NOUVELLE LXII
Une damoiselle faisant un conte de l'amour d'elle-même, parlant en tierce personne, se déclaia par mégarde.
Du temps du roi François P*" y avoit une dame du sang royal, accompagnée d'honneur, de vertu et de beauté, et qui savoitbien dire un conte, et de bonne grâce, et en rire niîssi quand on lui en disoit quelqu'un. Cette dame, étant en une de ses maisons, tous ses sujets et voisins la vinrent voir, pource qu'elle étoit autant aimée que femme pouvoit être. Entre autres, la vint voir une damoiselle qui écoutoit que chacun lui disoit tous les contes qu'ils pensoient, pour lui faire passer le temps. Elle s'avisa qu'elle ne feroit moins que les autres, et lui dit : «Madame, j'ai à faire un beau conte, mais vous me promettez de n'en parler point?)) A l'heure lui dit : a Madame, le conte que je vous ferai est très-véritable, je le prends sur ma con-
science. C'est qu'il y avoit une damoiselle mariée, qui vivoit avec son mari très-honnêtement, combien qu'il fût vieil et elle jeune. Un gentilhomme, son voisin, voyant qu'elle avoit épousé ce vieillard, fut amoureux d'elle, et la pressa par plusieurs années ; mais jamais il n'eut réponse d'elle, sinon telle qu'une femn^e de bien doit faire. Un jour, pensa le gentilhomme, que, s'il la pouvoit trouver à son avantage, que, par aventure, elle ne lui seroit si rigoureuse. Et, après avoir longtemps débattu avec la crainte du danger où il se mettoit, l'amour qu'il avoit à la damoiselle lui ôta tellement la crainte, qu'il se délibéra chercher le lieu et l'occasion ; et fît ^ bon guet, qu'un matin ainsi que le gentilhomme mari de cette damoiselle s'en alloit en quelque autre de ses maisons, et partoit dès le point du jour, pour la chaleur, lors le jeune folâtre vint en la maison de cette jeune damoiselle, laquelle y trouva dormant en son lit, et avisa que ses chambrières s'en étoient allées hors de la chambre; et sans avoir le sens de fermer la porte, se vint coucher tout houzé et éperonné dedans le lit de la damoiselle. Et quand elle s'éveilla, fut autant marrie qu'il étoit possible ; mais, quelques remontrances qu'elle lui sût faire, il la print par force, lui disant que, si elle révéloit cette affaire, il le diroit à tout le monde, et qu'elle l'avoit envoyé quérir : dont la damoiselle eut si grande peur, qu'elle n'osa crier. Après arriva une des chambrières dedans la chambre ; parquoi, le gentilhomme se leva bien hâtivement, et ne s'en fût personne aperçu, sinon que l'éperon, qui s'éloit attaché au linceul de dessus, l'emporta tout entier, en sorte que la damoiselle demeura toute nue sur son lit. Et combien qu'elle fit le conte d'une autre, si ne se put-elle garder de dire à la fîn : « Jamais femme ne l'ut plus étonnée que moi, quand je me trouvai toute nue. » A l'heure, la dame qui avoit écouté tout le conte sans rire, ne s'en put tenir à ce dernier mot, lui disant : « A ce que je vois, vous en pouvez bien raconter l'histoire. » La pauvre da-
moiselle chercha ce qu'elle put pour cuider réparer sou honneur, mais il étoit déjà volé si loin, qu'elle ne le pouvoit rappeler.
