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en avoit changé de visage : car, en lieu d’emmaigrir pour le jeusne de caresme, elle estoit plus belle et plus fresche qu’à caresme-prenant. Des-ja estoit la mi-caresme, que la dame, ne. pour passion ne pour sepmaine saincte, ne changea sa maniere accoustumée de continuer et mander par lettres au prescheur sa fantasie furieuse. Et luy sembloit, quand il tournoit les yeux du costé où elle estoit, ou qu’il parloit de l’amour de Dieu, que c’estoit pour l’amour d’elle ; et, tant que ses yeux pouvoyent monstrer ce qu’elle pensoit, elle ne les espargnoit pas. Le mary ne failloit à luy rendre pareilles responses. Aprés pasques, il luy escrivit, au nom du prescheur, qu’il la prioit luy enseigner le moien comme il la pourroit veoir secretement. Elle, à qui l’heure tardoit, conseilla son mary d’aller visiter quelques terres qu'ils avoient dehors, ce qu’il luy promist, et demeura caché en la maison d’un sien amy. La dame ne faillit pas d’escrire au prescheur qu’il estoit heure de la venir veoir, car son mary estoit allé dehors. Legentil-homme, voulant experimenterlecueur de sa femme jusques au bout, s’en alla au prescheur, le priant pour l'honneur de Dieu luy vouloir prester son habit. Le prescheur, qui estoit homme de bien, luy dist que leur reigle le deffendoit, et que pour rien ne le presteroit pour aller en masque. Le gentil-homme luy asseura qu’il ne le vouloit pour en user à son plaisir, et que c’estoit pour chose necessaire à son bien et salut. Le cordelier, le cognoissant homme de bien et devot, le luy
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presta; et avec cest habit, qui luy couvroit la plus part du visage, de sorte qu’on ne luy pouÿoit veoir les yeux, print une faulse barbe et un faux nez approchans à la ressemblance du prescheur, et avecques du liege en ses souliers se feit de la propre grandeur du prescheur. Ainsi habillé, s’en vint au soir en la chambre de sa femme, qui l’attendoit en grande devotion. La pauvre sotte n’attendit pas qu’il vinst à elle, mais, comme femme hors du sens, le courut embrasser. Luy, qui tenoit le visage baissé, de peur d’estre cogneu, commença à faire le signe de la croix, faisant semblant de la fuir, en disant tousjours : « Tentation ! tentation ! » La dame luy dist : « Helas! mon pere, vous avez raison, car il n’en est point de plus forte que celle qui.vient d'amour, à laquelle vous m'avez promis donner remede, vous priant que, maintenant que nous avons le temps et loisir, ayez pitié de moy. » Et en ce disant s’efforçoit de l’embrasser, lequel, fuyant par tous les costez de la chambre avec grands signes de la croix, crioit tousjours : « Tentation ! tentation ! » Mais, quand il veit qu’elle le cherchoit de trop prés, print un gros baston qu’il avoit sous son manteau, et la batit si bien qu’il luy feit passer sa tentation. Et ainsi, sans estre cogneu d’elle, s’en alla incontinent rendre les habits au prescheur, l’asseurant qu’ils luy avoient porté bon heur.
