NOUVELLE XVI
Une dame milanoise approuva la hardiesse et grand cœur de son ami,, dont elle l'aima depuis de grand cœur.
Au temps du grand-maître de Ghaumont ^ y avoit une dame, estimée l'une des plus honnêtes femmes de ce temps-là en la ville de Milan. Elle avoit épousé un comte italien, duquel étoit demeurée veuve, vivant en la maison de ses beaux-frères, sans jamais vouloir ouïr entendre parler de se remarier, et se conduisoit si sagement et saintement, qu'il n'y avoit en la duché François ni Italien qui n'en fit grande estime. Un jour que ses beaux-frères et ses belles-mères faisoient un grand^festin au maître de Ghaumont, fut contrainte cette dame vefve s'y trouver, ce qu'elle n'avoit accoutumé en autres lieux. Et quand les François la virent, ils firent grande estime de sa beauté et bonne grâce, et, sur tous, un duquel je tairai le nom; mais il suffira qu'il n'y avoit en Italie François plus digne d'être aimé que celui-là ; car il étoit accompli en toutes les beautés et les grâces que gentilhomms pourroi t avoir.
Et combien qu'il vît cette dame vefve, avec son crêpe noir, séparée de la jeunesse, en un coin avec plusieurs
1 Gouverneur de Milao.
vieilles, comme celui à qui jamais homme ne femme ne fit peur, se mit à l'entretenir, ôtant son masque et abandonnant les danses pour demeurer en sa compagnie. Et, tout le soir, ne bougea de parler à elle et aux vieilles ensemble, où il trouva plus de plaisir qu'avec toutes les plus jeunes et les plus braves de la cour ; en sorte que, quand il se fallut retirer, il ne pensoit avoir eu le loisir de s'asseoir. Et combien qu'il ne parlât à cette dame que de propos communs, qui se peuvent dire en telle compagnie, si est-ce qu'elle connut bien qu'il avoit envie de l'accointer, dont elle se délibéra de se garder le mieux qu'il lui seroit possible, en sorte que jamais plus en festin ni en grande compagnie ne la put voir. Il s'enquit de sa façon de faire et trouva qu'elle alloit souvent aux églises et religions *, où il mit si bon guet, qu'elle ne pouvoit aller si secrètement qu'il n'y fût premier qu'elle, et qu'il ne demeurât à l'église autant qu'il pouvoit avoir loisir de la voir; et, tant qu'elle y étoit, lacontemploit de si bonne affection, qu'elle ne pouvoit ignorer l'amour qu'il lui portoit. Pour laquelle éviter, se délibéra, pour un temps, de feindre se trouver mal et ouïr la messe en sa maison : dont le gentilhomme fut tant marri, qu'il n'est possible •déplus, car il n'y avoit autre moyen de la voir que celuilà. Elle, pensant avoir rompu cette coutume, retourna aux églises comme auparavant, ce qu'amour déclara incontinent au gentilhomme, qui reprint ses premières dévotions; et, de peur qu'elle ne lui donnât encore empôchementetqu'il n'eût le loisir de lui faire savoir sa volonté, un matin qu'elle pensoit être bien cachée en une petite chapelle, où elle oyoit la messe, s'alla mettre au bout de l'autel, et voyant qu'elle étoit peu accompagnée, ainsi que le prêtre montroit le corpus Domini, se tourna devers elle, et avec une voix douce et pleine d'afï'ection, lui <Iit : «Madame, je prends à témoin Celui que le prêtre
