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94 Ktume, se leva beaucoup plus matin que
ES Ktous les autres, et, en meditant son | sk livre de la saincte Escriture, attendit la compaignie, qui peu à peu se rassembla, et les paresseux s’excuserent sur la parolle de Dieu, disans : « J’ay une femme, et n’y puis aller si tost. » Parquoy Hircan et Parlamente, sa femme, trouverent la leçon bien commencée; mais Oisille sceut tresbien chercher les passages où l’Escriture reprend ceux qui sont negligens d’ouyr ceste saincte parolle. Et non seulement leur lisoit le texte, mais aussi leur faisoit tant de bonnes et sainctes exhortations qu’il n’estoit possible de s’ennuyer à l’ouyr. La leçon finie, Parlamente luy dist : « J’estois
marrie d’avoir esté paresseuse quand je suis arrivée
icy; mais, puisque ma faulte est occasion de vous avoir faict si bien parler à moy, ma paresse a doublement profité : car j’ay repos de corps à dormir
Il I
davantage, et d’esprit à vous ouyr si bien dire. — Or, pour penitence, luy dist Oisille, allons à la messe prier nostre Seigneur nous donner la volonté et le moyen d’executer ses commandemens, et puis qu’il commande ce que Iuy plairä. » En disant ces paroles, se trouverent à l’eglise, où ils ouyrent la messe devotement, et aprés se meirent à table, où Hircan n’oublia point à se moquer de la paresse de sa femme. Aprés disner, s’en allerent reposer pour estudier leur roole, et, quand l’heure fut venuë, se trouverent au lieu accoustumé. Et lors Oisille demanda à Hircan à qui il donnoit sa voix pour commencer la journée. « Si ma femme, dist-il, n’eust commencé celle d’hier, je luy eusse donné ma voix : car, combien que j’aye tousjours pensé qu’elle m’ait plus aimé que tous les hommes du monde, si est-ce que ce matin elle m’a monstré m'’aimer mieux que Dieu et sa parolle, laissant vostre bonne leçon pour me tenir compaignie.
Ainsi donc, je luy eusse volontiers baillé cest honneur; mais, puis que ne le puis bailler à la plus sage femme de la compaignie, je le baïilleray au plus sage d’entre nous, qui est Guebron; mais je le prie qu’il n’espargne point les moynes. » Guebron luy dist : « Îl ne m’en falloit point prier; je les avois pour recommandez, car il n’y a pas long temps que j’en ay ouy faire un compte à monsieur de Sainct Vincent, ambassadeur de l'Empereur, qui est digne de n’estre mis en oubly. »
NOUVELLE TRENTEUNIESME
Execrable cruauté d’un cordelier pour parvenir à sa detestable paillardise, et la punition qui en fut faicte.
ANSE EN Ux terres subjectes à l’empereur Maxi- PA ŸSSS milian d’Austriche, y avoit un convent
$ de cordeliers fort estimé, auprés du-
St quel un gentil-homme avoit sa maison ;
et portoit telle amitié aux religieux de leans qu’il n’avoit bien qu’il ne leur donnast pour avoir part en leurs bienfaicts, jeusnes et disciplines. Et entre autres y avoit leans un grand et beau cordelier que le gentil-homme avoit prins pour son confesseur, lequel avoit telle puissance de commander en la maison du gentil-homme que luy-mesme.
Ce cordelier, voyant la femme de ce gentil-homme tant belle et sage qu’il n’estoit possible de plus, en devint fort amoureux qu’il en perdit le boire et le manger et toute raison naturelle. Etun jour, deliberant executer son entreprise, s’en alla tout seul en la maison du gentil-homme, et, ne le trouvant point, demanda à la damoiselle où il estoit
allé. Elle luy dist qu’il estoit allé à une sienne terre où il devoit demeurer deux ou trois jours; mais, s’il avoit affaire à luy, elle y envoyroit un homme exprés. I] dist que non, et commença à aller et venir par la maison, comme celuy qui avoit quelque affaire d’importance en son entendement. Et, quand il fut sailly hors de la chambre, elle dist à une de ses femmes (desquelles n’avoit que deux) : « Allez aprés le beaupere et sçachez ce qu’il veult, car je luy trouve visage d’un homme qui n’est pas content. » La chambriere s’en alla à la court luy demander s’il vouloit rien. Il Iuy respondit que ouy, et, la tirant en un coing, print un poignart qu’il avoit en sa manche et le luy meit dedans la gorge. Ainsi qu’il eut achevé, arriva en la mesme court un serviteur du gentil-homme, estant à cheval, lequel apportoit la rente d’une ferme. Incontinent qu’il fut à pied, salüa le cordelier, qui, en l’embrassant, luy meit par derriere le poignart en la gorge, et ferma la porte du chasteau sur luy. La damoiselle, voyant que sa chambriere ne revenoit point, s’ebahit pourquoy elle demeuroit tant avec le cordelier, et dist à son autre chambriere : « Allez veoir à quoyil tient que vostre compaigne ne revient. » La chambriere s’y en va, et, si tost qu’elle fut descendue et que le beaupere la veid, il la tira à part en un coing et en feit comme de l’autre. Et, quand il se veid seul en la maison, s’en vint à la damoiselle, et luy dist qu’il y avoit long temps qu’il estoit amoureux d’elle, et que l’heure estoit venuë qu’il failloit qu’elle Iuy obeïst. Elle,
