de vous complaire en celui de la vengeance. Et, sur ce désespoir, me trouva un prince, lequel, pour obéir au roi plus qu'à l'amour, me laissa à l'heure quejecommençois à sentir la consolation de mes tourments pour un amour honnête. Et, au partir de lui, trouvai cettui qui n'eut point la peine de me prier ; car sa beauté, son honnêteté et vertu méritent bien d'être cherchées et requises de toute femme de bon entendement. A ma requête, et non à la sienne^ il m'a aimée avec tant d'honnêteté, que oncques en sa vie ne me requit chose contre l'honneur. Et combien que le peu d'amour que j'ai cause devons porter donnât occasion de ne vous garder foi ni loyauté, l'amour que j'ai à Dieu seul et mon honneur m'ont jusqu'ici gardée d'avoi»" fait chose pour laquelle j'ai besoin de confession ou crainte de honte. Je ne vous veux point nier que, le plus souvent qu'il m'étoit possible, je n'allasse parler à lui dedans une garde-robe, feignant d'aller dire mes oraisons; car jamais en femme ni en homme je ne me fiai de conduire cette affaire. Je neveux point aussi nier qu'étant en lieu si privé et hors de tout soupçon, je ne l'aie baisé du meilleur cœur que je ne fis jamais vous. Mais je ne demande jamais merci à Dieu si entre nous deux il y a jamais eu autre privauté, ne si jamais il m'en a pressée plus avant, ne si mon cœur en a eu le désir, car j'étois si aise de le voir, qu'il ne me sembloit point qu'il y eût au monde un autre plus grand plaisir. Et vous. Monsieur, qui êtes seul la cause de mon malheur, voudriez-vous prendre vengeance d'une œuvre dont si longtemps vous m'avez donné exemple, sinon

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que la vôtre étoit sans lionneur ni conscience ? car vous le savez, et je le sais bien, que celle que vous aimez ne se contente point de ce que Dieu et la raison commandent. Et combien que la loi des hommes donne de si grand déshonneur aux femmes qui aiment autres que leurs maris, si est-ce que la loi de Dieu n'excepte point les maris qui aiment autre que leurs femmes. Et, s'il faut mettre en la balance l'offense de vous et de moi, vous êtes homme sage et expérimenté et d'âge pour connoître et savoir éviter le mal, moi, jeune et sans expérience, nulle de la force et puissance d'amour. Vous avez une femme qui vous chérit, estime et aime plus que sa vie propre, et j'ai un mari qui me fuit, qui me hait et me dépite plus qu'une chambrière; vous aimez une femme déjà d'âge et en mauvais point et moins belle que moi, et j'aime un gentilhomme plus jeune que vous, plus beau et plus aimable. Vous aimez la femme d'un des plus grands amis que vous ayez en ce monde, offensant d'un côté l'amitié et de l'autre la révérence que vous portez à tous deux; et j'aime un gentilhomme qui n'esta rien lié, sinonàl'amour çn'il me porte. Or, jugez. Monsieur, sans faveur, lequel de nous deux est le plus punissable ou excusable, ou vous ou moi. Je n'estime homme sage ni expérimenté qui ne vous donne le tort, vu que je suis jeune et ignorante, déprisée et contemnée ^ de vous, et aimée du plus beau et honnête gentilhomme de France, lequel j'aime par le désespoir de ne pouvoir jamais être de vous aimée. »

Le gentilhomme, oyant ces propos pleins de vérité, dits et prononcés d'un visage beau avec une grâce tant assurée et audacieuse, qu'elle moniroit ne craindre mériter nulle punition, se trouva tant surpris d'étonnement, qu'il ne sut que lui répondre, sinon que l'honneur d\m homme et d'une femme n"est pas tout un ne semblable.

