NOUVELLE LI
Perfidie et cruauté d'un Italien.
Un duc d'Italie, duquel je tairai le nom, avoit un fils de l'âge de dix-huit à vingt ans, qui fut fort amoureux d'une fille de bonne et honnête maison ; et, pource qu'il n'avoit pas la liberté de parler à elle comme il vouloit, selon la coutume du pays, s'aida du moyen d'un gentilhomme qui étoit à son service, lequel étoit amoureux d'une jeune damoiselle fort belle et honnête, servant sa mère ; par laquelle faisoit déclarer à s'amie la grande affection qu'il lui portoit, sans que la pauvre fille pensât en nul mal, mais prenoit plaisir à lui faire service, estimant sa volonté si bonne et honnête, qu'il n'avoit intention dont elle ne pût, avec honneur, en faire le message. Mais le duc, qui avoit plus de regard^ au proufitde sa maison qu'à toute honnête amitié, eut si grand 'peur que ces propos menassent son fils jusques au mariage, qu'il y fit mettre un grand guet. Et lui fut rapporté que cette pauvre damoiselle s'étoit mêlée de bailler quelques lettres, de la part de son fils, à celle que plus il aimoit : dont il fut tant courroucé, qu'il se délibéra d'y doinier ordre ; mais il ne
I Pour ef/ard.
sut si bieij dissimuler son courroux que la damoiselle n'en fût avertie; laquelle, connoissant la malice de ce prince, qu'elle estimoit aussi grande que sa conscience petite, eut une merveilleuse crainte, et s'en vint à la duchesse, la suppliant lui donner congé de se retirer en quelque lieu hors de la vue de lui, jusques à ce que sa fureur fût passée. Mais sa maîtresse lui dit qu'elle essaieroit d'entendre la volonté de son mari, avant que lui donner congé. Toutefois elle entendit bientôt le mauvais propos que le duc en tenoit, et, connoissant sa complexion, non-seulement donna congé, mais conseilla cette damoiselle de s'en aller à un monastère jusqu'à ce que cette tempête fût cessée : ce qu'elle fit le plus secrètement qu'il lui fut posssible, mais non tant que le duc n'en fût averti, qui, d'un visage feint et joyeux, demanda à sa femme où étoit cette damoiselle; laquelle, pensant qu'il en savoit bien la vérité, la lui confessa, dont il feignit être marri, lui disant qu'il n'étoit point besoin qu'elle fît ces contenances-là, et que de sa part il ne lui .vouloit point de mal, et qu'elle la fît retourner, car le bruit de telle chose n'étoit point bon. La duchesse lui dit que, si cette pauvre fille étoit si malheureuse d'être hors de sa bonne grâce, il valoit mieux que, pour quelque temps, elle ne se trouvât en sa présence ; mais il ne voulut point recevoir toutes ces raisons, et lui demanda qu'elle la fit revenir. La duchesse ne faillit à déclarer à la pauvre damoiselle la volonté du duc : dont elle ne se put assurer, la suppliant qu'elle ne tentât point cette fortune, et qu'elle savoit bien que le duc n'étoit pas si aisé à pardonner comme il en faisoit la mine. Toutefois la duchesse l'assura qu'elle n'auroit nul mal, et le print sur sa vie et honneur. La fille, qui savoit bien que sa maîtresse l'aimoit et ne la voudroit tromper pour rien, print confiance en sa promesse, estimant que le duc ne voudroit jamais aller contre telle sûreté où l'honneur de sa femme étoit engagé, et ainsi s'en retourna avec la duchesse. Mais sitôt que le duc le sut, ne faillit de venir en
la chambre de sa femme, où, sitôt qu'il eut aperçu celte iiile, disant à sa femme : a Voilà une telle qui est revenue, » se l'etourna vers ses gentilshommes, leur commandant la prendre et mener en prison : dont la pauvre duchesse, qui sur sa parole l'avoit tirée hors de sa franchise *, fut si. désespérée, qu'elle se mit à genoux devant lui, le suppliant que, pour l'honneur de lui et de sa maison, il lui plût ne faire un tel acte, vu que, pour lui obéir, l'avoit tirée du lieu où elle étoit en sûreté. Si est-ce que, quelque prière qu'elle sût faire, ni raison sût alléguer, ne put amollir son dur cœur ni vaincre la forte opinion qu'il avoit prise de se venger d'elle; car, sans répondre à sa femme un seul mot, se retira incontinent le plus tôt qu'il put, et, sans forme de justice, oubliant Dieu et l'honneur de sa maison, fit cruellement pendre cette pauvre damoiselle. Je ne puis entreprendre de vous raconter l'ennui de la duchesse, car il étoit tel que doit avoir une dame d'honneur et de cœur qui voyoit mourir celle qu'elle désiroit sauver; mais encore moins se peut dire deuil du pauvre gentilhomme qui étoit son serviteur, qui ne faillit de se mettre en tout le devoir qui lui fut possible, de sauver la vie de s'amie, offrant mettre la sienne au lieu ; mais nulle pitié ne sut toucher au cœur de ce duc, qui ne connoissoit autre félicité que de se venger de ceux qu'il hayoit. Ainsi fut cette damoi selle innocente mise à mort par le cruel duc, contre la loi d'honnêteté, au très-grand regret de tous ceux qui la connoissoient.