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qui ne s’en fut jamais doubtée, luy dist : « Mon pere, je croy que si j’avois une volonté si malheureuse, que me voudriez lapider le premier. » Le religieux luy dist : « Sortez en ceste court, et vous verrez ce que j'ay faict. » Quand elle veid ses deux chambrieres et son varlet morts, elle fust si treseffroyée de peur qu’elle demeura comme une statue, sans sonner mot. À l’heure le meschant, qui ne vouloit point jouir d’elle pour une heure seule, ne la voulut prendre par force, mais luy dist : « Ma damoiselle, n’ayez peur, vous estes entre les mains. de l’homme du monde qui plus vous aime. » Disant cela, il despouïlla son grand habit, dessoubs lequel en avoit un plus petit, qu’il presenta à la damoiselle en luy disant que, si elle ne le prenoit, il la mettroit au rang des trespassez qu’elle voyoit devant ses yeux. La damoiselle, plus morte que vive, delibera de feindre luy vouloir obeïr,tant pour sauver sa vie que pour gaigner le temps qu’elle esperoit que son mary reviendroit; et par le commandement dudict cordelier commença à se descoëffer le plus longuement qu’elle peut. Et quand elle fut en cheveux, le cordelier ne regarda à la beauté qu’ils avoient, mais les couppa hastivement ; et ce faict, la feit despouïller toute en chemise, et luy vestit le petit habit qu’il portoit, reprenant le sien accoustumé ; et, le plus tost qu’il peut, partit de leans, menant avec soy son petit cordelier, que si longtemps il avoit desiré. Mais Dieu, qui a pitié de l’innocent en tribulation, regarda les
larmes de ceste pauvre damoiselle : en sorte que le mary, ayant faict ses affaires plus tost qu'il ne cuidoit, retourna en la maison par un mesme chemin que sa femme s’en alloit. Mais, quand le cordelier l’apperceut de loing, il dit à la damoiselle : « Voicy vostre mary que je voy venir. Je sçay que, si vous le regardez, il vous vouldra tirer hors de mes mains; parquoy marchez devant moy et ne tournez nullement la teste du costé de là où il ira: car, si vous faictes un seul signe, j’auray plus tost mon poignart en vostre gorge qu’il ne vous aura delivrée de ma main. » En ce disant, le gentil-homme approcha, et luy demanda dont il venoit. [1 luy dist : « De vostre maison, où j’ay laissé ma damoiselle vostre femme, qui se porte tresbien et vous attend. » Le gentil-homme passa oultre sans appercevoir sa femme ; mais le serviteur qui estoit avec luy, lequel avoit tousjours accoustumé d’entretenir le compaignon du cordelier nommé frere Jean, commença à appeler sa maistresse, pensant que ce fust frere Jean. La pauvre femme, qui n’osoit tourner la teste du costé de son mary, ne luy respondit mot; mais son varlet, pour la veoir au visage, traversa le chemin, et, sans respondre rien, la damoiselle luy feit signe de l’œil, qu’elle avoit tout plein de larmes. Le varlet s’en va aprés son maistre et luy dist : « Monsieur, en traversant le chemin, j'ay advisé le compaignon du cordelier, qui n’est point frere Jean, mais resemble tout faict à ma damoiselle vostre femme, qui, avec un œil plein de
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larmes, m’a jecté un Piteux regard. » Le gentilhomme luy dist qu’il resVoit, et n’en tint compte; mais le varlet, persistant, le supplia luy donner congé d’aller aprés, et qu’il attendist au chemin, pour veoir si c’estoit ce qu’il pensoit. Le gentilhomme luy accorda, et demeura pour veoir que son varlet luy rapporteroit. Mais, quand le cordelier ouït derriere luy le varlet qui appeloit frere Jean, se doubtant que la damoiselle eust esté cogneuë, vint avec un grand baston ferré qu’il tenoit, et en donna un si grand coup par le costé au varlet qu’il l’abatit du cheval à terre. Incontinent saillit sur son corps et luy couppa la gorge. Le gentil-homme, qui de loing veid tresbucher son varlet, pensant qu’il fust tombé par quelque fortune, courut aprés pour le relever. Et, si tost que le cordelier le veid, il luy donna de son baston ferré comme il avoit faict à son varlet, et, le portant par terre, se jetta sur luy; mais le gentilhomme, qui estoit fort et puissant, embrassa le cordelier de telle sorte qu'il ne luy donna pouvoir de luy faire mal, et luy feit saillir le poignart des poings, lequel sa femme incontinent alla prendre et le bailla à son mary, et de toute sa force tint le cordelier par le chapperon, et le mary luy donna plusieurs coups de poignart : en sorte qu’il luy requist pardon et luy confessa toute la verité de sa meschanceté. Le gentil-homme ne le voulut point tuer, mais pria sa femme d’aller en sa maison querir ses gens et quelque charrette pour le mener: ce qu’elle feit ; et, aprés avoir despouïllé
son habit, courut toute en chemise, la teste rase, jusques en sa maison. Incontinent accoururent tous ses gens pour aller à leur maistre luy ayder à mener le loup qu’il avoit prins, et le trouverent dedans le chemin, où il fut prins et mené en Îa maison du gentil-homme, lequel aprés le feit conduire à la justice de Empereur en Flandres, où il confessa sa meschante volonté; et fut trouvé par sa confession, et preuve faicte par commissaires sur le lieu, qu’en ce monastere y avoit esté mené un grand nombre de gentils-femmes et autres belles filles par le moyen que ce cordelier y vouloit mener ceste damoiselle : ce qu’il eust faict sans la grace de nostre Seigneur, qui aide tousjours à ceux qui ont esperance en luy. Et fut ledict monastere spolié de ses larcins et belles filles qui estoient dedans, et les moines enfermez bruslez avec ledict monastere, pour perpetuelle memoire de ce crime, par lequel se peult cognoistre qu’il n’y a rien plus cruel qu’amour quand il est fondé sur vice, comme il n’est rien plus humain ne louable quand il habite en un cueur vertueux.
