‹ L'heptaméron. Contes de la reine de NavarreChapitre 65 sur 79 · NOUVELLE LXI · texte numérisé non relu

NOUVELLE LXI

Merveilleuse pertinacité d'amour effrontée d'une Bourguignonne envers un chanoine d'Autun.

Auprès de la ville d'Autun y avoit une fort belle femme, grande, blanche, et d'autant belle façon de visage, que j'en aie point vu. Elle avoit épousé un honnête homme qui sembloit être plus jeune qu'elle : dont avoit cause de s'en contenter. Peu de temps après qu'ils furent mariés, la mena en la ville d'Autun pour quelques affaires ; et, durant que le mari pourchassoit la justice, sa femme alloit à l'église prier Dieu pour lui ; et tant fréquenta le lieu saint, qu'un chanoine, fort riche, devint amoureux d'elle et la poursuivit si fort, qu'enfin la pauvre malheureuse lui accorda : dont le mari n'avoit nul soupçon, et pensoit pUis à garder son bien que sa femme. Et quand ce vint au départir et qu'il falloit retourner en la maison qui étoit loin de la ville de sept grandes lieues, ce ne lut pas sans uii

grand regret; mais le chanoine hn promit de l'aller souvent visiter; ce qu'il fit, feignant aller en quelque voyage où son chemin s'adressoit toujours par la maison de cet homme, lequel ne fut pas si sot qu'il ne s'en aperçût bien ; et y donna si bon ordre que, quand le chanoine y venoit, il n'y trouvoit plus sa femme, mais la faisoit si bien cacher, qu'il ne pouvoit parler à elle. La femme, connoissant, à la jalousie de son mari, qu'il lui déplut ; toutefois, si pensa-t-elle qu'elle y donneroit bon ordre; car elle estimoit un enfer de perdre la vision de son dieu. Un jour, que son mari étoit hors de sa maison, empêcha si bien ses chambrières et valets, qu'elle y demeura seule; incontinent, print ce qui lui étoit nécessaire, et, sans nulle compagnie que de sa folle amour, s'en alla, de son pied, à Autun, où elle n'arriva pas si tard, qu'elle ne fût reconnue de son chanoine, qui la tint enfermée et cachée plus d'un an, quelques monitions et excommunications qu'en fit jeter son mari. Lequel, ne trouvant meilleur remède, eu fit sa plainte à l'évêque qui avoit un archidiacre autant homme de bien qu'il y en eût en France, et lui-môme chercha si diligemment toutes les maisons des chanoines, qu'il trouva celle que l'on tenoit perdue ; laquelle il mit en prison et condamna le chanoine à grosse pénitence. Le mari, sachant que sa femme étoit retrouvée par l'admonition du bon archidiacre et de plusieurs gens de bien, fut content de la reprendre, avec les serments qu'elle lui fit de vivre le temps advenir en femme de bien. Ce que le bonhomme crut volontiers pour la grande amour qu'il lui portoit, et la mena en sa maison, la traitant aussi honnêtement qu'auparavant, sinon qu'il lui bailla deux vieilles chambrières, qui jamais ne la laissoient seule que l'une des deux ne fût avec elle. Mais, quelque bonne chère que lui fît son mari, la méchante amour qu'elle portoit au chanoine lui faisoit estimer tout son repos tourment. Et combien qu'elle fût très-belle femme, et lui, homme de bonne complexion, fort puissant, si est-ce