Le lendemain, faisant semblant de revenir de loin, retourna en sa maison, où il trouva sa femme au lict; et, comme ignorant sa maladie,
luy demanda la cause de son mal. Elle luy respondit que c’estoit un caterre, et qu’elle ne se pouvoit aider des bras ne jambes. Le mary, qui avoit belle envie de rire, feit semblant d’en estre marry, et, pour la resjouïr, luy dist que, sur le soir, il avoit convié à soupper le sainct homme predicateur. Mais elle Iuy dist soudain : « Jamais ne vous advienne, mon amy, de convier telles gens. Car ils portent malheur en toutes les maisons où ils vont. — Comment! m’amie, dist son mary, vous m'avez tant loué cestuy! Et je pense. quant à moy, s’il y a un sainct homme au monde, que c’estluy.» La dame luyrespondit :«Ïlssontbons en l’eglise et aux predications, mais aux maisons sont Antechrists. Je vous prie,mon amy, que je ne le voye point, car ce seroit assez,avec le mal que j'ay, pour me faire mourir. » Le mary luy dist : « Puis que vous ne le voulez veoir, vous ne Île verrez point, mais si luy donneray-je à soupper ceans. — Faictes, dist-elle, ce qu’il vous plaira; mais que je ne le voye point, car je hay telles gens comme diables.» Le mary, aprés avoir donné à soupper au beaupere, luy dist : « Mon pere, je vous estime tant aimé de Dieu qu'il ne vous reffu- ASera aucune requeste ; parquoy je vous supplie 4” avoir pitié de ma pauvre femme, laquelle depuis huict jours en çà est possedée d’un maling esprit, de sorte qu’elle veult mordre et esgratigner tout le monde. Il n’y a croix ny eau beneiste dontelle face cas. J’ay ceste foy que si vous mettez la main sur elle, que le diable s’en ira, dont je vous
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prie autant que je puis. » Le beaupere luy dist : « Mon fils, toute chose est possible au croyant. Croyez-vous pas fermement que la bonté de Dieu ne refuse nul qui en foy luy demande grace ? — Je le croy, mon pere, dist le gentil-homme. — Asseurez-vous aussi, mon fils, dist le cordelier, qu’il peult et qu’il veult, et qu’il n’est moins puissant que bon. Allons, forts en foy, pour resister à ce lyon rugissant et luy arracher la proye qui est acquise à Dieu par le sang de son fils Jesus-Christ. » Ainsi le gentil-homme mena cest homme de bien là où estoit sa femme couchée sur un petit lict, qui fut si estonnée de le veoir, pensant que ce fust celuy qui l’avoit battue, qu’elle entra en une merveilleuse colere; mais, pour la presence de son mary, baissa les yeux et devint muette. Le mary dist au sainct homme : « Tant que je suis devant elle, ie diable ne la tourmente gueres ; mais, si tost que je m'en seray allé, vous luy jetterez de l’eau beneiste, et verrez à l’heure le maling esprit faire son office. » Le mary le laissa tout seul avec sa femme, et demeura à la porte pour veoir leur contenance. Quand elle ne veid plus personne que le beaupere, ‘commença à crier comme femme enragée et hors du sens, en l’appelant meschant, villain, meurdrier, trompeur. Le cordelier, pensant pour vray qu’elle fust possedée d’un maling esprit, luy voulut prendre la teste pour dire dessus ses oraisons ; mais elle l’esgratigna et mordit de telle sorte qu’il fut contrainct de parler de plus loing, et, en jettant force
eau beneiste, disoit beaucoup de bonnes oraisons. Quand le mary veid qu’il avoit assez faict son debvoir, entra en la chambre et le mercia de la peine qu’il en avoit prinse ; et, à son arrivée, la femme laissa ses injures et maledictions, et baisa la croix bien doucement, pour la crainte qu’elle avoit de son mary. Mais le sainct homme, qui l’avoit veuë tant enragée, croyoit fermement qu’à sa priere Nostre Seigneur eust jecté le diable dehors, ets’en alla louant Dieu de ce grand miracle. Le mary, voyant sa femme bien chastiée de sa folle fantasie, ne luy voulut point declarer ce qu’il avoit faict, car il se contenta d’avoir vaincu son opinion par sa prudence, et l’avoir mise en tel estat qu’elle haioit mortellement ce qu’elle avoit aimé indiscrettement et detestoit sa follie. Et, ayant de là en aprés delaissé toute superstition, se donna du tout à son mary et au mesnage, mieux qu’elle n’avoit faict au paravant.