« Je suis bien marry, mes dames, dequoy la verité ne nous amene des comptes autant à l’advantage des cordeliers comme elle faict à leur desadvantage : car ce me seroit grand plaisir, pour l’amour que je porte à leur ordre, d’en sçavoir quelqu’un où j'eusse moyen de les louéër. Mais nous avons tant juré de dire verité que je suis contrainct, aprés le rapport de gens si dignes
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de foy, de ne la celer, vous asseurant que, quand les religieux de ce jourd’huy feroient acte digne de memoire à leur gloire, je mettrois grand peine à le faire trouver beaucoup meilleur que je n’ay faict à dire la verité de cestuy-cy. — En bonne foy, Guebron, dist Oisille, voilà un amour qui se devroit nommer cruauté. — Je m’esbahis, dist Simontault, comment il eut la patience, la voyant en chemise et au lieu où il en pouvoit estre maistre, qu’il ne la print par force. — Il n’estoit pas friant, dist Saffredent; mais il estoit gourmant : car, pour l’envie qu’il avoit de s’en saouler tous les jours, il ne se vouloit point amuser d’en taster. — Ce n’est point cela, dist Parlamente ; mais entendez que tout homme furieux est tousjours paoureux, et la crainte qu’il avoit d’estre surprins et qu’on luy ostast sa proye luy faisoit emporter son aigneau comme un loup sa brebis, pour la manger à son aise. — Toutesfois, dist Dagoucin, je ne sçaurois croire qu’il luy portast amour, et aussi qu’en un cueur si vilain que le sien amour eust sceu habiter. — Quoy que ce soit, dist Oisille, il en fut bien puny. Je prie à Dieu que de pareilles entreprises puissent saillir telles punitions. Mais à qui donnerez vous vostre voix? — À vous, ma dame, dist Guebron; vous ne fauldrez à nous en dire quelque bonne. — Puis que je suis en mon rang, dist Oisille, je vous en racompteray une bonne, pource qu’elle est advenuë de mon temps, et que celuy mesme qui me l’a comptée l’a veué. Je suis seure que vous
n’ignorez pas que la fin de tous noz malheurs est la mort; mais, mettant fin à nostre malheur, elle se peult nommer nostre felicité et seur repos. Parquoy le malheur de l’homme est desirer la mort et ne la pouvoir avoir. Le plus grand mal que l’on puisse donner à un malfaicteur n’est pas Ja mort, mais est de donner un tourment continuel si grand qu’il la faict desirer, et si petit qu’il ne la peult avancer, ainsi qu’un mary le bailla à sa femme, comme vous orrez.
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Punition, plus rigoureuse que la mort, d’un mary envers sa femme adultere.
) £ roy Charles, huictiesme de ce nom, envoya en Allemagne un gentil- 5 homme nommé Bernage, seigneur x de Cyvré, prés Amboise, lequel, pour faire bonne diligence et advancer son chemin, n'espargnoit jour ne nuict, en sorte qu’un soir bien tard arriva au chasteau d'un gentil- -homme où il demanda logis, ce qu’à grand peine peut avoir. Toutesfois, quand le gentil-homme entendit qu’il estoit serviteur d’un tel Roy, s’en alla au
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devant de luy et le pria de ne se mal contenter de la rudesse de ses gens: car, à cause de quelques parens de sa femme qui luy vouloient mal, il estoit contrainct tenir sa maison ainsi fermée. Au soir, ledict Bernage luy dist l’occasion de sa legation, en quoy le gentil-homme s’offroit de faire tout service à luy possible au Roy son maistre. Et le mena dedans sa maison, où il le logea et festoya honorablement ; et, estant heure de soupper, le gentil-homme le mena en une salle tendue de belle tapisserie, et, ainsi que la viande fut apportée sur la table, veit sortir de derriere la tapisserie une femme, la plus belle qu’il estoit possible de regarder ; mais elle avoit la teste toute tonduë, le demeurant du corps habillé de noir à l’allemande. Aprés que le gentil-homme eut lavé avec ledict Bernage, l’on apporta l’eau à ceste dame, qui lava et s’en alla seoir au bout de la table, sans parler à nul, ny nul à elle. Le seigneur de Bernage la regarda bien fort, et luy sembla l’une des plus belles dames qu’il eust jamais veuë, sinon qu’elle avoit le visage bien pale et la contenance fort triste. Aprés qu’elle eut un peu mangé, demanda à boire, ce que luy apporta un serviteur de leans dedans un esmerveillable vaisseau, car c’estoit la teste d’un mort, de laquelle les pertuis estoient bouchez d’argent; et ainsi beut deux ou trois fois la damoiselle. Aprés qu’elle eut souppé et lavé les mains, feit une reverence au seigneur de la maison, et s’en retourna derriere la tapisserie sans parler à personne. Bernage fut tant esbahy de
veoir chose si estrange qu’il en devint tout triste et pensif. Le gentil-homme, qui s’en apperceut, luy dist : « Je voy bien que vous vous estonnez de ce qu’avez veu en ceste table; mais, veu l’honnesteté que j’ay trouvée én vous, je ne vous veux : celer que c’est, à fin que vous ne pensiez qu’il y ait en moy telle cruauté sans grande occasion. Ceste dame que vous voyez est ma femme, laquelle j’ay plus aimée que jamais homme ne pourroit aimer la sienne, tant que pour l’espouser j’ay oublié toute crainte, en sorte que je l’amenay icy malgré ses parens. Elle aussi me monstroit tant de signes d’amour que j’eusse hazardé dix mille vies pour la mettre ceans à son aise et au mien, où nous avons vescu long temps en tel repos et contentement que je me tenois le plus heureux gentil-homme de la chrestienté. Mais en un voyage que je fey, où mon honneur me contraignoit aller, elle oublia tant le sien, sa conscience et l’amour qu’elle avoiten moy, qu’elle fut amoureuse d’un jeune gentil-homme que j’avois nourry ceans, dont à mon retour je m’en cuiday appercevoir. Si est-ce que l’amour que luy portois estoit si grande que je ne me pouvois deffier d’elle, jusques à ce que l’experience m’ouvrit les yeux et vey ce que je craignois plus que la mort. Parquoy l’amour que je luy portois fut convertie en fureur et desespoir, de sorte que je la guettay de si prés qu’un jour, feignant aller dehors, me cachay en la chambre où maintenant elle demeure, en laquelle bien tost aprés mon partement
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se retira, et y feit venir ce jeune gentil-homme, lequel je vey entrer avec la privauté qui n’appartenoit qu’à moy avoir à elle. Mais, quand je vey qu’il vouloit monter sur le lict auprés d’elle, je sailly dehors et le prins entre ses bras, où je le tuay; et, pour ce que le crime de ma femme me sembla si grand que telle mort n’estoit suffisante pour la punir, je luy ordonnay une peine que je pense qu’elle a plus desagreable que la mort : c’est de l’enfermer en la chambre où elle se retiroit pour prendre ses plus grands delices, et en la compaignie de celuy qu’elle aimoit trop mieux que moy, auquel lieu je luy ay mis dans une armoire tous les os de son amy, tenduz comme une chose precieuse en un cabinet. Et, à fin qu’elle n’en oublie la memoire, en beuvant et mangeant, luy fais servir à table tout devant moy, en lieu de couppe, la teste de ce meschant, à ce qu’elle voye vivant celuy qu’elle faict son mortel ennemy par sa faulte, et mort pour l’amour d’elle celuy duquel elle avoit preferé l’amitié à la mienne. Et ainsi elle voit à disner et soupper les deux choses qui plus luy doivent desplaire, l’ennemy vivant et l’amy mort, et tout par son peché. Au demeurant, je la traicte comme moy, sinon qu’elle va tondue, car l’ornement des cheveux n'appartient à l’adultere, ne le voile à l’impudique : parquoy s’en va rasée, monstrant qu’elle a perdu l’honneur, la chasteté et pudicité. S’il vous plaist prendre la peine de le veoir, je vous y meneray. » Ce que feit volontiers Bernage, et descendirent en bas, et :