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que jamais elle n'eut enfauts de lui ; car son cœur étoit toujours à sept lieues de son corps. Ce qu'elle dissimuloil si bien, qu'il sembloit à son mari qu'elle eût oublié tout le passé, comme il avoit feit de son côté. Mais la malice d'elle n'avoit pas cette opinion; car, à l'heure qu'elle vit son mari mieux l'aimant, et moins la soupçonnant, va teindre d'être malade ; et continua si bien cette feinte, que son pauvre mari étoit en merveilleuse peine, n'y épargnant bien, ni chose qu'il eût pour la secourir. Toutefois, elle joua si bien son rôle, que lui et tous ceux de la maison la pensèrent malade jusques à l'extrémité, et que peu à peu elle s'affoiblissoit; et, voyant que son mari en étoit autant marri qu'il en devoit être joyeux, lui pria qu'il lui plût l'autoriser de faire son testament : ce qu'il fit volontiers en pleurant. Et elle, ayant puissance de tester, combien qu'elle n'eût d'enfants, donna à son mari ce qu'elle lui pouvoit donner, lui requérant pardon des fautes qu'elle lui avoit faites. Après, envoya quérir le curé, se confessa, reçut le saint sacrement de l'autel tani dévotement, que chacun pleuroit de voir une si glorieuse lin ; et, quand ce vint le soir, pria son mari de lui faire porter l'extrême-onction, et qu'elle s'affoiblissoit tant, qu'elle avoit peur de ne la pouvoir recevoir vive. Son mari lui fit apporter en grande diligence, et elle, qui la recevoit en grande humilité, incitoit chacun à la louer. Quand elle eut fait tous ces beaux mystères, elle dit à son mari que, puisque Dieu lui avoit tant fait la grâce d'avoir pris tout ce que l'Kglise commande, elle sentoit sa conscience en grande paix, qu'il lui prenoit envie de se reposer un petit, priant son mari de faire le semblable, et qu'il en avoit bien besoin pour en avoir tant pleuré et veillé avec elle. Quand son mari fut endormi, et tous les valets avecques lui, les deux vieilles, qui, en santé, l'avoient si longuement gardée, ne se doutant plus de la perdre, sinon par mort, se vont très-bien coucher à leur aise. Kt quand elle les ouït dormir et ronfler bien haul,

se leva en chemise, et sortit hors de sa chambre, écoutant si personne de léans faisoit point de bruit. Mais quand elle fat assurée de son bâton ^ sut très-bien sortir par un petit huis du jardin qui ne fermoit point ; et, tant que la nuit dura, toute en chemise et nu-pieds, fit son voyage à Autun, devers le saint qui l'avoit gardée de mourir. Mais, pource que le chemin étoit long, n'y put aller tout d'une traite, que le jour ne la surprît. A l'heure regarda par tout le chemin et avisa deux chevaucheurs qni couroient bien fort ; et, se doutant que ce fût son mari qui la cherchoit, se cacha tout le corps dans un marais, et la tête entre les joncs, et son mari, passant par auprès d'elle, disoit à un sien serviteur, comme tout désespéré : « 0 la méchante ! qui eût pensé que, sous le manteau des saints sacrements de l'Église, on eût pu couvrir un si abominable cas? » Le serviteur lui répondit : « Puisque Judas, prenant un tel morceau, ne craignit à trahir son maître, ne trouvez point étrange la trahison d'une femme. » Et, en ce disant, passa outre le mari, et la femme demeura plus joyeuse entre les joncs de l'avoir trompé, qu'elle n'étoit on la maison dans un bon lit en servitude. Le pauvre mari chercha par toute la ville d'Autun, mais il sut certainement qu'elle n'y étoit point entrée. Parquoi s'en retourna sur ses brisées et ne faisoit que se plaindre d'elle sur le chemin, et de sa grande perte; ne la menaçant point moins, quant au reste, que de la mort, s'il la trouvoit; dont elle n'avoit peur en son esprit, non plus qu'elle sentoit de froid en son corps, combien que la saison et le lieu méritoient- de la faire repentir de son damnable voyage. Et qui ne sauroit comme le feu d'enfer échauffe ceux qui en sont remplis, l'on devroit estimer à merveilles comme cette pauvre femme, sortant d'un lit bien chaud, put demeurer tout un jour en si extrême froidure. Si ne