« Regardez, Mesdames, quels sont les effets de la malice quand elle est jointe à la puissance ! — J'avois ouï dire, dit Longarine, que la plupart des Italiens (je dis la plupart, car il y en a d'autant gens de bien qu'en toutes les nations) étoient sujets à trois vices par excellence; mais je n'eusse pas pensé que la vengeance et cruauté fût allée si avant, que, pour si petite occasion, de donner une si
■• Asile, retraite.
cruelle mort. » Saffredant lui dit en riant : «Longarine, vous nous avez bien dit l'un des trois vices ; mais il faut savoir qui sont les deux autres. — Si vous ne les saviez, répondit-elle, je vous les apprendrois, mais je suis sûre que vous les savez tous. — Par ces paroles, dit Saffredant, vous m'estimez bien vicieux? — Non fais, dit Longarine; mais si bien connoissant la laideur du vice, j'estime que vous le pouvez mieux qu*un autre éviter. — Ne vous ébahissez, dit Simontault, de cette cruauté; car ceux qui ont passé l'Italie en disent de si incroyables, que cette-ci n'est auprès qu'une petite peccalité. — Vraiment, dit Guebron, quand Rivole fut prise des François, il y avoit un capitaine italien que l'on estimoit gentil compagnon; lequel, voyant mort un qui ne lui étoit ennemi, que de tenir sa part contraire de Guelfe à Gibelin, lui arracha le cœur du ventre et, le rôtissant sur les charbons à grand'hâte, le mangea, et répondit à quelques-uns qui demandoientquel goût il y pouvoit trouver, que jamais il n'avoit mangé si amoureux et si plaisant morceau que ce lui. Et, non content de ce bel acte, tua la femme, et, en arrachant de son ventre le fruit dont elle étoit grosse, le froissa contre les murailles, et emplit d'avoine les deux corps du mari et de la femme, dedans lesquels il fît manger ses chevaux. Pensez si celui-là n'eût bien fait mourir une fille qu'il eût soupçonné lui faire quelque déplaisir? — Il faut bien, dit Émarsuitte, que ce duc avoit plus de peur que son fîls fût marié pauvrement, qu'il ne désiroit lui bailler femme à son gré. — Je crois que vous ne devez point, répondit Simontault, douter que le naturel d'entre eux est d'aimer, plus que nature, ce qui est créé seulement pour le service d'icelle. — Et voilà, dit Longarine, les péchés que je voulois dire, car on sait bien qu'aimer l'argent, sinon pour s'aider, est servir les idoles. » Parlamente dit que saint Paul n'avoit point oublié leurs vices, et de tous ceux qui cuident passer et surmonter les autres hommes en prudence et raison humaine, en laquelle ils
se fondent si fort qu'ils ne rendent point h Dieu la gloire qui lui appartient : a parquoile Tout-Puissant, jaloux de son honneur, rend plus insensés que les betes enragées, ceux qui ont cuidé avoir plus de sens que tous les autres hommes, leur faisant montrer, par œuvre contre nature, qu'ils sont en sens réprouvé.» Longarine lui rompit la parole, pour dire que « c'est le troisième péché à quoi la plupart d'eux sont sujets. — Par lîia foi ! dit Nomerfide, je prends plaisir à ces propos; car puisque les esprits que l'on estime les plus subtils et grands discoureurs ont telle punition de demeurer plus sots que les bêtes, il faut donc conclure que ceux qui sont humbles et bas, de petite portée, comme le mien, sont remplis de la sapience des anges. — Je vous assure, lui répondit Oisille, que je ne suis pas loin de votre opinion ; car nul n'est plus ignorant que celui qui cuide savoir. — Je n'ai jamais vu, dit Guebron, moqueur qui ne fût moqué, trompeur qui ne fût trompé, ni glorieux qui ne fût humilié. — Vous me faites souvenir, dit Simontault, d'une tromperie que, si elle étoit honnête, je l'eusse bien volontiers contée. — Or, puisque nous sommes ici pour dire vérité, ce dit Oisille, soit de telle qualité que vous voudrez, je vous donne ma voix pour la dire. — Puisque la place m'est donnée, dit Simontault, je vous la dirai. »
NouviaLii LU
Du sale déjeuner préparé par un valet d'apothicaire à un avocat et un gentilhomme .