trouverent qu’elle estoit en une tresbelle chambre, assise toute seule devant un feu. Le gentil-homme tira un rideau qui estoit devant une grande armoire, où il veit penduz tous les os d’un homme mort. Bernage avoit grande envie de parler à la dame; mais, de peur du mary, il n’osa. Ce gentilhomme, qui s’en apperceut, luy dist : « S’il vous plaist luy dire quelque chose, vous verrez quelle phrase et parolle elle a. » Bernage luy dist à l'heure : « Ma dame, si vostre patience est egale au tourment, je vous estime la plus heureuse femme du monde. » La dame, ayant la larme à l'œil, avec une grace tant humble qu’il n’estoit possible de plus, luy dist : « Monsieur, je confesse ma faulte estre si grande que tous les maux que le seigneur de ceans (lequel je ne suis digne de nommer mary) me sçauroit faire ne me sont rien au pris du regret que j’ay de l’avoir offensé. » Et, en disant cela, se print fort à plorer. Le gentil-homme tira Bernage par le bras et l’emmena. Le lendemain au matin s’en partit pour aller faire la charge que le Roy luy avoit donnée. Toutesfois, disant à Dieu au gentilhomme, ne se peut tenir de luy dire : « Monsieur, l'amour que je vous porte et l’honneur et privauté que vous m’avez faicte en vostre maison me contraignent vous dire qu’il me semble (veu la grande repentance de vostre pauvre femme) que vous luy devez user de misericorde, et aussi que vous estes jeune et n’avez nuls enfans, et seroit grand dommage de perdre une telle
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maison que la vostre, et que ceux qui ne vous aiment (peult estre) point en fussent heritiers. » Le gentil-homme, qui avoit deliberé de ne parler jamais à sa femme, pensa longuement au propos que luy tint le seigneur de Bernage, et en fin cogneut qu’il luy disoit verité, et luy promist que, si elle perseveroit en ceste humilité, il,en auroit quelquefois pitié. Ainsi s’en alla Bernage faire sa charge. Et, quand il fut retourné devers le Roy son maistre, luy feit tout au long le compte, que le prince trouva tel comme il disoit; et, entre autres choses, ayant parlé de la beauté de la dame, envoya son peintre, nommé Jean de Paris, pour luy rapporter au vif ceste dame : ce qu’il feit aprés le consentement de son mary, lequel, aprés longue penitence, pour le desir qu’il avoit d’avoir enfans et par la pitié qu’il eut de sa femme, qui en si grande humilité recevoit ceste penitence, la reprint avec soy, et en eut depuis beaucoup de beaux enfans.
« Mes dames, si toutes celles à qui pareil cas, comme à elle, est advenu, beuvoient en tels vaisseaux, j’aurois grand peur que beaucoup de couppes dorées seroient converties en testes de morts. Dieu nous en vueille garder! car, si sa bonté ne nous retient, il n’y a aucune d’entre vous qui ne puisse faire pis; mais, ayant confiance en Iuy, il gardera celles qui confessent ne se pouvoir par elles mesmes garder ; et celles qui se confient en leurs forces et vertuz sont en grand danger d’estre
tentées jusques à confesser leur infirmité, et vous asseure qu'ils s’en sont veuës plusieurs que l’orgueil a faict tresbuscher en tel cas dont l’humilité sauvoit celles que l’on estimoit les moins vertueuses. Et dict le vieil proverbe que ce que Dieu garde est bien gardé. — Je trouve, dist Parlamente, ceste punition autant raisonnable qu'il est possible : car, tout ainsi que l’offense est pire que la mort, aussi est la punition pire que la mort. — Je ne suis pas de vostre opinion, dist Emarsuitte, car j’aymerois mieux veoir toute ma vie les os de tous mes serviteurs en mon cabinet que de mourir pour eux, veu qu’il n’y a meffaict ne crime qui ne se puisse amender ; mais aprés la mort n’y a point d’amendement. — Comment sçauriez vous amender la honte ? dist Longarine, car vous sçavez que quelque chose que puisse faire une femme aprés un tel mesfaict ne sçauroit reparer son honneur. — Je vous prie, dist Emarsuitte, dictes moy si la Magdaleine n’a pas plus d'honneur maintenant entre les hommes que sa sœur, qui estoit vierge. — Je vous confesse, dist Longarine, qu’elle est louée entre nous de la grande amour qu’elle a portée à Jesus Christ et de sa grande penitence; mais si luy demeure-il le nom de pecheresse. — Je ne me soucie, dist Emarsuitte, quel nom les hommes me donnent ; mais que Dieu me pardonne et à mon mary aussi, il n’y a rien pourquoy je voulsisse mourir. — Si ceste damoiselle aimoit son mary comme elle devoit (dist Dagoucin), je m’esbahis qu’elle ne mouroit de dueil en regardant les
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os de celuy à qui, par son peché, elle avoit donné la mort. — Comment, Dagoucin, dist Simontault, estes vous encores à sçavoir que les femmes n’ont amour ny regret? — Ouy, dist-il, car jamais je n’ay osé tenter leur amour, de peur d’en trouver moins que je desire. — Vous vivez doncques de foy et d’esperance, dist Nomerfide, comme le pluvier du vent : vous estes bien aisé à nourrir. — Je me contente, dist-il, de l’amour que je sens en moy et de l'espoir qu’il y a au cueur des dames; mais, si je le sçavois, comme j'espere, j’aurois si extreme contentement que je ne le pourrois porter sans mourir. — Gardez vous bien, dist Guebron, de la peste, car de ceste maladie là je vous asseure. — Mais je voudrois sçavoir à qui ma damoiselle Oisille donnera sa voix. — Je la donne, dist elle, à Simontault, lequel, je sçay bien, n’espargnera personne. — Autant vault, dist-il, que me mettiez assus que je suis un peu mesdisant. Si ne lairray-je à vous monstrer que ceux que l’on disoit mesdisans ont dict verité. Je croy, mes dames, que vous n’estes si sottes de croire en toutes les nouvelles que l’on vous vient compter, quelque apparence qu’elles puissent avoir de saincteté, si la preuve n’y est si grande qu’elle ne puisse estre remise en doubte. Aussi sous espece de miracles y a bien souvent des abus, et pource j'ay envie vous en racompter un qui ne sera moins à la louënge d’un prince fidele qu’au deshonneur d’un meschant ministre d’Eglise. »
NOUVELLE TRENTETROISIESME
Abomination d'un prestre incestueux, qui engrossa sa sœur soubs pretexte de saincte vie, et la punition qui en fut faicte.
