DE LA
NOUVELLE QUARANTEQUATRIESME
Pour n'avoir dissimulé la verité, le seigneur de Sedan doubla l’aumosue à un cordelier, qui eut deux pourceaux pour un!.
N la maison de Sedan arriva ung cordelier AS pour demander à madame de Sedan, qui RS estoit de [a maison de Crouy, ung pourceau
du tous les ans elle leur donnoït pour aulmosne. Monseigneur de Sedan, qui estoit homme saige et parlant plaisamment, feit manger ce beau pere à sa table, et, entre autres propos, luy dist, pour le mectre aux champs : « Beau pere, vous faictes bien de faire vos questes tandis qu’on ne vous congnoist point, car j’ay grand paour que, si une fois vostre ypocrisie est descouverte, vous n'aurez plus le pain des pauvres enfans acquis par la sueur des peres.» Le cor-
1. Cette Nouvelle manque dans toutes les éditions. Claude Gruget l’a remplacée par l’histoire de Deux Amans qui ont subtilement jouy de leurs amours.
delier ne s’estonna point de ces propos, mais luy dist : « Monseigneur, nostre religion est si bien fondée que tant le monde sera monde elle durera, car nostre fondement ne fauldra jamais tant qu’il y aura sur la terre homme et femme. » Monseigneur de Sedan, desirant sçavoir sur quel fondement estoit leur vie assignée, le pria bien fort de luy vouloir dire. Le cordelier, aprés plusieurs excuses, luy dist : « Puisqu’il vous plaist me commander de le dire, vous le sçaurez. Sçachez, Monseigneur, que nous sommes fondez sur la follye des femmes, et, tant qu’il y aura en ce monde de femme folle ou sotte, ne mourrons point de faim.» Madame de Sedan, qui estoit fort collere, oyant ceste parolle, se courroucea si fort que, si son mary n’y eust esté, elle eust faict faire desplaisir au cordelier, et jura bien fermement qu’il n’auroit ja le pourceau qu’elle luy avoit promis; mais monsieur de Sedan, voïant qu’il n’avoit point dissimullé la verité, jura qu'il en auroit deux et les feit mener en son convent.
« Voylà, mes Dames, comme le cordelier, estant seur que le bien des dames ne luy povoit faillir, trouva façon, pour ne dissimuller point la verité, d’avoir la grace et aulmosne des hommes. S'il eust esté flatteur et dissimulateur, il eust esté plus plaisant aux dames, mais non profitable à luy et aux siens.» La Nouvelle ne fut pas achevée sans faire rire toute la compaignie, et principallement ceulx qui congnoissent le seigneur et la dame de Sedan. Et Hircan dist : « Les cordeliers doncques ne devroient jamais prescher pour faire les femmes saiges, veu que leur follye leur sert tant. » Ce dist Parlamente : « Ilz ne les preschent pas d’être saiges, mais ouy bien pour le cuyder estre, car celles qui sont du tout mondaines et folles ne leur donnent pas de grandes
aulmosnès; mais celles qui, pour frequenter leur convent et porter les patenostres marquées de teste de mort et leurs cornettes plus basses que les autres, cuydent estre les plus saiges, sont celles que l’on peult dire folles, car elles constituent leur salut en la confiance qu’elles ont en la saincteté des inicques, que pour ung petit d'apparence elles estiment demy dieux. — Mais qui se garderoit de croire à eulx, dist Ennasuitte, veu qu’ilz sont ordonnez de nos prelatz pour nous prescher l'Evangile et pour nous reprendre de nos vices? — Ceulx, dist Parlamente, qui ont congneu leur ypocrisie et qui congnoissent la difference de la doctrine de Dieu et de celle du diable. — Jhesus ! dist Ennasuitte, penserez-vous bien que ces gens-là osassent prescher une mauvaise doctrine? — Comment penser? dist Parlamente; mais suis-je seure qu'ilz ne croyent riens moins que l'Evangile, j'entens les mauvais, car je congnois beaucoup de gens de bien lesquelz preschent purement et simplement l’Escripture, et vivent de mesme sans scandale, sans ambition ne convoitise, en chasteté, de pureté non faincte ne contraincte; mais de ceulx-là ne sont pas tant les rues pavées que marquées de leurs contraires; et au fruict congnoist-on le bon arbre. — En bonne foy, je pensois, dist Ennasuitte, que nous fussions tenuz, sur peyne de peché mortel, de croire tout ce qu’ilz nous dient en chaire de verité : c’est quand ilz ne parlent que de ce qui est en la saincte Escripture, ou qu’ilz alleguent les expositions des sainctz docteurs divinement inspirez. — Quant est de moy, dist Parlamente, je ne puis ignorer qu’il n’y en ait entre eulx de tresmauvaise foy, car je sçay bien que ung d’entre eulx, docteur en theologie, nommé Colimant, grand prescheur et principal de leur ordre, voulut persuader à plusieurs de ses freres que l’Evangile n’estoit non plus
croyable que les Commentaires de Cesar ou autres his-
toires escriptes par docteurs autenticques; et, depuis Pheure que l’entendis, ne vouluz croire en parolle de prescheur, si je ne la trouve conforme à celle de Dieu, qui est la vraye touche pour sçavoir les parolles vraies ou mensongeres. — Croiez, dist Oisille, que ceulx qui humblement souvent la lisent ne seront jamais trompez par fictions ny inventions humaines : car qui a l’esperit remply de verité ne peut recevoir le mensonge. — Si me semble-il, dist Simontault, que une simple personne est plus aysée à tromper que une autre. — Ouy, dist Longarine, si vous estimez sottise estre simplicité. — Je vous diz, dist Simontault, que une femme bonne, doulce et simple est plus aysée à tromper que une fine et malitieuse. — Je pense, dist Nomerfide, que vous en sçavez quelqu’une trop plaine de telle bonté : parquoy je vous donne ma voix pour la dire. — Puis que vous avez si bien deviné, dist Simontault, je ne fauldray à la vous dire, mais que vous me promectiez de ne pleurer point. Ceulx qui disent, mes Dames, que vostre malice passe celle des hommes, auroient bien à faire de mectre ung tel exemple en avant que celluy que maintenant je vous voys racompter, où non seullement je pretendz vous declarer la tresgrande malice d’un mary, mais la simplicité et bonté de sa femme. »
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NOUVELLE QUARANTESIXIESME
De Vale, cordelier, convyé pour disner en la maison du juge des exempts d’Angoulesme, advisa que sa femme, dont il estoit amoureux, montoit toute seulle en son grainier, où, la cuydant surprendre, alla aprés; mais elle luy donna ung si grand coup de pied par le ventre qu’il trebuscha du haut en bas, et s’enfuyt hors la ville chez une damoiselle, qui aymoit si fort les gens de son ordre que, par trop sottement croire plus de bien en eulx qu’il n’y en a, luy commeit la correction de sa fille, qu’il print par force en lieu de la chastier du peché de paresse, comme il avoit promis à sa mere!.
N la ville d’Angoulesme, où se tenoit soujs vent le Comte Charles, pere du Roy Fran-
| çois, y avoit ung cordelier, nommé De Vale,
rs estimé homme sçavant et grand prescheur, en sorte que ung advent il prescha en la ville devant le Comte : dont il acquist si grand bruict que ceulx qui le congnoissoient le convyoient à grand requeste à disner . en leur maison, et entre aultres ung qui estoit juge des exemptz de la comté, lequel avoit espousé une belle et honneste femme, dont le cordelier fut tant amoureux qu'il en moroit; mais il n'avoit la hardiesse de luy dire, dont elle, qui s’en apperceut, se mocquoit trésfort. Aprés qu’il eut faict plusieurs contenances de sa folle
1. Cette Nouvelle, tirée des manuscrits, manque dans l’édition de 1558. CI. Gruget l’a remplacée par le récit de propos facétieux attribués au même cordelier De Vale.
intention, l’advisa ung jour qu’elle montoit en son grenier toute seulle, et, cuydant la surprendre, monta aprés elle; mais, quand elle ouyt le bruict, elle se retourna et demanda où il alloit. « Je m’en voys, dist-il, aprés vous, pour vous dire quelque chose de secret. — N’y venez point, beau pere, dist la jugesse, car je ne veulx point parler à telles gens que vous en secret, et, si vous montez plus avant en ce degré, vous vous en repentirez. » Luy, qui la voyoit seulle, ne tint compte de ses parolles, mais se haste de monter. Elle, qui estoit de bon esprit, le voyant au hault du degré, luy donna ung coup de pied par le ventre, et, en luy disant : « Devallez, devallez, Monsieur ! » le gecta du hault en bas, dont le pauvre beau pere fut si honteux qu’il oblia le mal qu’il s'estoit faict à cheoir, et s’enfuyt le plus tost qu’il peut hors de la ville, car il pensoit bien qu’elle ne le celeroit pas à son mary : ce qu'elle ne feit, ne au Comte ne à la Comtesse ; par quoy le cordelier ne se osa plus trouver devant eulx. Et, pour parfaire sa malice, s’en alla chez une damoiselle qui aymoit les cordeliers sur toutes gens; et, aprés avoir presché ung sermon ou deux devant elle, advisa sa fille, qui estoit fort belle, et, pour ce qu’elle ne se levoit point au matin pour venir au sermon, la tansoit souvent devant sa mere, qui luy disoit : « Mon pere, pleust à Dieu qu’elle eust ung peu tasté des disciplines que entre vous religieux prenez!» Le beau pere luy jura que, si elle estoit plus si garesseuse, qu’il luy en bailleroit, dont la mere le pria bien fort. Au bout d’un jour ou deux, le beau pere entra dans la chambre de la damoiselle, et, ne voiant point sa fille, luy demanda où elle estoit. La damoiselle luy dist : « Elle vous crainct si peu qu’elle est encores au lict. — Sans faulte, dist le cordelier, c’est une tresmauvaise coustume à jeunes filles d’estre paresseuses. Peu de gens font compte du peché
de paresse; mais, quant à moy, je l’estime ung des plus dangereux qui soit tant pour le corps que pour l’ame : parquoy vous l’en debvez bien chastier, et, si vous m’en donnez la charge, je la gardcrois bien d’estre au lict à l’heure qu’il fault prier Dieu. » La pauvre damoiselle, croyant qu’il fust homme de bien, le pria de la vouloir corriger, ce qu’il feit incontinant, et, en montant en hault par ung petit degré de bois, trouva la fille toute seulle dedans le lict, qui dormoit bien fort, et toute endormye la print par force. La pauvre fille, en s’esveillant, ne sçavoit si c’estoit homme ou diable, et se print à crier tant qu’il luy fut possible, appellant sa mere à l’ayde, laquelle, au bout du degré, cryoit au cordelier : «N’en ayez point de pitié, Monsieur; donnez-luy encores, et chastiez ceste mauvaise garse.» Et quand le cordelier eut parachevé sa mauvaise volunté, descendit où estoit la damoiselle, et luy dist avecq ung visaige enflambé : «Je croy, ma Damoiselle, qu’il souviendra à vostre fille de ma discipline. » La mere, aprés lavoir remercié bien fort, monta en la chambre où estoit sa fille, qui menoit un tel dueil que debvoit faire une femme de bien à qui ung tel crime estoit advenu. Et, quand elle sceut la verité, feit chercher le cordelier partout; mais il estoit desja bien loing, et oncques puis ne fut trouvé au royaulme de France.
« Vous voiez, mes Dames, quellegeureté il y a à bailler telles charges à ceulx qui ne sont pour en bien user. La correction des hommes appartient aux hommes, et des femmes aux femmes, car les femmes à corriger les hommes serolent aussi piteuses que les hommes à corriger les femmes seroient cruelz. — Jesus, ma Dame, dist Parlamente, que voyla ung vilain et meschant cordelier! — Mais dictes plustost, dist Hircan, que c’estoit une sotte
et folle mere qui, soubz couleur d’ypocrisie, donnoit tant de privaulté à ceulx qu’on ne doibt jamais veoir que en l’eglise. — Vrayement, dist Parlamente, je la confesse une des sottes meres qui oncques fut, et, si elle eust esté aussi saige que la jugesse, elle luy eust plustost faict descendre le degré que de monter. Mais que voulez-vous ? ce diable demi ange est le plus dangereux de tous, car il se sçaict si bien transfigurer en ange de lumiere que l’on faict conscience de les soupsonner telz qu’ils sont, et, me semble, la personne qui n'est point soupsonneuse doibt estre louée. — Toutesfois, dist Oisille, l’on doibt soupsonner le mal qui est à eviter, principalement ceulx qui ont charge : car il vault mieulx soupsonner le mal qui n’est point que de tumber, par sottement croire, en icelluy qui est, et n’ay jamais veu femme trompée pour estre tardive à croire la parolle des hommes, mais ouy bien plusieurs par trop bien promptement adjouster foy à la mensonge ; par quoy je diz que le mal qui peut advenir ne se peut trop soupsonner, voire ceulx qui ont charge d’hommes, de femmes; de villes et d’Estatz : car, encores quelque bon guet que l'on face, la meschanceté et les trahisons regnent assez, et le pasteur qui n’est vigilant sera tousjours trompé par les finesses du loup. — Si est-ce, dist Dagoucin, que la personne soupsonneuse ne peut entretenir ung parfaict amy, et assez sont separez par ung soupçon. — Seullement, si vous en sçavez quelque exemple, dist Oisille, je vous donne ma voix pour la dire. — J’en sçay ung si veritable, dist Dagoucin, que vous prendrez plaisir à l'ouyr. Je vous diray ce que plus facillement rompt une bonne amitié, mes Dames : c’est quand la seureté de l'amitié commence à donner lieu au soupson, car, ainsi que croire en amy est le plus grand honneur que l’on puisse faire, aussi se doubter de luy est le plus grand
deshonneur : car, par cela, on l’estime aultre que l’on ne veult qu’il soit, qui est cause de rompre beaucoup de bonnes amitiez et rendre les amis ennemis, comme vous verrez par le compte que je vous veulx faire, »
es à dame Oisille alla preparer sa leçon en PE la salle ; mais tous ceux de la compa-
Ou gnie, aussi tost qu’ils en furent advertiz, pour le desir d’ouyr sa bonne instruction, se diligenterent tant de s’habiller qu’ils ne la feirent gueres attendre. Elle, cognoissant leur cueur, leut l’epistre sainct Jean l’Evangeliste, qui n’est pleine que d’amour. La compaignie trouva ceste viande si douce que, combien qu’ils y fussent plus de demie heure qu'ils n’y avoient demeuré les autres jours, si leur sembloit-il n’y avoir pas demeuré un quart. Au partir de là s’en allerent à la contemplation de la messe, où chacun se recommanda au Sainct Esprit pour satisfaire ce jour-là à leur plaisante audience. Aprés qu’ils eurent disné et un peu prins de repos, s’en allerent continuer le passe-temps accoustumé. Ma dame Oisille demanda qui commenceroit ceste journée,
et Longarine respondit : « Ma Dame, je vous donne ma voix, car vous nous avez aujourd’huy faict une si bellé leçon qu’il est impossible que ne dissiez quelque histoire digne de parachever la gloire qu’avez meritée ce matin. — Il me desplaist, dist Oisille, que je ne vous puis dire ceste aprés-disnée chose aussi profitable que celle du matin ; mais à tout le moins l’intention de mon histoire ne sortira point hors de la doctrine de la Saincte Escriture, où il est dict : « Ne vous con- « fiez point aux princes, ny aux fils des hommes, « ausquels n’est vostre salut. » Et à fin que, par faulte de exemple, ne mettez en oubly ceste verité, je vous en diray une tresveritable, et dont la memoire est si fresche qu’à peine en sont essuyez les yeux de ceux qui ont veu ce piteux spectacle. »
NOUVELLE CINQUANTEUNIESME
Perfidie et cruauté d’un Duc italien.
EAN n Duc d'Italie (duquel tairay le nom) 3 avoit un fils de l’aage de dixhuict à HO vingt ans, qui fut fort amoureux d’une SE) fille de bonne et honneste maison ; et, pource qu’il n’avoit pas la liberté de parler à ‘elle comme il vouloit, selon la coustume du païs, s’aida du moyen d’un gentil-homme qui estoit à son service, lequel estoit amoureux d’une jeune damoiselle fort belle et honneste, servant sa mere, par laquelle faisoit declarer à s’amie la grande affection qu'il luy portoit, sans que la pauvre fille pensast en nul mal, mais prenoit plaisir à luy faire service, estimant sa volonté si bonne et honneste qu’il n’avoit intention dont elle ne peust avec honneur en faire le message. Mais le Duc, qui avoit plus de regard au proffit de sa maison qu’à toute honneste amitié, eut si
grand peur que ces propos menassent son fils
jusques au mariage qu’il y feit mettre un grand
guet, et luy fut rapporté que ceste pauvre damoi-
selle s’estoit meslée de bailler quelques lettres de la part de son fils à celle que plus il aimoit : dont il fut tant courroucé qu’il se delibera d’y donner ordre. Mais il ne sceut si bien dissimuler son courroux que la damoiselle n’en fust advertie, laquelle, cognoissant la malice de ce prince, qu’elle estimoit aussi grande que sa conscience petite, eut une merveilleuse crainte, et s’en vint à la Duchesse, la suppliant luy donner congé de se retirer en quelque lieu hors de la veuë de luy, jusques à ce que sa fureur fust passée. Mais sa maistresse luy dist qu’elle essayeroit d’entendre la volonté de son mary avant que de luy donner congé. Toutesfois elle entendit bien tost les mauvais propos que le Duc en tenoit, et, cognoissant sa complexion, non seulement donna congé, mais conseilla ceste damoiselle de s’en aller à un monastere jusques à ceque ceste tempeste fust cessée : ce qu’elle feit le plus secrettement qu’il luy fut possible, mais non tant que le Duc n’en fust adverty, qui, d’un visage feint et joyeux, demanda à sa femme où estoit ceste damoiselle, laquelle, pensant qu’il en sçavoit bien la verité, la luy confessa, dont il feignit estre marry, luy disant qu’il n’estoit point besoing qu’elle feist ces contenances- B,,et que de sa part il ne luy vouloit point de mal, et qu'elle la feist retourner : car le bruit de telle chose n’estoit point bon. La Duchesse luy dist que, si ceste pauvre fille estoit si malheureuse d’estre hors de sa bonne grace, il valloit mieux que pour quelque temps elle ne se trouvast en sa
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presence; mais il ne voulut point recevoir toutes ces raisons, et luy commanda qu’elle la feist revenir. La Duchesse ne faillit à declarer à la pauvre damoiselle la volonté du Duc, dont elle ne se peut asseurer, la suppliant qu’elle ne tentast point ceste fortune, et qu'elle sçavoit bien que le Duc n’estoit pas si aisé à pardonner comme il en faisoit la mine. Toutesfois la Duchesse l’asseura qu’elle n’auroit nul mal, et le print sur sa vie et honneur. La fille, qui sçavoit bien que sa maistresse l’aimoit et ne la voudroit tromper pour rien, print confiance en sa promesse, estimant que le Duc ne voudroit jamais aller contre telle seureté, où l’honneur de sa femme estoit en gaige, et ainsi s’en retourna avec la Duchesse. Mais, si tost que le Duc le sceut, ne faillit de venir en la chambre de sa femme, où, si tost qu’il eut apperceu ceste fille, disant à sa femme : « Voilà une telle qui est revenuë », se retourna vers ses gentils-hommes, leur commandant la prendre et mener en prison : dont la pauvre Duchesse, qui sur sa parole lavoit tirée hors de sa franchise, fut si desesperée qu’elle se meit à genoux devant luy, le suppliant que, pour l’honneur de luy et de sa maison, il luy pleust ne faire un tel acte, veu que pour luy obeïr l’avoit tirée du lieu où elle estoit en seureté. Si est-ce que, quelque priere qu’elle sceust faire ny raison qu’elle sceust alleguer, ne peut amollir son dur cueur ne vaincre la forte opinion qu'il avoit prinse de se venger d’elle : car, sans respondre à sa femme un seul mot, se retira incontinent le
plustost qu'il peut, et, sans forme de justice, oubliant Dieu et l’honneur de sa maison, feit cruellement pendre ceste pauvre damoiselle. Je ne puis entreprendre de vous racompter l’ennuy de la Duchesse, car il estoit tel que doit avoir une dame d'honneur et de cueur qui, sur la foy, voioit mourir celle qu’elle desiroit sauver; mais encores moins se peult dire l’extreme dueil du pauvre gentil-homme qui estoit son serviteur, qui ne faillit de se mettre en tout le devoir qui luy fut possible de sauver la vie de s’amie, offrant mettre la sienne au lieu; mais nulle pitié ne sceut toucher au cueur de ce Duc, qui ne cognoissoit autre felicité que de se venger de ceux qu’il hayoit. Ainsi fut ceste damoiselle innocente mise à mort par le cruel Duc, contre la loy d’honnesteté, au tresgrand regret de tous ceux qui la cognoissoient.
« Regardez, mes Dames, quels sont les effects de la malice quand elle est joincte à la puissance. — J’avois bien ouy dire, dist Longarine, que la plus part des Italiens (je dy la plus part, car il y en a d'autant gens de bien qu’en toutes autres nations) estoient subjects à trois vices par excellence ; mais je n’eusse pas pensé que la vengeance et cruauté fust allée si avant que, pour si petite occasion, de donner une si cruelle mort. » Saffredent luy dist ef riant : « Longarine, vous nous avez bien dictl’undestrois vices, maisil fault sçavoir qui sont les deux autres. — Si vous ne les sçaviez,
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respondit-elle, je les vous les apprendrois ; mais je suis seure que vous les sçavez tous. — Par ces paroles, dist Saffredent, vous m’estimez bien vicieux. — Non fais, dist Longarine, mais si bien cognoissant la laideur du vice que vous le pouvez mieux qu’un autre eviter. — Ne vous esbahissez, dist Simontault, de ceste cruauté, car ceux qui ont passé par l’Italie en dient de si tresincroyables que ceste-cy n’est au prix d’une petite peccatile. — Vrayement, dist Guebron, quand KRivole fut prinse des François, il y avoit un capitaine italien que l’on estimoit gentil-compagnon , lequel, voyant mort un qui ne luy estoit ennemy que de tenir sa part contraire de Guelphe à Gibelin, luy arrachea le cueur du ventre, et, le rostissant sur les charbons, à grand haste le mangea, et respondit à quelques uns qui luy demandoient quel goust il y pouvoit trouver que jamais il n’avoit mangé si amoureux ne si plaisant morceau que cestuy-là. Et, non content de ce bel acte, tua la femme du mort, et, en arrachant de son ventre le fruict dont elle estoit grosse, le froissa contre les murailles, et emplit d’avoine les deux corps du mary et de la femme, dedans lesquels il feit manger ses chevaux. Pensez si cestuy-là n’eust bien faict mourir une fille qu’il eust soupçonnée luy faire quelqüe desplaisir. — Il fault bien dire, dist Emarsuitte, que ce Duc avoit plus de peur que son fils fust marié pauvrement qu’il ne desiroit luy bailler femme à son gré. — Je croy que vous ne devez point, respondit Simontault, douter que
le naturel d’entr’eux est d'aimer plus que nature ce qui est creé seulement pour le service d’icelle. — Et voilà, dist Longarine, les pechez que je voulois dire, car on sçait bien qu’aimer l’argent, sinon pour s’en aider, est servir les idoles. » Parlamente dist que sainct Paul n’avoit point oublié leurs vices, et de tous ceux qui cuident passer et surmonter les autres hommes en prudence et raison humaine, en laquelle ils se fondent si fort qu'ils ne rendent point à Dieu la gloire qui luy appartient. Parquoy le Tout-Puissant, jaloux de son honneur, rend plus insensez que les bestes enragées ceux qui ont cuidé avoir plus de sens que tous les autres hommes, leur faisant monstrer par œuvres contre nature qu’ils sont en sens reprouvé. Longarineluyrompit la parole pour dire que c’est le troisiesme peché à quoy la plus part d’eux sont subjects. « Par ma foy, dist Nomerfide, je prens grand plaisir à ce propos : car, puis que les esprits que l’on estime les plus subtils et grands discoureurs ont telle punition de demeurer plus sots que les bestes, il fault donc conclure que ceux qui sont humbles et bas, et de petite portée comme le mien, seront rempliz de la sapience des anges. — Je vous asseure, luy respondit Oisille, que je ne suis pas loing de vostre opinion, car nul n "est plus ignorant que celuy qui cuide sçavoir. — Je n’ay jamais veu, dist Guebron, mocqueur qui ne fust mocqué, trompeur qui ne fust trompé, ne glorieux qui ne fust humilié — Vous me faictes souvenir, dist Simontault, d’une tromperie
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que, si elle estoit honneste, je l’eusse bien volontiers comptée. — Or, puis que nous sommes icy. pour dire verité, ce dist Oisille, soit de telle qualité que vous voudrez, je vous donne ma voix pour la dire. — Puis que la place m’est donnée, dist Simontault, je la vous diray. »
NOUVELLE CINQUANTEDEUXIESME
Du sale desjeuner preparé par un varlet d’apoticaire à un adyocat et à un gentil-homme.