1 Expression proverbiale empruntée aux préparatifs du pèlerinage et signi liant : « Quand elle eut pris toutes ses dispositions, »

perdit-elle point le cœur ni l'aller * ; car, incontinent que la nuit fat venue, reprint son chemin; et, ainsi que l'on vouloit fermer la porte d'Autun, arriva cette pauvre pèlerine, et ne faillit d'aller tout droit où demeuroit son corps saint, qui fut tant émerveillé de sa venue, qu'à peine pouvoitil croire que ce fût elle; mais, quand il l'eut bien regardée et visitée de tous les côtés, trouva qu'elle avoit os et chair, ce qu'un esprit n'a points et ainsi l'assura que ce n'étoit fantôme ; et dès lors furent si bien d'accord, qu'elle demeura quatorze ou quinze ans avec lui. Et si quelque temps elle fut cachée, à la fm perdit toute crainte, et, qui pis est, print une telle gloire d'avoir un tel ami, qu'elle se mettoit à l'église devant la plupart des femmes de bien de la ville, tant femmes d'officiers qu'autres, et eut des enfants du chanoine, et entre autres eut une fille qui fut mariée à un riche marchand, et si gorgiase à ses noces, que toutes les femmes de la ville en murmuroient très-fort, mais elles n'avoient pas la puissance d'y mettre ordre. Or, advint qu'en ce temps-là la reine Claude, femme du feu roi François, passa par la ville d'Autun, ayant en sa compagnie madame la régente, mère du roi, et delà duchesse d'Alençon, sa fille. Vint alors une femme de chambre, nommée Perrette, qui trouva ladite duchesse, lui dit : « Madame, je vous supplie, écoutez-moi, et vous ferez œuvre aussi ou plus grande que d'aller ouïr tout le service du jour. » La duchesse s'arrêta volontiers, sachant que d'elle ne pouvoit venir que bon conseil. Perrette lui alla conter incontinent comme elle avoit prins une petite fille pour lui aider à savonner le linge de la reine, et, en lui demandant des nouvelles de la ville, lui conta la peine qu'avoient les femmes de bien de voir ainsi aller devant elles la femme de ce chanoine, laquelle lui conta une partie de sa vie. Tout soudain s'en alla ladite duchesse à la reine et à madame la régente, et leur conta cette his-

1 C'est-à-dire, la force d'aller en avant.

toire; qui, sans autre forme de procès, envoyèrent quérir cette pauvre malheureuse, laquelle, ne se cachant point (car elle avoit changé sa honte en gloire d'être dame de la maison d'un si riche homme), sans être étonnée et honteuse, se vint présenter devant lesdites dames, qui avoient si grande honte de sa hardiesse, que soudain elles ne lui surent que dire. Mais, après, madame la régente lui lit de telles remontrances, qu'elles dussent avoir fait pleurer une femme de bon entendement : ce que ne fit cette pauvre femme ; mais, d'une audace très-grande, leur dit : « Je vous supplie, Mesdames, que vous vouliez garder que l'on ne touche point à mon honneur : car. Dieu merci, j'ai vécu avec M. le chanoine si bien et vertueusement, qu'il n'y a personne vivant qui m'en sût reprendre. Et si ne faut point que l'on pense que je ne vive contre la volonté de Dieu , car il y a trois ans qu'il ne me fait rien, et vivons aussi chastement et en aussi grande amour, que deux beaux petits anges, sans que jamais entre nous il y ait eu parole ne volonté au contraire, et qui nous séparera fera un grand péché, car le bonhomme, qui a bien près de quatre-vingts ans, ne vivra plus guère sans moi, qui en ai quarante-cinq. » Vous pouvez penser comme ces dames se purent tenir, et les remontrances que chacun lui fit. Voyant l'obstination qui, à l'heure, n'étoit amollie par parole que l'on lui dît, pour âge qu'elle eût, ne pour l'honorable compagnie, et, pour l'humilier plus fort, envoyèrent quérir le bon archidiacre d'Autun qui la condamna d'être en prison un an, au pain et à l'eau. Et les dames envoyèrent quérir son mari, lequel, pour leur bon exhortement, fut content de la reprendre, après qu'elle auroit fait sa pénitence. Mais, la voyant prisonnière, le chanoine, délibéré de jamais plus la reprendre, remercia les dames de ce qu'elles lui avoient jeté un diable hors de dessus les épaules, et eut une si grande et parfaite contrition, que son mari, au lieu d'attendre le bout de l'année à la reprendre, il n'attendit pas quinze