ee à du roy François premier de ce nom,
&é prince fidele et craignant Dieu, estant mia Coignac, quelqu'un luy racompta qu’en un village prés de là, nommé Cherves, y avoit une fille vierge, vivant si austerement que c’estoit chose admirable, laquelle, toutes fois, estoit trouvée grosse, ce qu’elle ne dissimuloit point, asseurant à tout le peuple que jamais n’avoit cogneu homme, et qu’elle ne sçavoit comme le cas luy estoit advenu, sinon que ce fust œuvre du sainct Esprit : ce que le peuple croyoit facilement, et la tenoit et reputoit comme une seconde vierge Marie, car chacun cognoissoit que, dés son enfance, elle estoit si sage que jamais n’eut en elle un seul signe de mondanité. Elle jeusnoit non seulement les jeusnes commandées de l’Eglise, mais plusieurs fois la sepmaine à sa devotion ; et, tant que l’on disoit quelque service en l’eglise, elle n’en bougeoïit : parquoy sa vie estoit si estimée de tout le commun que chacun par miracle
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la venoit veoir, et estoit bien heureux qui luy pouvoit toucher la robbe. Le curé de la paroisse estoit son frere, homme d’aage et de bien austere vie, aimé et estimé de ses parroissiens et tenu pour un sainct homme, lequel luy tenoit de si rigoureux propos qu’il la feit enfermer en une maison, dont le peuple estoit mal content. Et en fut le bruit si grand que (comme je vous ay dict) les nouvelles en vindrent jusques aux oreilles du Comte, lequel, voyant l’abbus où tout le monde estoit, desira l’en oster ; parquoy envoya un maistre des requestes et un aumosnier (deux fort gens de bien) pour en sçavoir la verité, lesquels allerent sur le lieu et s’informerent du cas le plus diligemment qu’ils peurent, s’adressans au curé, quiestoit tant ennuyé de cest affaire qu’il les pria d’assister à la verification, laquelle il esperoit faire. Le lendemain, ledict curé, dés le matin, chanta la messe, où sa sœur assista tousjours à genoux, bien fort grosse ; et à la fin de la messe le curé print le corpus domini, et, en la presence de toute l’assistence, dist à sa sœur : « Malheureuse que tu es, voicy celuy qui a souffert mort et passion pour toy, devant lequel je te demande si tu es vierge, comme tu m'as tousjours asseuré. » Laquelle, hardiment et sans crainte, luy respondit qu’ouy. « Et comment donc est il possible que tu sois grosse et demeurée vierge? » Elle respondit : « Je n’en puis rendre autre raison, sinon que ce soit de la grace du sainct Esprit, qui faicten moy ce que luy plaist ; mais si ne puis-je nier le bien que Dieu me faict
de me conserver vierge, car jamais je n’eu volonté d’estre mariée. » Alors son frere luy dist : « Je te baïlle icy le corps precieux de Jesus Christ, lequel tu prendras à ta damnation s’il est autrement que tu ne le dis, dont messieurs, qui sont icy presens de par monsieur le Comte, seront tesmoings. » La . fille, aagée de prés de treize ans, jura par tel serment : « Je prends le corps de nostre Seigneur icy present à ma damnation devant vous, messieurs, et vous, mon frere, si jamais homme m'attoucha non plus que vous. » Et, en ce disant, receut le corps de nostre Seigneur. Le maistre des requestes et l’aumosnier du Comte, voyans cela, s’en allerent tous confus, croyans qu’avecques tels sermens mensonge ne sçauroit avoir lieu, et en feirent le rapport au Comte, le voulans persuader à croire ce qu’ils croyoient. Mais luy, qui estoit sage, aprés y avoir bien pensé, leur feit de rechef dire les parolles du jurement, lesquelles ayant bien pensées, leur dist : « Elle vous a dict que jamais homme ne luy toucha non plus que son frere ; et je pense pour verité que son frere luy a faict cest enfant et veult couvrir sa meschanceté sous une si grande dissimulation ; et nous, qui croyons un Jesus Christ venu, n’en devons plus attendre d'autre. Parquoy allez vous en et mettez le curé en prison : je suis seur qu’il confessera la verité. » Ce qui fut faict selon son commandement, non sans grandes remonstrances pour le scandale qu’ils faisoient à cest homme de bien. Et, si tost que le curé fut prins, il confessa sa*meschanceté, et
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comme il avoit conseillé à sa sœur de tenir les propos qu’elle tenoit, pour couvrir la vie qu’ils avoient menée ensemble non seulement d’une excuse legere, mais d’un faux donner à entendre, par lequel ils demeureroient honorez de tout le monde. Et dist, quand on luy meit au devant comment il avoit esté si meschant de prendre Île corps de nostre Seigneur pour la faire jurer dessus, qu’il n’estoit pas si hardy, et qu’il avoit prins un pain non sacré ne beneist. Le rapport en fut faict au Comte d’Angoulesme, lequel commanda à la justice d’en faire ce qu’il appartenoit. L’on attendit que sa sœur fust accouchée ; et, aprés avoir faict un beau fils, furent bruslez le frere et la sœur, dont tout le peuple eut un merveilleux esbahissement, ayant veu sous un si sainct manteau un monstre si horrible, et sous une vie tant louable et saincte regner un si detestable vice.
