‹ L'heptaméron. Contes de la reine de NavarreChapitre 63 sur 79 · NOUVELLE LX · texte numérisé non relu

NOUVELLE LX

Une Parisienne abandonne son mari pour suivre un chantre; puis, contrefaisant la morte, se fit enterrer.

En la ville de Paris y avoit un homme de si bonne na- •ture, qu'il eût fait conscience de croire uli homme être couché avec sa femme, quand il l'eût vu. Ce pauvre homme épousa une femme de si mauvais gouvernement, qu'il n'étoit possible de plus, dont jamais ne s'aperçut, ainsi la traitoit comme lapins femme de bien du monde. Un jour que le roi Louis douzième alla à Paris, cette femme s'alla abandonner à un des chantres dudit seigneur ; et quand elle vit que le roi s'en alloit de la ville de Paris, et qu'elle ne pouvoit plus voirie chantre, se délibéra d'abandonner son mari et de le suivre, à quoi le chantre s'accorda et la mena en une maison qu'il avoit près de Blois, où ils véquirent ensemble longtemps. Le pauvre mari, ne trouvant sa femme, la chercha de tous côtés ; mais enfin lui fut dit qu'elle s'en étoit allée avec le chantre. Lui, qui vouloit recouvrer sa brebis perdue,

DE LA REli\E DE NAVAKRE. 39b

dont il avoit fait mauvaise garde, lui écrivit /orce lettres, la priant de retourner à lui, et qu'il la reprendroit si elle vouloit être femme de bien; mais elle, qui prenoit si grand plaisir à ouïr le chant du chantre avec qui elle étoit, qu'elle avoit oublié la voix de son mari, ne tint compte de toutes ses bonnes paroles, et s'en moqua. Dont le mari, courroucé, lui fit savoir qu'il la demanderoit par justice à l'Église, puisqu'elle ne vouloit autrement retourner avecques lui. Cette femme, craignant que si la justice y mettoit la main, son chantre et elle en pourroient avoir affaire, pensa une cautelle digne d'une telle main, et feignant d'être malade, envoya quérir quelques femmes de bien de la ville pour la venir visiter. Ce que volontiers elles firent, espérant par cette maladie la retirer de celte mauvaise vie ; et, à cette fin, chacun lui faisoit les plus belles remontrances que l'on pouvoit. Lors elle, qui feignoit d'être grièvement malade, fit semblant de pleurer, et de reconnoître son péché, en sorte qu'elle faisoit pitié à toute la compagnie, qui cuidoit fermement qu'elle parlât du fond de son cœur. Et, la voyant ainsi réduite et repentante, se mirent à la consoler, en lui disant que Dieu n'étoit pas si terrible que beaucoup de pécheurs indiscrets le peignoient, et que jamais il ne lui refuseroit sa miséricorde ; et, sur ce bon propos, envoyèrent quérir un homme de bien pour la confesser. Et, le lendemain, vint le curé du lieu, pour lui administrer le saint sacrement, qu'elle reçut avec tant de bonnes mines, que toutes les femmes de bien de la ville, qui étoient présentes, pleuroient de voir sa dévotion, louant Dieu qui, par sa bonté, avoit eu pitié de cette pauvre créature. Et après, feignant ne pouvoir plus manger, l'extrôme-onction lui fut apportée par le curé, et par elle reçue avec plusieurs bons signes ; car à peine pouvoit-elle avoir sa parole, comme l'on estimoit : demeura ainsi bien longtemps, et sembloit que peu à peu elle perdoit la vue, l'ouïe e1 tous les autres sens, dont chacun se print à crier Jésus. Et,

à cause que Igi nuit étoit prochaine et que les dames étoient de loin, se retirèrent; et ainsi qu'elles sortoient delà maison, on leur dit qu'elle étoit trépassée, et, en disant leur De profundis pour elle, s'en retournèrent en leurs maisons. Le curé demanda au chantre où il vouloit qu'elle fût enterrée ; lequel lui dit qu'elle avoit ordonné d'être enterrée au cimetière, et qu'il seroit bien de l'y porter de nuit. Ainsi fut ensevelie cette pauvre malheureuse par une chambrière qui se gardoit bien de lui faire mal, et puis avecques belles torches fut portée jusqu'à la fosse que le chantre avoit fait faire. Et quand le corps passa par devant celles qui avoient assisté à la voir mettre à l'onction, elles saillirent toutes de leurs maisons et l'accompagnèrent jusques à la terre, où bientôt la laissèrent femmes et prêtres, mais le chantre ne s'en alla pas ; car, incontinent qu'il vit la compagnie assez loin, lui et son autre chambrière défirent la fosse, d'où il retira s'amie plus vive que jamais, et l'emmena secrètement en sa maison, où il la tint longuement cachée. Le mari, qui la poursuivoit, vint jusques à Blois demander justice, et trouva qu'elle étoit morte et enterrée, par l'attestation de toutes les dames de Blois qui lui contèrent la belle fm qu'elle avoit faite : dont le bonhomme fut bien joyeux, croyant que l'âme de sa femme étoit en paradis, et lui dépêtré d'un si méchant corps ; et, avec ce contentement, retourna à Paris où il se maria avec une belle et honnête, jeune et femme de bien, et bonne ménagère, de laquelle il eut plusieurs enfants, et demeurèrent ensemble quatorze ou quinze ans. Mais, à la fm, la renommée, qui ne peut rien celer, le vint avertir que sa femme n'étoit point ^morte, ains demeuroitavec ce méchant prêtre : chose que le pauvre homme dissimula tant qu'il put, feignant de n'en rien savoir, et désirant que ce fût un mensonge; mais sa femme, qui étoit sage, en fut avertie, dont elle porloit une si grande angoisse, qu'elle en cuida mourir d'ennui; et, s'il eût été possible, sa conscience sauve, eût volon-