jours, qu'il ne vînt la demander à l'archidiacre, et depuis ont vécu en bonne paix et amitié.

« Voilà, Mesdames, comme les chaînes de saint Pierre sont converties, par les mauvais ministres, en celles de Satan, et si fortes à corrompre, que les sacrements qui chassent les diables du corps, font à ceux-ci les moyens de les faire plus longuement demeurer en leurs consciences ; car les meilleures choses sont celles, quand on en abuse, dont l'on fait le plus de maux. — Vraiment, dit Oisille, cette femme étoit bien malheureuse ; mais aussi fut-elle bien punie de venir devant tels juges, comme les dames que vous avez nommées ; car le regard seul de Madame la régente étoit de telle vertu, qu'il n'y avoit si femme de bien qui ne craignît de se trouver devant se^ yeux, et qui ne s'estimât indigne de sa vue. Car, la regardant doucement, s'estimoit mériter grand honneur, sachant que femmes, autres que vertueuses, nepouvoiont celle dame regarder de bon cœur. — Si est-il meilleur, ditHircan, que l'on ait plus de crainte du saint sacrement, lequel n'étant reçu en foi et charité, est une damnation éternelle, que des yeux d'une femme. — Je vous promets, dit Parlamente, que ceux qui ne sont point inspirés, craignent plus les puissances temporelles que les spirituelles. Encore, je crois que cette pauvre créature se châtia plus par la prison, et pour l'opinion de ne plus voir son chanoine, qu'elle ne fît pour remontrance que l'on lui eût su faire. — Mais, dit Simontault, vous avez oublié la pi'incipale chose, qui la fit retourner à son mari : c'esl que le chanoine avoit quatre-vingts ans, et son mari étoit phis jeune qu'elle. Ainsi gagna cette bonne dame en tous ses marchés. Mais si le chanoine eût été jeune, elle ne l'eût point voulu abandonner. Les enseignements des dames n'eussent pas eu plus de valeur, que les sacrements qu'elle avoit pris. — Encore me semble-t-il, dit Nomerfide, qu'elle faisoit bien de ne confesser point son péché si aisément ; cai' celle oifense-là se doi( dire à Dieu

seulement, et la nier fort et ferme devant les liommes ; rar, encore qu'il fût vrai, à force de mentir et jurer, on engendre quelque doute à la vérité. — Si est-ce, ditLongarine, qu'un péché à grand'peine peut-il être si secret, qu'il ne soit révélé, sinon quand Dieu le couvre en ceux qui, pour l'amour de lui, en ont vraie repentance. — Et que diriez-vous, dit Hircan, de celles qui n'ont pas plus tôt fait une folie, qu'elles ne la racontent à quelques-uns?

— Je le trouve bien étrange, dit Longarine, et est s'gne que le péché ne leur déplaît pas; et, comme je vous ai dit, celui qui n'est couvert par la grâce de Dieu, ne se sauroit nier devant les hommes ; et y en a maintes qui prennent plaisir de parler de tels propos, et font gloire de publier leurs vices, et autres qui, en se coupant, s'accusent. — Si est-ce se couper bien lourdement, dit Saffredant; mais je vous prie, si vous en savez quelqu'une, que je vous domie ma place et que vous la nous disiez?

— Or, écoutez donc, dit Longarine, »

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