« Voilà, mes dames, comme la foy du bon Comte ne fut vaincuë par signes ne par miracles exterieurs, sçachant tresbien que nous n’avons qu’un sauveur, lequel, en disant Consummatum est, a monstré qu’il ne laissoit point le lieu à un autre successeur pour faire nostre salut. — Je vous promects, dist Oisille, que voilà une grande hardiesse sous une extreme hipocrisie, couvrir du manteau de Dieu et de bon chrestien un peché si enorme. — J’ay ouydire, dist Hircan, que ceux qui, sous couleur d’une commission de roy, font cruautez et tirannies, sont puniz doublement,
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pource qu’ils couvrent leur injustice de la justice royale. Aussi voyez vous que les hipocrites, combien qu’ils prosperent quelque temps sous le manteau de Dieu et de saincteté, si est-ce que, quand le seigneur Dieu leve son manteau, il les descouvre et mect tous nuds : et à l’heure leur nudité, ordure et vilennie est d’autant trouvée plus laide que la couverture estoit honorable. — Ïl n’est rien plus plaisant, dist Nomerfide, que de parler naïfvement ainsi que le cueur le pense. — C’est pour engresser, respondit Longarine, et je croy que vous donnez vostre opinion selon vostre condition. — Je vous diray, dist Nomerfide, je veoy que les fols (si on ne les tue) vivent plus longuement que les sages ; et n’y entends qu’une raison, c’est qu’ils ne dissimulent point leurs passions : s’ils sont courroucez, ils frappent ; s’ils sont joyeux, ils rient; et ceux qui cuident estre sages dissimulent tant leurs imperfections qu’ils en ont tous les cueurs empoisonnez. — Je pense, dist Guebron, que vous dictes verité, et que l’hipocrisie, soit envers Dieu, envers les hommes ou envers la nature, est cause de tous les maux que nous avons. — Ce seroit belle chose, dist Parlamente, que nostre cueur feust si remply par foy de celuy qui est toute vertu et toute joye que nous le peussions librement monstrer à chacun. — Ce sera à l'heure, dist Hircan, qu’il n’y aura plus de chair sur noz oz. — Si est-ce, dist Oisille, que l’esprit de Dieu, qui est plus fort que la mort, peult mortifier nostre cueur sans mutation de corps.
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— Ma dame, dist Saffredent, vous parlez du don de Dieu, qui n’est gueres commun aux hommes.
, — l'est commun, dist Oisille, à ceux qui ont la foy ; mais, pource que ceste matiere ne se laisse entendre à ceux qui sont charnels, sçachons à qui Simontault donne sa voix. — Je la donne, dist-il, à Nomerfide, car, puis qu’elle a le cueur joyeux, sa parolle ne sera point triste. — Et vrayement, dist Nomerfide, puis que vous avez envie de rire, je vous en vay apprester l’occasion. Et pour vous monstrer combien la peur et l'ignorance nuist, et que, faulte de bien entendre, un propos est souvent cause de beaucoup de mal, je vous diray ce qui advint à deux pauvres cordeliers de Niort, lesquels, pour mal entendre le langage d’un boucher, cuiderent mourir de peur.
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Deux cordeliers, trop curieux d’escouter, eurent si belles afres qu’ils en cuiderent mourir.
PS LE L y a un village, entre Niort et Fors,
ne nommé Grip, lequel est au seigneur $ de Fors. Un jour advint que deux cor-
SES Qi deliers, venans de Niort, arriverent bien tard en ce lieu de Grip et logerent en la maison d’un boucher. Et, pource qu’entre leur chambre et celle de l’hoste n’y avoit que des ais bien mal joincts, leur print envie d’escouter ce que le mary disoit à sa femme estant dans le lict; et vindrent mettre leurs oreilles tout droit au chevet du lict du mary, lequel, ne se doubtant de ses hostes, parloit privéement à sa femme de son mesnage, en luy disant : « M’amie, il me fault lever demain de bon matin pour aller veoir noz cordeliers, car il y en a un bien gras, lequel il nous fault tuer ;
nous le sallerons incontinent, et en ferons nostre
proffit. » Et combien qu’il entendist de ses pourceaux, qu’il appelloit cordelieré, si est-ce que les deux pauvres freres, qui oyoient ceste deliberation, se tindrent tout asseurez que c’estoit pour eux, et en grande peur et craincte attendoient l’aube du jour. Il y en avoit un d’eux fort gras et l’autre
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assez maigre. Le gras se vouloit confesser à son compaignon, disant qu’un boucher ayant perdu l'amour et crainte de Dieu ne feroit non plus de cas de l’assommer qu’un bœuf ou autre beste ; et, veu qu’ils estoient enfermez en leur chambre, de laquelle ils ne pouvoient sortir sans passer par celle de l’hoste, ils se pouvoient tenir bien seurs de leur mort et recommander leurs ames à Dieu. Mais le jeune, qui n’estoit pas si vaincu de peur que son compaignon, luy dist que, puis que la porte leur estoit fermée, il falloit essayer à passer par la fenestre : aussi bien ne sçauroient ils avoir pis que la mort. À quoy le gras s’accorda. Le jeune ouvrit la fenestre, et, voyant qu’elle n’estoit trop haulte de terre, saulta legerement en bas et s’en fuit le plustost et le plus loing qu’il peut, sans attendre son compagnon, lequel essaya le danger; mais la pesanteur le contraignit de demourer en bas : car, au lieu de saulter, il tumba si lourdement qu’il se blessa fort une jambe. Et, quand il se veit abandonné de son compagnon, et qu’il ne le pouvoit suyvre, regarda autour de luy où il se pourroit cacher, et ne veid rien qu’un tect à pourceaux, où il se traina le mieux qu’il peut; et, ouvrant la porte pour entrer dedans, eschapperent deux grands pourceaux, en la place desquels se meist le pauvre cordelier, et ferma le petit huys sur luy, esperant, quand il orroit le bruict des gens passans, qu’il appelleroit et trouveroit secours. Mais, si tost que le matin fut venu, le boucher appresta ses grands cousteaux, et dist à 11 4
