‹ L'heptaméron. Contes de la reine de NavarreChapitre 56 sur 79 · NOUVELLE LUI · texte numérisé non relu

NOUVELLE LUI

Diligence personnelle d'un prince pour étranger un importun amour.

Le roi François, premier du nom, étant en un château fort plaisant, ou il étoit allé avec petite compagnie, tant pour la chasse que pour y prendre quelque repos, avoit en sa compagnie un seigneur autant honnête et vertueux, saj^e et beau prince, qu'il y eût point en sa cour ; et avoit épousé une femme qui n'étoit pas de grande beauté, mais si l'aimoit, la traitoit autant bien que mari peut faire sa femme; et se fioit tant en elle que, quand il en aimoit quelqu'une, il ne lui céloit point, sachant qu'elle n'avoit volonté autre que la sienne. Ce seigneur prit fort grande amitié à une dame vefve, qui avoit réputation d'être la plus belle que l'on eût su regarder; et si ce prince l'aimoit bien, sa femme ne l'aimoit pas moins, et l'envoyoit souvent quérir pour boire et manger avec elle, la trouvant

1 Les femmes portaient des lalons élevés pour se grandir.

2 iJe telle manière.

si sage et honnête, qu'au lieu d'être marrie que son mari l'aimât, se réjouissoit de le voir adresser en si honnête lieu, rempli d'honneur et de vertu. Cette amitié dura longuement, en sorte qu'en toutes les affaires de ladite dame ce prince s'eraployoit, comme pour les siennes propres, et la princesse, sa femme, n'en faisoit moins. Mais, à cause de sa beauté, plusieurs grands seigneurs et gentilshommes cherchoient fort sa bonne grâce, les uns pour l'amour seulement, les autres pour l'anneau ^ ; car, outre sa beauté, elle étoit fort riche. Entre autres y avoit un jeune gentilhomme qui la poursuivoit de si près, qu'il ne failloit d'être à son habiller et déshabiller, et tout du long du jour, tant qu'il pouvoit être près d'elle. Ce qui ne plut pas audit prince, pource qu'il lui sembloit qu'un homme de si pauvre lieu et de si mauvaise grâce, ne méritoit point avoir si honnête et gracieux recueil, dont souvent il faisoit des remontrances à cette dame ; mais elle, qui étoit fdle de duc, s'excusoit, disant qu'elle parloit à tout le monde généralement, et que pour cela leur amitié en étoit mieux couverte, voyant qu'elle ne parloit point plus aux uns qu'aux autres. Mais, au bout de quelque temps, ce gentilhomme, qui la poursuivoit en mariage, fit telle diligence, plus par importunité que par amour, qu'elle lui promit de l'épouser, le priant ne la presser point de déclarer le mariage, jusques à ce que ses filles fussent mariées. A l'heure, sans crainte de conscience, alloit le gentilhomme en sa chambre à toute heure qu'il vouloit, et n'y avoit qu'une femme de chambre et un homme qui sussent leur affaire. Le prince, voyant que de plus en plus le gentilhomme s'apprivoisoit en la maison de celle qu'il aimoit tant, le trouva si mauvais, qu'il ne se put tenir de le dire à la dame : « J'ai toujours aimé votre honneur, comme celui de ma propre sœur, et savez les propos honnêtes que je vous ai tenus,

1 Pour ic mariage.

et le contentement que j'ai d'aimer une dame tant sage et vertueuse que vous êtes ; mais si je pensois qu'un autre qui ne le mérite pas, gagnât par importunité ce que je ne veux demander contre votre vouloir, ce me seroit chose importable et non moins déshonorable pour vous. Je vous le dis, pource que vous êtes belle et jeune, et que jusques ici avez été en si bonne réputation, et vous commencez d'acquérir un très-mauvais bruit ; car, ce nonobstant qu'il ne seroit pareil de maison, de biens, et moins d'autorité, savoir et bonne grâce, si est-ce qu'il vaudroit mieux que vous l'eussiez épousé que d'en mettre tout le monde en soupçon. Parquoi je vous prie, dites-moi, si êtes délibérée de le vouloir aimer; car je ne le veux point avoir pour compagnon, et ainsi le vous laisserai tout entier et me retirerai de la bonne volonté que je vous ai apportée. » La pauvre dame se print à pleurer, craignant de perdre son amitié, et lui jura qu'elle aimeroit mieux mourir que d'épouser le gentilhomme dont il lui parloit; mais il étoit tant imporlun, qu'elle ne le pouvoit garder d'entrer en sa chambre à l'heure que tous les autres y entroient, (f De cette heurelà je ne parle point; car j'y puis aussi bien entrer que lai, et chacun voir ce que vous faites; mais aussi l'on m'a dit qu'il y va après que vous êtes couchée, chose que je trouve si fort étrange, que, si vous continuez cette vie et vous ne le déclarez pour mari, vous êtes la plus désho^ norée femme qui oncques fût. » Elle lui fit tous les serments qu'elle put, qu'elle ne le tenoit pour mari, ne pour ami, mais pour un aussi importun gentilhomme qu'il en fiit. « Or, puisque ainsi est, dit le prince, qu'il vous fâche, je vous assure que je vous en déferai. — Comment? dit-elle, le voudriez-vous bien faire mourir? — Non, non, dit le prince ; mais je lui donnerai à connoître que ce n'est point en tel lieu, ni en telle maison comme celle du roi, où il faut faire honte aux dames : et vous jure (loi de tel ami que je vous suis) que si, après