1 Maisons relifricuscs.
tient à ma damnation, si vous seule n'êtes cause de ma mort; car, encore que vous m'ôliez le moyen de la parole, si ne pouvez-vous ignorer ma volonté, vu que la vérité vous l'a déclarée assez par mes yeux languissants et par ma contenance morte. » La dame, feignant n'y entendre rien, lui répondit : « Dieu ne doit point ainsi être prié en vain ; mais les poètes disent que les dieux se rient des jurements et mensonges des amants ; parquoi, les femmes qui aiment leur honneur ne doivent être crédules ni piteuses ^ . ))
En disant cela elle se leva et s'en retourna en son logis. Si le gentilhomme fut courroucé de cette parole, ceux qui ont expérimenté choses semblables diront bien que oui. Mais lui, qui n'avoit faute de cœur, aima mieux avoir cette mauvaise réponse que d'avoir failli à déclarer sa volonté, laquelle il tint ferme par trois ans durant, et aussi, par lettres et moyens, la pourchassa sans perdre lieure ne temps. Mais durant trois ans ne put avoir autre réponse, sinon qu'elle le fuyoit, comme le loup, le lévrier -duquel il doit être prins, non pîft* haine qu'elle lui portât, mais pour la crainte de son honneur et réputation : dont il s'aperçut si bien, que plus vivement qu'il n'avoit fait, pourchassa son affaire. El après plusieurs peines, refus, tourments et désespoirs, voyant la présence de son -amour, cette dame eut pitié de lui et lui accorda ce qu'il avoit désiré et si longuement attendu; et, quand ils furent 'd'accord des moyens, ne faillit le gentilhomme françois .à se hasarder d'aller en sa maison, combien que sa vie y tpouvoit être en grand hasard, vu que les parents d'elle logeoient tous ensemble. Lui, qui n'avoit pas moins de finesse que de beauté, se conduisit si sagement, qu'il entra en sa chambre à l'heure qu'il lui avoit assignée, où il la trouva toute seule couchée en un beau lit; et, ainsi qu'il se hâtoit en se déshabillant pour coucher avec elle, en-
•1 Charitables.
tendit à la porte un grand bruit de voix parlant bas et des cpées que l'on froltoit contre les murailles. La dame lui dit avec visage de femme demi-morte : «Or, à cette heure est votre vie et mon honneur au plus grand danger qu'ils pouvoient être, car j'entends bien que voilà mes frères qui vous cherchent pour vous tuer; parquoi, je vous prie, cachez-vous sous ce lit, car, quand ils ne vous trouveront point, j'aurai occasion de me courroucer à eux de l'alarme que sans cause ils m'auroient faite. » Le gentilhomme, qui n'avoit encore jamais regardé la peur, lui dit : « Et qui sont vos frères pour faire peur à un homme de bien? Quand toute leur race seroit ensemble, je suis sûr qu'ils n'attendroient pas le quatrième coup de mon épée : parquoi, reposez-vous en votre lit et laissez-moi garder cette porte. » A l'heure, il mit sa cape à l'entour de son bras et l'épée au poing, et alla ouvrir la porte pour voir de plus près les épées dont il oyoit le bruit, et quand elle fut ouverte, il vit deux chambrières qui, avec deux épées en chacune main, lui faisoient cette alarme, lesquelles lui dirent : a Monsieur, pardonnez-nous, car nous avons commandement de notre maîtresse de faire ainsi; mais vous n'aurez plus de nous autre empôchem^ent. »
Le gentilhomme, voyant que c'étoient femmes, ne put pis faire que de les commander à tous les diables, leur fermant la porte au visage et s'en aller plus tôt qu'il lui fut possible coucher avec sa dame, de laquelle la peur n'avoit en rien diminué l'amour; et, oubliant lui demander la raison de ces escarmouches, ne pensa qu'à satisfaire à son désir. Mais, voyant que le jour approchoit, la pria lui dire pourquoi elle avoit fait si mauvais tour, tant de la longueur du temps que de cette dernière entreprise. Elle, en riant, lui répondit : « Ma délibération étoit de jamais n'aimer, ce que depuis ma viduité j'avois bien su garder; votre honnêteté, dès l'heure que vous parlâtes à moi au festin, me fit changer propos, et commençai dès
lors à VOUS aimer autant que vous faisiez moi. îl est vrai quel'homieur, qui m'avoit toujours conduite, ne vouloit permettre qu'amour me fît faire chose dont ma réputation fût empirée. Mais comme la biche navrée à mort cuide, en changeant de lieu, changer le mal qu'elle porte avec soi, ainsi m'en allois-je d'église en église, cuidant fuir celui que je portois en mon cœur, duquel a été la preuve de l'amitié si parfaite, qu'elle a fait accorder l'honneur avec l'amour. Mais afin d'être plus assurée de mettre mon cœur et mon amour en un parfait homme de bien, j'ai bien voulu faire cette dernière preuve de mes chambrières, vous assurant que, si pour peur de vie ou de nul autre égard, je vous eusse trouvé craintif jusqu'à vous cacher sous mon lit, j'avois délibéré de me lever et aller en une autre chambre, sans jamais de plus près vous voir. Mais, pource que je vous ai trouvé beau, de bonne grâce et plein de vertu et hardiesse plus que l'on ne m'avoit dit, et que la peur n'a pu toucher votre cœur, ni tant soit peu refroidir l'amour que vous me portez, je suis délibérée de m'arrêter à vous pour la fin de mes jours; me tenant sûre que je ne saurois en meilleure main mettre ma vie et mon honneur, qu'en celui que je ne pense avoir vu son pareil en toutes vertus. » Et, comme si la volonté des hommes étoit immuable, se promirent et jurèrent ce qui n'étoit en leur puissance, c'est une amitié perpétuelle, qui ne peut naître ne demeurer au cœur des hommes; et celles le savent qui l'ont expérimentée et combien telles opinions durent.