NN la ville d'Alençon, au temps du NV Duc Charles dernier, y avoit un ad- À] Rt&d) vocat nommé Anthoine Bacheré, bon Sex compagnon et bien aymant à desjeuner au matin. Un jour, estant assis à sa porte, veit passer un gentil-homme devant luy, qui se nommoit monsieur de la T'yreliere, lequel, à cause du trop grand froid qu’il faisoit, estoit venu à pied de sa maison en la ville pour quelque affaire, et n’avoit pas oublié au logis sa grosse robbe fourrée de regnards ; et quand il veid l’advocat, qui estoit de sa complexion, luy dist comme il avoit faict.ses affaires, et qu’il ne restoit sinon de trouver quelque bon desjeuner. L’advocat luy
respondit que de desjeuners il trouveroit assez, mais qu’il eust un defrayeur; et, en le prenant ” par dessous les bras, luy dist : « Allons, mon compere, nous trouverons possible quelque sot qui payera l’escot pour nous deux. » Îl y avoit de fortune derriere eux le varlet d’un apoticaire, fin et inventif, auquel cest advocat menoit tousjours la guerre ; mais le varlet pensa à l’heure qu’il s’en vengeroit bien. Sans aller plus loing de dix pas, trouva derriere une maison un bel estronc tout gelé, lequel il meit dans un papier, et l’enveloppa si bien qu’il sembloit un petit pain de succre. Il regarda où estoient les deux comperes, et, en passant par devant eux fort hastivement, entra en une maison, et laissa tomber de sa manche le pain de succre, comme par mesgarde. Ce que l’advocat leva de terre à grande joye, et dist au seigneur de la Tyreliere : « Ce fin varlet payera aujourd’huy nostre escot; mais allons vistement, à fin qu’il ne nous trouve sur nostre larcin. » Et, entrant en une taverne, dist à la -chambriere : « Faictes-nous beau feu, et nous donnez bon pain et bon vin, et quelque morceau bien friand; nous avons bien dequoy payer. » La chambriere les servit à leur volonté ; mais, en s’eschauffant à boire et à manger, le pain de succre, que l’advocat avoit en son sein, commença à degeler, dont la puanteur estoit si grande que, ne pensans jamais qu’elle deust saillir d’un tel lieu, dist à la chambriere :.« Vous avez le plus puant et le plus ord mesnage que je vey jamais. Je croy que vous
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laissez chier les enfans par la place. » Le seigneur de la T'yreliere, qui avoit sa partà ce bon perfum, ne luy en dist pas moins. Mais la chambriere, courroucée de ce qu’ils l’appelloient ainsi vilaine, leur dist en colere : « Par sainct Pierre, mon maistre , la maison est si honneste qu’il n’y a merde si vous ne l’avez apportée. » Les deux compagnons se leverent de la table en crachant, et se vont mettre devant le feu pour se chauffer, et en se chauffant l’advocat tire son mouchoir de son sein, qui estoit tout plein du cyrop du pain de succre fondu, lequel à 14 fin meit en lumiere. Vous pouvez penser quelle mocquerie leur feit la chambriere, à laquelle ils avoient dict tant d’injures, et quelle honte avoit l’advocat de se veoir surmonté par un varlet d’apoticaire au mestier de tromperie, dont toute sa vie il s’estoit meslé! Mais si n’en eut point la chambriere tant de pitié qu’elle ne les feit aussi bien payer leur escot comme ils s’estoient bien faict servir, en leur disant qu’ils devoient estre bien yvres, car ils avoient beu par la bouche et par le nez. Les pauvres gens s’en allerent avec leur honte et leur despense ; mais ils ne furent pas plus tost en la rue qu’ils ne veirent le varlet de l’apoticaire, qui demandoït à tout le monde s’ils avoient point veu un pain desuccre enveloppé dedans du papier; et ne se sceurent si bien destourner de luy qu’il ne criast à l’advocat : « Monsieur, si vous avez mon pain de succre, je vous prie, rendez-le moy : car
les larcins ne sont pas bien proffitables à un pauil 22
vre serviteur. » À ce cry saillirent tout plein de gens de la ville pour oyr leur debat, et fut la chose si bien verifiée que le varlet d’apoticaire fut aussi content d’avoir esté desrobbé que les autres furent marriz d’avoir faict un si villain larcin. Mais, esperans de luy rendre une autre fois, s’appaiserent.
« Nous voyons bien communément, mes Dames, cela advenir à ceux qui prennent plaisir d’user de telles finesses. Si le gentil-homme n’eust voulu manger aux de$pens d’autruy, il n’eust pas beu aux siens un si vilain bruvage. Il est vray que mon compte n’est pas trop net; mais vous m'avez baillé congé de dire la verité, laquelle j'ay dicte pour monstrer que, quand un trompeur est trompé, il n’y a nul qui en soit marry. — L’on dit volontiers, dist Hircan, que les paroles ne sont jamais puantes; mais ceux par qui elles sont dictes n’en sont quittes à si bon marché qu’ils ne le sentent bien. — Il est vray, dist Oisille, que telles paroles ne puent point; mais il en y ad’autres qu’on appelle villaines qui sont de si mauvaise odeur que l’ame en est plus faschée que le corps n’est de sentir un tel pain de succre qu’avez dict. — Je vous prie, dist Hircan, dictes-moy quelles paroles vous sçavez qui sont si ordes qu’elles font mal au cueur et à l’ame d’une honneste femme. — Il seroit bon, dist Oisille, que je vous disse ce que je n’ay conseillé à nulle femme de dire. — Par ce mot-là, dist Saffredent,
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j'entens bien quels termes ce sont dont les femmes se veulent faire reputer sages et n’en usent point communément; mais je demanderois volontiers à toutes celles qui sont icy pourquoy c’est, puis qu’elles n’en osent parler, qu’elles rient si volontiers quand on en parle devant elles, car je ne puis entendre qu’une chose qui desplaist tant face rire. — Nous ne rions pas, dist Parlamente, pour ouïr dire ces beaux mots; mais il est vray que toute personne est encline à rire ou quand elle void quelqu’un tresbucher, ou quand on dit quelque mot sans propos, comme souvent advient que la langue fourche en parlant et faict dire un mot pour l’autre, ce qui advient aux plus sages et mieux parlantes. Mais quand, entre vous hommes, vous parlez vilainement par vostre malice, sans nulle ignorance, je ne sçache femme de bien qui n’ayt telle horreur de telles gens que non seulement ne les veulent escouter, mais en fuyent la compagnie. — Il est bien vray, dist Guebron, que j’ay veu des femmes faire le signe de la croix oyant dire telles paroles, qui ne cessoient aprés qu’on ne les eust encores redictes. — Mais, dist Simontault, combien de fois ont-elles mis leur touret de nez pour rire en liberté autant qu’elles s’estoient courroucées en feincte? — Encores valoit-il mieux faire ainsi, dist Parlamente, que de donner à cognoistre que l’on trouvast le propos plaisant. — Vous louëz donc, dist Dagoucin, l’ypocrisie des dames autant que la vertu. — La vertu seroit bien meil-
leure, dist Longarine; mais où elle default se fault aider de l’hypocrisie, comme nous faisons de pantoufles pour faire oublier nostre petiteste. Encores est-ce beaucoup que nous puissions couvrir noz imperfections. — Par ma foy, dist Hircan, il vauldroit mieux quelquefois monstrer quelque imperfection que la couvrir si fort du manteau de vertu. — Il est vray, dist Emarsuitte, qu’un accoustrement emprunté deshonore autant celuy qui est contrainct de le rendre comme il luy a faict d'honneur en le portant; et y a telle dame sur la terre qui, pour trop dissimuler une petite faulte, est tombée en une plus grande. — Je me doubte, dist Hircan, de qui vous voulez parler; mais au moins ne la nommez point. — Or, dist Guebron, je vous donne ma voix, par tel si qu’aprés avoir faict le compte vous nous direz les noms, et nous jurerons de n’en parler jamais. — Je le vous promets, dist Emarsuitte, car il n’y a rien qui ne se puisse dire avec honneur. »
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Diligence personnelle d’un prince pour estranger un importun amoureux.
COX) E Roy François, premier du nom, es- &. tant en un chasteau fort plaisant, où
+ il estoit allé avecques petite compai- Dé gnie, tant pour la chasse que pour y | prendre quelque repos, avoit en sa compaignie un seigneur autant honneste, vertueux et sage, et beau prince, qu’il y en eust point en sa court; et avoit espousé une femme qui n’estoit pas de grande beauté, mais si l’aimoit-il et la traictoit autant bien que mary peult faire sa femme; et se fioit tant en elle que, quand il en aimoit quelque une, il ne luy celoit point, sçachant qu’elle n’avoit volonté autre que la sienne. Ce seigneur print fort grande amitié à une dame vefve, qui avoit reputation d’estre la plus belle que l’on eust sceu regarder ; et, si ce prince l’aimoit bien, sa femme ne l’aimoit pas moins, et l’envoyoit souvent querir pour boire et manger avec elle, la trouvant si sage et honneste qu’au lieu d’estre marrie que son mary l’aimast, se resjouissoit de le veoir adresser en si honneste lieu, remply d'honneur et de vertu. Ceste amitié dura lon-
guement, en sorte qu’en toutes les affaires de ladicte dame ce prince s’employoit comme pour les siennes propres, et la princesse sa femme n’en faisoit moins. Mais, à cause de sa beauté, plusieurs grans seigneurs et gentils-hommes cherchoient fort sa bonne grace, les uns pour l’amour seulement, les autres pour l’anneau, car, outre sa beauté, elle estoijt fort riche.
Entre autres y avoit un jeune gentil-homme qui la poursuivoit de si prés qu’il ne failloit d’estre à son habiller et deshabiller, et tout le long du jour, tant qu’il pouvoit éstre prés d’elle : ce qui ne pleut pas audict prince, pour ce qu’il luy sembloit qu’un homme de si pauvre lieu et de si mauvaise grace ne meritoit point avoir si honneste et gracieux recueil, dont souvent il faisoit des remonstrances à ceste dame. Mais elle, qui estoit fille de Duc, s’excusoit, disant qu’elle parloit à tout le monde generalement, et que pour cela leur amitié en estoit mieux couverte, voyant qu’elle ne parloit point plus aux uns qu’aux autres. Mais, au bout de quelque temps, ce gentilhomme, qui la poursuivoit en mariage, feit telle diligence, plus par importunité que par amour, qu’elle luy promist de l’espouser, le priant ne la presser point de declarer le mariage jusques à ce que ses filles fussent mariées. À l’heure, sans crainte de conscience, alloit le gentil-homme en sa chambre à toutes heures qu’il vouloit, et n’y avoit qu’une femme de chambre et un homme qui sceussent leur affaire. Le prince, voyant que
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de plus en plus le gentil-homme s’aprivoisoit en la maison de celle qu’il aimoit tant, le trouva si mauvais qu’il ne se peut tenir de dire à la dame : « J’ay tousjours aimé vostre honneur comme celuy de ma propre sœur, et sçavez les propos honnestes que je vous ay tenuz, et le contentement que j’ay d’aimer une dame tant sage et vertueuse que vous estes; mais, si Je pensois qu’un autre qui ne le merite pas gaignast par importunité ce que je ne veux demander contre vostre vouloir, ce me seroïit chose importable et non moins deshonnorable pour vous. Je le vous dy, pource que veus estes belle et jeune, et que jusques icy avez esté en si bonne reputation, et vous commencez d’acquerir un tresmauvais bruit : car, nonobstant qu’il ne soit pareil de maison, de biens, et moins d’authorité, sçavoir et bonne grace, si est-ce qu'il vaudroit mieux que vous l’eussiez espousé que d’en mettre tout le monde en soupçon. Parquoy, je vous prie, dictes-moy si estes deliberée de le vouloir aimer, car je ne le veux point avoir pour compagnon, et le vous lairray tout entier, et me retireray de la bonne volonté que je vous ay portée. » La pauvre dame se print à plorer, craignant de perdre son amitié, et luy jura qu’elle aimeroit mieux mourir que d’espouser le gentil-homme dont il luy parloit; mais il estoit tant importun qu’elle ne le pouvoit garder d'entrer en sa chambre à l'heure que tous les autres y entroient. « De ceste heure-là, dist le
prince, je ne parle point, car j'y puis aussi bien
entrer que luy, et chacun void ce que vous faictes ; mais on m'a dict qu’il y va aprés que vous estes couchée, chose que je trouve si estrange que, si vous continuez ceste vie et vous ne le declarez pour mary, vous estes la plus deshonnorée femme qui oncques fut. » Elle luy feit tous les sermens qu’elle peult qu’elle ne le tenoit pour mary ne pour amy, mais pour un aussi importun gentil-homme qu’il en fust. « Puis qu’ainsi est, dist le prince, qu’il vous fasche, je vous asseure que je vous en defferay. — Comment? dit-elle ; le voudriez-vous bien faire mourir? — Non, non, dit le prince ; mais je luy donneray à cognoistre que n’est point en tel lieu ne en telle maison comme celle du Roy où il fault faire honte aux dames, et vous jure, foy de tel amy que je vous suis, que, si aprés avoir parlé à luy il ne se chastie, je le chastieray si bien que les autres y prendront exemple. » Sur ces paroles s’en alla, et ne faillit pas, au partir de la chambre, de trouver le seigneur dont estoit question qui y venoit, auquel il tint tous les propos que vous avez ouyz, l’asseurant que, la premiere fois qu’il le trouveroit hors l’heure que les gentils hommes doivent aller veoir les dames, il luy feroit une telle peur qu’à jamais luy en souviendroit, et qu’elle estoit trop bien apparentée pour se jouér ainsi à elle. Le gentil-homme l’asseura qu’il n’avoit jamais esté sinon comme les autres, et qu’il luy donnoïit congé, s’il l'y trouvoit, de luy faire du pis qu’il pourroit. Quelques jours aprés, que le gentil-homme
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cuidoit les paroles du prince estge mises en oubly, s’en alla veoir au soir sa dame, et y demeura assez tard. Le prince dist à sa femme comme la dame qu’il aimoit avoit un grand rheume, parquoy sa bonne femme le pria de l'aller visiter pour tous deux et de luy faire ses excuses de ce qu’elle n’y pouvoit aller, car elle avoit quelque affaire necessaire en sa chambre. Le prince attendit que le Roy fust couché, et aprés s’en alla pour donner le bon soir à sa dame; mais, en cuidant monter un degré, trouva un varlet de chambre qui descendoit, auquel il demanda ‘que faisoit sa maistresse, qui luy jura qu’elle estoit couchée et endormie. Le prince descendit le degré, et soupçonna qu’il mentoit; parquoy il regarda derriere luy, et veid le varlet qui retournoit en grande diligence. [1 se pourmena en la court devant ceste porte, pour veoir si le varlet retourneroit point; mais un quart d'heure aprés le veid encores descendre et regarder de tous costez pour veoir qui estoit en la court. A l’heure pensa le prince que le gentil-homme estoit en la chambre de sa dame, et que, pour crainte de luy, n’osoit descendre, qui le feit encores pourmener long temps; et, s’advisant qu’en la chambre de la dame y avoit une fenestre qui n’estoit gueres haulte et regardoit dedans un petit jardin, il luy souvint du proverbe qui dit : Qui ne peult passer par la porte saille par la fenestre. Dont soudain appella un sien varlet de chambre, et luy dist : « Allez-
vous-en en ce jardin L derriere, et, si vous voyez il 23
un gentil-hommg descendre par la fenestre, si tost qu’il sera à terre, tirez vostre espée, et, en la frottant contre la muraille, criez : « Tuë! tuël » mais gardez-vous de luy toucher. » Le varlet de chambre s’en alla où son maistre luy avoit commandé, et le prince se pourmena jusques environ trois heures aprés minuict. Quand le gentilhomme entendit que le prince estoit tousjours en la court, delibera de descendre par la fenestre, et, aprés avoir jetté sa cappe la premiere, avecques l’ayde de ses bons amis, sauta dedans le jardin. Et, si tost que le varlet de chambre l’advisa, ne faillit de faire bruit de son espée, et cria : « Tuël tuël » Le pauvre gentil-homme, cuidant que ce fust son maistre, eut si grand peur que, sans adviser à prendre sa cappe, s’en fuit en la plus grande haste qu’il luy fust possible, et trouva les archiers qui faisoient le guet, qui furent fort estonnez de le veoir ainsi courir, mais ne leur osa rien dire, sinon de les prier bien fort de luy vouloir ouvrir la porte ou de le loger avecques eux jusques au matin : ce qu’ils firent, car ils n’avoient pas les clefs.
À ceste haure-là vint le prince pour se coucher, et, trouvant sa femme dormant, la reveilla, luy disant : « Dormez-vous, ma femme ? Quelle heure est-il! » Elle luy dist : « Depuis au soir que me couchay, je n’ay point ouy sonner l’horloge. » Il luy dist : « Ils sont trois heures aprés minuict passées. — Jesus! Monsieur, dist sa femme, où avez-vous tant esté! J’ay gçand peur que vostre
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santé en vaudra pis. — Mamie; dist le prince, je ne seray jamais malade de veiller quand je garde de dormir ceux qui me cuident tromper. » Et en disant ces paroles se print tant à rire qu’elle le pria bien fort de luy vouloir compter ce que c’estoit : ce qu’il feit tout du long en luy monstrant la peau de loup que son varlet de chambre avoit apportée. Et, aprés qu’ils eurent passé leur temps aux despens des pauvres gens, s’en allerent dormir d’aussi gracieux repos que les deux autres travaillerent en peur et crainte que leur affaire fut revelée. Toutesfois le gentil-homme, sçachant bien qu’il ne pouvoit dissimuler devant le prince, vint au matin à son lever, et le supplia qu’il ne le voulust point deceler et qu’il luy feist rendre sa cappe. Le prince feit semblant d’ignorer tout le faict, et tint si bonne contenance que le pauvre gentil-homme ne sçavoit où il en estoit. Si est-ce qu’à la fin il ouït autre leçon qu’il ne pensoit, car le prince l’asseura que, si jamais il retournoit, il le diroit au Roy et le feroit bannir de la court.
« Je vous prie, mes Dames, jugez s’il n’eust pas mieux valu à ceste pauvre dame d’avoir parlé franchement à celuy qui luy faisoit tant d’honneur de l’aimer et estimer que de le mettre par dissimulation jusques à faire une preuve qui luy fut si honteuse. — Elle sçavoit bien, dist Guebron, que, si elle luy confessoit la verité, elle perdroit entierement sa bonne grace, qu’elle ne vouloit perdre pour rien. — Îl me semble, dist
Longarine, puisqu’elleavoitchoisiun mary àsafantasie, qu’elle ne devoit craindre de perdre l’amitié de tous les autres. — Je croy bien, dist Parlamente, que, si elle eust osé deceler son mariage, elle se fust contentée de son mary; mais, puis qu’elle le vouloit dissimuler jusques à ce que ses filles fussent mariées, elle ne vouloit point laisser une si honneste couverture. — Ce n’est pas cela, dist Saffredent ; mais c’est que l’ambition des femmes est si grande qu’elle ne se peult jamais contenter d’en avoir un seul. Mais j’ay ouy dire que celles qui sont les plus sages en ont volontiers trois : un pour l’honneur, un pour le profit, et l’autre pour le plaisir; et chacun des trois pense estre le mieux aimé, mais les deux premiers servent au dernier. — Vous parlez, ce dist Oisille, de celles qui n’ont amour ni honneur. — Ma Dame, dist Saffredent, il y en a telle de la condition que je peins icy que vous estimez bien des plus honnestes femmes du païs. — Croyez, dist Hircan, qu’une femme fine sçaura bien vivre où toutes les autres mourront de faim. — Aussi, leur dist Longarine, quand leur finesse est cogneué, c’est bien la mort. — Mais la vie, dist Simontault, car elles n’estiment à petite gloire estre reputées plus fines que leurs compagnes; et ce nom-là de fines, qu’elles ont appris à leurs despens, faict plus hardiment venir les serviteurs à leur obeïssance que la beauté : car un des plus grands plaisirs qui soit entre ceux qui aiment, c’est de conduire leur amitié finement. — Vous
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parlez donc, dist Emarsuitte, d’une amour meschante, car la bonne amour n’a besoing de couverture. — Ha! dist Dagoucin, je vous supplie d’oster ceste opinion de vostre teste, pource que tant plus la drogue est precieuse, et moins se doit esventer, pour la malice de ceux qui ne se prennent qu'aux signes exterieurs, lesquels en bonne et mauvaise amitié sont tous pareils. Parquoy les fault aussi bien cacher quand l’amour est vertueuse que si elle estoit au contraire, pour ne tomber au mauvais jugement de ceux qui ne peuvent croire qu’un homme puisse aimer une dame par honneur, et leur semble que s’ils sont subjects à leurs plaisirs, que chacun est semblable à eux. Mais, si nous estions tous de bonne foy, le regard et la parole ne seroient point dissimulez, au moins à ceux qui aimeroient mieux mourir que d’y penser quelque mal. — Je vous asseure, Dagoucin, dist Hircan, que vous avez une si haulte philosophie qu’il n'y a homme icy qui l’entende ne la croye, car vous nous voudriez faire croire que les hommes sont anges, ou pierres, ou diables. — Je sçay bien, dist Dagoucin, que les hommes sont hommes et subjects à toutes passions ; mais si est-ce qu’il ÿ en a qui aimeroiïent mieux mourir que pour leur plaisir leur dame feit chose contre leur conscience. — C’est beaucoup de mourir, dist Guebron; je ne croiray ceste parole, quand elle seroit dicte de la bouche du plus austere religieux qui soit. — Mais je croy, dist Hircan, qu’il n’y en a point qui ne desirent
le contraire. Toutesfois ils font semblant de n’aimer point les raisins quand ils sont si haults qu’ils ne les peuvent cueillir. — Mais, dist Nomerfide, je croy que la femme de ce prince fut fort joyeuse que son mary apprenoit à cognoistre les femmes. — Je vous asseure que non, dist Emarsuitte; mais en fut tresmarrie, pour l’amour qu’elle luy portoit. — J’aimerois autant, dist Saffredent, celle qui rioit quand son mary baisoit sa chambriere. — Vrayement? dist Emarsuitte ; vous nous en ferez le compte : je vous donne ma place. — Combien que le compte soit court, dist Saffredent, si le vous diray-je, car j'aime mieux vous faire rire que parler longuement. »
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NOUVELLE CINQUANTEQUATRIESME
D'une damoiselle de si bonne nature que, voyant son mary qui baisoit sa chambriere, ne s’en feit que rire, et, pour n'en dire autre chose, dist qu’elle rioit à son ombre.
: ÿ» NTRE les monts Pyrenées et les Alpes F1) BD y avoit un gentil-homme nommé Tho- 64 Nasa gas, lequel avoit femme, enfans, une sx fort belle maison, et tant de biens et de plaisirs qu’il avoit occasion de vivre content, sinon qu'il estoit subject à une grande douleur au dessous de la racine des cheveux, tellement que les medecins luy conseillerent de descoucher d’avec sa femme : à quoy elle se consentit tresvolontiers, n’ayant regard qu’à la vie et à la santé de son mary. Elle feit mettre son lict en l’autre coing de sa chambre, vis à vis de celuy de son mary, en ligne si droicte que l’un ne l’autre n’eust sceu mettre la teste dehors sans se veoir tous deux. Ceste damoiselle tenoit avec elle deux chambrieres, et souvent, que le seigneur et la damoiselleestoientcouchez,prenoitchacun d’eux quelque livre de passe-temps pour lire chacun en son lict, et leurs chambrieres tenoient la chandelle, c’est à sçavoir la jeune au seigneur, et l’autre à la damoi-
selle. Ce gentil-homme, voyant sa chambriere plus jeune et plus belle que sa femme, prenoit si grand plaisir à la regarder qu’il interrompoit sa lecture pour l’entretenir : ce que tresbien oyoit sa femme, et trouvoit bon que ses serviteurs et servantes feissent passer le temps à son mary, pensant qu’il n’eust-amitié à autre qu’à elle. Mais, un soir qu’ils eurent leu plus longuement que de coustume, la damoiselle regardant du long du costé du lict de son mary où estoit la jeune chambriere qui tenoit la chandelle, laquelle elle ne voyoit que par derriere, et ne pouvoit veoir son mary, sinon du costé de la cheminée qui retournoit devant son lict, elle le veid contre une muraille blanche où reverberoit la clarté de la chandelle, et recogneut tresbien le portraict du visage de son mary et de celuy de sa chambriere, s’ils s’eslongnoient , s’ils s’approchoient ou s'ils rioient : dont elle en avoit aussi bonne cognoissance comme si elle les eust veuz. Le gentilhomme, qui ne s’en donnoit de garde, se tenant seur que sa femme ne les pouvoit veoir, baisa sa chambriere, ce que, pour une fois, sa femme endura sans dire mot. Mais, quand elle veid que les umbres retournoient souvent à ceste union, elle eut peur que la verité fust couverte dessous. Parquoy elle se print tout hault à rire, en sorte que les umbres eurent pèur de son ris et se separerent, et le gentil-homme luy demanda pourquoy elle rioit si fort, et qu’elle luy donnast part de sa joye. Elle luy respondit : « Mon amy, je
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suis si sotte que je ris à mon umbre. » Et jamais, quelque enqueste qu’il peut faire, ne lui en confessa autre chose. Si est-ce qu’il baisa ceste face umbrageuse.