sa femme qu’elle luy tint compagnie pour aller tuer ses pourceaux gras. Et quand il arriva au tect où le cordelier s’estoit caché, commença à crier bien hault en ouvrant la petite porte : « Saillez dehors, mes cordeliers, saillez dehors : c’est aujourd’huy que j’auray de voz boudins. » Le cordelier, ne se pouvant soustenir sur sa jambe, saillit à quarte pieds hors du tect, criant tant qu’il pouvoit misericorde. Et, si le pauvre cordelier eut grand peur, le boucher et sa femme n’en eurent pas moins, car ils pensoient que sainct François fust courroucé contre eux de ce qu’ilz nommerent une beste un cordelier, et se meirent à genoux devant le pauvre frere, demandans pardon à sainct François et à sa religion; en sorte que le cordelier crioit d’un costé misericorde au boucher, et le boucher à luy de l’autre, tant que les uns et les autres furent un quart d'heure sans se pouvoir asseurer. À la fin le beaupere, cognoissant que le boucher ne luy vouloit point de mal, luy compta la cause pour laquelle il s’estoit caché en ce tect, dont leur peur fut incontinent convertie en matiere de ris, sinon que le pauvre cordelier, qui avoit mal en la jambe, ne se pouvoit resjouir; mais le boucher le mena en sa maison où il le feit tresbien penser. Son compaignon, qui l’avoit laissé au besoing, courut toute la nuict, tant qu’au matin il vint en la maison du seigneur de Fors, où il se plaignit de ce boucher, qu’il soupçonnoit avoir tué son compaignon, veu qu’il n’estoit point venu aprés luy. Le seigneur de Fors envoya incon-
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tinent audict lieu de Grip pour en sçavoir la verité, laquelle sceuë, ne touva point matiere de plorer, mais ne faillit à le racompter à sa maistresse madame la Duchesse d’Angoulesme, mere du roy François premier de ce nom.
« Voilà, mes dames, comme il ne faict pas bon escouter le secret où l’on n’est pas appellé et entendre mal les paroles d’autry. — Ne sçavois-je pas bien, dist Simontault, que Nomerfide ne nous feroit point plorer, maïs fort rire? En quoy il me semble que chacun de nous s’est bien acquitté. — Et qu'est-ce à dire, dist Oisille? Que nous sommes plus enclins à rire d’une follie que d’une chose sagement faicte? — Pource, dist Hircan, qu’elle nous est plus aggreable, d'autant qu’elle est plus semblable à nostre nature, qui de soy n’est jamais sage ; et chacun prend plaisir à son semblable, les fols aux follies, et les sages à la prudence. Toutesfois je croy qu’il n’y a ny sages ny fols qui se sceussent garder de rire de ceste histoire. — Il y en a, dist Guebron, qui ont le cueur tant adonné à l’amour de sapience que pour choses qu’ils sceussent ouyr on ne les sçauroit faire rire, car ils ont une joye en leurs cueurs et un contentement si moderé que nul accident ne les peut muer. — Où sont ceux là? dist Hircan. — Les philosophes du temps passé, respondit Guebron, desquels la tristesse et la joye n’estoit quasi point sentie : au moins n’en monstroient ils nul semblant, tant ils estimoient grande vertu se vaincre eux mesmes et
leur passion. — Et je trouve aussi bon comme ils font, dist Saffredent, de vaincre une passion vitieuse ; mais d’une passion naturelle, qui ne tend à nul mal, ceste victoire là me semble inutile. — Si est-ce, dist Guebron, que les autres estimoient ceste vertu grande. — Il n’est pas dict aussi, respondit Saffredent, qu’ils fussent tous sages; mais il y avoit plus d'apparence de sens et de vertu qu'il n’y avoit de faict. — Toutesfois, vous voyez qu’ils reprouvent toutes choses mauvaises, dist Guebron ; et mesmes Diogene foulla aux pieds le lict de Platon pour ce qu’il estoit trop curieux à son gré, pour monstrer qu’il desprisoit et vouloit mettre soubs les pieds la vaine gloire et convoitise de Platon, en disant : « Je foulle l’orgueil de Platon. » — Mais vous ne dictes pas tout, dist Saffredent, car Platon luy respondit soudainement que vrayement il le foulloit, mais avec une plus grande presumption : car certes Diogenes usoit d’un tel mespris de netteté par une certaine gloire et arrogance. — À dire vray, dist Parlamente, il est impossible que la victoire de nous mesmes se face par nous mesmes sans un merveilleux orgueil, qui est le vice que chacun doibt le plus craindre, car il s’engendre de la mort et ruine de tous les autres. — Ne vous ay-je pas leu au matin, dist Oisille, que ceux qui ont cuidé estre plus sages que les autres hommes, et qui par une lumiere de raison sont venuz à cognoistre un Dieu createur de toutes choses, toutesfois, pour s’attribuer ceste gloire, et non à celuy dont elle venoit, estimans
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par leur labeur avoir gaigné ce sçavoir, ont esté faicts non seulement plus ignorans et desraisonnables que les autres hommes, mais que les bestes brutes ? Car, ayans erré en leurs esprits, se sont attribué ce'qu’à Dieu seul appartient, et ont monstré leurs erreurs par le desordre de leurs corps, oublians et pervertissans l’ordre de leur sexe, comme sainct Paul nous monstre en l’epistre qu’il escript aux Romains. — Il n’y a nulle de nous, dist Parlamente, qui par ceste epistre ne confesse que tous les pechez exterieurs ne soient que les fruicts de l’infidelité interieure, laquelle, plus est couverte de vertu et miracles, plus est dangereuse à arracher. — Entre nous hommes, dist Hircan, nous sommes donc plus prés de nostre salut que vous autres, car, ne dissimulans point noz fruicts, cognoissons facilement nostre racine. Mais vous, qui n’osez les mettre dehorset qui faictes tant de belles œuvres apparentes, à grand peine cognoissez vous ceste racine d’orgueil qui croist sous si belle couverture. — Je vous confesse, dist Longarine, que, si la parolle de Dieu ne nous monstre par la foy la lepre d’infidelité cachée en nostre cueur, Dieu nous faict grand grace quand nous tresbuchons en quelque offense visible par laquelle nostre pensée couverte se puisse clairement veoir; et bien heureux sont ceux que la foy a tant humiliez qu’ils n’ont point besoing d’experimenter leur nature pecheresse par les effects du dehors! — Mais regardons, dist Simontault, de là où nous sommes venuz : en par-
tant d’une tresgrande follie, noussommes tombez en la philosophie et theologie. Laissons ces disputes à ceux qui les sçavent mieulx dechiffrer que nous, et sçachons de Nomerfide à qui elle donne sa voix. — Je la donne, dist-elle, à Hircan; mais je luy recommande l’honneur des dames. — Vous ne me le pouvez dire en meilleur endroict, dist Hircan, car l’histoire que j’ay apprestée est toute telle qu’il la fault pour vous obeir. Si est-ce que je vous apprendray par cela à confesser que la nature des femmes et des hommes est de soy encline à tout vice, si elle n’est preservée par la bonté de celuy à qui l’honneur de toute victoire doibt estre rendu. Et, pour vous abbatre l’audace que vous prenez quand on en dict à vostre honneur, je vous en vay monstrer un exemple qui est tresveritable. »
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NOUVELLE TRENTECINQIESME
Industrie d’un sage mary pour divertir l'amour que sa femme portoit à un cordelier.