« Et pour ce. Mesdames, vous vous garderez de nous, comme le cerf, s'il avoit entendement, feroit de son chasseur; car notre félicité et notre gloire et entendement est de vous voir prises et ôter ce qui vous est plus cher que la vie. — Comment! dit Hircan à Guebron, depuis quel temps êtes-vous devenu prêcheur? J'ai bien vu que \ous ne teniez pas ces propos. — Il est vrai, dit Guebron, que j'ai parlé maintenant contre tout ce que j'ai dit toute ma
vie; mais pource que j'ai les dents si foibles, que je ne puis plus mâcher la venaison, j'avertis les pauvres biches de se garder des veneurs, pour satisfaire en ma vieillesse aux maux que j'ai desservis* en ma jeunesse. — Nous vous remercions, Guebron, dit Nomerfide, de quoi nous avertissez de notre profit, mais si ne nous en sentonsnous pas trop tenues à vous; car vous n'avez tenu pareil propos à celle que vous avez bien aimée ; c'est donc signe que vous ne nous aimez guère ? Ne voulez-vous encore souffrir que nous soyons aimées ? Si pensons-nous être aussi sages et vertueuses que celles que vous avez si longuement chassées en votre jeunesse. Mais c'est la gloire des vieilles gens, qui cuident toujours avoir été plus sages que ceux qui vivent après eux. — Eh bien ! Nomerfide, dit Guebron, quand la tromperie de quelqu'un de vos serviteurs vous aura fait connoître la malice des hommes, à cette heure-là croirez-vous que je vous aurai dit vérité?» Oisille dit à Guebron: «Il me semble que le gentilhomme que vous louez tant de hardiesse, dcvroit plutôt être loué de fureur d'amour, qui est une puissance si forte, qu'elle fait entreprendre aux plus couards du mondece à quoi les plus hardis penseroient à deux fois.» Saffredant lui dit : a Madame, si ce n'étoit qu'il estimât les Italiens gens de meilleur discours que de grand effet, il me semble qu'il devoit avoir grande occasion d'avoir peur. — Oui, ce dit Oisille, s'il n'eût point eu en son cœur le feu qui brûle crainte. — Il me semble, dit Hircan, puisque vous ne trouvez la hardiesse de celui-ci assez louable, qu'il faut que vous en sachiez un autre qui est plus digne de louanges. — Il est vrai, dit Oisille, que celui-ci est louable ; mais j'en sais un plus admirable. — Je vous prie, dit Guebron, s'il en est ainsi, que vous preniez ma place, de nous dire quelque chose honnête et digne d'homme hardi, comme nous promeltez. — S'il
1 Mérités.
est ainsi, dit Oisille, qu'un homme pour sa vie et l'honneur de sa dame s'est tant montré assuré contre les Milanois et est estimé tant hardi, que doit être un qui, sans nécessité, mais par vraie et naïve hardiesse, a fait le tour que je vous dirai ?