« Et voilà dequoy il m'est souvenu quand vous m’avez parlé de la dame qui aimoit l’amie de son mary. — Par ma foy, dist Emarsuitte, si ma chambriere m'en eust faict autant, je me feusse levée et luy eusse tué la chandelle sur le nez. — Vous estes bien terrible, dist Hircan, mais c’eust esté bien employé : vostre mary et la chambriere se feussent mis contre vous et vous eussent tresbien battuë, car pour un baiser ne fault pas faire si grand cas. Encores eust mieux faict sa femme de n’en sonner mot et de luy laisser prendre sa recreation, qui l’eust peu guerir de sa maladie. — Mais, dist Parlamente, elle avoit peur que la fin du passe-temps le feit plus malade. — Elle n’est pas, dist Oisille, de ceux contre qui parle nostre Seigneur: « Nous vousavons lamenté, et vous n’avez point pleuré ; nous avons chanté, et vous n’avez point dancé »: car quand son mary estoit malade elle pleuroit, et quand il estoit joyeux elle rioit. Ainsi toutes femmes de bien deussent avoir la moitié du bien, du mal, de la joye et de la tristesse de leurs mariz, et les aimer, obeïr et servir comme l’Eglise à Jesus Christ. — Il faudroit donc, ma Dame, dist Parlamente, que noz mariz fussent envers nous comme Jesus Christ
envers son Eglise. — Aussi faisons-nous, dist il 34
Saffredent : et si possible estoit nous le passerions. Car Jesus Christ ne mourut qu’une fois pour son Eglise, et nous mourons tous les jours pour noz femmes. — Mourir! dist Longarine :
il me semble que vous et les autres qui sont icy valez mieux escuz que ne faisiez grands blancs avant que fussiez mariez. — Je sçay bien pourquoy, dist Saffredent : c’est pource que souvent nostre valeur est esprouvée ; mais si se sentent bien noz espaules d’avoir longuement porté la cuirasse. — Si vous aviez esté contrains, dist Emarsuitte, de porter un mois durant le harnois et coucher sur la dure, vous auriez grand desir de recouvrer le lict de vostre bonne femme et porter la cuirasse, dont maintenant vous vous plaignez. Mais on dict que toutes choses se peuvent endurer, sinon l’aise, et ne peut-on cognoistre le repos, sinon quand on l’a perdu. — Ceste bonne femme, dist Oisille, qui rioit quand son mary estoit joyeux, avoit bien à faire à trouver son repos par tout. — Je croy, dist Longarine, qu’elle aimoit mieux son repos que son mary, veu qu’elle ne prenoit à cueur chose qu'il feist. — Elle prenoit bien à cueur, dist Parlamente, ce qui pouvoit nuire à sa conscience et à sa santé, mais aussi ne se vouloit point arrester à petite chose. — Quand vous parlez de la conscience, vous me faictes rire, dist Simontault; c’est chose dont ne voudrois jamais, fors à bon droict, que ma femme eust soucy. — Îl seroit bien employé, dist Nomerfide, que vous eussiez une telle femme que
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celle qui monstra bien, aprés la mort de son mary, d’aimer mieux son argent que sa conscience. — Je vous prie, dist Saffredent, dictes-nous ceste nouvelle, et pour ce faire je vous donne ma voix. — Je n’avois pas deliberé, dist Nomerfide, de racompter une si courte histoire ; mais, puis qu’elle vient à propos, je la diray. »
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Finesse d’une Espaignole pour frauder les cordeliers du laiz testamentaire de son mary.
N la ville de Saragosse y avoit un mar- # chand, lequel, voyant sa mort appro- T0 P cher, et qu'il ne pouvoit plus tenir TEA les biens qu’il avoit, peult estre, acquis avecques mauvaise foy, pensa de satisfaire à son peché s’il donnoit tout aux mendians, sans avoir esgard que sa femme et ses enfans mourroient de faim aprés son decez. Et quand il eut ordonné du faict de sa maison, dist qu’il vouloit qu’un bon cheval d’Espaigne (qui estoit presque tout ce qu’il avoit de bien) fust vendu le plus que l’on pourroit, et que l'argent en fust distribué aux pauvres mendians, priant sa femme qu’elle ne
voulust faillir,. incontinent qu’il seroit trespassé, de vendre son cheval et distribuer cest argent selon son ordonnance. Quand l’enterrement fut faict et les premieres larmes jettées, la femme, qui n'estoit non plus sotte que les Espaignols ont accoustumé d’estre, s’en vint au serviteur qui avoit comme elle entendu la volonté de son mary, et luy dist : « Il me semble que j’ay assez faict de perte de la personne de mon mary, que j’ay tant aimé, sans maintenant perdre le reste de mes biens. Si est-ce que je ne voudrois desobéïr à sa parole, mais ouy bien faire meilleure son intention : car le pauvre homme pense faire sacrifice à Dieu de donner aprés sa mort une somme dont en sa vie n’eust pas voulu donner un escu en extreme necessité, comme vous sçavez. Parquoy j’ay advisé que nous ferons ce qu’il a ordonné par sa mort encores mieux qu’il n’eust faict s’il eust vescu quinze jours davantage car je surviendray à la necessité de mes enfans. Mais il fault que personne du monde n’en sçache rien.» Et, quand elle eut promesse du serviteur de le tenir secret, elle luy dist : « Vous irez vendre son cheval, et à ceux qui vous diront : « Combien? » vous leur direz : « Un ducat. » Mais j’ay un fort bon chat que je veux mettre en vente, que vous ven-
drez quant et quant pour quatre vingts dixneuf
ducats; et ainsi le chat et le cheval feront tous deux les cent ducats que mon mary vouloit vendre son cheval seul. » Le serviteur accomplit promptement le commandement de sa maistresse :
LS
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car, ainsi qu’il pourmenoit le cheval par la place, tenant son chat entre ses bras, un gentil-homme, qui autres fois avoit veu et desiré le cheval, luy demanda combien il le faisoit en un mot. Il luy respondit : « Un ducat. — Je te prie, ne te mocque point de moy. — Je vous asseure, Monsieur, dist le serviteur, qu’il ne vous coustera qu’un ducat. Il est bien vray qu’il fault acheter le chat quant et quant, duquel il fault que j’aye quatre vingts dixneuf ducats. » A l’heure le gentilhomme, qui estimoit avoir raisonnable marché, luy paya promptement un ducat pour le cheval, et le demeurant comme il luy avoit demandé, et emmena sa marchandise; et le serviteur, d’autre costé, emporta son argent, dont sa maistresse fut fort joyeuse, et ne faillit pas de donner le ducat que le cheval avoit esté vendu aux pauvres mendians, comme son mary l’avoit ordonné, etretint le demeurant pour survenir à elle et à ses enfans.
« À vostre advis, si celle-là n’estoit pas bien plus sage que son mary, et si elle se soucioit tant de sa conscience que du profit de son mesnage? — Je pense, dist Parlamente, qu’elle aimoit bien son mary; mais, voyant qu’à la mort il avoit mal consideré à ses affaires, elle, qui cognoissoit son intention, l’avoit voulu’ interpreter au profit de ses enfans, dont je l’estime tressage. — Comment! dist Guebron, n’estimez vous pas une grande faulte de faillir à accomplir les testamens
des amiz trespassez ? — Si fais, dist Parlamente, pourveu que le testateur soit en bon sens. — Appellez-vous, dist Guebron, s’esgarer donner son bien à l'Eglise et aux pauvres mendians? — Je n’appelle point errer, dist Parlamente, quand l’homme distribue aux pauvres ce que Dieu a mis en sa puissance; mais de donner tout ce qu’on a à sa mort, et de faire languir de faim sa famille puis aprés, je n’approuve pas cela; et me semble que Dieu auroit aussi acceptable qu’on eust sollicitude des pauvres orphelins qu’on a laissez sur terre, lesquels, n’ayans moyen de se nourrir et accablez de pauvreté, quelquefois, au lieu de benir leurs peres, les maudissent quandils se sentent pressez de faim (car celuy qui cognoist les cueurs ne peult estre trompé, et ne jugera pas seulement selon les œuvres, mais selon la foy et charité qu’on a euë à luy.}— Pourquoy est-ce doncques, dist Guebron, que l’avarice est au jourd’huy si enracinée en tous les estats du monde que la pluspart des hommes s’attendent à faire des biens lors qu’ilz se sentent assailliz de la mort et qu’il leur fault rendre compte à Dieu? Je croy qu’ils mettent si bien leurs affections en leurs richesses que, s’il les pouvoient emporter avecques eux, ils le feroient volontiers. Mais c’est l’heure où le Seigneur leur faict sentir plus griefvement son jugement que à l’heure de la mort, car tout ce qu'ils ont faict, tout le temps de leur vie, bien ou mal, en un instant se represente devant eux. C’est l’heure où les livres de
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noz consciences sont ouverts et où chacun peult y veoir le bien et le mal qu’il a faict : car les esprits malings ne laissent rien qu'ils ne proposent au pecheur ou pour l’induire à une presumption d’avoir bien vescu, ou à une deffiance de la misericorde de Dieu, à fin de les faire trebucher du droict chemin. — Îl me semble, Hircan, dist Nomerfide, que vous sçavez quelque histoire à ce propos. Je vous prie, si la pensez digne de ceste compagnie, qu’il vous plaise nous la dire. — Je le veux bien, dist Hircan, et, combien qu’il me fasche de compter quelque chose à leur desavantage, si est-ce que, veu que nous n’avons espargné ny Roys, ny Ducs, ny Comtes, ny Barons, ceux icy ne se doivent tenir offensez si nous les mettons au rang de tant de gens de bien, mesmes que nous ne parlons que des vicieux :
car nous sçavons qu’il y a des gens de bien en tous estats, et que les bons ne doivent estre interessez pour les mauvais. Laissons doncques ces propos, et donnons commencement à nostre histoire. »
NOUVELLE CINQUANT ESIXIESME
Un cordelier marie frauduleusement un autre cordelier, son compagnon, à une belle jeune damoiselle, dont ils sont puis aprés tous deux puniz. |
Sa Ne en la ville de Padouë passa une dame s) LE 2 Françoise, à laquelle fut rapporté que ee Fi Ne dedans les prisons de l’Evesché y avoit
ed un cordelier ; et, s ’enquerant de l’occasion, pource qu'elle voyoit que chacun en parloit par mocquerie, luy fut dict que ce cordelier, homme ancien, estoit confesseur d’une fort honneste dame et devote, demeurée vefve, qui n’avoit que une seule fille, qu’elle aimoit tant qu’il n’y avoit peine qu’elle ne print pour luy amasser du bien et luy trouver un bon party. Or, voyant sa fille devenir grande, estoit continuellement en soucy de luy trouver mary qui peust vivre avecques elles deux en paix et en repos, c’est-à-dire qui fust homme de conscience, comme elle s’estimoit estre. Et pource qu’elle avoit ouy dire à quelque sot prescheur qu'il valoit mieux faire mal par le conseil des docteurs que faire bien contre l'inspiration du sainct Esprit, s’adressa à son beaupere confesseur, homme des-ja ancien, docteur en Theologie, estimé bien vivant de toute la ville, s’asseurant par son conseil et bonnes
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prieres ne pouvoir faillir de trouver le repos d’elle et de sa fille. Et quand elle l’eut bien fort prié de choisir un mary pour sa fille, tel qu’il cognoissoit qu’une femme aimant Dieu et son honneur devoit souhaitter, il luy respondit que premierement 1l falloit implorer la grace du sainct Esprit par oraisons et jeusnes; et puis, ainsi que Dieu conduiroit son entendement, il esperoit de trouver ce qu’elle demandoit. Et ainsi alla le cordelier d’un costé penser à son affaire.
Et pource qu’il entendit de la dame qu’elle avoit amassé cinq cens ducats tous prests pour donner au mary de sa fille, et qu’elle prenoit sur sa charge la nourriture des deux, les fournissant de maison, meubles et accoustremens, il s’advisa qu’il avoit un jeune compagnon de belle taille et agreable visage, auquel il donneroit la belle fille, la maison, meubles, sa vie et nourriture asseurée, et que les cinq cens ducats luy demeureroiïent pour un peu soulager son ardente avarice. Et aprés qu’il eut parlé à son compagnon et se trouverent tous deux d’accord, il retourna vers la dame et luy dist : « Je croy, sans faulte, que Dieu m’a envoyé son ange Raphaël, comme il feit à Thobie, pour trouver un parfaict espoux à vostre fille : car je vous asseure que j’ay en main le plus honneste jeune gentil-nomme qui soit en Italie, lequel a quelque fois veu vostre fille, et en est si bien prins qu’aujourd’huy, ainsi que j'estois en oraison, Dieu le m’a envoyé, et m'a
declaré l'affection qu’il avoit à ce mariage. Et Il 25
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moy qui cognois sa maison et ses parens, et qu’il est de vie notable, luy ay promis de vous en parler. Vray est qu’il y a un inconvenient, que seul je cognois en luy, c’est qu’en voulant secourir un de ses amis qu’un autre vouloit tuer, tira son espée, pensant les departir, mais la fortune advint que son amy tua l’autre. Parquoy luy, combien qu’il n’ait frappé nul coup, est fugitif de sa ville pource qu’il assista au meurtre; et par le conseil de ses parens s’est retiré en ceste ville, en habit d’escolier, où il demeure incogneu, jusques à ce que ses parens ayent mis ordre à son affaire, ce qu’il espere estre faict de bref. Par ce moyen faudroit le mariage estre faict secrettement, et que vous fussiez contente que le jour il allast-aux lectures publicques, et tous les soirs vint soupper et coucher ceans. » A l’heure la bonne femme luy dist : « Monsieur, je trouve en ce que vous me dictes grand advantage, car au moins j’auray
prés de moy ce que je desire le plus en ce monde.» Ce que le cordelier feit, et le luy amena bien en ordre, avec un beau pourpoinct de satin cramoisi, dont elle fut bien aise; et aprés qu’il fut venu, feirent les fiançailles, et, incontinent que mynuict fut passé, feirent dire une messe et espouserent, et puis allerent coucher ensemble, jusques au point du jour, que le marié dist à sa femme que, pour n’estre cogneu, il estoit contrainct s’en aller au college. Ayant prins son pourpoint de satin cramoisi et sa robbe longue, sans oublier sa coëffe noire, vint dire à Dieu à sa femme, qui encores
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estoit au lict, et l’asseura que tous les soirs il ‘ viendroit soupper avec elle, mais que pour le disner il ne se falloit attendre. Et ainsi s’en partit et laissa sa femme, qui s’estimoit la plus heureuse du monde d’avoir trouvé un si bon party. Et ainsi s’en retourne le jeune cordelier marié à son vieil pere, auquel il porta les cinq cens ducats dont 1ls avoient convenu ensemble par l’accord du mariage; et au soir ne faillit de retourner soupper avec celle qui le cuidoit estre son mary, et s’entretint si bien en l’amour d’elle et de sa belle mere qu’elles ne l’eussent pas voulu changer avec le plus grand prince du monde.
Ceste vie continua quelque temps; mais, ainsi que la bonté de Dieu a pitié de ceux qui sont trompez de bonne foy, par sa grace et bonté advint qu’un matin il print grande devotion à ceste dame et à sa fille d’aller ouïr la messe à saint François et visiter leur bon pere confesseur, par le moyen duquel elles pensoient estre si bien pourveués, l’une de beau fils, et l'autre de mary. Et de fortune, ne trouvans leur confesseur ne autre de leur cognoissance, furent contentes d’ouïr la grande messe qui se commençoit, attendans s’il viendroit point. Et ainsi que la jeune dame regardoit ententivement au service divin et au mystere d’iceluy, quand le prestre se retourna pour dire Dominus vobiscum, ceste jeune mariée fut toute surprinse d’estonnement, car il Iuy sembloit que c’estoit son mary, ou un pareil de luy; mais pour cela ne voulut sonner mot, et attendit
jusques à ce qu’il se retournast encores une fois, où elle l’advisa beaucoup mieux, et ne doubta point que ce ne fust luy. Parquoy elle tira sa mere, qui estoit en une grande contemplation, en luy disant : « Helas! ma Dame, qu'est-ce que je voyl: » La mere luy demanda : « Quoy?r — C'est, dist elle, mon mary qui dit la messe, ou la personne du monde qui mieux luy ressemble. »
La mere, qui ne l’avoit point bien regardé, luy dist : « Je vous prie, ma fille, ne mettez point ceste opinion dedans vostre teste : car c’est une chose totalement impossible que ceux qui sont si sainctes gens feissent une telle tromperie. Vous pecheriez grandement contre Dieu d’adjouster foy à une telle opinion. » Toutesfois ne laissa pas la mere d’y regarder. Et quand ce vint à dire Ite, missa est, cogneut veritablement que jamais deux freres d’une ventrée ne furent si semblables. Toutesfois elle estoit si simple qu’elle eust volontiers dict : « Mon Dieu, garde moy de croire ce que je voy. » Mais, pource qu’il touchoit tant à sa fille, ne voulut pas laisser la chose ainsi incogneuë, et se delibera d’en sçavoir la verité. Et quand ce vint au soir, que le mary devoit retourner, lequel ne les avoit aucunement apperceuës, la mere vint dire à sa fille : « Nous sçaurons, si vous voulez, maintenant la verité de vostre mary: car, ainsi qu’il sera dedans le lict, je l’iray trouver, et sans qu’il y pense, par derriere, vous luy arracherez sa coëffe, et nous verrons s’il aura telle coronne que celuy qui a dict la messe.
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Ainsi qu’il fut deliberé il fut faict : car, si tost que le meschant mary fut couché, arriva la vieille dame, et, en luy prenant les deux mains comme par jeu, sa fille luy osta sa coëfle, et demeura avec sa belle coronne, dont mere et fille furent : tant estonnées qu’il n’estoit possible de plus. Et à l'heure appellerent des serviteurs de leans pour le faire prendre et lier jusques au matin; et ne luy servit nulle excuse ne beau parler. Le jour venu, la dame envoya querir son confesseur, feignant avoir quelque grand secret à luy dire, lequel y vint hastivement, et elle le feit prendre comme le jeune, luy reprochant la tromperie qu’il luy avoit faicte. Et sur cela envoya querir la justice, entre les mains de laquelle elle les meit tous deux. Il est à juger que, s’il y avoit des gens de bien pour juges, ils ne laisserent pas la chose impunie.
« Voilà, mes Dames, pour vous monstrer que tous ceux qui vouënt pauvreté ne sont pas exempts d’estre tentez d’avarice, qui est l’occasion de faire tant de maux. — Mais tant de biens, dist Saffredent : car de cinq cens ducats, dont la vieille vouloit faire tresor, en furent faictes beaucoup de cheres. Et la pauvre fille, qui avoit tant attendu un mary, par ce moyen en pouvoit avoir deux, et sçavoir mieux parler à la verité de toutes hierarchies. — Vous avez tousjours les plus faulses opinions, dist Oisille, que je vey jamais, car il vous semble que toutes les femmes sont de vostre
complexion.— Ma Dame, sauf vostre grace, dist Saffredent : car je vouldrois qu’il m’eust cousté beaucoup et elles fussent aussi aisées à contenter que nous. — Voilà une mauvaise parole, dist Oisille : car il n’y a nul icy qui ne sçache bien tout le contraire de vostre dire. Et qu’il ne soit vray, le compte qui est faict maintenant monstre bien l’ignorance des pauvres femmes et la malice de ceux que nous tenons meilleurs que vous austres hommes : car elle ne sa fille ne vouloient rien faire à leur fantasie, mais soubmettoient leur desir à bon conseil. — Il y a des femmes si difficiles, dist Longarine, qu’il leur semble qu’elles doivent avoir des anges. — Et voilà pourquoy, dist Simontault, elles trouvent souvent des diables, principalement celles qui, ne se confians en la grace de Dieu, cuident, par leur bon sens ou celuy d’autruy, pouvoir trouver en ce monde quelque felicité, qui n’est donnée ny ne peult venir que de Dieu. — Comment, Simontault!
dist Oisille ; je ne pensois que vous sceussiez tant de bien. — Ma Dame, dist Simontault, c’est grand dommage que je he suis bien experimenté : car, par faulte de me cognoistre, je voy que vous avez mauvais jugement de moy; mais si puis je bien faire le mestier d’un cordelier, puis que le cordelier s’est meslé du mien. — Vous appellez donc estre mestier, dist Parlamente, de tromper les femmes, et ainsi de vostre bouche mesme vous vous jugez. — Quand j'en aurois trompé cent mil, dist Simontault, je ne serois pas encores
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vengé des peines que j’ay euës pour une seule. — Je sçay, dist Parlamente, combien de fois vous vous plaignez des dames, et toutesfois nous vous voyons si joyeux et en bon poinct qu’il n’est pas à croire que vous ayez eu tous les maux que vous dictes. Mais la belle dame sans mercy respond qu’il siet bien que l’on le die pour en tirer quelque confort. — Vous alleguez un notable docteur, dist Simontault, qui seulement n’est fascheux, mais le faict estre toutes celles qui ont leu et suivy sa doctrine. — Si est-ce que sa doctrine, dist Parlamente, est autant profitable aux jeunes dames que nulle que je sçache. — S’il estoit ainsi, dist Simontault, que les dames fussent sans mercy, nous pourrions bien faire reposer noz chevaux et laisser rouïller noz harnois jusques à la premiere guerre, et ne faire que penser du mesnage. Et, je vous prie, dictes moy si c’est honnesteté à une dame d’avoir le nom d’estre sans pitié, sans charité, sans amour et sans mercy? — Sans charité et amour, dist Parlamente, ne fault il pas qu’elle soit; mais ce mot de mercy sonne si mal entre les femmes qu’elles n’en peuvent user sans offenser leur honneur : car, proprement, mercy est accorder la grace qu’on demande, et l’on sçait bien celle que les hommes desirent. — Ne vous desplaise, ma Dame, dist Simontault, il y en a de si raisonnables qui ne demandent que la parole. — Vous me faictes souvenir, dist Parlamente, de celuy qui se contentoit d’un gand. — Il fault que nous sachons qui est ce gracieux serviteur, dist
Hircan, et pour ceste cause je vous donne ma voix. — Ce me sera plaisir de le dire, dist Parlamente, car elle est pleine d’honnesteté. »
NOUVELLE CINQUANTESEPTIESME
Compte ridicule d’un Milhort d'Angleterre qui portoit un gand de femme, par parade, sur son habillement.
+x— Qù
W)e roy Loys unziesme envoya en An- LS ss RAC le seigneur de Montmorency a À 7e pour son ambassadeur, lequel y fut
Détant bien venu que le Roy et tous les autres princes l’aimerent et l’estimerent fort, et mesmes luy communiquerent plusieurs de leurs affaires secrets pour avoir son conseil. Un jour, estant en un banquet que le Roy luy feit, fut assis auprés de luy un Milhort de grande maison, lequel avoit sur son saye attaché un petit gand, comme pour femme, à crochets d’or; et dessusles joinctures des doigts y avoit force diamans, rubiz, esmerauldes et perles, tant que ce gand estoit estimé à grand argent. Le seigneur de Montmorency le regarda si souvent que le Milhort s’apperceut qu’il avoit envie de luy demander la raison pourquoy il estoit si bien en ordre. Et
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pource qu’il en estimoit le compte estre fort à sa louënge, il commença à dire : « Je voy bien que vous trouvez estrange de ce que si gorgiasement j'ay accoustré un pauvre gand, ce que j’ay encores plus d’envie de vous dire : car je vous tiens tant homme de bien et cognoissant quelle passion c’est qu’amour que, si Jay bien faict, vous me louërez, ou sinon vous excuserez l’amour, qui commande à tous hônnestes cueurs. Il fault que vous entendiez que j’ay aimé toute ma vie une dame, aime et aimeray encores après ma mort. Et parce que mon cueur eut plus de hardiesse de s’adresser en un bon lieu que ma bouche n’eut de parler, je demeuray sept ans sans luy en oser faire semblant, craignant que, si elle s’en appercevoit, je perdrois le moyen que j’avois de souvent la frequenter, dont j’avois plus de peur que de ma mort. Mais un jour, estant dedans un pré et la regardant, me print un si grand battement de cueur que je perdy toute couleur et toute conte- . nance, dont elle s’apperceut tresbien, et me demandant que j’avois, je luy dis que c’estoit une douleur de cueur importable. Et elle, qui pensoit que ce fust maladie d’autre sorte que d’amour, me monstra avoir pitié de moy, qui me feit la supplier mettre la main sur mon cueur pour veoir comme il se debattoit : ce qu’eile feit, plus par charité que par autre amytié. Et luy tenant la main dessus mon cueur, laquelle estoit gantée, il se print à debattre et tourmenter si fort qu’elle
sentit que je disois verité. Et à l’heure luy serray il 26
la main contre mon estomach, en luy disant :
« Helas! ma Dame, recevez le cueur qui veult rompre mon estomach pour saillir en la main de celle dont j'espere grace, vie et misericorde; lequel me contrainct maintenant vous declarer l'amour que tant long temps vous ay celée : car luy ne moy ne sommes maistres de ce puissant dieu. » Quand elle entendit le propos que je luy tenois, le trouva fort estrange et voulut retirer sa main; mais je la luy tins si ferme que le gand demeura en la place de sa cruelle main. Et pource que jamais je n’avois eu, ne ay eu depuis, plus grande privauté d’elle, je attachay ce gand comme l’emplastre la plus propre que je puis donner à mon cueur. Et l’ay aorné de toutes les plus belles bagues que j’avois, combien que les richesses viennent du gand, que je ne donnerois pour le Royaume d'Angleterre. Car je n’ay bien en ce monde que j'estime tant que de le sentir sur mon estomach. » Le seigneur de Montmorency, qui eust mieux aimé la main quele gand d’une dame, luy loüa fort ceste grande honnesteté, luy disant qu’il estoit le plus vray amoureux qu’il eust jamais veu, puis que de si peu il faisoit tant de cas, combien que, veu sa grande amour, s’il eust eu mieux que le gand, peult estre qu’# fust mort de joye. Ce qu’il accorda au seigneur de Montmorency, ne soupçonnant point qu’il le dist par mocquerie.