En la ville d'Alençon, au temps du duc Charles dernier S y avoit un avocat nommé Antoine Bacheré, bon compagnon et aimant bien h déjeuner au matin. Un jour, élant assis à sa porte, vit passer un gentilhomme devant lui, qui se nommoit M. de laTirclière, lequel, à cause du trop grand froid qu'il faisoit, étoit venu h pied de sa mai-
1 Pr..'micr mari de la reitio de Nav:irre, mort on lo25.
son en la ville, pour quelque affaire, et n'avoit pas oublié au logis sa grosse robe fourrée de renards. Et quand il vit l'avocat qui étoit de sa complexion, lui dit comme il avoit fait ses affaires, et qu'il ne restoit sinon de trouver quelque bon déjeuner. L'avocat lui répondit que ce déjeuner il trouveroit assez, mais qu'il eût un défrayeur; et, en le prenant par-dessous les bras, lui dit : (( Allons, mon compère, nous trouverons possible quelque sot qui paiera l'écot pour nous deux. Il y avoit, de fortune, derrière eux le valet d'un apothicaire, fin et inventif, auquel cet avocat menoit toujours la guerre; mais le valet pensa, à l'heure, qu'il s'en vengeroit bien sans aller plus loin de dix pas : trouva derrière une maison un bel étron tout gelé, lequel il mit dans un papier et l'enveloppa si bien qu'il sembloit un petit pain de sucre. Il regarda oii étoient les deux compères, et en passant devant eux fort hâtivement, entra dans une maison et laissa tomber de sa manche le pain de sucre, comme par mégarde; ce que l'avocat leva de terre à grande joie, et dit au seigneur de la Tirelière : « Ce fin valet paiera aujourd'hui notre écot; mais allons vivement afin qu'il ne nous trouve sur notre larcin. » Et, en entrant en une taverne, dit à la chambrière : « Faites-nous beau feu et nous donnez bon pain et bon vin, et quelque morceau bien friand, nous avons bien de quoi payer. » La chambrière les servit à leur volonté ; mais, en s 'échauffant à boire et à manger, le pain de sucre, que l'avocat avoit en son sein, commença à dégeler, dont la puanteur étoit si grande, que, ne pensant jamais qu'elle dût saillir d'un tel lieu, dit à la chambrière : « Vous avez le plus puant ménage que je vis jamais ; je crois que vous laissez chier les enfants par la place. » Le seigneur de la Tirelière, qui avoit sa part à ce bon parfum, ne lui en dit pas moins; mais la chambrière, courroucée de ce qu'ils l'appeloient ainsi vilaine, leur dit en colère : « Par saint Pierre ! mon maîde, la maison est si honnCte, qu'il n'y a merde si vous ne l'avez appoiiée. » Les deux compagnons se levèi'ent
de la table, en crachant, et se vont mettre devant le feu pour se chauffer; et, en se chauffant, l'avocat tira son mouchoir de son sein, qui étoit tout plein de sirop de pain de sucre fondu, lequel à la fin mit en lumière. Vous pouvez penser quelle moquerie leur fit la chambrière, à laquelle ils avoient dit tant d'injures, et quelle honte avoit l'avocat de se voir surmonté, par un valet d'apothicaire, au métier de tromperie, dont toute sa vie il s'étoit mêlé. Mais si n'en eut point la chambrière tant de pitié, qu'elle ne les fît aussi bien payer leur écot, comme ils s'étoient bien fait servir, en leur disant qu'ils dévoient être bien ivres ; car ils avoient bu par la bouche et par le nez. Les pauvres gens s'en allèrent avec leur honte et leur dépense ; mais ils ne furent pas plus tôt en la rue qu'ils virent le valet de l'apothicaire, qui demandoit à tout le monde s'ils avoient point vu un pain de sucre enveloppé dedans du Ijapier ; et ne surent si bien se détourner de lui qu'il ne criât à l'avocat : « Monsieur, si vous avez mon pain de sucre, je voua prie, rendez-le moi ; car les larcins ne sont pas bien profitables à un pauvre serviteur. » A ce cri sortirent tout plein de gens de la ville pour ouïr leur débat, et fut la chose si bien vérifiée, que le valet de l'apothicaire fut aussi content d'avoir été dérobé, que les autres furent marris d'avoir fait un si vilain larcin; mais, espérant de lui rendre une autre fois, s'apaisèrent.