<( Je vous assure, Mesdames, que si elle eût eu grand déplaisir à faire un tel acte, elle en eût voulu avoir perdu la mémoire. Mais, comme je vous ai dit, le péché seroit plus tôt découvert par soi-même, qu'il ne pourroit être su quand il n'étoit point couvert de la couverture que David dit rendre l'homme bienheureux. — En bonne foi, dit Émarsuitte, voilà la plus grande sotte dont j'ouïs jamais parler, qui faisoit rire les autres à ses dépens. — Je ne trouve point étrange, dit Parlamente, de quoi la parole ensuit le fait ; car il est plus aisé à dire qu'à faire. — Dea, dit Guebron, quel péché avoit-elle fait ? Elle étoit endormie en son lit, et il la menaçoit de mort et de honte. Or, Lucrèce, qui est tant louée, en ût bien autant. — Il est vrai, dit Parlamente, je confesse qu'il n'y a si juste à qui il ne puisse méchoir ^ ; mais quand on a prins grand déplaisir à l'heure, l'on en prend aussi en la mémoire, pour laquelle effacer Lucrèce se tua; et cette sotte en vpuioit faire rire les autres î — Si semble-il, dit Nomerfide, qu'elle fût femme de bien, vu que, par plusieurs fois, elle avoit été priée, sans jamais y avoir voulu consentir ; de sorte que le gentilhomme fut contraint de s'aider de tromperie et de force, pour la décevoir. — Gomment, dit Parlamente, tenez-vous une femme quitte de son honneur, quand elle se laisse aller après avoir usé de deux ou trois refus ? Il y auroit donc beaucoup de femmes de bien, qui sont bien estimées le contraire ; car l'on en a assez vu qui ont longuement refusé celui où leur cœurs'étoit déjà accordé : les unes, pour crainte de leur honneur, les autres pour plus ardemment se faire aimer et estimer. Parquoi l'on ne doit point faire de cas d'une femme, si elle ne tient ferme jusqu'au bout. — Et si un jeune homme re-
1 Arriver malheur.
fusoit une fois une belle fille, dit Dagoucin, estimeriezvouspas cela grand'vertu ? — Vraiment, dit Oisille, si un jeune Homme et sain usoit de ce refus, je le trouverois fort louable, mais non difficile à croire. — Si enconnoisje, dit Dagoucin, qui ont refusé des aventures que tous leurs compagnons cherchoient. — Je vous prie, dit Longarine, que vous preniez ma place pour nous en dire des nouvelles ;mais souvenez-vous que nous sommes ici tenus de dire vérité. — Je vous promets, dit Dagoucin, que je 1:1 vous dirai si purement, qu'il n'y aura nulle couleur pour la déguiser, »
NOUVELLE LXÏII
Notable chasteté d'un seigneur françois.
En la ville de Paris, se trouvèrent quatre filles, dont les deux étoient sœurs, et de si grande beauté, jeunesse et fraîcheur, qu'elles avoient la presse de tous les amoureux. Mais un gentilhomme que le roi, qui lors régnoit, avoitfait prévôt de Paris, voyant son maître jeune et de l'âge pour désirer telle compagnie, pratiqua si bien toutes les quatre, que, pensant chacune d'elles être pour le roi, s'accordèrent à ce que ledit prévôt voulut, qui étoit de se trouver ensemble en un festin où il convia son maître, auquel il raconta l'entreprise qui fut trouvée bonne dudil seigneur, et de deux autres grands personnages de la cour qui s'accordèrent d'avoir part au marché. Et, en cherchant un quatrième compagnon, arriva un jeune seigneur, beau et honnête, plus jeune de dix ans que les trois autres, lequel fut convié à ce banquet, qu'il accepta de bon visage, combien qu'en son cœur il n'en eût aucune volonté; car, d'un côté, il avoit une femme qui lui portoit de beaux enfants dont il se contentoit très-fort, et vivoient en telle paix, que pour rien il n'eût voulu qu'elle eût prins mauvais soupçon de lui ; d'autre part, il étoit servileur de l'une des pins belles dames qui ï'ùi de son