« Si tous les hommes du monde estoient de
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telle honnesteté, les dames s’y pourroient bien fier, quand il ne leur en cousteroit que le gand. — J’ai si bien cogneu le seigneur de Montmorency dont vous parlez, dist Guebron, que je suis seur qu’il n’eust point voulu vivre en telle angoisse, et, s’il se fust contenté de si peu, il n’eust pas eu les bonnes fortunes qu’il a euës en amour : car la vieille chanson dict : « Jamais « d’amoureux coüart n’oyez bien dire. » — Pensez, dist Saffredent, que ceste pauvre dame retira sa main bien hastivement quand elle sentit que le cueur luy debattoit ainsi, car elle cuydoit qu’il deust trespasser, et l’on dist qu’il n’y a rien que les femmes hayent plus que de toucher les morts. — Si vous aviez autant hanté les hospitaux que les tavernes, dist Emarsuitte, vous ne tiendriez pas ce langage, car vous verriez celles qui ensevelissent les trespassez, que souvent les hommes, quelques hardiz qu’ils soient, craignent approcher. — Il est vray, dist Simontault, qu’il n’y a nul à qui l’on donne penitence qui n’ayt faict le rebours de ce à quoy il a prins plaisir : comme une damoiselle que je vis en une bonne maison, qui, pour satisfaire au plaisir qu’elle avoit eu à baiser quelqu’un qu’elle aimoit, fut trouvée au matin à quatre heures baisant le corps mort d’un gentil-homme qui avoit esté tué le jour de devant, lequel elle n’avoit pas moins aimé que l'autre ; et à l’heure chacun cogneut que c’estoit penitence des plaisirs passez. — Voilà, dist Oisille, comme toutes bonnes œuvres que les femmes
font sont estimées mal entre les hommes. Je ne suis d'opinion que morts ne vifs on doive baiser, si ce n’est ainsi que Dieu le commande. — Quant à moy, dist Hircan, je me soucie si peu de baiser les femmes, hors mis la mienne, que je m’accorde à toutes les loix que l’on voudra: mais j’ay pitié des jeunes gens, à qui vous voulez oster un si petit contentement, et faire nul le commandement de sainct Paul, qui veult que l'on baise in osculo sancto. — Si sainct Paul eust esté tel homme que vous, dist Nomerfide, nous eussions demandé l’experience de l'esprit de Dieu, qui parloit en luy. — À la fin, dist Guebron, vous aimerez mieux douter de la Sainte Éscriture que de faillir à l’une de voz petites ceremomies. — Ja à Dieu ne plaise, dist Oisille, que nous doutons de la Saincte Escriture, veu que si peu nous croyons en voz mensonges : car il n’y a nulle qui ne sçache bien ce qu’elle doit croire, c’est de jamais ne mettre en doute la parole de Dieu, et moins adjouster foy à celle des hommes, se destournans de la verité. — Si croy-je, dist Simontault, qu’il y a eu plus d’hommes trompez par les femmes que de femmes par les hommes : car la petite amour qu’elles ont à nous les garde de croire la verité, et la tresgrande amour que nous leur portons nous faict tellement fier en leurs mensonges que plustost nous sommes trompez qte soupçonnez de le pouvoir estre. — Il semble, dist Parlamente, que vous ayez ouy la plaincte de quelque sot deceu par une folle, car vostre propos est de
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si petite authorité qu’il a besoing d’estre fortifié d'exemple. Parquoy, si vous en sçavez quelqu'un, je vous donne ma place pour le racompter. Et n’entends pas que pour un mot soyons subjects de vous croire; mais, pour vous escouter dire. mal de nous, noz nouvelles n’en sentiront point de douleur, car nous Sçavons ce qui en est. — Or, puis que j’ay lieu, dist Simontault, je : vous diray. »
NOUVELLE CINQUANTEHUICTIESME
Une dame de court se venge plaisamment d’un sien serviteur d’amourettes.
Pat Ven la court du Roy François premier,
22 y avoit une dame de fort bon esprit, EE LEE laquelle, par sa bonne grace, honnes- Cr teté et parole aggreable, avoit gaigné le cueur de plusieurs serviteurs, dont elle sçavoit fort bien passer son temps, l’honneur sauve, les entretenant si plaisamment qu’ils ne sçavoient à quoy se tenir d’elle : car les plus asseurez estoient desesperez, et les plus desesperez en prenoient asseurance. Toutesfois, en se mocquant de la plus grande partie, ne se peult tenir d’en aimer fort
bien un, qu’elle nommoit son cousin, lequel nom donnoit couleur à plus long entretenement. Mais, comme nulle chose n’est stable, souvent leur amitié tournoit en courroux, et puis se renouvelloit . plus fort que jamais, en sorte que toute la court ne le pouvoit ignorer. Un jour, la dame, tant pour donner à cognoistre qu’elle n’avoit affection en rien que pour donner un peu de peine à celuy pour l’amour duquel elle en avoit beaucoup porté, luy va faire meilleur semblant qu’elle n’avoit jamais faict. Parquoy luy, qui n’avoit ny en armes ny en amours nulle faulte de hardiesse, commença à pourchasser vivement celle que maintes fois avoit priée; laquelle, feignant ne pouvoir plus soustenir tant de pitié, luy accorda sa demande et luy dist que, pour ceste occasion, elle s’en alloit en sa chambre, qui estoit en un galetas, où elle sçavoit bien qu’il n’y avoit personne, et, si tost qu’il la verroit partir, qu’il ne faillit point d’aller aprés, car il la trouveroit seule, de la bonne volonté qu’elle luy portoit. Le gentil-homme, qui creut à sa parole, fut si content qu’il se meit à jouër avecques les autres dames, attendant qu’il la veid partir pour bien tost aller aprés. Et elle, qui n’avoit faulte de nulle finesse de femme, s’en alla à deux grandes princesses desquelles elle estoit familiere, et leur dist : « Si vous voulez, je vous monstreray le plus beau passetemps que vous vistes oncques. » Elles, qui ne cherchoient point de melencolie, la prierent de leur dire que c’estoit. « C’est, ce dist elle, un
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tel, que vous cognoissez autant homme de bien qu’il en soit point, et non moins audacieux. Vous sçavez combien de mauvais tours il m’a faict, et qu’à l’heure que je l’aimois plus fort il en a aimé d’autres, dont j’en ay porté plus d’ennuy que je n’en ay monstré de semblant. Or, maintenant Dieu m’a donné le moyen de m’en venger : c’est que je m’en vay en ma chambre, qui est sur ceste cy, et incontinent, s’il vous plaist y faire le guet, vous le verrez venir aprés moy, et, quand il aura passé les galleries et qu’il voudra monter le degré, je vous prie vous mettre toutes deux à la fenestre pour m’aider à crier au larron, et vous verrez sa colere. À quoy je croy qu’il n’aura point mauvaise grace, et, s’il ne me dit des injures tout hault, je m’attens bien qu’il n’en pensera pas moins en son CUeur. »
Ceste conclusion ne se feit pas sans rire, car il n’y avoit gentil-homme en la court qui menast plus la guerre aux dames que cestuy-là; et estoit tant aimé et estimé d’un chacun que l’on n’eust voulu pour rien se trouver au danger de sa moquerie; et sembla bien aux dames qu’elles avoient bonne part à la gloire qu’une seule esperoit d’emporter sur le gentil-homme. Parquoy, si tost qu’elles veirent partir celle qui avoit faict l’entreprinse, commencerent à regarder la contenance du gentil-homme, qui ne demeura gueres sans changer de place. Et quand il eut passé la porte, les dames sortirent à la gallerie pour ne le perdre point de veuë, et luy, qui ne s’en doutoit pas, va
mettre sa cappe à l’entour de son col pour se cacher le visage, et descendit le degré jusques à la court, puis remonta. Mais, trouvant quelqu’un qu’il ne vouloit pour tesmoing, redescendit encores en la court et retourna par un autre costé; ce que tout entierement les dames voyoient, dont ne s’apperceut oncques. Et quand il parvint au degré où il pouvoit seurement aller en la chambre de sa dame, les deux dames se vont mettre à la fenestre, et incontinent elles apperceurent la dame qui estoit en hault, qui commença à crier au larron tant que sa teste en pouvoit porter, et les deux dames d’enbas luy respondirent si fort que leurs voix furent ouyes de tout le chasteau. Je vous laisse à penser en quel despit le gentilhomme s'enfuit en son logis, non si bien couvert qu’il ne fust cogneu de celles qui sçavoient le mistere. Lesquelles, depuis, le luy ont souvent reproché, mesme celle qui luy avoit faict ce mauvais tour, luy disant qu’elle s’estoit bien vengée de luy. Mais il avoit ses responses et deffenses si propres qu’il leur feit à croire qu’il se doutoit bien de leur entreprinse, et qu’il avoit accordé à la dame de l’aller veoir pour luy donner quelque passetemps : car pour l’amour d’elle n’eust-il prins ceste peine, pource qu’il y avoit trop long temps que l’amour en estoit dehors. Mais les dames ne vouloient recevoir ceste verité, dont encores en est la matiere en doute.
« Mais, si ainsi estoit qu’il eust creu ceste
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dame, comme il n’est vray semblable, véu qu’il estoit tant sage et hardy que de son aage et son temps a eu peu de pareils, ou point qui le passast, comme le nous a faict veoir sa treshardie et chevaleureuse mort, il me semble qu’il fault que vous confessiez que l’amour des hommes vertueux est telle que, par trop croire de verité aux dames, sont souvent trompez. — En bonne foy, dist Emarsuitte, j’advouë ceste dame du tour qu’elle a faict: car, puis qu’un homme est aimé d’une dame et la laisse pour une autre, elle ne s’en peult trop venger. — Voire, dist Parlamente, si elle en est aimée; mais il y en a qui aiment des hommes-sans estre asseurées de leur amitié, et, quand elles cognoissent qu’ils aiment ailleurs, elles dient qu’ils sont muables. Parquoy celles qui sont sages ne sont jamais trompées de ces propos, car elles ne s’arrestent ny ne croyent jamais qu’à ceux qui sont veritables, à fin de ne tomber au danger des menteurs, pource que le vray et le faux n’ont qu’un mesme langage. — Si toutes estoient de vostre opinion, dist Simontault, les gentils-hommes pourroient bien mettre leurs oraisons dedans leurs coffres. Mais, quoy que vous ne voz semblables en sceussiez dire, nous ne croyrions jamais que les femmes ne soient aussi incredules comme elles sont belles. Et ceste opinion nous fera vivre aussi contans que vous voudriez par voz oraisons nous mettre en peine. — Vrayement, dist Longarine, sçachant
tresbien qui est la dame qui a faict ce bon tour il | 27
au gentil-homme, je ne trouve impossible nulle finesse à croire d’elle : car, puis qu’elle n’a pas espargné son mary, elle ne devoit pas espargner son serviteur. — Vous en sçavez doncques plus que moy, dist Simontault : parquoy je vous donne ma place pour en dire vostre opinion. — Puis que le voulez, et moy aussi, dist Longarine. »
NOUVELLE CINQUANTENEUFIESME
Un gentil-homme, pensant acoler en secret une des damoiselles de sa femme, est par elle surprins.
bonne et ancienne maison et riche gentil-homme, et par grande amitié de l’un et de l’austre se feit ce mariage. Elle, qui estoit l’une des femmes du monde parlant aussi plaisamment, ne dissimuloit point à son mary qu’elle n’eust des serviteurs, desquels elle se mocquoit et passoit son temps, dont son mary avoit sa part du plaisir; mais à la longue ceste vie luy fascha : car d’un costé il trouvoit mauvais qu’elle entretenoit longuement ceux qu’il ne tenoit pour ses parens et amis; d’autre costé luy
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faschoit fort la despense qu’il estoit contrainct de faire pour entretenir sa gorgiaseté et suivre la court. Parquoy le plus souvent qu’il pouvoit se retiroit en sa maison, où tant de compagnie l’alloit veoir que sa despense n’amoindrissoit gueres en son mesnage : car sa femme, en quelque lieu qu’elle fust, trouvoit tousjours moyen de passer son temps à quelques jeux, dances, et à toutes choses ausquelles honnestement les jeunes dames se peuvent exercer. Et quelquefois que son mary luy disoit en riant que leur despense estoit trop grande, elle Iuy faisoit response qu’il s’asseurast qu’elle ne le feroit jamais cocqu, mais ouy bien coquin. Car elle aimoit si tresfort les accoustrements qu’il falloit qu’elle en eust des plus beaux et riches qui fussent en la court, où son mary la menoit le moins qu’il pouvoit, et où elle faisoit {out son possible d'aller. Et pour ceste occasion se rendit toute complaisante à son mary, qui de chose plus difficile ne la vouloit pas reffuser.
Or, un jour, voyant que toutes ses inventions ne le pouvoient gaigner à faire ce voyage de la court, s’apperceut qu’il faisoit fort bonne chere à une femme de chambre à chapperon qu’elle avoit, dont elle esperoit bien faire son proffit. Et un soir elle retira à part ceste fille de chambre, et l’interrogea si finement, tant par promesses que par menaces, que la fille luy confessa que, depuis qu’elle estoit en sa maison il n’estoit jour que son maistre ne la sollicitast de l’aimer, mais qu’elle aimeroit mieux mourir que faire rien contre Dieu
et son honneur, et encor veu l’honneur qu’elle luy avoit faict de la retirer à son service, qui seroit double meschanceté. Ceste dame, entendant la desloyauté de son mary, fut soudain emeuë de despit et de joye, voyant que son mary, qui faisoit tant semblant de l’aimer, luy pourchassoit secrettement telle honte en sa compagnie, combien qu’elle s’estimoit plus belle et de trop meilleure grace que celle pour laquelle il la vouloit changer. Mais la joye estoit qu’elle esperoit prendre son mary en telle et si grande faulte qu’il ne luy reprocheroit plus ses serviteurs ne la demeure de la court. Et, pour y parvenir, pria ceste fille d’accorder petit à petit à son mary ce qu’il demandoit, avec les conditions qu’elle luy dist. La fille en cuida faire difficulté, mais, asseurée par sa maistresse de sa vie et de son honneur, s’accorda de faire tout ce qu’il luy plairoit. -
Le gentil-homme, continuant sa poursuitte, trouva ceste fille d’œil et de contenance toute changée, parquoy la pressa plus vivement qu’il n’avoit accoustumé. Mais elle, qui sçavoit son roolle par cueur, luy remonstra sa pauvreté, et qu’en luy obeïssant perdroit le service de sa maistresse, auquel elle s’attendoit bien gaigner un bon mary ; à quoy luy fut respondu par le gentil-homme qu’elle n’eust soucy de toutes ces choses : car il la marieroit mieux et plus richement que sa maistresse ne sçauroit faire, et qu’il conduiroit son affaire si secrettement que nul n’en pourroit mal parler. Sur ces propos, feirent leur accord, et,
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en regardant le lieu plus propre pour accomplir ceste belle œuvre, elle va dire qu’elle n’en sçavoit point de meilleur ne plus loing de tout soupçon qu’une petite maison qui estoit dedans le parc, où il y avoit chambre et lict tout à propos. Le gentil-homme, qui n’eust trouvé*nul lieu mauvais, se contenta fort de cestuy-là, et luy tarda bien que le jour et l’heure n’estoient venuz. Ceste fille ne faillit pas de promesse à sa maistresse, et luy compta tout le discours de son entreprinse bien au long, comme ce devoit estre le lendemain aprés disner, et qu’elle n’y faudroit point, à l’heure qu’il y falloit aller, de luy faire signe. À quoy elle supplioit bien fort de prendre garde, et ne faillir point de s’y trouver à l’heure, pour la garder du danger où elle se mettoit en luy obeïssant. Ce que la maistresse luy jura, la priant n’avoir nulle crainte, et que jamais ne l’abandonneroit, et si la deffendroit de la fureur de son mary. Le lendemain venu, aprés que l’on eut disné, le gentilhomme faisoit meilleure chere à sa femme qu’il n’avoit encore faict : ce qu’elle n’avoit pas trop aggreable ; mais elle feignoit si bien qu’il ne s’en apperceut point. Aprés le disner, elle luy demanda à quoy il passeroit le temps. Il luy dist qu’il n’en sçavoit point de meilleur que de jouër au cent. A lheure feirent dresser le jeu; mais elle feignit qu’elle ne vouloit point jouër et qu’elle auroit assez de plaisir à les regarder. Et ainsi qu’il se vouloit mettre au jeu, ne faillit pas de dire à ceste fille qu’elle n’oubliast pas sa promesse. Et quand
il fut au jeu, elle passa par la salle, faisant signe à sa maistresse du pelerinage qu’elle avoit à faire, qui l’advisa tresbien, mais le gentil-homme n’y cogneut rien. Toutesfois, au bout d’une heure qu’un de ses varlets luy feit signe de loing, dist à sa femme que la*teste luy faisoit un peu mal, et qu'il estoit contrainct de s’aller reposer et prendre l’air. Elle, qui sçavoit aussi bien sa maladie que luy, demanda s’il vouloit qu’elle joüast son jeu : il luy dit qu’ouy, et qu'il reviendroit bien tost. Toutesfois elle l’asseura que pour deux heures elle ne s’ennuyeroit point de tenir sa place. Ainsi s'en alla le gentil-homme en sa chambre, et de là, par une allée en son parc. La damoiselle, qui sçavoit un autre chemin plus court, attendit un petit, puis soudain feit semblant d’avoir une tranchée, et bailla son jeu à un autre; et si tost qu’elle fut saillie de la salle, laissa ses haults patins, et s’en courut le plus tost qu’elle peult au lieu où elle ne vouloit que le marché se feist sans elle, et y arriva à si bonne heure qu'elle entra par une porte en la chambre où son mary ne faisoit que d'arriver, et se cacha derriere l’huys, escoutant les beaux et honnestes propos que son mary tenoit à sa chambriere. Mais, quand elle veid qu'il s’approchoit du criminel, le print par derriere en luy disant : « Je suis trop prés de vous pour en prendre une autre. » Si le gentil-homme fut lors courroucé jusques à l’extremité, il ne le fault demander, tant pour estre frustré de la joye qu'il esperoit recevoir que pour veoir sa femme le cognoistre
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plus qu'il ne vouloit, de laquelle il avoit grand peur de perdre pour jamais l'amitié. Mais, pensant que ceste menée vint de la fille, sans parler à sa femme, courut aprés elle de telle fureur que, si sa femme ne luy eust ostée des mains, il l’eust tuée, disant que c’estoit la plus meschante garse qu'il eust jamais veué, et que, si sa femme eust attendu la fin, elle eust bien cogneu que ce n’estoit que mocquerie : car, en lieu de luy faire ce qu'elle pensoit, il luy eust baillé des verges pour la chastier. Mais elle, qui.se cognoissoit en tel metal, ne le print pas pour bon, et luy feit là de si bonnes remonstrances qu'il eut grand peur qu'elle ne le voulust abandonner. Parquay il luy feit toutes les promesses qu’elle voulut, et confessa, voyant les bonnes remonstrances de sa femme, qu’il avoit tort de trouver mauvais qu’elle eust des serviteurs. Car une femme belle et honneste n’est point moins vertueuse pour estre aimée, pourveu qu’elle ne face ny ne die chose qui soit contre son honneur; mais un homme merite bien grande punition qui prend peine de pourchasser une qui ne l’aime point, pour faire tort à sa femme : et à sa conscience. Parquoy luy promist qu'il ne l’empescheroit jamais d’aller à la court, ny ne trouveroit mauvais qu’elle eust des serviteurs, car il sçavoit bien qu’elle parloit plus à eux par mocquerie que par affection. Ces propos là ne despleurent pas à la dame, car il luy sembloit bien avoir gaigné un grand point. Si est-ce qu’elle dist tout au contraire, feignant de prendre desplaisir
d’aller à la court, et qu’elle estimoit plus son amitié que toute autre chose, sans laquelle toutes compagnies luy faschoient, disant qu’une femme bien aimée de son mary, et l’aimant de son costé, comme elle faisoit, portoit avec elle un saufconduict de parler à tout le monde et n’estre mocquée de nul. Le pauvre gentil-homme meit si grande peine de l’asseurer de l’amitié qu’il luy portoit qu’en la fin ils partirent de ce lieu-là bons amis. Mais, pour ne retourner plus à tel inconvenient, il la pria de chasser ceste fille, à l’occasion de laquelle il avoit eu tant d’ennuiz. Ce qu’elle feit; mais ce fut en la mariant bien et honorablement aux despens de son mary. Et pour faire entierement oublier à la damoiselle ceste follie, la mena bien tost à la court, en tel ordre et si gorgiase qu’elle avoit occasion de se contenter.
« Voilà, mes Dames, qui me faict dire que je ne trouve point estrange le tour qu'elle avoit faict à l’un de ses serviteurs, veu celuy que nous sça- . vons de son mary. — Vous nous avez peint, dist Hircan, une femme bien fine et un mary bien sot : car, puis qu’il en estoit venu jusques là, il ne se devoit pas arrester en si beau chemin. — Et qu’eust-il faict? dist Longarine. — Ce qu’il avoit entreprins, dist Hircan : car autant estoit courroucée sa femme contre luy pour sçavoir qu’il vouloit mal faire comme s’il eust mis le mal à execution; et peult estre que sa femme l’eust
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mieux estimé si elle l’eust cogneu plus hardy et gentil compagnon. — C'est bien dict, dist Emarsuitte; mais où trouverez vous des hommes qui forcent deux femmes à la fois? Car sa femme eust deffendu son droict, et la fille sa virginité. — Il est vray, dist Hircan; mais un homme fort et hardy ne craint point d’en assaillir deux foibles, et ne fault point d’en venir à bout. — J'entends bien, dist Émarsuitte, que, s’il eust tiré son espée, il les eust bien tuées toutes deux; mais autrement ne voy-je pas qu’il en eust peu eschapper. Parquoy je vous prie nous dire que vous en eussiez faict. — J’eusse embrassé ma femme, dist Hircan, et l’eusse emportée dehors, et puis eusselfaict de sa chambriere ce qu’il m’eust pleu, par amour ou par force. — Hircan, dist Parlamente, il suffit assez que vous sçachez faire mal. — Je suis seur, Parlamente, dist Hircan, que je ne scandalise point linnocent devant qui je parle. Et si ne veux par cela soustenir un mauvais faict, mais je ne louë l’entreprinse, qui de soy ne vault rien, et l’entrepreneur qui ne l’a mise à fin plus par crainte de sa femme que par amour. Je louë qu’un homme aime sa femme, comme Dieu le commande; mais, quand il ne l’aime point, je ne l’estime gueres de la craindre. — A la verité, luy respondit Parlamente, si l’amour ne vous rendoit bon mary, j'estimerois bien peu ce que vous feriez par crainte. — Vous n’auriez garde, Parlamente, dist Hircan : car l’amour que je vous porte me rend plus obeïs-
sant à vous que la crainte de la mort ny d’enfer. il 28
— Vous en direz ce qu’il vous plaira, dist Parlamente, mais j'ay occasion de me contenter de ce que j ’ay veu et cogneu de vous; et de ce que je n'aÿ point sceu n'en ay point voulu douter, et encores moins m'en enquerir. — Je trouve une grande follie, dist Nomerfide, à celles qui s’enquierent de si prés de leurs mariz, et les mariz aussi des femmes : car il suffist au jour de sa malice, sans avoir tant de soucy du lendemain. — Si est-il aucunesfois necessaire, dist Oisille, de s’enquerir des choses qui peuvent toucher l’honneur d’une maison, pour y donner ordre, mais non pour faire mauvais jugement des personnes : car il n’y a nul qui ne faille aucunesfois. — Il est advenu, dist Guebron, des inconveniens à plusieurs par faulte de bien et songneusement s’enquerir de la faulte de leurs femmes. — Je vous prie, dist Longarine, si vous en sçavez quelque exemple, ne le nous vouloir celer. — J’en sçay bien un, dist Guebron, et, puis que vous le voulez, je le vous diray. »
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NOUVELLE SOIXANTIESME
Une Parisienne abandonne son mary pour suivre un chantre, puis, contrefaisant la morte, se feit enterrer.