1 Méprisée ; du latin contemncre.

Mais toutefois, puisqu'elle juroit qu'il n'y avoit point eu de péché entre celui qu'elle aimoit et eHe, il n'est point délibéré de lui en faire pire chère; par ainsi, qu'elle n'y retournât plus et que l'un ne l'autre n'eussent plus de recordation des choses passées : ce qu'elle lui promit, et s'en allèrent coucher ensemble par un bon accord. Or, le matin, une vieille damoiselle, qui avoit grand 'peur de la vie de sa maîtresse, vint à son lever et lui demanda : (( Eh bien ! Madame, comment vous va ?» Elle lui répondit en riant : a Quoi, m'amie? il n'est point un meilleur mari que le mien, car il m'a crue en mon serment. » Ainsi passèrent cinq ou six jours. Le gentilhomme prenoit de si près garde à sa femme, que nuit et jour avoit guet après elle; mais il ne sut si bien guetter, qu'elle ne parlât encore à celui qu'elle aimoit en un lieu fort obscur et suspect. Toutefois elle conduisoit son affaire si secrètement, qu'homme ne femme n'en put savoir la vérité. Et ne fut qu'un bruit que quelque valet fit, d'avoir trouvé un gentilhomme et une damoiselle en une étable sous la chambre de la maîtresse de cette dame, dont le gentilhomme mari eut si grand soupçon, qu'il se délibéra de faire mourir ce gentilhomme, et assembla un grand nombre de ses parents et amis pour le faire tuer, s'ils le pouvoient trouver en quelque lieu. Mais le principal de ses parents étoit tant ami du gentilhomme qu'il faisoit chercher, qu'au lieu de le surprendre, l'avertissoit de tout ce qui se faisoit contre lui, lequel, d'autre côté, étoit tant aimé à la cour et si bien accompagné qu'il ne craignoit point la puissance de son ennemi : pourquoi il ne fut point trouvé ; mais s'en vint en une église trouver la maîtresse de celle qu'il aimoit, laquelle n'avoit jamais rien entendu de tous ces propos passés; car, devant elle, n'avoit jamais parlé à elle.

Le gentilhomme lui conta la suspicion et mauvaise volonté qu'avoit contre lui le mari, et que, nonobstant qu'il en fût innocent, il étoit délibéré de s'en aller en

€{uelque voyage lointain pour ôter le bruit qui commen- <;oit à croître. Cette princesse, maîtresse de son amie, fut fort étonnée d'ouïr ces propos, et jura que le mari iivoit grand tort, qui avoit soupçon d'une si femme de bien, où elle n'avoit jamais vu ni connu que toute vertu et honnêteté. Toutefois, pour l'autorité où le mari étoit et pour éteindre ce fameux bruit, lui conseilla, la princesse, de s'éloigner pour quelque temps, l'assurant qu'elle ne €roiroit rien de toutes ces folies et soupçons. Le gentilhomme et la dame qui étoit avec elle, furent fort contents de demeurer en la bonne grâce et opinion de cette princesse, laquelle conseilla au gentilhomme, qu'avantson partement il devoit parler au mari, ce qu'il lit selonson conseil, et le trouva en une galerie près la chambre du roi, ciù, avec un très-assuré visage (lui faisant l'honneur qui appartenoit à son état), lui dit : « Monsieur, j'ai toute ma vie eu désir de vous faire service, et pour toute récompense j'ai entendu qu'au soir vous me faisiez chercher pour me tuer. Je vous prie. Monsieur, pensez que vous avez plus d'autorité et puissance que moi; mais, toutefois, je suis gentilhomme comme vous : il me fâcheroit bien de donner ma vie pour rien. Je vous prie aussi, pensez que vous avez une femme de bien; que s'il y a qui veuille dire du contraire, je lui dirai qu'il a méchamment menti. Et quant à moi, je ne pense avoir fait chose dont vous ayez occasion de me vouloir mal. Et, si vous voulez, je demeurerai votre serviteur, ou sinon je le suis du roi, dont j'ai occasion de me contenter. » Le gentilhomme, à qui le propos s'adressoit, lui dit que véritablement il avoit eu quelque soupçon de lui, mais qu'il le tenoit si liomme de bien, qu'il désiroit plus son amitié que son inimitié, et, en lui disant adieu le bonnet au poing, l'embrassa comme son grand ami. Vous pouvez penser que disoient ceux qui le soir de devant avoient eu commission de le tuer, de voir tant de signes d'honneur et d'amitié; chacun en parloit diversement. A tant s'en partit le gentil-