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temps en France, laquelle il aimoit et estimoit tant, que toutes les autres lui sembloient laides auprès d'elle, en sorte qu'au commencement de sajemiesse, et avant qu'il tut marié, il n'étoit possible de lui faire voir et hanter autre femme, quelque beauté qu'elle etit, et prenoit plus de plaisir à voir sa mie et à l'aimer parfaitement, que de tout ce qu'il eût su avoir d'une autre. Ce seigneur s'en vint à sa femme, et lui dit l'entreprise que le roi avoit faite, et que de lui il aimoit autant mourir, que d'accomplir ce qu'il avoit promis ; car tout ainsi que par colère n'y a homme vivant qu'il n'osât bien assaiUir, aussi, sans occasion, par un guet-apens, aimeroit mieux mourir que de faire un meurtre, si l'honneur ne lui contraignoit ; et, pareillement, sans une extrême force d'amour, qui est l'aveuglement des hommes vertueux, il aimeroit mieux mourir que rompre son mariage à l'appétit d'autrui; dont sa femme l'aima et estima plus que jamais ; voyant en si grande jeunesse habiter tant d'honnêteté, en lui demandant comme il se pourroit excuser, vu que les princes trouvent souvent mauvais ceux qui ne louent ce qu'ils aiment; mais il lui répondit : « J'ai ouï dire que le sage a toujours une maladie, ou un voyage en sa manche, pour s'en aider à sa nécessité. Parquoi j'ai délibéré de feindre, quatre ou cinq jours devant, être bien fort malade ; à quoi votre contenance me pourra bien fort servir. — Voilà, dit sa femme, une bonne et sainte hypocrisie, et ne faûdrai vous y servir de mine, la plus triste dont je me pourrai aviser; car qui peut éviter l'offense de Dieu et l'ire du prince, est bien heureux. » Ainsi qu'ils délibérèrent, ils firent; et fut le roi bien marri d'entendre par la femme la maladie de son mari, laquelle ne dura guères; car, pour quelques affaires qui survinrent, le roi oublia son plaisir pour penser de son devoir, et partit de Paris ; et, un jour, ayant mémoire de son entreprise, qui n'avoit été mise à fin, dit à ce jeune prince : « Nous sommes biiMi sots d'rtre ainsi partis soudain, sans avoir vu les
quatre filles que l'on nous avoit promises être les plus ]]elles de mon royaume. » Le jeune prince lui répondit : (( Je suis bien aise que vous y avez failli ; car j'avois grand'peur, durant ma maladie, de perdre moi seul une si bonne aventure. » A ces paroles ne s'aperçut jamais le roi de la dissimulation de ce jeune seigneur, lequel depuis fut plus aimé de sa femme qu'il n'avoit jamais été. Parlamente, à l'heure, se print à rire, et ne se put tenir de dire : « Encore, l'eût-elle mieux aimé, si c'eût été pour l'amour d'elle; mais, en quelque sorte que ce soit, il est très-louable. — Il me semble, dit Hircan, que ce n'est pas grande louange à un homme de garder chasteté pour l'amour de sa femme ; car il y a tant de raisons, que quasi il y est contraint. Premièrement Dieu lui commande, son serment l'y oblige; et puis, la Nature qui est saoulée, n'est point sujette à tentation ou désir, comme est la nécessité. Mais l'amour libre que l'on porte à s'amie, de laquelle l'on n'a point la jouissance ni autre contentement que le voir et parler, et bien souvent mauvaise réponse, quand elle est si louable et ferme, que pour nulle aventure qui puisse advenir, on ne le veut changer, je dis que c'est une chasteté non-seulement louable, mais miraculeuse. — Ce n'est point miracle, dit Oisille ; car où le cœur s'adonne, il n'est rien impossible au corps. — Non aux corps, dit Hircan, qui sont déjà angelisés ^. — Je n'entends point, dit Oisille, seulement parler de ceux qui, par la grâce de Dieu, sont tous transmués en lui, mais des plus grossiers esprits que l'on voie çà-bas entre les hommes; et, si vous y prenez garde, vous trouverez ceux qui ont mis leur cœur et affection à chercher la perfection des sciences, non-seulement avoir oubUé la volupté de la chair, mais les choses qui lui sont les plus nécessaires, comme le boire et le manger; car tant que l'âme est par affection dedans son corps, la chair demeure