DE PAN Ven la ville de Paris y avoit un homme s ) ÉD EN PA si bonne nature qu’il eust faict
de &P conscience de croire un homme estre
2 6] couché avec sa femme, quand encores il l'eust veu. Ce pauvre homme espousa une femme de si mauvais gouvernement qu’il n’estoit possible de plus, dont jamais ne s’apperceut, ains la traictoit comme la plus femme de bien du monde. Un jour que le Roy Loys douziesme alla à Paris, ceste femme s’alla abandonner à un des chantres dudict seigneur. Et quand elle veid que le Roy s’en alloit de la ville de Paris et qu’elle ne pouvoit plus veoir le chantre, se delibera d'abandonner son mary et de le suivre. À quoy le chantre s’accorda, et la mena en une maison qu’il avoit prés de Bloys, où ils vesquirent ensemble long temps. Le pauvre mary, trouvant sa femme à dire, la chercha de tous costez, mais en fin luy fut dict qu’elle s’en estoit allée avec le chantre. Luy, qui vouloit recouvrer sa brebis perduë, dont il avoit faict mauvaise garde, luy escrivit force lettres, la priant de retourner à luy,
et qu’il la reprendroit si elle vouloit estre femme de bien; mais elle, qui prenoit si grand plaisir à ouïr le chant du chantre avec qui elle estoit qu’elle avoit oublié la voix de son mary, ne tint compte de toutes ses bonnes paroles et s’en mocqua. Dont le mary courroucé luy feit sçavoir qu’il la demanderoit par justice à l’Eglise, puis qu’elle ne vouloit autrement retourner avecques luy. Ceste femme, craignant que, si la justice y mettoit la main, son chantre et elle en pourroient : ; ru ; :
avoir affaire, pensa une Caütélle digne d’une telle main, et, feignant d’estre malade, envoya querir quelques femmes de bien de la ville pour la venir visiter, ce que volontiers elles feirent, esperans par ceste maladie la retirer de sa mauvaise vie. Et, à ceste fin, chacune luy faisoit les plus belles remonstrances qu’elle pouvoit. Lors elle, qui faignoit d’estre griefvement malade, feit semblant de plorer et de recognoistre son peché, en sorte qu’elle faisoit pitié à toute la compagnie, qui cuidoient fermement qu’elle parlast du fond de son cueur. Et, la voyans ainsi reduicte et repentante, se meirent à la consoler, en luy disant que Dieu n’estoit pas si terrible que beaucoup de prescheurs indiscrets le peignoient, et que jamais il ne luy refuseroit sa misericorde; et, sur ce bon propos, envoyerent querir un homme de bien pour la confesser. Et le lendemain vint le curé du lieu pour luy administrer le sainct Sacrement, qu’elle receut avec tant de bonnes mines que toutes les femmes de bien de la ville qui estoient presentes
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ploroient de veoir sa devotion, loüans Dieu, qui, par sa bonté, avoit eu pitié de ceste pauvre creature. Et aprés, feignant ne pouvoir plus manger, l’extreme unction luy fut apportée par le curé, et par elle receuë avec plusieurs bons signes : car à peine pouvoit elle avoir sa parole, comme l’on estimoit, et demeura ainsi bien long temps; et sembloit que peu à peu elle perdist la veuë, l’ouye et tous les autres sens, dont chacun se print à crier Jesus. Et à cause que la nuict estoit prochaine, et que les dames estoient de loing, se retirerent toutes. Et ainsi qu’elles sortoient de la maison on leur dist qu’elle estoit trespassée, et, en disant leur de profundis pour elle, s’en retournerent en leurs maisons. Le curé demanda au chantre où il vouloit qu’elle fust enterrée, lequel luy dist qu’elle avoit ordonné d’estre enterrée au cymitiere, et qu’il seroit bon de l’y porter de nuict. Ainsi fut ensevelie ceste pauvre malheureuse, par une chambriere qui se gardoit bien de luy faire mal, et puis, avecques belles torches, fut portée jusques à la fosse que le chantre avoit faict faire. Et quand le corps passa par devant celles qui avoient assisté à la veoir mettre à l’unction, elles saillirent toutes de leurs maisons, et l’accompagnerent jusques à la terre, où bien tost la laisserent femmes et prestres. Mais le chantre ne s’en alla pas : car, incontinent qu’il veid la compagnie assez loing, luy et son autre chambriere deffeirent la fosse, d’où il retira s’amie plus vive que jamais, et l’emmena secrettement
en sa maison, où il la tint longuement cachée.
Le mary, qui la poursuyvoit, vint jusques à Bloys demander justice, et trouva qu’elle estoit morte et enterrée, par l’attestation de toutes les dames de Bloys, qui luy compterent la belle fin qu'elle avoit faicte, dont le bon homme fut bien joyeux, croyant que l’ame de sa femme estoit en paradis. Et luy, depesché d’un si meschant corps, et avec ce contentement, retourna à Paris, où il se maria avec une belle et honneste jeune femme de bien et bonne mesnagere, de laquelle il eut plusieurs enfans, et demeurerent ensemble quatorze ou quinze ans. Mais à la fin la renommée, qui ne peult rien celer, le vint advertir que sa femme n’estoit point morte, ‘ains demeuroit avec ce meschant prestre : chose que le pauvre homme dissimula tant qu’il peult, feignant de n’en rien sçavoir, et desirant que ce fust une mensonge. Mais sa femme, qui estoit sage, en fut advertie; dont elle portoit une si grande angoisse qu’elle en cuida mourir d’ennuy. Et s’il eust esté possible, sa conscience sauve, eust volontiers dissimulé sa fortune, mais il luy fut impossible. Car incontinent l’Eglise y voulut mettre la main, et pour le premier les separa tous deux, jusques à ce que l’on sceust la verité du faict. Alors fut contrainct ce pauvre homme de laisser la bonne pour chercher la mauvaise, et vint à Bloys un peu aprés que le Roy François premier fut Roy, auquel lieu trouva la Royne Claude et ma dame la Regente, devant lesquelles vint faire sa plaincte,
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demandant celle qu’il eust bien voulu ne trouver point; mais force luy estoit, dont il faisoit pitié à toute la compagnie. Et quand sa femme luy fut presentée, elle voulut longuement soustenir qu’il n’estoit point son mary, mais que c’estoit chose apostée, ce qu’il eust volontiers creu s’il eust peu. Elle, plus marrie que honteuse, luy dist qu’elle aimoit mieux mourir que retourner avecques luy, dont il estoit trescontent. Mais les dames devant lesquelles elle parloit si deshonnestement la condamnerent qu’elle y retourneroit, et prescherent si bien ce chantre, avecques forces reprehensions et menaces, qu’il fut contrainct de dire à sa laide amie qu’elle s’en allast avecques son mary et qu’il ne la voulcit plus veoir. Ainsi chassée de tous costez, se retira la pauvre malheureuse, où elle fut mieux traictée de son mary qu’elle n’avoit merité.
« Voilà, mes Dames, pourquoy je dy que, si le pauvre mary eust esté bien vigilant aprés sa femme, il ne l’eust pas ainsi perdue : car la chose bien gardée est difficilement perdue, et l’abandon faict le larron. — C’est chose estrange, dist Hircan, comme l’amour est si fort où il semble moins raisonnable. — J’ai ouy dire, dist Simontault, que l’on aura plutost faict rompre cent mariages que separer l’amour d’un prestre et de sa chambriere. — Je croy bien, dist Emarsuitte : car ceux qui lient les autres par mariages sçavent si bien faire le nœud que la mort seule y peult mettre
fin. Et tiennent les docteurs que le langage spirituel est plus grand que nulautre; par consequent aussi l’amour spirituel passe les autres. -— C’est chose, dist Dagoucin, que je ne sçaurois pardonner aux dames, d'abandonner un mary honneste, ou un amy, pour un prestre, quelque beau et honneste qu’il sceust estre. — Je vous prie, dist Hircan, ne vous meslez point de parler de nostre mere saincte Eglise, mais croyez que c’est grand plaisir aux pauvres femmes craintives et secrettes de pecher avecques ceux qui les peuvent absouldre : car il y en a qui ont plus de honte de confesser une chose que de la faire. — Vous parlez, dist Oisille, de celles qui n’ont point de cognoissance de Dieu, et qui cuident que les choses secrettes ne soient pas une fois revelées devant la compagnie celeste. Mais je croy que ce n’est pas pour chercher la confession qu’elles cherchent les confesseurs : car l’ennemy les a si bien aveuglées qu’elles regardent plus à s’arrester au lieu qui leur semble le plus couvert et le plus seur que de soy soucier d’avoir absolution du mal dont elles ne se repentent point. — Com-
ment, repentir? dist Saffredent; mais s’estiment plus sainctes que les autres femmes. Et suis seur qu’il y en a qui se tiennent honorées de perseverer en telles amitiez. — Vous en parlez de sorte, dist Oisille à Saffredent, que vous en sçachiez quelque chose. Parquoy je vous prie que demain, pour commencer la journée, vous nous en vueillez dire ce que vous en sçavez : car voilà des-ja le
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dernier coup de vespres qui sonne, pource que noz religieux sont partiz incontinent qu’ils ont ouy la dixiesme nouvelle, et nous ont laissé parachever noz debats. » Et, ce disant, se leva la compagnie, qui s’en alla à l’eglise, où elle trouva que l’on l’avoit attendue; et, aprés avoir ouy leurs vespres, soupa la compagnie toute ensemble, parlant de plusieurs beaux comptes. Aprés souper, chacun, selon sa coustume, s’en alla un peu esbattre au pré, puis reposer, pour avoir le lendemain meilleure memoire.
EN u matin ne faillit ma dame Oisille de leur administrer la salutaire pasture 25 qu elle print en la lecture des actes et
Se vertueux faicts des glorieux chevaliers et apoitres de Jesus Christ, selon sainct Luc, leur disant que ces comptes-là devoient estre suffisans pour desirer veoir un tel temps et plorer la fortune de cestuy-cy. Et quand elle eut suffisamment leu et exposé le commencement de ce digne livre, les pria d'aller à l’eglise, en l’union que les Apostres faisoient leur oraison, et demander à Dieu sa &race, laquelle n’est jamais refusée à ceux qui en foy la requierent. Ceste opinion fut trouvée de chacun tresbonne, et arriverent à l’eglise ainsi que l’on commençoit la messe du Sainct Esprit, qui leur sembloit chose venir à leur propos, qui leur feit ouyr le service en grande devotion; et aprés, à leur disner, ramanteverent ceste heureuse vie apostolique, à quoy ils prindrent tel plaisir
que quasi leur entreprinse estoit oubliée. Dequoy s’'advisa Nomerfide, comme la plus jeune, et leur dist : « Ma dame Oisille nous a tant roulées en devotion que nous passons l’heure accoustumée de nous retirer pour nous preparer à racompter noz nouvelles. » Sa parole fut occasion de faire lever toute la compagnie; et, aprés avoir bien peu demeuré en leurs chambres, ne faillirent à se trouver, comme ils avoient faict le jour de devant. Et quand ils furent bien à leurs aises, ma dame Oisille dist à Saffredent : « Encor que je sois asseurée que vous ne direz rien à l’avantage des femmes, si est-ce qu’il fault que je vous advise de dire la nouvelle que dés hier au soir vous avez promise. — Je proteste, ma dame, dist Saffredent, que je n’acquerray point le deshonneur de “mesdisant pour dire verité, ny ne perdray la grace des dames vertueuses pour racompter ce que les folles font. Car j’ay bien experimenté que c’est d’estre seulement eslongné de leur veuë; et, si je l’eusse esté autant de leur bonne grace, je ne fusse pas à ceste heure en vie. » Et, en ce disant, tourna les yeux au contraire de celle qui estoit cause de son bien et de son mal. Mais, en regardant Emarsuitte, la feit aussi bien rougir, comme si c’eust esté celle à qui le propos s’adressoit : si est-ce qu’il n’en fut moins entendu de celle dont il desiroit estre ouy. Et ma dame Oisille l’asseura qu’il pouvoit dire verité librement aux despens de qui il appartiendroit. Parquoy Saffredent commença, et dist : i
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Merveilleuse pertinacité d’amour effrontée d’une Bourguignonne envers un chanoine d’Authun.
NSEN uPRÉSs de la ville d’Authun y avoit une <Ÿ fort belle femme, grande, blanche, et A ae (ep d'autant belle façon de visage que j’en KES A aye point veu. Elle avoit espousé un honneste homme, qui sembloit estre plus jeune qu’elle, lequel l’aimoit et la traictoit tant bien qu’elle avoit cause de s’en contenter. Peu de temps aprés qu'ils furent mariez, la mena en la ville d’Authun pour quelques affaires. Et durant que le mary pourchassoit la justice, sa femme alloit à l’eglise prier Dieu pour luy. Et tant frequenta le lieu sainct qu’un chanoine fort riche fut amoureux d'elle et la poursuivit si fort qu’en fin la pauvre malheureuse luy accorda, dont le mary n’ayoit nul soupçon, et pensoit plus à garder son bien que sa femme. Et quand ce vint au departir et qu’il falloit retourner en la maison, qui estoit loing de la ville de sept grandes lieuës, ce ne fut pas sans un grand regret; mais le chanoine luy promist de l’aller souvent visiter : ce qu’il feit, fei-
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. gnant aller en quelque voyage où son chemin s’adressoit tousjours par la maison de cest homme, qui ne fut pas si sot qu’il ne s’en apperceust, et y donna si bon ordre que, quand le chanoine y venoit, il n’y trouvoit plus sa femme, mais la faisoit si bien cacher qu’il ne pouvoit parler à elle. La femme, cognoissant la jalousie de son mary, ne feit semblant qu’il luy despleust; toutesfois si pensa elle qu’elle y donneroit bien ordre, car elle estimoit un enfer de perdre la vision de son Dieu. Un jour que son mary estoit hors de sa maison, empescha si bien les chambrieres et varlets qu’elle y demeura seule; incontinent print ce qui luy estoit necessaire, et, sans nulle compagnie que de la folle amour, s’en alla de son pied à Authun, où elle n’arriva pas si tard qu’elle ne fust bien recogneuë de son chanoine, qui la tint enfermée et cachée plus d’un an, quelques monitions et excommunications qu’en feist jetter son mary; lequel, ne trouvant meilleur remede, en feit la plaincte à l’Évesque, qui avoit un Archediacre autant homme de bien qu’il y en eust en France. Et luy mesmes chercha si diligemment toutes les maisons des chanoines qu’il trouva celle que l’on tenoit perduë, laquelle il meit en prison, et condamna le chanoine en grosse penitence. Le mary, sçachant que sa femme estoit retrouvée par la monition du bon Archediacre et de plusieurs gens de bien, fut content de la reprendre avec les serments qu’elle luy feist de vivre le temps advenir en femme de bien. Ce que le bon homme creut volontiers, pour
la grande amour qu’il lui portoit; et la mena en sa maison, la traictant aussi honnestement qu’au paravant, sinon qu’il luy baïlla deux vieilles chambrieres, qui jamais ne la laissoient seule que l’une des deux ne fust avec elle.
Mais, quelque bonne chere que luy feist son mary, la meschante amour qu’elle portoit au chanoine luy faisoit estimer tout son repos tourment. Et combien qu'elle fust tresbelle femme, et luy homme de bonne complexion, fort et puissant, si est-ce que jamais elle n’eut enfans de luy, car son cueur estoit tousjours à sept lieuës de son corps. Ce qu’elle dissimuloit si bien qu’il sembloit à son mary qu’elle eust oublié tout le passé, comme il avoit faict de son costé. Mais la malice d’elle n’avoit pas ceste opinion : car, à l’heure qu’elle veid son mary mieux l’aymant et moins la soupçonnant, va feindre d’estre malade, et continua si bien ceste feincte que son payvre mary estoit en merveilleuse peine, n’y espargnant bien ny chose qu’il eust pour la secourir. Toutesfois elle joüa si bien son roole que luy et tous ceux de la maison la penserent malade jusques à l’extremité, et que peu à peu elle s’afoiblissoit ; et, voyant que son mary en estoit autant marry qu’il en devoit estre joyeux, luy pria qu’il luy pleust l’auctoriser de faire son testament : ce qu'il feit volontiers en plorant. Et elle, ayant puissance de tester, combien qu’elle n’eust enfans, donna à son mary ce qu’elle luy pouvoit donner, luy requerant pardon des fautes qu’elle luy avoit
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faictes. Aprés envoya querir le curé, se confessa, receut le saint sacrement de l’autel tant devotement que chacun ploroit de veoir une si glorieuse fin, Et quand ce vint le soir, pria son mary de luy faire porter l’extreme unction, et qu’elle s’affoiblissoit tant qu’elle avoit peur de ne la pouvoir recevoir vive. Son mary luy feit apporter en grande diligence, et elle, qui la recevoit en grande humilité, incitoit chacun à la loüer. Quand elle eut faict tous ses beaux misteres, elle dist à son mary que, puis que Dieu luy avoit faict tant de grace d’avoir prins tout ce que l’eglise commande, elle sentoit sa conscience en si grande paix qu’il luy prenoït envie de se reposer un petit, priant son mary de faire le semblable, et qu’il en avoit bien besoing pour avoir tant ploré et veillé avec elle. Quand son mary fut endormy, et tous les varlets avecques luy, les deux vieilles, qui en sa santé l’avoient si longuement gardée, ne se doutans plus de la perdre, sinon par mort, se vont tresbien coucher à leur aise. Et quand elle les ouyt dormir et ronfler bien hault, se leva en sa chemise, et saillit hors de sa chambre, escoutant si personne de leans faisoit point de bruit. Mais, quand elle fut asseurée de son baston, sceut tresbien saillir par un petit huys du jardin qui ne fermoit point, et, tant que la nuict dura, toute en chemise et nuds pieds, feit son voyage à Authun devers le sainct qui l’avoit gardée de mourir. Mais, pource que le chemin estoit long, n’y peut aller toute d’une traicte que le jour ne
la surprint. A l’heure regarda par tout le chemin, et advisa deux chevaucheurs qui couroient bien fort, et, se doutant que ce fust son mary qui la cherchast, se cacha tout le corps dans un maraiz et la teste entre les joncs ; et son mary, passant par auprés d’elle, disoit à un sien serviteur, comme tout desesperé : « O la meschantel Qui eust pensé que sous le manteau des saincts sacremens de l’Eglise on eust pu couvrir un si vilain et abominable cas ? » Le serviteur luy respondit : « Puis que Judas, prenant un tel morceau, ne craignit à trahir son maistre, ne trouvez point estrange la trahison d’une femme. » En ce disant, passa outre le mary, et la femme demeura plus joyeuse entre les joncs de l'avoir trompé qu’elle n’estoit en sa maison dans un bon lict en servitude. Le pauvre mary chercha par toute la ville d’Authun, mais il sceut certainement qu’elle n’y estoit point entrée. Parquoy s’en retourna sur ses brisées, et ne faisoit que se plaindre d’elle sur le chemin et de sa grande perte, ne la menaçant point moins, quant au reste, que de la mort, s’il la trouvoit, dont elle n’avoit peur en son esprit, non plus qu’elle sentoit de froid en son corps, combien que la saison et le lieu meritoient de la faire repentir de son damnable voyage. Et qui ne sçauroit comme le feu d’enfer eschauffe ceux qui en sont rempliz, l’on devroit estimer à merveilles comme ceste pauvre femme, saillant d’un lict bien chauld, peut demeurer tout un jour en si extreme froidure. Si ne perdit-elle point le
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cueur ny l’aller, car incontinent que la nuict fut venuë reprint son chemin. Et ainsi que l’on vouloit fermer la porte d’Authun arriva ceste pauvre pelerine, et ne faillit d’aller tout droict où demeuroit son corps sainct, qui fut tant esmerveillé de sa venuë qu’à peine pouvoit-il croire que ce fust elle; mais, quand il l’eut bien regardée et visitée de tous costez, trouva qu’elle avoit oz et chair, ce qu’un esprit n’a point. Et ainsi s’asseura que ce n’estoit fantosme, et dés l’heure furent si bien d’accord qu’elle demeura quatorze ou quinze ans avec luy. Êt si quelque temps elle fut cachée, à la fin perdit toute crainte, et, qui pis est, print une telle gloire d’avoir un tel amy qu’elle se mettoit à l’eglise devant la pluspart des plus femmes de bien de Îa ville, tant femmes d'officiers que autres, et eut des enfans du chanoine, et entre autres une fille, qui fut mariée à un riche marchand, et si gorgiase à ses nopces que toutes les femmes de la ville en murmuroient tresfort, mais n’avoient pas la puissance d’y mettre ordre.
Or advint qu’en ce temps-là la Royne Claude, femme du Roy François, passa par la ville d’Authun, ayant en sa compagnie Madame la Regente, mere du Roy, et la Duchesse d'Alençon, sa fille. Vint alors une femme de chambre nommée Perrette, qui trouva ladicte Duchesse et luy dist : « Ma Dame, je vous supplie, escoutez-moy, et vous ferez œuvre aussi ou plus grande que d’aller ouyr tout le service du jour. » La Duchesse s’ar-
resta volontiers, sçachant que d’elle ne pouyoit Il 30
venir que bon conseil. Perrette luy alla compter incontinent comme elle avoit prins une petite fille pour luy aider à savonner le linge de la Royne, et, en luy demandant des nouvelles de la ville, luy compta la peine qu’avoient les femmes de bien de veoir ainsi aller devant elles la femme de ce chanoine, laquelle Iuy compta une partie de sa vie. Tout soudain s’en alla ladicte Duchesse à la Royne et à Madame la Regente, et leur racompta ceste histoire, qui, sans autre forme de procés, envoyerent querir ceste pauvre malheureuse, laquelle ne se cachoit point, car elle avoit changé sa honte en gloire d’estre dame de maison d’un si riche homme, et, sans estre estonnée et honteuse, se vint presenter devant lesdictes dames, qui avoient si grand honte de sa hardiesse que soudain elles ne luy sceurent que dire. Mais aprés Madame la Regente luy feit de telles remonstrances qu’elles deussent avoir faict plorer une femme de bon entendement, ce que ne feit ceste pauvre femme, mais d’une audace tresgrande leur dist : « Je vous supplie, mes Dames, que vous vouliez garder que l’on ne touche point à mon honneur : car, Dieu mercy, j’ay vescu avec monsieur le chanoine si bien et vertueusement qu'il n’y a personne vivant qui m’en sceust reprendre. Et si ne fault point que l’on pense que je vive contre la volonté de Dieu, car il y a trois ans qu’il ne me fut rien, et vivons aussi chastement et en aussi grande amour que deux beaux petits anges, sans que jamais entre nous deux il y
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ayt eu parole ne‘volonté au contraire; et qui nous separera fera grand peché, car le bon homme, qui a bien prés de quatre vingts ans, ne vivra plus gueres sans moy, qui en ay quarantecinq. » Vous pouvez penser comme ces dames se peurent tenir, et les remonstrances que chacune luy feit, voyant l’obstination, qui à l’heure n’estoit amollie par paroles que l’on luy dist, pour aage qu’elle eust ne pour l’honorable compagnie! Et, pour l’humilier plus fort, envoyerent querir le bon Archediacre d’Authun, qui la condemna d’estre en prison un an au pain et à l’eau. Et les dames envoyerent querir son mary, lequel, pour leur bon enhortement, fut content la reprendre aprés qu’elle auroit faict sa penitence. Mais, se voyant prisonniere et le chanoine deliberé de jamais plus la reprendre, remerciant les dames de ce qu’elles luy avoyent jecté un diable hors de dessus les espaules, eut une si grande et parfaicte contrition que son mary, au lieu d’attendre le bout de l’année à la reprendre, n’attendit pas quinze jours qu’il ne la vinst demander à l’Archediacre. Et depuis ont vescu en bonne paix et amytié.