« Par cecy, mes Dames, pouvez-vous cognoistre le bon sens du mary et la fragilité d’une estimée femme de bien; et je pense, quand vous aurez bien regardé en ce miroër, en lieu de vous fier en voz propres forces, apprendrez à vous retourner à celuy en la main duquel gist vostre honneur. — Je suis bien aise, dist Parlamente, dequoy vous estes devenu prescheur des dames, et le serois encor plus si vous vouliez continuer ces beaux sermons à toutes à qui vous parlez. — Toutes les fois, dist Hircan, que vous me voudrez
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escouter, je suis asseuré que je n’en diray pas moins. — C'est à dire, dist Simontault, que, quand vous n’y serez pas, il dira autrement. — Il en fera ce qu’il luy plaira, dist Parlamente ; mais je veux croire, pour mon contentement, qu’il dira tousjours ainsi. À tout le moins, l’exemple qu’il a allegué servira à celles qui cuident que l'amour spirituelle ne soit point dangereuse; mais il me semble qu’elle est plus que toutes les autres. — Si est-ce, dist Oisille, qu’aymer un homme de bien, vertueux et craignant Dieu, n’est point chose à despriser, et que l’on n’en peut que mieux valoir. — Ma Dame, respondit Parlamente, je vous prie croire qu’il n’est rien plus sot ne plus aisé à tromper qu’une femme qui n’a jamais aimé : car amour, de soy, est une passion qui a plus tost saisi le cueur que l’on ne s’en est advisé ; et est ceste passion si plaisante que, si elle se peult aider de la vertu pour luy servir de manteau, à grande peine sera elle cogneuë qu’il n’en vienne quelque inconvenient. — Quel inconvenient sçauroit-il venir, dist Oisille, d'aimer un homme de bien? — Ma Dame, respondit Parlamente, il y a assez d'hommes estimez hommes de bien envers les dames ; mais d’estre tant homme de bien envers Dieu qu’on puisse garder son honneur et conscience, je croy que de ce temps ne s’en trouveroit point jusques à un seul. Et celles qui s’y fient et qui croyent autrement s’en trouvent en fin trompées, et entrent en ceste amitié de par Dieu, dont; bien souvent elles en saillent de par le dia-
ble : car j’en ay assez veu qui, sous couleur de parler de Dieu, commençoient une amitié dont à la fin s’en vouloient retirer, et ne pouvoient par ce que l’honneste couverture les tenoit en subjection : car une amour vicieuse de soy-mesme se deffaict et ne peult durer en un bon cueur; mais la vertueuse est celle qui les a les liens de soye si deliez qu’on en est plus tost prins que l’on ne les peult veoir. — À ce que vous dictes, dist Emarsuitte, jamais femme ne voudroit aimer homme ; mais vostre ioy est si aspre qu’elle ne durera pas. — Je le sçay bien, dist Parlamente; mais je ne lairray pas pour cela de desirer que chacun se contentast de son mary, comme je fais du mien. » Emarsuitte, qui par ce mot se sentit touchée, en changeant de couleur luy dist :
« Vous devez juger que chacun a le cueur comme vous, ou vous pensez estre plus par-
faicte que toutes les autres. — Or, ce dist Parlamente, de peur d’entrer en dispute, sçachons à qui Hircan donnera sa voix. — Je la donne,
dist-il, à Emarsuitte, pour la rapaiser contre ma femme. — Or, puis que je suis en mon rang, dist Emarsuitte, je n’espargneray homme ne femme, à fin de faire tout egal ; et voy bien que vous ne pouvez vaincre vostre cueur à confesser la bonté. et vertu des hommes, qui me faict reprendre le propos dernier par une semblable histoire. »
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quelle survient tousjours son contraire) commença à se diminuer, pource que son mary, trouvant l’honneste repos insupportable, l’abandonna pour chercher son travail; et print une coustume que, aussi tost que sa femme estoit endormie, se levoit d’auprés d’elle et ne retournoit qu’il ne fust prés du matin. La dame trouva ceste façon de faire si mauvaise que, entrant en une grande jalousie, de laquelle ne voulut faire semblant, oublia les affaires de sa maison, sa personne et sa famille, comme celle qui estimoit avoir perdu le fruict de ses labeurs, qui est la grande amour de son mary, pour laquelle continuer n’y avoit peine qu’elle ne portast volontiers. Mais, l’ayant perduë, comme elle voyoit, fut si negligente du reste de sa maison que bien tost on cogneut le dommage que la negligence y faisoit : car son mary, d’un costé, despendoit sans ordre, et elle ne tenoit plus la main au mesnage, en sorte que la maison fut bien-tost renduë si broüillée que l’on commençoit à coupper les bois de haute fustaye et engager les terres. Quelqu'un de ses parens, qui cognoissoit la maladie, luy remonstra la faulte qu’elle faisoit, et que, si l’amour de son mary ne luy faisoit aimer Île profit de sa maison, au moins qu’elle eust esgard à ses pauvres enfans. La pitié desquels luy feit reprendre ses esprits et essayer par tous moyens de regaigner l’amour de son mary. Et, le lendemain, feit le guet quand il se leveroit d’auprés d’elle, et se leva pareillement avec son manteau de nuict, faisant faire son lict, et, en disant ses heures, at-