1 Qui ont pris la nature des anges.
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comme insensible. Et de là vient que ceux qui aiment femmes belles, honnêtes et vertueuses, ont tel contentement d'esprit à les voir ou aies ouïr parler, que la chair est apaisée de tous ses désirs; et ceux qui ne peuvent expérimenter ces contentements, sont les charnels qui, trop enveloppés de leur graisse, ne peuvent connoître s'ils ont âme ou non; mais quand le corps est sujet à l'esprit, il est quasi insensible aux imperfections de la chair; tellement que leur forte opinion les peut rendre insensibles, et j'ai connu un gentilhomme qui, pour montrer avoir plus fort aimé sa dame que nul autre, avoit fait preuve à tenir 1 une chandelle les doigts tous nus, contre tous ses compagnons, et, regardant sadite dame, tint si ferme qu'il se brûla jusqu'à l'os; encore, disoit-il, n'auroit point senti de mal. — Il me semble, dit Guebron, que le diable, dont il étoit martyre"^, en devoit faire un saint Laurent; car il y en a peu, de qui le feu d'amour soit si grand, qu'il ne craigne celui de la moindre bougie. Et si une damoiselle m'avoit laissé tant endurer pour elle, j'en demanderois grande récompense, ou j'en retirerois ma fantaisie. — Vous voudriez donc, dit Parlamente, avoir votre heure, après votre dame auroit eu la sienne, comme lit un gentilhomme d'auprès de Valence en Espagne, duqael un commandeur, fort homme de bien, m'a fait le conte? — Je vous prie, Madame, dit Dagoucin, que preniez ma place, et le nous dites; car je crois qu'il doit être bon. — Par ce conte, Mesdames, dit Parlamente, vous regarderez deux fois ce que vous voudrez refuser, et ne vous fierez que le temps présent soit toujours un; parquoi, connoissant sa mutation, donnerez ordre à l'avenir. »
1 Avait parié détenir.
^ Pour martyrisé.
NOUVELLE LXÏV
Un gentilhomme, dédaigné poar mari, se rend cordelier : de quoi sa mie porte pareille pénitence.
En la ville de Valence y avoit un gentilhomme qui, par l'espace de cinq ou six ans, avoit aimé une dame si parfaitement, que l'honneur et la conscience de l'un et de l'autre n'y étoient point blessés; car son intention étoit de l'avoir pour femme, qui étoit chose fort raisonnable; car il étoit beau, riche et de bonne maison, et si ne s'étoit point mis en son service, sans premièrement avoir su son intention, qui étoit de s'accorder à mariage par la volonté de ses amis ; lesquels, étant assemblés pour cet effet, trouvèrent le mariage fort raisonnable, pourvu que la fille y eût bonne volonté. Mais elle, ou cuidant trouver mieux, ou voulant dissimuler l'amour qu'elle lui avoit porté, y trouva quelque difficulté; tellement que la compagnie assemblée se départit, non sans regret qu'elle n'y avoit pu mettre quelque bonne conclusion, connoissant le parti d'un côté et de l'autre fort raisonnable. Mais surtout fut courroucé le pauvre gentilhomme, qui eût porté son mal patiemment, s'il eût pensé que la faute fût venue des parents et non d'elle ; et, connoissant la vérité, dont la créance lui causoit plus de mal que la mort, sans parler à sa mie n'a autre, se retira en sa maison, et, après avoir donné quelque ordre à ses affaires, s'en alla en un lieu solitaire où il mit peine d'oublier cette amitié et convertir entièrement en celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à laquelle, sans comparaison, étoit plus obligé. Et durant ce temps- là n'eut aucune nouvelle de sa dame ni de ses parents. Parquoi printla résolution, puisqu'il avoit falli à la vie la plus heureuse qu'il eût pu espérer, de prendre et choisir la plus austère et désagréable qu'il pourroit ima2,iner, et avec cette triste pensée qui se pouvoit nomliier désespoir, s'en alla rendre religieux en un monastère
DE LA REINE DE NAVARRE. Ua
(le saint François, non loin de plusieurs de ses parents ; lesquels, en entendant son désespoir, firent tout leur effort d'empêcher sa délibération ; mais elle étoit si fermement fondée en son cœur, qu'il n'y eût ordre de l'en divertir. Toutefois, connoissant d'où le mal étoit venu, pensèrent de chercher la médecine, et allèrent vers celle qui étoit cause de cette soudaine dévotion ; laquelle, fort étonnée et marrie de cet inconvénient, pensant que son refus, pour quelque temps, lui serviroit seulement d'expérimenter sa bonne volonté, et non de la perdre pour jamais, dont elle voyoit le danger évident, lui envoya une épître, laquelle, mal traduite, dit ainsi :
Pource qu'amour, s'il n'est bien éprouvé Ferme et loyal, ne peut être approuvé.