« Voylà, mes Dames, comme les chaisnes sainct Pierre sont converties par les mauvais ministres en celles de Sathan, et si fortes à rompre que les sacremens, qui chassent les diables du corps, sont à ceux-cy les moyens de les faire plus longuement demeurer en leurs consciences : car les
meilleures choses sont celles, quand on en abuse, dont l’on faict plus de maulx.— Vrayement, dist Oisille, ceste femme estoit bien mal-heureuse ; mais aussi fut-elle bien punie de venir devant tels juges comme les dames qué vous avez nommées, car le regard seul de Madame la Regente estoit de telle vertu qu’il n’y avoit si femme de bien qui ne craignist de se trouver devant ses yeux et qui ne s’estimast indigne de sa veuë : car, la regardant doulcement, s’estimoit meriter grand honneur, sçachant que femmes autres que vertueuses ne pouvoit ceste dame regarder de bon cueur. — Si est-il meilleur, dist Hircan, que l’on ayt plus de craincte du sainct sacrement (lequel n’estant receu en foy et charité est en damnation eternelle) que des yeux d’une femme. — Je vous promets, dist Parlamente, que ceux qui ne sont point inspirez craignent plus les puissances temporelles que les spirituelles. Encores je croy que ceste pauvre creaturé se chastia plus par la prison et pour l’opinion de ne veoir plus son chanoine qu’elle ne feit pour remonstrance que l’on luy eust sceu faire. — Mais, dist Simontault, vous avez oublié la principale chose qui la feit retourner à son mary : c'est que le chanoïne avoit quatre vingts ans, et son mary estoit plus jeune qu’elle. Ainsi gaigna ceste bonne dame en tous ses marchez. Mais, si le chanoine eust esté jeune, elle ne l’eust point voulu‘abandonner ; les enseignemens des dames n’eussent pas eu plus de valeur que les sacremens qu’elle avoit prins. — Encore me
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semble-il, dist Nomerfide, qu’elle faisoit bien de ne confesser point son peché si aisément : car ceste offense-là se doit dire à Dieu seulement, et la renier fort et ferme devant les hommes. Car, encores qu’il fust vray, à force de mentir et jurer, on engendre quelque doute à la verité. — Si estce, dist Longarine, qu’un peché à grand peine peult-il estre si secret qu’il ne soit revelé, sinon quand Dieu le couvre en ceux qui pour l’amour de luy en ont vraye repentance. — Et que diriezvous, dist Hircan, de celles qui n’ont pas plustost faict une folie qu’elles ne la racomptent à quelque une? — Je le trouve bien estrange, dist Longarine, et est signe que le peché ne leur desplaist pas. Et, comme je vous ay dict, celuy qui n'est couvert par la grace de Dieu ne se sçauroit nier devant les hommes, et y en a maintes qui prennent plaisir de parler de tels propos et font gloire de publier leurs vices, et autres qui en se couppant s’acusent. — Si est-ce coupper bien lourdement, dist Saffredent; mais je vous prie, si vous en sçavez quelqu’une, que je vous donne ma place et que vous la nous disiez. — Or escoutez donc, » dist Longarine.
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Une damoiselle faisant un compte de l'amour d’elle-
mesme, parlant en tierce personne, se declara par megarde.
u temps du Roy François premier, y = Ÿ avoit une dame de sang royal accom- (és pagnée d'honneur, de vertu et de
PA beauté, et qui sçavoit bien dire un Sono. et de bonne grace, et en rire aussi quand on luy en disoit quelqu’un. Ceste dame estant en une de ses maisons, tous ses subjects et voisins la vindrent veoir, pource qu’elle estoit autant aimée que femme pouvoit estre. Entre autres la vint veoir une damoiselle qui escoutoit que chacun luy disoit tous les comptes qu’ils pensoient pour luy faire passer le temps. Elle s’advisa qu’elle ne feroit moins que les autres, et luy dist : « Ma Dame, j’ay à vous faire un beau compte ; mais vous me promettrez de n’en parler point. » A l’heure luy dist : « Ma Dame, le compte que je vous feray est tresveritable, je le prens sur ma conscience. C’est qu’il y avoit une damoiselle maryée qui vivoit avec son mary treshonnestement, combien qu’il fust vieil et elle jeune. Un gentil-homme, son voisin, voyant qu’elle avoit espousé ce vieillard, fut amoureux d'elle et la pressa par plu-
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sieurs années; mais jamais il n’eut response d’elle, sinon telle qu’une femme de bien doit faire. Un jour pensa. le gentil-homme que s’il la pouvoit trouver à son avantage, que par aventure elle ne luy seroit si rigoureuse. Et, aprés avoir long temps debatu avec la crainte du danger où il se mettoit, l’amour qu’il avoit à la damoiselle luy osta tellement la crainte qu’il se delibera chercher le lieu et l’occasion; et feit si bon guet qu’un matin, ainsi que le gentil-homme mary de ceste damoiselle s’en alloit en quelque autre de ses maisons, et partoit dés le poinct du jour pour la chaleur, le jeune folastre vint en la maison de ceste jeune damoiselle, laquelle il trouva dormant en son lict, et advisa que ses chambrieres s’en estoient allées hors de la chambre, et, sans avoir le sens de fermer la porte, se vint coucher tout houzé et esperonné dedans le lict de la damoiselle. Et, quand elle s’esveilla, fut autant marrie qu’il estoit possible; mais, quelques remonstrances qu’elle luy sceust faire, il la print par force, luy disant que, si elle reveloit cest affaire, il le diroit à tout le monde, et qu’elle l’avoit envoyé querir : dont la damoiselle eut si grand peur qu’elle n’osa crier. Aprés arriva une des chambrieres dedans la chambre, parquoy le gentil-homme se leva bien hastivement, et ne s’en fust personne aperceu, sinon que l’esperon, qui s’estoit attaché au linceul de dessus, l’emporta tout entier, en sorte que la damoiselle demeura toute nuë sur son lict. » Et combien qu’elle feist le compte d’une autre, si ne
se peut-elle garder de dire à la fin: « Jamais femme ne fut plus estonnée que moy quand je me trouvay toute nuë, » À l’heure la dame, qui avoit escouté tout le compte sans rire, ne s’en peut tenir à ce dernier mot, luy disant : « À ce que je voy, vous en pouvez bien racompter l’histoire. » La pauvre damoiselle chercha ce qu’elle peut pour cuider reparer son honneur; mais il estoit desja volé si loing qu’elle ne le pouvoit rappeller.
« Je vous asseure, mes Dames, que, si elle eust eu grand desplaisir à faire un tel acte, elle en eust voulu avoir perdu la memoire; mais, comme je vous ay dit, le peché seroit plus tost descouvert par soy-mesme qu’il ne pourroit estre sceu quand il n’est point couvert de la couverture que David dit rendre l’homme bien heureux. — En bonne foy, dist Emarsuitte, voylà la plus grande sotte dont j’ouys jamais parler, qui faisoit rire les autres à ses despens. — Je ne trouve point estrange, dist Parlamente, dequoy la parole ensuit le faict, car 1l est plus aisé à dire que à faire. — Dea, dist Guebron, quel peché avoit-elle faict? Elle estoit endormie en son lict, et il la menassoit de mort et de honte. Lucresse, qui est tant louée, en feit bien autant. — Il est vray, dist Parlamente, je confesse qu’il n’y a si juste à qui il ne puisse meschoir; mais, quand on a prins grand desplaisir à l’œuvre, l’on en prend aussi en la memoire, pour laquelle effacer Lucresse se
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tua. Et ceste sotte en voulut faire rire les autres. — Si semble-il, dist Nomerfide, qu’elle fust femme de bien, veu que par plusieurs fois elle avoit esté priée sans jamais y avoir voulu consentir : de sorte que le gentil-homme fut contrainct de s’aider de tromperie et de force pour la decevoir. — Comment! dist Parlamente, tenez-vous une femme quitte de son honneur quand elle se laisse aller aprés avoir usé de deux ou trois refus? Il y auroit doncques beaucoup de femmes de bien qui sont estimées le contraire, car l’on en a assez : veu qui ont longuement refusé celuy où leur cueur s’estoit desja accordé, les unes pour crainte de leur honneur, les autres pour plus ardemment se faire aimer et estimer. Parquoy l’on ne doit point faire cas d’une femme si elle ne tient ferme jusques au bout. — Et si un jeune homme refusoit une fois une belle fille, dist Dagoucin, estimeriezvous pas cela grande vertu? — Vrayement, dist Oisille, si un jeune homme et sain usoit de ce refus, je le trouverois fort loüable, mais non moins difficile à croire. — Si en cognois-je, dist Dagoucin, qui ont refusés des avantures que tous leurs compagnons cherchoient. — Je vous prie, dist Longarine, que vous preniez ma place pour nous en dire des nouvelles; mais souviennevous que nous sommes icy tenuz de dire verité. — Je vous promets, dist Dagoucin, que je la vous diray si purement qu’il n’y aura nulle couleur pour la desguiser. »
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Notable chasteté d’un seigneur françois.
N la ville de Paris se trouverent quaane tre filles, dont les deux estoient sœurs, «& Me de si grande beauté, jeunesse et fresre cheur, qu’elles avoient la presse de tous les amoureux. Mais un gentil-homme que le Roy qui lors regnoit avoit faict prevost de Paris, voyant son maistre jeune et de l’aage pour desirer telle compagnie, praticqua si bien toutes les quatre que, pensant chacune d’elles estre pour le Roy, s’accorderent à ce que ledict prevost voulut, qui estoit de se trouver ensemble en un festin où il convia som maistre, auquel il racompta l’entreprinse, qui fut trouvée bonne dudict seigneur et de deux autres grands personnages de la court, qui s’accorderent d’avoir part au marché. Et, en cherchant un quatriesme compagnon, arriva un jeune seigneur, beau et honneste, plus jeune de dix ans que les trois autres, lequel fut convié à ce banquet, qu’il accepta de bon visage, combien qu’en son cueur il n’en eust aucune volonté : car, d’un costé, il avoit une femme qui luy portoit de beaux enfans, dont il se contentoit tresfort, et vivoient en telle paix que pour rien il n’eust voulu qu’elle eust prins
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mauvais soupçon de luy; d’autre part, il estoit serviteur de l’une des plus belles dames qui fust de son temps en France, laquelle il aimoit et estimoit tant que toutes les autres luy sembloient laides au pris d’elle : en sorte qu’au commencement de sa jeunesse, et avant qu’il fust marié, il n’estoit possible de luy faire veoir et hanter autre femme, quelque beauté qu’elle eust, et prenoit plus de plaisir à veoir s’amie et à l’aimer parfaictement que de tout ce qu’il eust sceu avoir d’une autre. Ce seigneur s’en vint à sa femme et luy dist l’entreprinse que le Roy avoit faicte, et que, de luy, il aimoit autant mourir que d'accomplir ce qu’il avoit promis : car, tout ainsi que par colere n’y a homme vivant qu’il n’osast bien assaillir, aussi sans occasion par un guet à pens aimeroit mieux mourir que de faire un meurdre, si l’honneur ne l'y contraignoit; et pareillement sans une extreme force d’amour, qui est l’aveuglement des hommes vertueux, il aimeroit mieux mourir que rompre son mariage à l’appetit d’autruy. Dont sa femme l’aima et estima plus que jamais, voyant en si grande jeunesse habtter tant d’honnesteté, en luy demandant comme il se pourroit excuser, veu que les princes trouvent souvent mauvais ceux qui ne louënt ce qu’ils aiment; mais il luy respondit : « J’ay ouy dire que le sage a tousjours une maladie ou un voyage en sa manche, pour s’en aider à sa necessité. Parquoy j’ay deliberé de feindre, quatre ou cinq jours devant, estre bien fort ma-
lade : à quoy vostre contenance me pourra bien fort servir. — Voilà, dist la femme, une bonne et saincte hypocrisie , et ne faudray vous y servir de myne la plus triste dont je me pourray adviser : car qui peult eviter l’offense de Dieu et l’ire du prince est bien heureux. » Ainsi qu’ils delibererent ils feirent, et fut le Roy bien marry d’entendre par la femme la maladie de son mary, laquelle ne dura gueres : car, pour quelques affaires qui survindrent, le Roy oublia son plaisir pour penser de son devoir, et partit de Paris. Et un jour, ayant memoire de son entreprinse, qui n’avoit esté mise à fin, dist à ce jeune prince : « Nous sommes bien sots d’estre ainsi partiz soudain sans avoir veu les quatre filles que l’on nous avoit promises estre les plus belles de mon royaume. » Le jeune prince luy respondit : « Je suis bien aise que vous y avez failly, car j’avois grand peur, durant ma maladie, de perdre moy seul une si bonne aventure. » A ces paroles ne s’apperceut jamais le Roy de la dissimulation de ce jeune seigneur, lequel depuis fut plus aimé de sa femme qu’il n’avoit jamais esté.
Parlamente à l'heure se print à rire, et ne se peut tenir de dire : « Encores l’eust-elle mieux aimé si c’eust esté pour l’amour d’elle seule; mais, en quelque sorte que ce soit, il est tresloüable. — Il me semble, dist Hircan, que ce n'est pas grande louënge à un homme de garder chasteté pour l’amour de sa femme, car il ya
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tant de raisons que quasi il y est contrainct. Premierement, Dieu luy commande, son serment l’y oblige, et puis la nature qui est saoule n’est point subjette à tentation ou desir comme est la necessité. Mais l’amour libre que l’on porte à s’amie de laquelle l’on n’a point la jouissance ny autre contentement que le veoir et le parler, et bien souvent mauvaise response, quand elle est si loyale et ferme que pour nulle aventure qui puisse avenir on ne la veult changer, je dy que c’est une chasteté non seulement loüable, mais miraculeuse. — Ce n’est point miracle, dist Oisille, car où le cueur s’adonne il n’est rien impossible au corps. — Non aux corps, dist Hircan, qui sont desja angelisez. — Je n’entends point, dist Oisille, seulement parler de ceux qui par la grace de Dieu sont tous transmuez en luy, mais des plus grossiers esprits que l’on voye ça bas entre les hommes; et, si vous y prenez garde, vous trouverez ceux qui ont mis leur cueur et affection à chercher la perfection des sciences non seulement avoir oublié la volupté de la chair, mais les choses qui luy sont les plus necessaires, comme le boire et le manger : car, tant que l’ame est par affection dedans son corps, la chair demeure comme insensible ; et de là vient que ceux qui aiment femmes belles, honnestes et vertueuses, ont tel contentement d’esprit à les veoir ou à les ouyr parler que la chair est appaisée de tous ses desirs. Êt ceux qui ne peuvent experimenter ces contentemens sont les charnels, qui, trop enve-
lopez de leur gresse, ne peuvent cognoistre s’ils ont ame ou non; mais, quand le corps est subject à l’esprit, il est quasi insensible aux imperfections de la chair, tellement que leur forte opinion les peult rendre insensibles. Et j’ay cogneu un gentil-homme qui, pour monstrer avoir plus fort aimé sa dame que nul autre, avoit faict preuve à tenir une chandelle les doigts tous nuds contre tous ses compagnons, et, regardant sadicte dame, tint si ferme qu’il se brusla jusques à l’os : encores disoit-il n’avoir point senty de mal. — Il me semble, dist Guebron, que le diable, dont il estoit martyré, en devoit faire un sainct Laurens, car il y en a peu de qui le feu d’amour soit si grand qu’il ne craigne celuy de la moindre bougie; et, si une damoiselle m’avoit laissé tant endurer pour elle, j'en demanderois grande recompense, ou j'en retirerois ma fantasie. — Vous voudriez donc, dist Parlamente, avoir vostre heure aprés que vostre dame auroit eu la sienne, comme feit un gentil-homme d’auprés de Valence en Espaigne, duquel un commandeur fort homme de bien m'a faict le compte. — Je vous prie, ma Dame, dist Dagoucin, que prenez ma place et le nous dictes, car je croy qu’il doit estre bon. — Par ce compte, mes Dames, dist Parlamente, vous regarderez deux fois ce que vous voudrez refuser, et ne vous fierez que le temps present soit tousjours un. Parquoy, cognoissant sa mutation, donnerez ordre à l’advenir. »
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NOUVELLE SOIXANTEQUATRIESME
Un gentil-homme, desdaigné pour mary, se rend cordelier, dequoy s’amie porte pareille penitence.
fe N la cité de Valence y avoit un gentil- 2% homme qui par l’espace de cinq ou WE six ans avoit aimé une dame si par-
faictement que l’honneur et la conscience de l’un et de l’autre n’y estoit point blessée, car son intention estoit de l'avoir pour femme, qui estoit chose fort raisonnable : car il estoit beau, riche et de bonne maison, et si ne s’estoit point mis en son service sans premierement avoir sceu son intention, qui estoit de s’accorder à mariage par la volonté de ses amis, lesquels, estans assemblez pour cest effect, trouverent le mariage fort raisonnable, pourveu que la fille y eust bonne volonté. Mais elle, ou cuidant trouver mieux, ou voulant dissimuler l’amour qu’elle luy avoit portée, y trouva quelque diffculté, tellement que la compagnie assemblée se departit, non sans regret qu’elle n’y avoit peu mettre quelque bonne conclusion, cognoissant le party d’un costé et d’autre fort raisonnable. Mais sur tout fut courroucé le pauvre gentil-homme, qui eust porté son mal patiemment s’il eust pensé que la faulte fust venue des parens, et non d’elle;
et, cognoissant la verité, dont la creance luy causoit plus de mal que la mort, sans parler à s’amie ne à autre, se retira en sa maison, et, aprés avoir donné quelque ordre à ses affaires, s’en alla en un lieu solitaire, où il méist peine d’oublier ceste amitié, et la convertit entierement en celle de Nostre Seigneur, à laquelle sans comparaison il estoit plus obligé. Et durant ce temps-là n’eut aucunes nouvelles de sa dame ne de ses parens. Parquoy print resolution, puis qu’il avoit failly à la vie la plus heureuse qu’il eust peu esperer, de prendre et choisir la plus austere et desagreable qu’il pourroit imaginer, et avecques ceste triste pensée, qui se pouvoit nommer desespoir, s’en alla rendre religieux en un monastere de sainct François, non loing de plusieurs de ses parens, lesquels, entendans son desespoir, feirent tout leur effort d’empescher sa deliberation ; mais elle estoit si fermement fondée en son cueur qu’il n’y eut ordre de l’en divertir. Toutesfois, cognoissant dont le mal estoit venu, penserent de chercher la medecine, et allerent vers celle qui estoit cause de ceste soudaine devotion, laquelle, fort estonnée et marrie de cest inconvenient, pensant que son refus pour quelque temps luy serviroit seulement d’experimenter sa bonne volonté, et non de la perdre pour jamais, dont elle voyoit le danger evident, luy envoya une epistre, laquelle, mal traduicte, dict ainsi :
Pource qu'amour, s’il n’est bien esprouvé,
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Ferme et loyal ne peust estre approuvé, J’ay bien voulu par le temps esprouver Ce que j’ay tant desiré de trouver :
C’est un mary remply d’amour parfaict, Qui par le temps ne peust estre deffaict.
Cela me feit requerir mes parens
De retarder, pour un ou pour deux ans, Ce grand lien, qui jusqu’à la mort dure, Qui à plusieurs engendre peine dure.
De vous avoir je ne feis pas refus, Certes jamais de tel vouloir ne fus :
Car oncques nul que vous ne sceu aimer, Ny pour mary et seigneur estimer.
O quel malheur, amy, ay-je entendu, Que sans parler à nully t’es rendu
En un convent et vie trop austere, Dont le regret faict que ne m’en puis taire Et me contrainct de changer mon office, Faisant celuy dont as usé sans vice!
C’est requerir celuy dont fus requise,
Et d’acquerir celuy dont fus acquise.
Or donc, amy, la vie de ma vie,
Lequel perdant, n’ay plus de vivre envie, Las! plaise toy vers moy tes yeux tourner, Et du chemin où tu es retourner.
Laisse le gris et son austerité,
Vien recevoir ceste felicité
Qui tant de fois fut par toy desirée.
Le temps ne l’a deffaicte ou empirée :
C’est pour toy seul que gardée me suis, Et sans lequel plus vivre je ne puis.
Retourne donc, vueille t’amie croire, Refraichissant la plaisante memoire
Du temps passé par un sainct mariage.
Il 32
Croy moy, amy, et non point ton courage, Et sois certain qu’oncques je n’ay pensé De faire rien où tu fusse offensé ;
Mais esperois te rendre contenté
Aprés t'avoir bien experimenté.
Or ay-je faict de toy experience :
Ta fermeté, ta foy, ta patience
Et ton amour sont cogneuz clairement, Qui m’ont acquise à toy entierement.
Vien donc, amy, prendre ce qui est tien :
Je suis à toy, sois doncques du tout mien.
Ceste epistre, portée par un sien amy, avec toutes les remonstrances qu’il fut possible de faire, fut receué et leuë du gentil-homme cordelier avec une contenance tant triste, accompagnée de souspirs et de larmes, qu’il sembloit qu’il vousist noyer et brusler ceste pauvre epistre, à laquelle ne feit autre response sinon dire au messager que la mortification de sa passion extreme luy avoit cousté si cher qu’elle luy avoit osté la volonté de vivre et la crainte de mourir. Parquoy requeroit celle qui en estoit l’occasion, puis qu’elle ne l’avoit voulu contenter en la passion de ses grands desirs, ne le vouloir tourmenter à l’heure qu’il en estoit hors, mais se contenter du mal passé, auquel il ne peut trouver autre remede que de choisir vie si aspre que la continuelle penitence qui luy faisoit oublier sa douleur, et à force de jeusnes et disciplines affoiblir tant son corps que la memoire de la mort luy estoit pour souveraine consolation, et que sur tout il la prioit qu’il n’eust
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jamais nouvelle d’elle : car la memoire de son nom seulement luy estoit importable purgatoire. Le gentil-homme s’en retourna avec ceste triste response, et en feit le rapport à celle qui ne la peutentendre sans incroyable regret. Mais amour, qui ne veult permettre l’esprit faillir jusques à l’ex-. tremité, luy meit en fantasie, si elle le pouvoit veoir, que la veuë et la parole auroient plus de force que n’avoit eu l’escriture. Parquoy, avec son pere ét #es plus proches parens, s’en alla au monastere où il demeuroit, n’ayant rien laissé en sa boëte qui peust servir àsa beauté, se confiantque, s’il la pouvoit une fois regarder et ouïr parler, impossible estoit que le feu si longuement continué en leurs cueurs ne se ralumast plus fort que devant. Ainsi, entrant au monastere sur la fin de vespres, le feit appeller en une chapelle dans le cloistre. Luy, qui ne sçavoit qui le demandoit, s’en alla à la plus forte bataille où il eust jamais esté. Et à l’heure qu’elle le veid tant palle et deffait qu’à peine le peut-elle recognoistre, neantmoins remply d’une grace non moins amiable qu’au paravant, amour la contraignit avancer ses bras pour le cuider embrasser; mais la pitié de le veoir en tel estat luy feit tellement affoiblir le cueur qu’elle tomba esvanouye. Lors le pauvre religieux, qui n’estoit destitué de charité fraternelle, la releva et assist dedans un siege de la chapelle. Et luy, qui n’avoit moins besoing de secours, faignit ignorer sa passion, fortifiant son cueur en l’anrour de son Dieu contre les occa-
sions qu’il voyoit se presenter, tellement qu’il sembloit à sa contenance ignorer ce qu'il voyoit. Elle, revenant de sa foiblesse, tournant vers luy ses yeux, tant beaux et piteux qu’ils estoient suffisans de faire amollir un rocher, commença à luy dire tous les propos qu’elle pensoit dignes de le retirer du lieu où il estoit. À quoy il respondit le plus vertueusement qu’il luy fut possible ; mais à la fin, sentant le pauvre religieux que son cueur s’amollissoit par l’abondance des larmes de s’amie, comme celuy qui voyoit amour, ce dur archer, dont si longuement il avoit porté la douleur, ayant sa flesche dorée preste à luy faire nouvelle et mortelle playe, s’en fuyt de devant l’amour et l’amie, comme n’ayant autre pouvoir que par fuyr. Etquand il fut enfermé en sa chambre, ne la voulant laisser aller sans quelque resolution, luy va escrire trois mots en espagnol, que j’ay trouvé de si bonne susbtance que je ne les ay voulu traduire pour ne diminuer leur grace, lesquels luy envoya par un petit novice qui la trouva encores en la chapelle, si desesperée que, s’il luy eust esté licité de se rendre cordeliere, elle yÿ fust demeurée. Mais en voyant l’escriture, qui disoit : Volvete don venesti, anima mi, que en las tristas vides es la mia, elle, pensant bien par cela que toute esperance luÿ estoit faillie, se delibera croire le conseil de luy et de ses amis, et s’en retourna en sa maison mener une vie aussi melancolique que son amy la mena austere en Îa religion.