avoir parlé à loi, il ne se châtie, je le châtierai si bien que les autres y prendront exemple. » Or, sur ces paroles, s'en alla et ne faillit pas, an partir de la chambre, de trouver le seigneur dont étoit question, qui y venoit ; auquel il tint tous les propos que vous avez ouïs, l'assurant que la première fois qu'il le trouveroit hors l'heure que les gentilshommes doivent aller voir les dames, il lui feroit une telle peur que toujours il lui en souviendroit, et qu'elle étoit trop bien apparentée pour se jouer ainsi à elle. Alors le gentilhomme l'assura qu'il n'y avoit jamais été, sinon comme les autres, et qu'il lui donnoit congé, s'il l'y trouvoit, de lui faire du pis qu'il pourroit. Or, quelques jours après que le gentilhomme cuidoit les paroles du prince être mises en oubli, il s'en alla voir le soir sa dame et y demeura assez tard. Le prince dit à sa femme, comme la dame qu'il aimoit avoit un grand rhume, parquoi sa bonne femme le pria de l'aller visiter pour tous deux, et aussi de lui faire ses excuses de ce qu'elle n'y pouvoit aller; car elle avoit quelque affaire nécessaire en sa chambre. Alors le prince attendit que le roi fût couché, et après s'en alla pour donner le bon soir à sa dame ; mais, en cuidant monter au degré, trouva un valet de chambre qui descendoit, auquel il demanda que faisoit sa maîtresse : qui lui jura qu'elle étoit couchée et endormie. Le prince descendit le degré et soupçonna qu'il mentoit; parquoi il regarda derrière lui, et vit le valet qui retournoit en grande diligence ; il se pourmena en la cour devant cette porte, pour voir si le valet retourneroit point ; mais un quart d'heure après le vit encore descendre et regarder de tous côtés pour voir qui étoit en la cour. A l'heure, pensa le prince que le gentilhomme étoit en la chambre de la dame et que, pour crainte de lui, n'osoit descendre : qui le fit encore pourmener longtemps; et s'avisant qu'en la chambre de la dame y avoit une fenêtre qui n'étoit guère haute et regardoit dedans un petit jardin, il lui souvint du proverbe

qui dit : c^ Qui ne peut passer par la porte, saute par la fenêtre.. » Donc soudain appela un sien valet de chambre et lui dit : « Allez-vous-en en ce jardin-là derrière, et si vous voyez un gentilhomme descendre par la fenêtre, sitôt qu'il sera à terre, tirez votre épée, et, en la frottant contre la muraille, criez : Tue, tue! mais gardez-vous de lui toucher. » x\lors le valet de chambre s'en alla où son maître lui avoit commandé, et le prince se pourmena jusques environ trois heures après minuit. Quand le gentilhomme entendit que le prince étoit toujours en la cour, délibéra de descendre par la fenêtre, et, après avoir jeté sa cape la première, avec l'aide de ses bons amis, sauta dans le jardin; et sitôt que le valet de chambre l'avisa, ne faillit de faire grand bruit de son épée, et cria : « Tue, tue ! » Alors le pauvre gentilhomme cuidant que ce fût son maître, eut si grand'peur, que, sans aviser à prendre sa cape, s'enfuit en la plus grande hâte qu'il lui fut possible, et trouva les archers qui faisoient le guet, qui furent fort étonnés de le voir ainsi courir ; mais ne leur osa rien dire, sinon de les prier bien fort de lui vouloir ouvrir la porte, ou de loger avec eux jusques au matin; ce qu'ils firent, car ils n'avoient pas les clefs. A celte heure-là vint le prince pour se coucher, et, trouvant sa femme dormant, la réveilla en lui disant : a Dormez-vous, ma femme? Quelle heure est-il? » Elle lui dit: « Depuis au soir que jo me couchai, je n'ai point ouï sonner l'horloge. )) Il lui dit : Ils sont trois heures après minuit passées. — Jésus, Monsieur, dit sa femme, où avez-vous tant été? J'ai grand'peur que votre santé en vaudra pis. — Madame, dit le prince, je ne serai jamais malade de veiller, quand je garde de dormir ceux qui me cuident tromper. » Et, en disant ces paroles, se print tant fort à rire, qu'elle le pria bien fort de lui vouloir conter ce que c'étoit. Ce qu'il fit tout du long, en lui montrant la peau de loup que son valet de chambre avoit apportée, et, après qu'ils eurent pas^é leur temps aux dépens des

pauvres gens, s'en allèrent dormir d'aussi gracieux repos que les deux autres travaillèrent en peur et crainte que leur affaire fût révélée. Toutefois le gentilhomme, sachant bien qu'il ne pouvoit dissimuler devant le prince, vint au matin à son lever et le supplia qu'il ne le voulût point déceler et qu'il lui fit rendre sa cape. Le prince fit semblant d'ignorer tout le fait, et tint si très-bonne contenance, que le pauvre gentilhomme ne savoit où il en étoit. Si est-ce qu'à la fin il ouït autre leçon qu'il ne pensoit; car le prince l'assura que, si jamais il retournoit, il le diroit au roi et le feroit bannir de la cour.