J'ai bien voulu par le temps éprouver Ce que j'ai tant désiré de trouver :
C'est un mari rempli d'amour parfait, Qui, par le temps, ne peut être défait, (-elame fait requérir mes parents De retarder, pour un ou pour deux ans, Ce grand jeu, qui jusques à la mort dure, Qui, à plusieurs, engendre peine dure.
De vous avoir je ne fais pas refus ; Certes, jamais de tel vouloir ne fus ; Car, oncques, nul que vous ne sus aimer. Ni pour mari et seigneur estimer.
0 quel malheur, ami, ai-je entendu.
Que, sans parler à nulle, t'es rendu En un couvent et vie trop austère ?
Dont le regret fait que ne m'en puis taire. Et me contraint de changer mon office.
Faisant celui dont as usé sans vice ; C'est requérir celui dont fus requise, Et d'acquérir celui dont fus acquise.
Or donc, ami, la vie de ma vie, Lequel perdant, n'ai plus de vivre envie ; Las ! plaise toi vers moi tes yeux tourner. Et, du chemin où tu es retourner.
Laisse le gris et son austérité.
Viens recevoir cette félicité, Qui, tant de fois, fut par toi désirée; Le temps ne l'a défaite ou empirée ;
C'est pour toi seul que gardée me suis, Et sans lequel plus vivre je ne puis ; Retourne donc, veuille ta mie croire, Rafraîchissant la plaisante mémoire Du temps passé par un saint mariage; Crois-moi, ami, et non point ton courage, Et sois certain qu'oncques je n'ai pensé De faire rien où tu fusse offensé ; Mais espérois te rendre contenté Après t'avoir bien expérimenté.
Or, ai-je fait, de toi expérience :
Ta fermeté, ta foi, ta patience, Et ton amour sont connus clairement, Qui m'ont acquise à toi entièrement.
Viens donc, ami, prendre ce qui est tien^ Je suis à toi: sois doncques du tout mien.
Cette épître, portée par un sien ami, avec toutes les remontrances qu'il fut possible de faire, fut reçue du gentilhomme cordelier avec une contenance tant triste, accompagnée de soupirs et de larmes, qu'il sembloit qu'il voulsît noyer et brûler cette pauvre épître; à laquelle ne fît autre réponse, sinon dire au messager, que la mortification de sa passion extrême lui avoit coûté si cher, qu'elle lui avoit ôté la volonté de vivre et la crainte de mourir : pourquoi donc requéroit celle qui en étoit l'occasion, puisqu'elle ne l'avoit voulu contenter en la passion de ses grands désirs, ne le vouloir tourmenter à l'heure qu'il en étoit hors ; mais se contenter du mal passé auquel il ne peut trouver autre remède que de choisir vie si ûpre, que la continuelle pénitence, qui faisoit oublier sa douleur, et à force déjeunes et disciplines, affoiblit tant son corps, que la mémoire de la mort lui étoit pour souveraine consolation, et que surtout il la prioit qu'il n'eût jamais nouvelle d'elle; car la mémoire de son nom seulement lui étoit un insupportable purgatoire. Le gentilhomme s'en retourna avec cette triste réponse, et en fît le rapport à celle qui ne la put entendre sans incroyable regret. Mais amour, qui ne veut permettre l'esprit faillir jusques à l'extrémité, lui mit en fantaisie, si elle le pouvoit voir, que la vue et
la parole aiiroient plus de force que n'avoit eu l'écriture. Parquoi, avec son père et ses plus proches parents, s'en alla au monastère où il demeuroit, n'ayant rien laissé en sa boîte qui pût servir à sa beauté *; se confiant que, s'il la pouvoit une fois regarder et l'ouïr parler, impossible étoit que le feu si longuement continué en leurs cœurs, ne se rallumât plus fort que devant. Ainsi, entrant au monastère sur la fin de vêpres, le fit appeler en une chapelle du cloître. Lui, qui ne savoit qui le demandoit, s'en alla à la plus forte bataille oii il eût jamais été. Et, à l'heure