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« Vous voyez, mes Dames, quelle vengeance print le gentil-homme de sa rude amye, qui, en le pensant experimenter, le desespera de sorte que, quand elle voulut, elle ne le peut recouvrer. — J’ay regret, dist Nomerfide, qu’il ne laissa son habit pour l’aller espouser : je croy que c’eust esté un parfaict mariage. — En bonne foy, dist Simontault, je l'estime bien sage : car qui a bien poisé le faix de mariage, il ne l’estimera moins fascheux qu’une austere religion. Et luy, qui estoit tant afloibly de jeusnes et d’abstinences, craignoit de prendre une telle charge qui durast toute la vie. — Il me semble, dist Hircan, qu’elle faisoit tort à un homme si foible de le tenter de mariage, car c’est trop pour le plus fort homme du monde. Mais, si elle luy eust tenu propos d'amitié, sans autre obligation que de volonté, il n’y a corde qui n’eust esté deschirée ny nœud qui n’eust esté denoüé. Et, veu que pour l’oster de purgatoire elle luy offroit un enfer, je dy qu’ileut grand’raison de la refuser et Iuy faire sentir l’ennuy qu’il avoit porté de son refus. — Par ma foy, dist Émarsuitte, il y en a beaucoup qui, pour cuider mieux faire que les autres, Tont pis ou bien le rebours de ce qu’ils veulent. — Vrayement, dist Guebron, vous me faictes souvenir, encores que ne soit à propos, d’une qui faisoit le contraire de ce qu’elle vouloit, dont il vint grand tumulte en l’eglise Sainct Jean de Lyon. — Je vous prie, dist Parlamente, prenez ma place et nous la comptez. — Mon compte, dist Guebron,
ne sera pas long ne si piteux que celuy de Parla-, mente. »
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Simplicité d’une vieille qui presenta une chandelle ardante à Sainct Jean de Lyon, et l’attacha contre le front d’un soldat qui dormoit sur un sepulchre; et de ce qui en advint.
VE N l’eglise Sainct Jean de Lyon y avoit hs une chapelle fort obscure, et dedans fun sepulchre faict de pierres, à grands = p personnages eslevez comme le vif, et sont à l’entour du sepulchre plusieurs hommes d’armes couchez. Un soldat se promenant un jour dans l’eglise, au temps d’esté qu’il faict grand chauld, IGy print envie de dormir, et, regardant ceste chapelle obscure et fresche, pensa d’aller au sepulchre dormir comme les autres, auprès desquels il se coucha. Or advint qu’une bonne vieille fort devote arriva au plus fort de son sommeil, et, aprés qu’elle eut dict ses devotions, tenant une chandelle en sa main, la voulut attacher au sepulchre, et, là trouvant le plus prés
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d’icelle cest homme endormy, la luy voulut mettre au front, pensant qu’il fust de pierre; mais la cire ne peut tenir contre ceste pierre. La bonne dame, qui pensoit que ce fust à cause de la froideur de l’image, luy va mettre le feu contre le front pour y faire tenir sa bougie; mais l’image, qui n’estoit insensible, commença à s’escrier, dont la femme eut peur, et, comme toute hors du sens, se print à crier : « Miracle! miracle! » tant que tous ceux qui estoient dans l’eglise coururent, les uns à sonner les cloches, les autres à venir veoir le miracle. Et la bonne femme les mena veoir l’image qui s’estoit remuée, qui donna occasion à plusieurs de rire ; mais quelques prestres ne s’en pouvoient contenter, car ils avoient bien deliberé de faire valoir ce sepulchre et en tirer argent.
« Regardez doncques, mes Dames, à quels saincts vous donnerez voz chandelles. — C’est grande chose, dist Hircan, qu’en quelque sorte que ce soit, il fault tousjours que les femmes facent mal. — Est-ce mal faict, dist Nomerfide, de porter des chandelles aux sepulchres? — Ouy, dist Hircan, quand on mect le feu au front des hommes : car nul bien ne se doit dire bien s’il est faict avec mal. Pensez que la pauvre femme cuidoit avoir faict un beau present à Dieu d’une petite chandelle! — Je ne regarde point, dist Oisille, la valeur du present, mais le cueur qui le presente. Peult-estre que ceste bonne femme avoit
plus d'amour à Dieu que ceux qui donnent leurs grandes torches, car (comme dist l'Evangile) elle donnoit de sa necessité. —Si ne croy-je pas, dist Saffredent, que Dieu, qui est souveraine sapience, sceust avoir aggreable la sottise des femmes : car, combien que la simplicité luy plaise, je voy par l’Escriture qu’il desprise l’ignorant, et, s’il commande d’estre simples comme colombes, il ne commande moins d’estre prudens comme serpens. — Quant est de moy, dist Oisille, je n’estime point estre ignorante celle qui porte devant Dieu sa chandelle ou cierge ardent, comme faisant amende honorable, les genoux en terre et la torche au poing, devant son souverain Seigneur, auquel, confessant sa damnation, demande en ferme esperance misericorde et salut. — Pleust à Dieu, dist Dagoucin, que chacun l’entendist aussi bien que vous! Mais je croy que les pauvres sottes ne le font pas à ceste intention. » Oisille luy respondit : « Celles qui moins en sçavent parler sont celles qui souvent ont le plus de sentiment de l'amour et volonté de Dieu; parquoy ne fault juger que de soy-mesme. » Emarsuitte, en riant, luy dist : « Ce n’est pas chose estrange d’avoir faict peur à un varlet qui dormoit, car aussi basses femmes qu’elle ont bien faict peur à de bien grands princes sans leur mettre le feu au front.— Je suis seur, dist Dagoucin, que vous en sçavez quelque histoire que vous voulez racompter; parquoy vous tiendrez mon lieu, s’il vous plaist. — Le compte ne sera pas long, dist Emarsuitte;
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mais, si je le pouvois representer tel qu’il avint, vous n’auriez point envie de plorer. »
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Compte risible advenu au Roy et Royne de Navarre.
EN PE J’ANNÉE que monsieur de Vendosme * L2©S) espousa la princesse de Navarre, aprés > avoir festoyé à Vendosme, le Roy et
la Royne, leurs pere et mere, s’en allerent en Guyenne avecques eux; et, passans par la maison d’un gentil-homme où il y avoit beaucoup de belles et jeunes dames, il y fut dancé si longuement que les deux nouveaux mariez se trouverent lassez, qui les feit retirer en leur chambre, et tout vestuz se meirent sur le lict, où ils s’endormirent, les portes et fenestres fermées, sans que nul demeurast avec eux. Mais au plus fort de leur sommeil ouyrent ouvrir leur porte par dehors, et en tirant le rideau regarda ledict seigneur qui ce pouvoit estre, doutant que ce fust quelqu’un de ses amis qui le voulust surprendre; et lors il veid entrer une grande vieille chambriere qui alla tout droict à leur lict, mais,
pour l'obscurité de la chambre, ne les pouvoit ll 33
cognoistre; parquoy, les entrevoyant bien prés l’un de l’autre, se print à crier : « O meschante vilaine infâme que tu es ! il y a long temps que je t’ay soupçonnée telle; mais, ne le pouvant prouver, je ne l’ay osé dire ‘à ma dame. À ceste heure ta vilanie est si cogneuë que je ne suis deliberée de la dissimuler. Et toy, vilain apostat, qui as pourchassé en ceste maison une telle honte de mettre à mal ceste pauvre garse, si n’estoit pour la crainte de Dieu, je t’assommerois de coups là où tu es! Sus, debout, de par tous les diables! sus, debout! Encores semble-il que tu n’en ayes point de honte. » Monsieur de Vendosme et ma dame la princesse, pour faire durer le propos plus longuement, se cachoient le visage l’un contre l’autre, rians si fort qu’ils ne pouvoient parler; parquoy la chambriere, voyant que pour ses menaces ils ne faisoient semblant de s’en emouvoir ny se lever du lict, s’en approcha de plus prés, pour les tirer de là par les bras ou par les jambes. Mais alors elle cogneut, tant aux visages qu’aux habillemens, que ce n’estoit point ce qu’elle pensoit, et, en les recognoissant, se jetta de genoux devant eux, les suppliant de luy vouloir pardonner la faulte qu’elle avoit faicte de les oster de leur repos. Mais monsieur de Vendosme, non content d’en sçavoir si peu, se leva incontinent et pria la bonne vieille de luy dire pour qui elle les avoit prins : ce qu’elle refusoit de dire; mais en fin, aprés avoir prins son serment de jamais ne le reveler, luy declara que
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c’estoit une damoiselle de leans dont un protonotaire estoit amoureux, et que de long temps elle luy avoit faict le guet, pource qu’il luy deplaisoit que sa maistresse se confiast en un homme qui luy pourchassast ce deshonneur. Et ainsi laissa les prince et princesse enfermez, comme elle les avoit trouvez, où ils furent long temps à rire de leur aventure; et, combien qu’ils en ayent racompté l’histoire, si est-ce que jamais n’ont voulu nommer personne à qui elle touchast.
« Voilà, mes Dames, comme la bônne vieille, cuidant faire une belle justice, declara aux princes estrangers ce que les domestiques mesmes n’avoient oncques entendu. — Je me doute bien, dist Parlamente, en quelle maison c’est et qui est le protonotaire : car il a gouverné des-ja assez de maisons de dames, où, quand il ne peut avoir la grace de la maistresse, il ne fault point de lavoir de l’une des damoïselles; mais, au demeurant, il est honneste et homme de bien. — Pourquoy dictes-vous au demeurant, dist Hircan, veu que c’est l’acte duquel il s’estime autant homme de bien? » Parlamente [uy respondit : « Je voy bien que vous cognoissez la maladie et le patient, et que, s’il avoit besoing d’excuses, ne lui faudriez d’advocat. Mais si est-ce que je ne me voudrois point fier en la menée d’un homme qui n’a sceu conduire la sienne, mesmes sans que les chambrieres en eussent cognoissance. — Et pensez-vous, dist Nomerfide, que les hommes se
soucyent qui le sçache, mais qu’ils viennent à leur fin? Croyez que, quand nul n’en parleroit, encore fauldroit-il qu’il fust sceu par eux-mesmes. » Hircan leur dist en colere : « Il n’est pas besoing que les hommes dient tout ce qu’ils sçavent. » Mais elle, rougissant, luy respondit : « Peutestre qu’ils ne diroient chose à leur advantage. — Îl semble, à vous ouïr parler, dist Simontault, que les hommes prennent plaisir à ouïr mal dire des femmes, et suis seur que vous me tenez de ce nombre-là; parquoy j’ay grande envie de dire bien d’une, à firi de n’estre tenu de tous les autres pour mesdisant. — Je vous donne ma place, dist ‘Émarsuitte, vous priant de contraindre vostre naturel pour faire vostre devoir en nostre honneur. » À l’heure Simontault commença :; « Ce n’est chose si nouvelle, mes Dames, d’ouïr de vous quelque acte vertueux, que, s’il s’en offre quelqu'un, il me semble ne devoir estre celé, mais plustost escrit en lettres d’or, à fin de servir aux femmes d'exemple et aux hommes d’admiration, voyant en sexe fragile ce que fragilité refuse. C’est l’occasion qui me fera racompter ce que j’ay ouy dire au capitaine Roberval et à plusieurs de sa compagnie. »
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NOUVELLE SOIXANTESEPTIESME
Extreme amour et austerité de femme en terre estrange.
A OBERVAL, faisant un voyage sur la mer (duquel il estoit chef, par le comman- \ dement du roy son maistre) en l’isle & de Canadas, auquel lieu avoit deli- Mrs si l’air du pays eust esté commode, de demeurer et y faire villes et chasteaux, en quoy il feit tel commencement que chacun peult sçavoir, et pour habituer le païs de Chrestiens, y mena avec luy toutes sortes d’artisans, entre lesquels y avoit un homme qui fut si malheureux qu’il trahit son maistre et le meit en danger d’estre prins des gens du pays. Mais Dieu voulut que son entreprinse fut si tost cogneuë qu'elle ne peut nuire au capitaine Roberval, lequel feit prendre ce meschant trahistre, le voulant punir comme il avoit merité : ce qui eust esté faict sans sa femme, laquelle, ayant suivy son mary par les perils de la mer, ne. le voulut abandonner à la mort, mais avec force larmes feit tant envers le capitaine et toute la compagnie que, tant par la pitié d’icelle que pour les services qu’elle leur avoit faicts, luy accorda sa requeste, qui fut telle que le mary et la femme seroient laissez en une petite isle sur la
mer, où n’habitoient que bestes sauvages, et leur fut permis de porter avec eux ce dont ils avoient necessité, Les pauvres gens, se trouvans tout seuls en la compagnie des bestes sauvages et cruelles, n’eurent recours qu’à Dieu seul, qui avoit tousjours esté le ferme espoir de ceste pauvre femme, laquelle, comme celle qui avoit toute sa consolation en luy, porta pour sa sauve-garde, nourriture et consolation, le Nouveau Testament, qu’elle lisoit incessamment, et au demeurant avecques son mary mettoit peine d’accoustrer un petit logis le mieux qui leur estoit possible; et, quand les lions et autres bestes en approchoïient pour les devorer, le mary avec sa harquebuze, et elle avec des pierres, se deffendoient si bien que non seulement les bestes ny les oyseaux ne les osoient approcher, mais bien souvent en tuerent de bonnes à manger. Ainsi, avec telles chairs et les herbes du païs, y vesquirent quelque temps quand le pain leur fut failly. Toutesfois, à la longue, le mary ne peut porter telle nourriture, et, à cause des eaux qu’ils beuvoient, devint si enflé qu’en peu de temps il mourut, n'ayant service ne consolation que de sa femme, laquelle luy servoit de medecin et confesseur : en sorte qu’il passa joyeusement de ce desert en la celeste patrie. Et la pauvre femme, demeurée seule, l’enterra le plus profond en terre qu’il luy fut possible. Si est-ce que les bestes en eurent incontinent le sentiment, qui vindrent manger la charongne ; mais la pauvre femme, de sa petite maisonnette, defendoit à
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coups de harquebuze que la chair de son mary n’eust tel sepulchre. Aïnsi vivant, quant au corps, de vie bestiale, et, quant à l’esprit, de vie angelique, passoit son temps en lectures, contemplations, prieres et oraisons, ayant un esprit Joyeux et contant dedans un corps amaigry et demy mort. Mais celuy qui n’abandonne jamais les siens au besoing, et qui, au desespoir des autres, monstre sa puissance, ne permeit que la vertu qu'il avoit mise en ceste femme fust ignorée des hommes, mais voulut qu’elle fust cogneuë à sa gloire, et feit qu’au bout de quelque temps, un des navires de ceste armée passant devant ceste isle, les gens qui estoient dedans aviserent quelque femme qui leur feit souvenir de ceux qu'ils y avoient laissez, et delibererent d’aller veoir ce que Dieu en avoit faict. La pauvre femme, voyant approcher le navire, se tira au bort de la mer, auquel lieu la trouverent à leur arrivée, et, aprés en avoir rendu louënge à Dieu, les mena en sa pauvre maisonnette, et leur monstra dequoy elle . vivoit durant sa miserable demeure : ce qui leur eust esté incroyable sans la cognoissance qu'ils avoient que Dieu est autant puissant de nourrir en un desert ses serviteurs comme aux plus grands festins du monde; et, quand ils eurent faict entendre aux habitans la fidelité et perseverance de ceste femme, elle fut receuë à grand honneur de toutes les dames, qui volontiers luy baillerent leurs filles pour aprendre à lire et à escrire. Et à cest honneste mestier-là gaigna le surplus de sa
vie, n’ayant autre desir que d’exhorter un chacun à l’amour et confiance de Nostre Seigneur, le proposant pour exemple, pour la grande misericorde dont il avoit usé envers elle.
« À ceste heure, mes Dames, ne pouvez-vous pas dire que je ne louë bien les vertuz que Dieu a mises en vous, lesquelles se monstrent d’autant plus grandes que le subject est plus infime. — Nous ne sommes pas marries, dist Oisille, de ce que vous louëz les graces de Nostre Seigneur en nous, car, à dire vray, toute vertu vient de luy; mais il fault passer condamnation que aussi peu favorise l’homme à l’ouvrage de Dieu que la femme, car l’un et l’autre, par son coùrir ny par son vouloir, ne faict rien que planter, et Dieu donne l’accroissement. — Si vous avez bien leu l’'Escriture, dist Saffredent, sainct Paul dit qu’Apollo a planté et qu’il a arrousé; mais il ne parle point que les femmes ayent mis les mains à l’ouvrage de Dieu. — Vous voudriez suyvre, dist Parlamente, l'opinion des mauvais hommes, qui prennent un passage de l’Escriture pour eux, et laissent celuy qui leur est contraire. Si vous avez leu sainct Paul jusques au bout, vous trouverez qu’il se recommande aux dames qui ont beaucoup labouré avecques luy en l'Evangile. — Quoy qu'il y ayt, dist Longarine, ceste femme est digne de bien grande louënge, tant pour l’amour qu’elle a portée à son mary, pour lequel elle a hazardé sa vie, que pour la foy qu’elle a euë en Dieu, le-
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quel (comme nous voyons) ne l’a pas abandonnée. — Je croy, dist Emarsuitte, quant au premier, qu’il n’y a femme icy qui n’en vousist faire autant pour sauver la vie de son mary. — Je croy, dist Parlamente, qu’il y a des mariz qui sont si bestes que celles qui vivent avec eux ne doivent point trouver estrange de vivre avec leurs semblables. » Emarsuitte ne se peult tenir de dire, comme prenant le propos pour elle : « Mais que les bestes ne mordent point, leur compagnie est plus plaisante que celle des hommes, qui sont coleres et insupportables. Mais je suyvray mon propos, et diray que, si mon mary estoit en tel danger, je ne l’abandonnerois pour mourir. — Gardez vous, dist Nomerfide, de l’aimer tant que trop d’amour ne trompe et luy et vous : car il y a par tout moyen, et, par faulte d’estre bien entendu, souvent s’engendre haine pour amour. — Il me semble, dist Simontault, que vous n’avez point mené ce propos si avant sans envie de le confirmer par quelque exerg-k. Parquoy, si vous en sçavez, je vous donne*îïia place pour le dire. — Or donc, dist Nomerfide, selon ma coustume, je le vous feray court et joyeux. »
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NOUVELLE SOIXANTEHUICTIESME
Une femme faict manger des cantarrides à son mary pour
avoir un traict de l’amour, et il en cuida mourir. ( Great
2 N la ville de Pau en Bear, y eut un jye apoticaire que l’on nommoit maistre JE Estienne, lequel avoit espousé une sp femme de bien, bonne mesnagere et assez belle pour le contenter. Mais, ainsi qu’il goustoit de differentes drogues, aussi faisoit-il souvent de differentes femmes, pour sçavoir mieux parler de toutes complexions : dont sa femme -estoit si fort tourmentée qu’elle perdoit toute patience, car il ne tenoit compte d’elle, sinon la semaine saincte, par penitence. Estant un jour l’apoticaire en sa boutique, et sa femme cachée derriere l’huys escoutant ce qu’il disoit, vint une femme de la ville, commere dudict apoticaire, frappée de mesme maladie que l’autre, et en souspirant dist à l’apoticaire : « Helas! mon compere, mon amy, je suis la plus malheureuse femme du monde, car j'aime mon mary comme moy-mesme, et ne fais que penser à le servir et obeïr; mais tout mon labeur est perdu, parce qu’il aime mieux la plus meschante, plus orde et salle de la ville que moy. Et je vous prie, mon
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compere, si vous sçavez point quelque drogue qui luy puisse servir à changer sa complexion, m'en vouloir bailler : car, si je suis bien traictée de Iuy, je vous asseure de le vous rendre de tout mon pouvoir. » L’apoticaire, pour la consoler, luy dist qu’il sçavoit une pouldre laquelle, si elle donnoit avec un bouillon ou une rostie, comme de pouldre de duc, à son mary, il luy feroit la plus grande chere du monde. La pauvre femme, desirant veoir ce miracle, Iuy demanda que c’estoit et si elle en pouvoit recouvrer. Il luy declara qu’il n’y avoit rien sinon que de prendre de la pouldre de cantarides, dont il avoit bonne provision, et, avant que partir d’ensemble, le contraignit d’atcoustrer ceste pouldre, et en print ce qu’il luy faisoit de mestier, dont depuis elle le mercia plusieurs fois : car son mary, qui estoit fort et puissant, et qui n’en print pas trop, ne s’en trouva point pis, et elle mieux. La femme de cest apoticaire, qui entendit tout ce discours, pensa en elle-mesmes qu’elle avoit necessité de ceste recepte aussi bien que sa commere, et, regardant au lieu où son mary mettoit le demeurant de la pouldre, pensa qu’elle en useroit quand elle verroit l’occasion : ce qu’elle feit avant trois ou quatre jours, que son mary sentit une froideur d’estomach, la priant luy faire quelque bon potage. Mais elle luy dist qu’une rostie à la pouldre de duc luy seroit plus profitable, et luy commanda de luy en aller tost faire une et prendre de la cynamome et du succre en la boutique : ce
qu’elle feist, et n’oublia le demeurant de la pouldre qu’il avoit baillée à sa commere, sans y garder doze, poix ne mesure. Le mary mangea la rostie et la trouva tresbonne; mais bien tost s’apperceut de l’eflect, qu’il cuida appaiser avec sa femme, ce qui ne fut possible, car le feu le brusloit si fort qu’il ne sçavoit de quel costé se tourner, et dist à sa femme qu’elle l’avoit empoisonné, et qu’il vouloit sçavoir qu’elle avoit mis en sa rostie. Elle luy confessa la verité, et qu’elle avoit aussi bon besoing de ceste recepte que sa commere. Le pauvre apoticaire ne la sceut battre que d’injures, pour le mal en quoy il estoit, mais la chassa de devant luy, et envoya prier l’apoticaire de la Royne de Navarre de le venir visiter, lequel luy bailla tous les remedes propres pour le guerir : ce qu’il feit en peu de temps, le reprenant tresaprement de ce qu’il estoit si fol de conseiller à autruy d’user des drogues qu’il ne vouloit prendre pour luy, et que sa femme avoit faict ce qu’elle devoit faire, veu le desir qu’elle avoit de se faire aimer à luy. Ainsi fallut que le pauvre homme print patience de sa follie, et qu’il recogneust que Dieu l’avoit justement puny, de faire tomber sur luy la moquerie qu’il preparoit à autruy.
« Il me semble, mes Dames, que l’amour de ceste femme n’estoit moins indiscrette que grande. — Appellez-vous aimer son mary, dist Hircan, de luy faire sentir du mal pour le plaisir qu'elle en esperoit avoir! —Je croy, dist Longarine, qu’elle
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n’avoit intention que de recouvrer l’amour de son mary, qu’elle pensoit bien esgarée. Pour un. tel bien, il n’y a rien que les femmes ne facent. — Si est-ce, dist Guebron, qu’une femme ne doit donner à boire ny à manger à son mary, pour quelque occasion que ce soit, qu’elle ne sçache, tant par experience que par gens sçavans, qu’il ne luy puisse nuire ; mais il fault excuser l’ignorance. Celle-là est excusable, car la passion plus aveuglante, c’est l’amour, et la personne plus aveuglée, c’est la femme qui n’a pas la force de conduire sagement un si grand fais. — Guebron, dist Oisille, vous saillez hors de vostre bonne coustume pour vous rendre à l’opinion de vos compagnons; mais si a-il des femmes qui ont porté l’amour et la jalousie patiemment. — Ouy, dist Hircan, et plaisamment : car les plus sages sont celles qui prennent autant de passetemps à se mocquer et rire des œuvres de leurs mariz comme les mariz de les tromper secrettement.
Et, si vous me voulez donner le rang, avant que ma dame Oisille ferme le pas à tous ces discours, je vous en diray une dont toute la compagnie a cogneu la femme et le mary. — Or commencez donc, dist Nomerfide. » Hircan, en riant, leur dist :
me me mg
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Un lialien se laisse affiner par sa chambriere, qui faict que la femme trouve son mary blutant au lieu de sa servante.