(( Nous voyons bien communément, Mesdames, cela advenir à ceux qui prennent plaisir d'user de telles finesses. Si le gentilhomme n'eût voulu manger aux dépens d'autrui, il n'eût pas bu aux siens un si vilain breuvage. Il est vrai que mon conte n'est pas trop net; mais vous m'avez baillé de dire la vérité, laquelle j'ai dite pour montrer que, quand un trompeur est trompé, il n'y a nul qui on soit marri. — L'on dit volontiers, dit Hircan, que les paroles ne sont jamais puantes; mais ceux, par (jui elles sont dites, n'en sont ([uilUvs ji si bon marché, qu'ils ne le s(Mitenl bien. — Il est vi'ai, dit (Jisillc, que
telles paroles ne puent point; mais il y en a d'autres qu'on appelle \ilaines, qui sont de si mauvaise odeur, que l'âme en est plus fâchée que le corps n'est de sentir un tel pain de sucre qu'avez dit. — Je vous prie, dit Hircan, dites-moi quelles paroles vous savez, qui sont si ordis qu'elles font mal au cœur et à l'âme d'une honnête femme? — Or, il seroit bon, dit Oisille, que je vous dise ce que je n'ai conseillé à nulle femme de dire. — Par ce mot-là, dit Saffredant, j'entends bien quels termes ce sont, dont les femmes se veulent faire réputer sages, et n'en usent point communément. Mais je demanderois volontiers à toutes celles qui sont ici pourquoi c'est, puisqu'elles n'en osent parler, qu'elles rient si volontiers quand on en parle devant elles; car je ne puis entendre qu'une chose qui déplaît tant fasse rire. — Nous ne rions pas, dit Parlamente, pour ouïr dire ces beaux mots ; mais il est vrai que toute personne est inclinée à rire, ou quand elle voit quelqu'un trébucher, ou quand on dit quelque mot sans propos, comme souvent advient que la langue fourche en parlant et fait dire un mot pour l'autre, ce qui advient aux plus sages et mieux parlants; mais quand, entre vous hommes, vous parlez vilainement par votre malice, sans nulle ignorance, je ne sache femme de bien qui n'ait telle horreur de telles gens, qui non-seulement ne les veule écouter, mais en fuie la compagnie. — Il est vrai, dit Guebron, que j'ai vu des femmes faire le signe de la croix, ayant ouï dire telles paroles, qui ne croissoient après que l'on les eût encore redites.
— Mais, dit Simontault, combien de fois ont-elles mis leur touret de nez pour rire en liberté, autant qu'elles n'étoient courroucées en feinte? — Encore valoit-il bien mieux faire ainsi, dit Parlamente, que donner à connoître que l'on trouvât le propos plaisant. — Vous louez donc, dit Dagoucin, l'hypocrisie des dames autant que la vertu?
— La vertu seroit mieux, dit Longarine ; mais où elle défaut, se faut aider de l'hypocrisie, comme nous fai-
sons de pantoufles * pour faire oublier noire petitesse. Encore est-ce beaucoup que nous puissions couvrir nos imperfections. — Par ma foi ! dit Hircan, il vaudroit mieux quelquefois montrer quelque imperfection, que la couvrir si fort du manteau de vertu. — Il est vrai, dit Émarsuitte, qu'un accoutrement emprunté déshonore autant celui qui est contraint de le rendre, comme il lui a fait d'honneur en le portant. Et il y a aussi telle dame sur la terre qui, pour trop dissimuler une petite faute, est tombée en une plus grande. — Je me doute, dit Hircan, de qui vous voulez parler, mais au moins ne la nommez point. — Or, dit Guebron, je vous donne ma voix, par tel si ^ qu'après avoir fait le conte, vous nous direz les noms, et nous jurons de n'en parler jamais. — Or, je le vous promets, dit Émarsuitte, car il n'y a rien qui ne se puisse dire avec honneur. »