homme; mais, pourcequ'iln'étoit si bien garni d'argent que' de beauté, sa dame lai donna une bague de la valeur de trois mille écus, laquelle il engagea pour quinze cents. Et, quelque temps après qu'il fut parti, le gentilhomme mari vint à la princesse maîtresse de sa femme, et la supplia donner congé à sa femme pour aller dem.eurer quelque temps avec une de ses sœurs. Ce que ladite dame trouva fort étrange, et le pria tant de lui eu dire l'occasion, qu'il lui en dit une partie, mais non tout.

Après que la jeune dame mariée eut prins congé de sa maîtresse et de toute la cour sans pleurer ne faire signe d'ennui, s'en alla où son mari vouloit qu'elle fût, en la conduite d'un gentilhomme, auquel fat donné charge expresse de la garder soigneusement, et surtout que sur les chemins elle ne parlât à celui duquel elle étoit soupçonnée. Elle, qui savoit ce commandement, leur donnoit tous les jours des alarmes et se moquoit d'eux et de leur mauvais soin. Et, un jour entre les autres, au partir du logis trouva un cordelier à cheval, et elle, étant sur sa haquenée, l'entretint depuis la dînée jusqu'à la soupée,. et quand elle fut à une grande lieue du logis, elle dit : (( Mon père, pour les consolations que vous m'avez données cette après-dînée, voilà deux écus que je vous donne, lesquels sont dedans un papier, car je sais bien que vous n'y oseriez toucher ^ vous priant qu'incontinent que vous serez parti d'avec moi, vous en alliez à travers les champs le beau galop. » Et, quand il fut assez loin, la dame dit tout haut à ses gens : « Pensez-vous que vous êtes bons serviteurs et bien soigneux de me garder, vui que celui qu'on vous a tant recommandé a parlé à moi tout ce jourd'hui et vous l'avez laissé faire; vous méritez bien que votre ,bon maître, qui se fis tant à vous, vous, donnât des coups de bâton au lieu de vos gages. » Quand

1 Les religieux mendiants faisaient vœu de ne toucher jamais d'argent.

le gentilhomme qui avoit la charge d'elle-même ouït ses propos, il eut si grand dépit, qu'il ne pouvoit répondre, pique son cheval, appelant deux autres avec lui, et fit tant, qu'il atteignit le cordelier, lequel, les voyant venir «droit à lui, fuyoit le mieux qu'il pouvoit ; mais, pource qu'ils étoient mieux montés que lui, le pauvre homme fut prins. Et lui, qui ne savoit pourquoi, leur cria merci, et <Bn détournant son chaperon pour les plus humblement supplier, la tête nue, connurent bien que ce n'étoit ce qu'ils cherchoient et que leur maîtresse s'étoit bien mosquée 'd'eux, ce qu'elle fit encore mieux à leur retour, disant : « C'est à telles gens à qui l'on doit bailler telles femmes à garder; ils les laissent parler sans savoir à qui, et puis, ajoutant foi à leurs paroles, ils vont faire honte aux serviteurs de Dieu. » Et après toutes ces moqueries, s'en alla au lieu où son mari l'avoit ordonné, où ses deux belles-sœurs et un mari de l'une la tenoient fort sujette. Et, durant ce temps, entendit son mari comme sa bague étoit en gage pour quinze cents écus, dont il fut fort marri. Mais, pour sauver l'honneur de sa femme et pour le recouvrer, lui fit dire qu'elle la retirât et qu'il paieroit lies quinze cents écus. Elle, qui n'avoit soin de la bague, puisque l'argent demeuroità son ami, lui écrivit comme son mari la contraignoit retirer sa bague; et, afin qu'il ne pensât qu'elle fit pour diminution de bonne volonté, elle lui envoya un diamant que sa maîtresse lui avoit donné, •qu'elle aimoitplus que bague qu'elle eût. Le gentilhomme lui envoya très-volontiers l'obligation du marchand et se itint pour content d'avoir eu quinze cents écus et un diamant, et de demeurer assuré de la bonne grâce de s'amie, •combien que, tant que le mari véquit, il n'eut moyen de parler à elle que par écriture. Et, après la mort du mari, pource qu'il la pensoit telle qu'elle lui avoit promis, fit toute diligence de la pourchasser en mariage; mais il trouva que la longue absence lui avoit acquis un compa- ;gnon mieux aimé que lui, dont il eut si grand regret,