qu'elle le vit tant pâle et défait, qu'à peine le put-elle reconnoître, néanmoins rempli d'une grâce non moins amiable qu'auparavant. Amour la contraignit à avancer ses bras, pour le cuider embrasser; mais la pitié de le voir en tel état lui fit tellement affoiblir le cœur, qu'elle tomba évanouie. Lors, le pauvre religieux, qui n'étoit destitué de charité fraternelle, la releva et assit dedans un siège de la chapelle. Et lui, qui n'avoit moins besoin de secours, feignit ignorer sa passion, fortifiant son cœur en l'amour de son Dieu contre les occasions qu'il voyoit se présenter; tellement qu'il sembloit, à sa contenance, ignorer ce qu'il voyoit. Elle, revenant de sa foiblesse, tournant vers lui ses yeux, tant beaux et piteux qu'ils étoient suffisants de faire amollir un rocher, commença à lui dire tous les propos qu'elle pensoit dignes de le retirer du lieu où il étoit. A quoi il répondit le plus vertueusement qu'il lui fut possible ; mais à la fin, sentant le pauvre religieux que son cœur s'amollissoit par l'abondance des larmes de s'amie, comme celui qui voyoit Amour, ce dur archer, dont si longuement il avoit porté la douleur, ayant sa flèche dorée prête à lui faire nouvelle et mortelle plaie, s'enfuit de devant l'Amour et l'amie, comme n'ayant autre pouvoir que par fuir. Et quand il fut enfermé en sa chambre, ne la voulant laisser aller sans quelque résolu-
• Ayant misses plus belles parures.
4 1 8 COxNTES
tion, lui va écrire trois mots en espagnol, que j'ai trouvés de si bonne substance que je ne les ai voulu traduire pour ne leur diminuer leur grâce ; lesquels lui envoya par un petit novice qui la trouva encore en la chapelle, si désespérée, que, s'il lui eût été licite de se rendre cordelière, elle y fût demeurée. Mais, en voyant l'écriture qui disoit : Volvete dond veniste, o.mma mi, que en las tristes vidas es la m.ia, elle, pensant bien par cela que toute espérance lui étoit faillie, se délibéra croire le conseil de lui et de ses amis, et s'en retourna en sa maison mener une vie aussi mélancolique que son ami la mena austère en la religion. (( Vous voyez, Mesdames, quelle vengeance print le gentilhomme de sa rude amie qui, en le pensant expérimenter, le désespéra; de sorte que, quand elle voulut, elle ne le put recouvrer. — J'ai regret, dit Nomerfide, qu'il ne laissa son habit pour l'aller épouser: je crois que c'eût été un parfait mariage. — En bonne foi, dit Simontaull, je l'estime bien sage"; car, qui a bien pensé le fait de mariage, il ne l'estimera moins fâcheux qu'une austère religion. Et lui, qui étoit tant afToibli de jeûnes et d'abstinences, craignoit de prendre une telle charge qui durât toute sa vie. — Il me semble, dit Hircan, qu'elle faisoil tortà unhomme si foible, de le tenter de mariage; car c'est trop pour le plus fort homme du monde. Mais, si elle lui eût tenu propos d'amitié sans autre obligation que de volonté, il n'y a corde qui n'eût été rompue, ni nœud, qui n'eût été dénoué; et, vu que pour l'ôter de purgatoire, elle lui ofFroit un enfer, je dis qu'il eut grand 'raison de la refuser. — Par ma foi! dit Emarsuitte, il y en a beaucoup qui, pour cuider mieux faire que les autres, font pis, ou bien le rebours de ce qu'ils veulent. — Vraiment, dit Guebron, vous me faites souvenir, encore que ne soit à propos, d'une qui faisoit le contraire de ce qu'elle vouloit; dont il vint grand tumulte en l'église Saint-Jean de Lyon. ~ Je vous prie, dit Parlamente, prenez ma place et nous la contez?^ Mon conle, dit Gue-
DE LA REINE DÉ .NAVAlUlE. 4 1 1»
bron, ne sera pas lon[^' ne si piteux que celui de Parlamente. »