tiers dissimulé sa fortune ; mais il fut impossible ; car, incontinent, l'Église y voulut mettre la main; et, pour le premier, les sépara tous deux, jusqu'à ce que l'on sût bien la vérité du fait. Alors fut contraint ce pauvre homme de laisser la bonne pour chercher la mauvaise, et vint à Blois un peu après que le roi François I" fut roi ^. Auquel lieu trouva la reine Claude ^ et Madame la régente devant lesquelles vint faire sa plainte, demandant celle qu'il eût bien voulu ne trouver point, mais force lui étoit : dont il faisoit pitié à toute la compagnie. Et quand sa femme lui fut présentée, elle voulut longuement soutenir qu'il n'étoit point son mari, mais que c'étoit chose apostée, ce qu'il eût volontiers cru, s'il eût pu. Elle, plus marrie que honteuse, lui dit qu'elle aimoit mieux mourir que retourner avecques lui, dont il étoit très-content; mais les dames, devant lesquelles elle parloit si déshonnêtement, la condamnèrent qu'elle y retourneroit, et prêchèrent si bien ce chantre, avec force répréhensions et menaces, qu'il fut contraint de dire à sa laide amie qu'elle s'en allât avec son mari, et qu'il ne la vouloit plus voir. Ainsi chassée de tous côtés, se retira la pauvre malheureuse, où elle lut mieux traitée de son mari qu'elle n'avoit mérité.

« Voilà, Mesdames, pourquoi je dis que, si le pauvre mari eût été bien vigilant après sa femme, ne l'eût pas ainsi perdue ; car la chose bien gardée est difficîlemenl perdue, ^ et l'abondance fait le larron. — C'est chose étrange, dit Hircan, comme l'Amour est si fort oîi il semble moins raisonnable. —-J'ai ouï dire, dit Simontault, que l'on aura plus tôt fait rompre cent mariages que séparer l'amour d'un prêtre et de sa chambrière. — Je crois bien, dit Emarsuitte ; car ceux qui lient les autres par mariages savent si bien faire le nœud, que la mort seule y peut mettre fin; et tiennent les docteurs que le langage

1 Fraoçois lei monta sur le trône le !«• janvier 15ib.

-Claude de France, tille de Louis XH et d'Aune de Bretagne, mariée eu 1514 a l'rançois d'Angoulème, duc de Valois.

spirituel est plus grand que nul autre : par conséquent aussi, l'amour spirituel passe les autres. — C'est chose, dit Dagoucin, que je ne saurois pardonner aux dames, d'abandonner un mari honnête ou un ami pour un prêtre, quelque beau et honnête qu'il sût être. — Or, je vous prie, dit Hircan, ne vous mêlez point de parler de notre mère sainte Église ; mais croyez que c'est un grand plaisir aux pauvres femmes craintives et secrètes de pécher avecques ceux qui les peuvent absoudre ; car il y en a qui ont bien plus de honte de confesser une chose, que de la faire. — Vous parlez donc, dit Oisille, de celles qui n'ont point de connaissance de Dieu, et aussi qui cuident que les choses secrètes ne soient pas une fois révélées devant la compagnie céleste? Mais je crois que ce n'est pas pour chercher la confession, qu'elles cherchent les confesseurs; car, l'Ennemi ^ les a si bien aveuglées, qu'elles regardent bien plus à s'arrêter au lieu qui leur semble le plus couvert et le plus sûr, que de soi soucier d'avoir absolution du mal, dont elles ne se repentent point. — Comment donc repentir? dit Saffredant; mais s'estiment beaucoup plus saintes que les autres femmes; et suis bien sûr qu'il y en a qui se tiennent fort honorées de persévérer en telles amitiés. — Or, vous en parlez de sorte, dit Oisille à Saffredant, et semble que vous en sachiez quelque chose? Parquoi je vous prie que demain, pour commencerla Journée, vous nous en veuillez dire ce que vous en savez;- car voilà déjà le dernier coup de vêpres qui sonne; pource que nos religieux sont partis incontinent, alors qu'ils ont ouï la dixième Nouvelle, et nous ont laissés parachever tous nos déjjats. )) Et, en ce disant, se leva la compagnie, qui s'en alla à l'église où elle trouva que l'on l'avoit attendue; el, après avoir ouï leurs vêpres, soupa la compagnie toute ensemble, en parlant de plusieurs beaux contes. Après souper, chacun, selon la coutume, s'en alla un peu ébat-

1 Le diable.

tre au pré, et puis reposer, pour avoir le lendemain une meilleure mémoire.

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