qu'en fuyant les dames, chercha les lieux hasardeux, où ii eut autant d'estime que jeune homme pourroit avoir; ainsi finit ses jours.

« Voilà, Mesdames, que, sans épargner notre sexe, j'ai bien voulu montrer aux maris, pour leur faire entendre que les femmes de grand cœur sont plutôt vaincues d'ire et vengeance, que de -la douceur et amour, à quoi celleci sut longtemps résister; mais, à la fin, fut vaincue du désespoir, c'e que ne doit être femme de bien; pource qu'en quelque sorte que ce soit, ne sauroit trouver excuse à mal fiiire; car, de tant plus les occasions en sont données grandes, et de tant plus se doivent montrer vertueuses à résister et vaincre le mal en bien, et non pas rendre le mal pour le mal, d'autant que souvent le mal que l'on cuide rendre à autrui retombe sur soi. Bienheureuses sont celles en quila vertude Dieu se montre en chasteté, douceur, patience et longanimité ! » Hircan lui dit : «Il me semble, Longarine, que cette dame, dont vous avez l)arlé, a été plus menée de dépit que d'amour; car si elle eût autant aimé le gentilhomme qu'elle en faisoit semblant, elle ne l'eût abandonné pour un autre ; et, par ce discours, on la peut nommer dépite, vindicative, opiniâtre et muable. — Vous en parlez bien à votre aise, dit Émarsuitte à Hircan ; mais vous ne savez pas quel crève-cœur c'est, quand on aime sans être aimé? — Il est vrai, dit Hircan, je ne l'ai guère expérimenté, car on ne me sauroit faire si peu de mauvaise chère, que je ne laisse l'amour et la dame ensemble incontinent. — Oui bien, vous, dit Parlamente, qui n'aimez que votre plaisir; mais une femme de bien ne doit laisser ainsi son mari. — Toutefois, répondit Simontault, celle dont le conte est fait, a oublié, pour un temps, qu'elle étoit femme ; car un homme n'en eût su faire plus belle vengeance. — Pour une qui n'est pas sage, dit Oisille, il ne faut pas que les autres soient tenues telles. — Si êtes-vous toutes femmes^ dit Safiredant, quelque beaux et honnêtes accoutrements

DE LA REirv^E DE NAVARRE. 131

que vous portiez, qai vous chercheroit bien avant sous la robe, on vous trouveroit femme. » Nomerfide lui dit : (( Qui vous voudrait écouter, la journée se passeroit en querelles; mais il me tarde tant d'ouïr encore une histoire, que je prie Longarine de donner sa voix à quelqu'un. » Longarine regarda Guebron et lui dit : « Si vous savez rien de quelque honnête femme, je vous prie, maintenant, le mettre en avant. » Guebron dit : « Puisque j'en dois dire ce qu'il me semble, je vous ferai un conte advenu en la ville de Milan. »

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