NE N la ville de Pampelune, y avoit une S£ dame estimée, belle et vertueuse, et la 7 An plus chaste et devote qui fust au païs.
Sy Elle aimoit son mary et luy obeïssoit si bien que entierement il se confioit en elle. Ceste dame frequentoit incessamment le service divin et les sermons. Elle persuadoit à son mary et enfans d’y demeurer autant qu’elle, qui estoit en l’aage de trente ans, où les femmes ont accoustumé de quitter le nom de belles pour estre nouvelles sages. Ceste dame alla le premier jour de caresme à l’eglise prendre la memoire de la mort, où elle trouva le sermon que commençoitun cordelier tenu de tout le monde un sainct homme pour sa tresgrande austerité et bonté de vie, qui le rendoit maigre et pasle, mais non tant qu’il ne fust un des beaux hommes du monde. La dame devotement escouta son sermon, ayant les yeux fermes à contempler ceste venerable personne, et l’aureille et esprit prompt à l’escouter. Parquoy la doulceur de ses paroles penetra les aureilles de ladicte dame jusques au cueur, et la beauté et
grace de son visage passa par ses yeux et blessa si fort son esprit qu’elle fut comme une personne ravye. Aprés le sermon, regarda soigneusement où Le prescheur diroit la messe, où elle assista, et print les cendres de sa main, qui estoit aussi belle et blanche que dame la sçauroit avoir. Ce que regarda plus la devote que la cendre qu’il luy bailloit, croyant asseurement qu’une telle amour spirituelle, quelque plaisir qu’elle en sentist, ne sçauroit blesser sa conscience. KElle ne failloit point tous les jours d’aller au sermon et d’y mener son mary, et l’un et l’autre donnerent tant de louange au prescheur qu’en table et ailleurs ils ne tenoient autre propos. Ainsi ce feu, sous tiltre spirituel, fut si charnel que le cueur en qui il fut embrasé brusla tout le corps de ceste pauvre dame; et, tout ainsi qu’elle avoit esté tardive à sentir ceste flamme, aussi elle fut prompte à enflammer, et sentit plus tost le contentement de sa passion qu’elle ne cogneut estre passionnée; et, comme toute surprise de son ennemy amour, ne resista plus à nul de ses commandemens. Mais le plus fort estoit que le medecin de ses douleurs estoit ignorant de son mal; parquoy, ayant mis dehors toute crainte qu’elle devoit avoir de monstrer sa follie devant un si sage homme, son vice et sa meschanceté à un si vertueux et homme de bien, se meist à luy rescrire l’amour qu’elle luy portoit, le plus doucement qu’elle peut pour le commencement ; et bailla ses lettres à un petit page, luy disant ce qu’il avoit à faire, et que sur tout il se
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gardast que son mary ne le veist aller aux cordeliers. Le page, cherchant son plus droict chemin, passa de fortune par la rue où son maistre estoit assis en une bouticque. Le gentil-homme, le voyant passer, s’advança pour regarder où il alloit; et, quand le pagel'apperceut, tout estonné se cacha . dans une maison. Le maistre, voyant ceste contenance, le suyvit, et, le prenant par le bras, luy demanda où il alloit, et, voyant ses excuses sans propos et son visage effroyé, le menaça de le battre s’il ne luy disoit où il alloit. Le pauvre page luy dist : « Helas! Monsieur, si je vous dy, ma dame me tuera.» Le gentil- -homme, doubtant que sa femme feist un marché sans luy, asseura le page qu’il n’auroit nul mal s’il luy disoit verité et qu’il luy feroit tout plain de bien; aussi que, s’il mentoit, il le mettroit en prison pour jamais. Le petit page, pour avoir du bien et pour eviter le mal, luy compta tout le faict et luy monstra les lettres que sa maistresse escrivoit au prescheur, dont le mary fut autant esmerveillé et marry comme il avoit esté asseuré toute sa vie de la loyauté de sa femme, où jamais n’avoit cogneu faulte. Mais luy, qui estoit sage, dissimula sa colere, et, pour cognoistre du tout l’intention de sa femme, va faire une response comme si le prescheur la mercioit de sa- bonne volonté, luy declarant qu’il n’en avoit moins de son costé, Le page, ayant juré à son maistre de mener sagement cest affaire, alla porter à sa maistresse la lettre contrefaicte, dont elle eut telle joye que son mary s’apperceut bien qu’elle