PREFACE. XI
dame Oisille dit qu'elle avoit tant de peine d'oublier les vanités, qu'elle auroit peur de faire mauvaise élection à tel passe-temps; mais qu'il falloit remettre cette affaire à la pluralité des opinions, priant Hircan d'être le premier opinant. « Quant à moi, dit-il, si je pensois que le passe-temps que je voudrois choisir fût aussi agréable à quelqu'une de la compagnie comme à moi, mon opinion seroit bientôt dite ; dont pour cette fois me tairai et en croirai ce que les autres diront. » Sa femme Parlamente commença à rougir, pensant qu'il parlât pour elle, et un peu en colère et demi en riant, lui dit : « Hircan, peut-être que celle que vous pensez en devoir être la plus marrie auroit bien de quoi se récompenser, s'il lui plaisoit ; mais laissons là le passe-temps où deux seulement peuvent avoir part, et parlons de celui qui doit être commun à tous. » Hircan dit à toutes les dames : « Puisque ma femme a si bien entendu la glose de mon propos et qu'un passe-temps particulier ne lui plaît pas, je crois qu'elle saura mieux que nul autre dire celui, où chacun prendra plaisir ; et, de cette heure, je me tiens à son opinion, comme celui qui n'en a nulle autre que la sienne. » A quoi toute la compagnie s'accorda. Parlamente, voyant que le sort du jeu étoit tombé sur elle, leur dit ainsi : u Si je me sentois aussi suffisante que les anciens qui ont trouvé les arts, j'inventerois quelque jeu ou passetemps pour satisfaire à la charge que me donnez ; mais connoissant mon savoir et ma puissance, qui à peine peut remémorer les choses bien faites, je me tiendrois heureuse d'ensuivre de près ceux C[ui ont déjà satisfait à votre demand . Entre autres, je crois qu'il n'y a nulle de vous qui n'ait lu les Cent N'mveUes de Jean Boccace, nouvellement traduites d'italien en françois i ; desquelles le roi très-chrétien François, premier de ce nom. Monseigneur le dauphin. Madame la dauphine. Madame Marguerite ont fait tant de cas, que si Boccace, du lieu où il étoit les eût pu ouïr, il eût dû ressusciter à la louange de telles personnes. A l'heure j'ouïs les deux dames dessus nommées avec plusieurs autres de la cour qui se délibéroient d'en faire autant, sinon en une chose différente de Boccace, c'est de n'écrire Nouvelle qui ne fût véritable histoire. Et premièrement lesdites. dames, et Monseigneur le dauphin avecques elles, conclurent d'en faire chacun dix, et d'assembler jusqu'à dix personnes qu'ils penseroient plus dignes de, raconter quelque chose, sauf ceux qui auroient étudié et seroient gens de lettres ; car Monseigneur le dauphin ne vouloit que leur art y fût mêlé, et aussi, de peur que la beauté de rhétorique fît tort en quelque partie à la vérité de l'histoire. Mais les grandes affaires depuis survenues au roi -, aussi la paix entre lui et le roi d'Angleterre, et l'accouchement de Madame la dauphine et plusieurs autres choses dignes d'empêcher 3 toute
1 11 s'agit ici de la traduction d'Autoine I.emaçoii , conseiller du roy et très humble secrétaire de la Reine de Navarre. C'est le titre qu'il prend lui-même. - La guérie entre François I^r et Cliarles-Quint. — 3 Occuper.