(( Je vous prie, Mesdames, jugez s'il n'eût pas mieux valu à cette pauvre dame d'avoir parlé franchement à celui qui lui faisoit tant d'honneur de l'aimer et estimer, que de le mettre .par dissimulation jusques à en faire une preuve qui lui fut si honteuse? — Elle savoit bien, dit Guebron, que, si elle lui confessoit la vérité, elle perdroit entièrement sa bonne grâce, qu'elle ne vouloit perdre pour rien. — Il me semble, dit Longarine, puisqu'elle avoit choisi un mari à sa fantaisie, qu'elle ne devoit craindre de perdre l'amitié de tous les autres. — Je crois bien, dit Parlamente, que, si elle eût osé déceler son mariage, elle se fût contentée de son mari; mais puisqu'elle le vouloit dissimuler jusques à ce que ses filles fussent mariées, elle ne vouloit point laisser une si honnête couverture.

— Ce n'est pas cela, dit Saffredant ; mais c'est que l'ambition des femmes est si grande, qu'elles ne se peuvent jamais contenter d'en avoir un seul; mais j'ai ouï dire que celles qui sont les plus sages en ont volontiers trois, un pour l'honneur, un pour le proufit, et l'autre pour le plaisir ; et chacun des trois pense être le mieux aimé, mais les deux premiers servent au dernier. — Vous parlez, ce dit Oisille, de celles qui n'ont amour ni honneur.

— Madame, dit Saffredant, il y en a telle de la condition que je peins ici, que vous estimez bien des plus honnêtes femmes du pays. — Croyez, dit Hircan, qu'une femme

fine saura bien vivre où toutes les autres mourront de faim. — Aussi, leur dit Longarine, quand leur finesse est connue, c'est bien la mort. — Mais la vie, dit Simontault, car elles n'estiment à petite gloire être réputées plus fines que leurs compagnes; et ce nom-là de fines, qu'elles ont appris à leurs dépens, fait plus hardiment venir les serviteurs à leur obéissance que la beauté; car un des plus grands plaisirs qui soient entre ceux qui aiment, c'est de conduire leur amitié finement. — Vous parlez donc, dit Émarsuitte, d'une amour méchante ; car la bonne amour n'a besoin d'être couverte. — Ha! dit Dagoucin, je vous supplie d'ôter cette opinion de votre tête, pource que tant plus la drogue est précieuse, et moins se doit éventer, pour la malice de ceux qui ne se prennent qu'aux signes extérieurs, lesquels, en bonne ou mauvaise amitié, sont tous pareils ; parquoi les faut aussi bien cacher quand l'amour est vertueuse que si elle étoit au contraire, pour ne tomber au mauvais jugement de ceux qui ne peuvent croire qu'un homme puisse aimer une dame par honneur, et leur semble que, s'ils sont sujets à leur plaisir, que chacun est semblable à eux. — Mais, si nous étions tous de bonne fol, le regard et la parole ne seroient point dissimulés, au moins à ceux qui aimeroient mieux mourir que d'y penser quelque mal. — Je vous assure, Dagoucin, dit Hircan, que vous avez une si haute philosophie, qu'il n'y a homme ici qui l'entende, ne la croie; car vous voudriez faire croire que les hommes sont anges, ou pierres, ou diables. — Je sais bien, dit Dagoucin, que les hommes sont hommes et sujets h toutes passions; mais si est-ce qu'il y en a qui aimeroient mieux mourir que, pour leur plaisir, leur dame fît chose contre leur conscience. — C'est beaucoup de mourir, dit Guebron ; je ne croirai cette parole, quand elle seroit dite de la bouche du plus austère religieux qui soit. — Mais je crois, dit Hircan, qu'il n'y en a point qui ne désirent le contraire ; toutefois ils font semblant de n'aimer point

les raisins, quand ils sont si haut qu'ils ne les peuvent cueillir. — Mais, dit Nomerfide, je crois que la femme de ce prince fut fort joyeuse que son mari apprenoit à connoître les femmes. — Je vous assure que non, dit Émarsuitte, mais en fut très-marrie pour l'amour qu'elle lui portoit. — J'aimerois autant, dit Saffredant, celle qui rioit quand son mari baisoit sa chambrière. — Vraiment, dit Émarsuitte, vous nous en ferez le conte : je vous donne ma place. — Combien que le conte soit court, dit Saffredant, si vous le dirai-je; car j'aime mieux vous faire rire que parler longuement. »

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