NSEN U chasteau de Doz en Bigorre de-
ymeuroit un escuyer d’escuyerie du es) os Roy, nommé Charles, Italien, lequel
SA avoit espousé une damoiselle fort femme de bien et honneste; mais estoit devenuë vieille aprés luy avoir porté plusieurs enfans. Luy aussi n’estoit pas jeune, et vivoit avec elle en bonne paix et amitié. Il est vray qu’il parloit quelquefois à ses chambrieres, dont sa bonne femme ne faisoit nul semblant, mais doucement leur .donnoit congé quand elle les cognoissoit trop privées en la maison. Elle en print un jour une qui estoit sage et bonne fille, à laquelle elle dist les complexions de son mary et les siennes, qu’il les chassoit aussi tost qu’il les cognoissoit salles. Ceste chambriere, pour demeurer au service de sa maistresse en bonne estime, se delibera d’estre femme de bien, et, combien que son maistre luy tinst souvent quelques propos au contraire, n’en voulut tenir compte, et racomptoit tout à sa maistresse, et toutes deux passoient le temps de la fol-
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lie de luy. Un jour que la chambriere blutoit en la chambre de derriere, ayant son surcot sur sa teste, à la mode du païs, qui est faict comme un cresmeau, mais il couvre tout le corps et les espaules par derriere, son maistre, la trouvant en cest habit, la vin't bien fort presser. Elle, qui pour mourir n’eust faict un tel tour, feit semblant de s’accorder à luy; toutesfois luy demanda congé d’aller veoir premier si sa maistresse estoit point amusée à quelque chose, à fin de n’estre tous deux surprins: ce qu'il accorda. Alors elle le pria de mettre son surcot en sa teste et de bluter en son absence, à fin que sa maistresse ouïst tousjours le bruit du bluteau : ce qu’il feit joyeusement, ayant esperance d’avoir ce qu’il demandoit. La chambriere, qui n’estoit pas melancolique, s’en courut à sa maistresse, luy disant : « Venez veoir vostre bon mary, auquel j’ay apprins à bluter pour me deffaire de luy. » La femme feit bonne diligence pour trouver ceste nouvelle chambriere, et, en voyant son mary le surcot en la teste et le bluteau entre ses mains, se print si fort à rire, en frappant des mains, qu'à peine luy peut-elle dire : « Gouïatte, combien veux-tu par mois de ton labeur? » Le mary, oyant ceste voix et cognoissant qu’il estoit trompé, getta par terre ce qu’il portoit et tenoit pour courir sus à sa chambriere, l’appellant mille fois meschante; et, si sa femme ne se fust mise entre deux, il l’eust payée de son quartier. Toutesfois le tout s’appaisa au contentement des parties, et puis vesquirent ensemble sans querelle.
f 272 SEPTIESME JOURNÉE
a Que dictes-vous,mes Dames, de ceste femme?
— N'estoit-elle pas bien sage de passer tout son temps du passetemps de son mary? — Ce n’est pas passetemps, dist Saffredent, pour le mary, d’avoir failly à son entreprinse. — Je croy, dist Emarsuitte, qu’il eut plus de plaisir de rire avec sa femme que de s’aller tuer, en l’aage où il estoit, avec sa chambriere. — Si me fascheroit-il bien fort, dist Simontault, que l’on me trouvast avec ce beau cresmeau. — J’ay ouy dire, dist Parlamente, qu’il n’a pas tenu à vostre femme qu’elle ne vous ayt trouvé bien près de cest habillement, quelque finesse que vous ayez, dont oncques puis elle n’eut repos. — Contentez-vous des fortunes de vostre maison, dist Simontault, sans venir chercher les miennes, combien que ma femme n’a cause de se plaindre de moy; et, encores que je fusse tel que vous dictes, elle ne s’en appercevroit pour necessité de chose dont elle ait besoing. — Les femmes de bien, dist Longarine, n’ont besoing d’autre chose que de l’amour de leurs mariz, qui seuls les peuvent contenter; mais celles qui cherchent un contentement bestial ne le trouveront jamais où honnesteté le commande. — Appellez-vous contentement bestial si une femme veult avoir de son mary ce qu’il luy appartient! » Longarine luy respondit : « Je dy que la femme chaste, qui a le cueur remply de vraye amour, est plus satisfaicte d’estre aimée parfaictement que de tous les plaisirs que le corps peult desirer. — Je suis de vostre opinion, dist Dagoucin;
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mais Ces seigneurs icy ne le veulent entendre ne confesser. Je pense que, si l’amour reciproque ne contente une femme, un mary seul nela contentera pes : car, ne vivant selon l’honneste amour des femmes, fault qu’elle soit oultrée d’insatiable cupidité des bestes.. — Vrayement, dist Oisille, vous me faictes souvenir d’une dame belle et bien mariée, qui, par faulte de vivre de ceste honneste amitié, devint plus charnelle que les pourceaux et plus cruelle que les lyons. — Je vous requiers, ma Dame, luy dist Simontault, pour mettre fin à ceste journée, la nous vouloir compter. — Je ne puis, dist Oisille, pour deux raisons : l’une, pour sa grande longueur; l’autre, pource que ce n’est pas de nostre temps; et si a esté escrite par un autheur bien croyable. Et nous avons juré de ne rien mettre icy qui ait esté escrit. — Il est vray, dist Parlamente; mais, me doutant du compte que c’est, il a esté escrit en si vieux langage que je croy que, hors mis nous deux, il n’y a icy homme ne femme qui en ait ouy parler : parquoy il sera tenu pour nouveau. » À ceste parole, : toute la compagnie la pria de le vouloir dire, sans craindre la longueur, pource qu’encor pouvoientils demeurer une bonne heure en ce lieu avant vespres. Oisille donc, à leur requeste, commença ainsi.
274 SEPTIEËÈME JOURNÉE
NOUVELLE SEPTANTIESME
L'incontinence furieuse d’une Duchesse fut cause de sa mort et de celle de deux parfaicts amans.
TEE la duché de Bourgongne y avoit un él se Duc treshonneste et beau prince, ayant RUE espousé une femme dont la beauté le
CH contentoit si fort qu’elle luy faisoit passer et ignorer ses conditions, tant qu’il ne regardoit qu’à luy complaire, ce qu’elle feignoit tresbien luy rendre. Or avoitle Duc en sa maison un jeune gentil-homme tant accomply de toutes les perfections que l’on peult demander à l’homme qu’il estoit de tous aimé, et principalement du Duc, qui de son enfance l’avoit nourry prés de sa personne, et, le voyant si bien conditionné, l’aimoit parfaictement, et se confioit en luy de toutes les affaires que, selon son aage, il pouvoit entendre. La Duchesse, qui n’avoit pas cueur de femme et de princesse vertueuse, ne se contentant de l’amour que son mary luy portoit et du bon traictement qu’elle avoit de luy, regardoit souvent ce gentil-homme, qu’elle trouva tant à son gré qu’elle l’aimoit outre raison, ce que à toute heure mettoit peine de luy faire entendre, tant par regards piteux et doux que par souspirs et
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contenances passionnées ; mais le gentil-homme, qui n’avoit jamais estudié qu’à la vertu, ne pouvoit cognoistre le vice en une dame qui en avoit si peu d'occasion, tellement que les œillades et mines de ceste pauvre folle n’apportoient autre fruict qu’un furieux desespoir, lequel un jour la pressa tant que, oubliant qu’elle estoit femme qui devoit estre priée et refuser, princesse qui devoit estre adorée et desdaigner tels serviteurs, print le cueur d’un homme transporté pour descharger ce qui estoit en elle importable; et, ainsi que son mary s’en alloit au conseil, où le gentilhomme, pour sa jeunesse, n’entroit point, luy feit signe qu’il vinst vers elle, ce qu’il feit, pensant qu’elle eust quelque chose à luy commander; mais en souspirant sus son bras, comme femme lasse de trop de repos, le mena promener en une gallerie, où elle luy dist : « Je m’eshahis de vous, qui estes tant beau, jeune et plein de toutes bonnes graces, comme vous avez vescu en ceste cCompagnie, où il y a si grand nombre de belles dames, sans que jamais vous ayez esté amoureux ou serviteur d’aucune. » Et, en le regardant du meilleur œil qu’elle pouvoit, se teut pour luy donner lieu de dire. « Ma Dame, dist-il, si j’estois digne que vostre hautesse se peust abbaisser en moy, ce vous seroit plus d’occasion d’esbahissement de veoir un homme si indigne que moy presenter son service pour en rapporter refus ou mocquerie. » La Duchesse, oyant ceste sage response, l’aima plus fort que paravant, et luy jura
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qu’il n’y avoit dame en sa court qui ne fust trop heureuse d’avoir un tel serviteur, et qu’il se pouvoit bien essayer à telle avanture, car sans peril il en sortiroit à son honneur. Le gentil-homme tenoit tousjours les yeux baissez, n’osant regarder ses contenances, qui estoient assez ardentes pour faire brusler une glace ; et, ainsi qu’il vouloit s’excuser, le Duc manda la Duchesse au conseil pour quelque affaire qui luy touchoïit, où avec un grand regret elle alla. Mais le gentil-homme ne feit jamais semblant d’avoir entendu un seul mot qu’elle luy eust dict : dont elle se sentoit si troublée et faschée qu’elle ne sçavoit à qui donner le tort deson ennuy, sinon à la sotte crainte dont elle estimoit le gentil-homme trop plein. Peu de jours aprés, voyant qu’il n’entendoit son langage, se delibera de ne regarder crainte ny honte, mais luy declarer sa fantasie, se tenant seure qu’une telle beauté que la sienne ne pouvoit estre que bien receué. Mais eust bien desiré d’avoir l’honneur d’estre priée; toutesfois laissa l’honneur à part pour le plaisir, et, aprés avoir tenté par plusieurs fois de luy tenir semblables propos que le premier, et ne trouvant nulle response à son gré, le tira un jour par la manche, et luy dist qu’elle avoit à parler à luy d’affaires d'importance. Le gentilhomme, avec [a reverence et humilité qu’il luy devoit, s’en alla devers elle en une fenestre profonde où elle s’estoit retirée, et, quand elle veid que nul de la chambre ne la pouvoit veoir, avec une voix tremblante entre le desir et la crainte,
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luy va continuer les premiers propos, le reprenant de ce qu’il n’avoit encores choisi quelque dame en sa compagnie, l’asseurant qu’en quelque lieu que ce fust luy aideroit d’avoir bon traictement. Le gentil-homme, non moins estonné que fasché . de ses paroles, luy respondit : « Ma Dame, j’ay le cueur si bon que, si j’estois une fois refusé, jamais je n’aurois joye en ce monde, et je suis tel qu’il n’y a dame en ceste court qui daignast accepter mon service. » La Duchesse, rougissant, pensant qu’il ne tenoit plus à rien qu’il ne fust vaincu, luy jura que, s’il vouloit, elle sçavoit la plus belle dame de la compagnie qui le recevroit à grand joye, et dont il auroit parfaict contentement. « Helas! ma Dame, luy respondit-il, je ne croy pas qu’il y ait si malheureuse et aveuglée femme en ceste honneste compagnie qui me ait trouvé à son gré. » La Duchesse, voyant qu’il ne la vouloit entendre, luy va entr’ouvrir le voile de sa passion, et, pour la crainte que [uy donnoit la vertu du gentil-homme, parla par maniere d’interrogation, luy disant : « Si fortune vous avoit tant favorisé que ce fust moy qui vous portast ceste bonne volonté,que diriez-vous ?» Le gentilhomme, quipensoitsonger d’ouyr une telle parole, luy dist, le genoil à terre : « Ma Dame, quand Dieu me fera la grace d’avoir celle du Duc mon maistre et de vous, je me tiendray le plus heureux du monde, car c’est la recompense que je demande de mon loyal service, comme celuy qui est obligé plus que nul autre de mettre sa vie
pour le service de vous deux, estant seur, ma Dame, que l’amour que vous portez à mondict seigneur est accompagnée de telle chasteté et grandeur que non pas moy, qui ne suis qu’un verm de terre, mais le plus grand prince et parfaict homme que l’on sçauroit trouver, ne pourroit empescher l’union de vous et de mondict seigneur. Et, quant à moy, il m’a nourry dés mon enfance et m'a faict tel que je suis; parquoy il ne sçauroit avoir femme, fille, sœur ou mere desquelles pour mourir je voulusse avoir autre pensée que doit à son maistre un loyal et fidele serviteur. » La Duchesse ne le laissa pas passer outre, et, voyant qu’elle estoit en danger d’un refus deshonnorable, luy rompit soudain son propos en luy disant : « O meschant glorieux fol! qui est-ce qui vous en prie? Vous cuidez par vostre beauté estre aimé des mouches qui volent; mais, si vous estiez si outrecuidé de vous adresser à moy, je vous monstrerois que je n’aime et ne veux aimer autre que mon mary. Et les propos que je vous ay tenuz n’ont esté que pour passer mon temps et sçavoir de vos nouvelles, et m’en mocquer, comme je fais des sots amoureux. — Ma Dame, dist le gentil-homme, je l’ay creu et croy comme vous dictes. » Lors, sans escouter plus avant, s’en alla hastivement en sa chambre, et, voyant qu’elle estoit suyvie des dames, entra en son cabinet, où elle feit un dueil qui ne se peult raconter : car, d’un costé, l’amour où elle avoit failly luy donna une tristesse mortelle;
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d’autre costé, le despit, tant contre elle, d’avoir commencé un si sot propos, que contre luy, d’avoir respondu si sagement, la mettoit en telle furie qu’en une heure se vouloit deffaire, l’autre elle vouloit vivre pour se venger de celuy qu’elle tenoit pour son mortel ennemy.
Aprés doncques qu’elle eust longuement pleuré, feignit estre malade pour n’aller point au soupper du Duc, auquel ordinairement le gentilhomme servoit. Le Duc, qui plus aimoit sa femme que luy-mesmes, la vint visiter; mais, pour mieux venir à la fin qu’elle pretendoit, luy dist qu’elle pensoit estre grosse, et que sa grossesse luy avoit faict tomber un rheume sur les yeux, dont elle estoit en grande peine. Ainsi passerent deux ou trois jours que la Duchesse garda le lict, tant triste et melencolique que le Duc pensa bien qu’il y avoit autre chose que la grossesse, qui le feit venir la nuict coucher avecques elle; et, luy faisant toutes les bonnes cheres qu’il luy estoit possible, cognoissant qu’il n’empeschoit en, rien ses continuels souspirs, luy dist : « M’amie, vous sçavez que je vous porte autant d’amourcomme à ma propre vie, et que, deffaillant la vostre, la mienne ne peult durer; parquoy, si voulez conserver ma santé, je vous prie, dictesmoy la cause qui vous faict ainsi souspirer, car je ne puis croire que tel mal vous vienne seulement de grossesse. » La Duchesse, voyant son mary tel envers elle qu’elle l’eust sceu demander, pensa qu’il estoit temps de se venger de son des-
pit, et, embrassant son bon mary, se print à pleurer, luy disant : « Helas! Monsieur, le plus grand mal que j’aye, c’est de vous veoir tromper de ceux qui sont tant obligez à garder vostre bien et honneur. » Le Duc, entendant ceste parole, eut grand desir de sçavoir pourquoy elle disoit ce propos, et la pria bien fort de luy en declarer sans crainte toute la verité; et, aprés en avoir faict plusieurs refus, luy dist : « Je ne m’esbahiray jamais si les estrangers font guerres aux princes, quand ceux qui sont les plus obligez l’osent entreprendre si cruelle que la perte des biens n’est rien au pris. Je le dy, Monsieur, pour un tel gentil-homme (nommant celuy qu’elle hayoit), lequel, estant nourrÿ de vostre main, eslevé et traicté plus en parent et en fils qu’en serviteur, a osé entreprendre chose si cruelle et miserable que de pourchasser à faire perdre l’honneur de vostre femme, où gist celuy de vostre maison et de voz enfans. Et combien que longuement m'ait faict des mines tendans à meschante intention, si est-ce que mon, cueur, qui n’a regardé qu’à vous, n’y pouvoit rien entendre, dont à la fin s’est declaré par parole. Je luy ay faict telle response que mon estat et chasteté doit. Ce neantmoins, je luy porte telle hayne que je ne le puis regarder, qui est la cause de m’avoir faict demeurer en ma chambre et perdre le bien de vostre compagnie, vous suppliant, Monsieur, de ne tenir une telle peste auprés de vostre personne : car, aprés un tel crime, craignant que je
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vous le die, pourroit bien entreprendre pis. Voilà, Monsieur, la cause de ma douleur, qui me semble estre tresjuste et digne que promptement vous plaise y donner ordre. » Le Duc, qui d’un costé aimoit sa femme et se sentoit fort injurié, d’autre costé aimant son serviteur, duquel il avoit tant experimenté la fidelité qu’à peine pouvoit-il croire ceste mensonge estre verité, fut en grand peine; et, remply de colere, s’en alla en sa chambre, et manda au gentil-homme qu’il n’eust plus à se trouver devant luy, mais qu’il se retirast à son logis pour ‘quelque temps. Le gentil-homme, ignorant ceste occasion, fut tant ennuyé qu'il n’estoit possible de plus, sçachant avoir merité le contraire d’un si mauvais traictement. Et, comme celuy qui estoit asseuré de son cueur et de ses œuvres, envoya un sien compagnon parler au Duc et porter une lettre, le supliant treshumblement que, si par mauvais rapport il estoit eslongné de sa presence, il luy pleust suspendre son jugement jusques aprés avoir entendu de luy la verité du faict, et qu’il trouveroit qu’en nulle sorte il ne l’avoit offensé. Voyant ceste lettre, le Duc rappaisa un peu sa colere, et secrettement l’envoya querir en sa chambre, auquel dist d’un visage furieux : « Je n’eusse jamais pensé que la peine que j’ay prinse de vous nourrir comme enfant se deust convertir en repentance de vous avoir tant advancé, veu que m'avez pourchassé ce qui m'a esté plus dommageable que la perte
de ma vie et des biens, d’avoir voulu toucher à ul 36
Cent Res
l'honneur de celle qui est la moitié de moy, pour rendre ma maison et ma lignée infame jusques à jamais. Vous pouvez bien penser que telle injure me touche si avant au cueur que, si ce n’estoit le doute que je fais s’il est vray ou non, vous fussiez des-ja au fonds de l’eau, pour vous rendre en secret la punition du mal qu’en secret m’avez pourchassé. » Ce gentil-homme ne fust point estonné de ses propos, car son innocence le faisoit constamment'parler, et le supplia luy vouloir dire qui estoit son accusateur : car telles paroles se doivent plus justifier avec la lance qu’avec la langue. « Vostre accusateur, dist le Duc, ne porte autres armes que sa chasteté, vos asseurant que nul que ma femme mesme ne me l’a dict, me suppliant de luy faire vengeance de vous. » Le pauvre gentilhomme, voyant la grande malice de la dame, ne la voulant toutesfois accuser, respondit : « Monsieur, ma dame peult dire ce qu’il luy plaist; vous la cognoissez mieux que moy, et sçavez si je l’ay veuë hors de vostre compagnie, si non une fois qu’elle parla bien peu à moy. Vous avez aussy bon jugement que prince qui soit en la chrestienté. Parquoy je vous supplie, Monsieur, jugez si vous avez jamais veu en moy contenance qui vous ayt peu engendrer quelque soupçon : si estce un feu qui ne se peult tant longuement couvrir que quelque fois ne soit cogneu de ceux qui ont pareille maladie; vous suppliant, Monsieur, croire deux choses de moy : l’une, que je vous suis si loyal que, quand ma dame vostre femme
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seroit la plus belle creature du monde, si n’auroit amour la puissance de mettre tache en mon honneur et fidelité, l’autre est que, quand elle ne. seroit point vostre femme, c’est celle que je veiz oncques dont je serois aussi peu amoureux, et yen assez d’autres où je mettrois plustost ma fantasie. » Le Duc commença à s’adoucir oyant ce veritable propos, et luy dist : « Aussi ne l’ay-je pas creu. Parquoy faictes comme vous avez accoustumé, vous asseurant que, si je cognois la verité de vostre costé, vous aimeray mieux que je ne feis oncques; aussi, par le contraire, vostre vie est en ma main, » Dont le gentilhomme le mercia, se soumettant à toute peine et punition s’il estoit trouvé coulpable.
La Duchesse, voyant le gentil-homme servir comme il avoit accoustumé, ne le peust porter en patience, mais dist à son mary : « Ce seroit bien employé, Monsieur, si vous estiez empoisonné, veu qu’avez plus de fiance en voz ennemis mortels qu’en voz amis. — Je vous prie, m’amie, ne vous tourmentez point de ceste affaire : car, si je cognois que ce que m'avez dict soit vray, je vous asseure qu’il ne demeurera pas en vie vingt quatre heures; mais il m’a tant juré le contraire (veu aussi que jamais ne m'en suis apperceu) que je ne le puis croire sans grande preuve. — En bonne foy, Monsieur, luy dist-elle, votre bonté rend sa meschanceté plus grande. Voulez-vous plus grande preuve que de veoir un homme tel que luy sans avoir bruit d’estre amoureux? Croyez,
Monsieur, que, sans la haulte entreprinse qu’il avoit mise en sa teste de me servir, il n’eust tant demeuré à trouver maistresse : car oncques jeune homme ne vesquit en si bonne compagnie ainsi solitaire qu’il faict, sinon qu'il ait le cueur en si hault lieu qu’il se contente de sa vaine esperance; ét, puis que vous pensez qu’il ne vous cele nulle verité, je vous supplie, mettez-le à serment de son amour : car, s’il en aime une autre, je suis contente que vous le croyez; sinon, pensez que je dy verité. » Le Duc trouva, les raisons de sa femme tresbonnes, et mena le gentil-homme aux champs, auquel il dit : « Ma femme continuë tousjours son opinion, et m’allegue une raison qui me cause un grand soupçon contre vous :
c’est que l’on s’esbahist que vous, estant si honneste et jeune, n’avez jamais aimé, que l’on ayt sceu, qui me faict penser que vous avez l’opinion qu’elle dict, l’esperance de laquelle vous rend si content que ne pouvez penser en autre femme.
Parquoy je vous prie comme amy, et commande comme maistre, que vous ayez à me dire si vous estes serviteur de nulle dame de ce monde. » Le pauvre gentil-homme, combien qu’il eust bien voulu differer et dissimuler son affection autant qu’il tenoit chere sa vie, fut contrainct,voyant la jalousie de son maistre, luy jurer que veritablement il en aimoit une, de laquelle la beauté estoit telle que celle de la Duchesse et de toute sa compagnie n’estoit que laydeur et difformité au pris; le suppliant de ne le contraincdre jamais de la luy
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nommer, car l’accord de luy et de s’amie éstoit de telle sorte qu’il ne se pouvoit rompre, sinon par celuy qui premier le declareroit. Le Duc luy promist de ne l’en presser point, et fut tant content de luy qu’il luy feit meilleure chere qu’il n’avoit encores faict. Dont la Duchesse s’apperceut tresbien, et, usant de finesse accoustumée, meit peine d’entendre l’occasion, ce que le Duc ne luy cela. Dont avecques sa vengeance s'engendra une forte jalousie, qui la feit supplier le Duc de commander à ce gentil-homme de luy nommer ceste amie, l’asseurant que c’estoit mensonge, et le meilleur moyen que l’on pourroit trouver pour l’asseurer de son dire; mais que, s’il ne luy nommoit celle qu’il estimoit tant belle, il estoit le plus sot prince du monde s’il adjoustoit foy à sa parole. Le pauvre seigneur, duquel la femme tournoit l’opinion comme il luy plaisoit, s'en alla promener tout seul avec ce gentil-homme, luy disant qu’il estoit encores en plus grande peine qu’il n’avoit esté, car il doutoit fort qu'il luy avoit baillé une excuse pour le garder de soupçonner la verité, qui le tourmentoit plus que jamais. Parquoy luy pria tant qu’il estoit possible de luy declarer celle qu'il aimoit si fort. Le pauvre gentil-homme le supplia de ne le contraindre à faire une telle faulte envers celle qu'il aimoit si fort que de luy rompre une promesse qu’il avoit tenué si long temps, et de luy perdre en un jour ce qu'il avoit conservé plus de sept ans, et qu’il aimeroit mieux endurer la mort que
de faire un tel tort à celle qui luy estoit si loyale. Le Duc, voyant qu'il ne luy vouloit dire, entra en une si forte jalousie que, avecques un visage furieux, luy dist : « Or choisissez des deux choses l’une : de me dire celle que vous aimez plus que toutes, ou de vous en aller banny des terres où j'ay authorité, à la charge que, si je vous y trouve huict jours passez, je vous feray mourir de cruelle mort. » Si jamais douleur saisit le cueur d’un loyal serviteur, elle print celuy de ce pauvre gentil-homme, lequel pouvoit bien dire : Angustiæ suht mihi undique : car d’un costé, voyant qu’en disant verité il perdoit s’amie si elle sçavoit que par sa faulte luy failloit de promesse, aussi qu’en ne la confessant il estoit banny du païs où elle demeuroit et n’avoit plus moyen de la veoir, ainsi pressé des deux costez, luy vint une sueur froide, comme à celuy qui par tristesse approchoit de la mort. Le Duc, voyant sa contenance, jugea qu'il n’avoit nulle dame fors que la sienne, et que pour n’en pouvoir nommer une autre il enduroit telle passion. Parquoy luy dist assez rudement : « Si vostre dire estoit veritable, vous n’auriez tant de peine à me le declarer; mais je croy que vostre offense vous tourmente. » Le gentil-homme, picqué de ceste parole et poulsé de l’amour qu’il luy portoit, se delibera de luy dire verité, se confiant que son maistre estoit tant homme de bien que pour rien ne le voudroit reveler; et, se mettant à genoux devant luy, les mains joinctes, luy dist : « Monsieur, l'obligation que j’ay à
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vous et la grande amour que je vous porte me forcent plus que la peur de nulle mort : car je vous voy en telle fantasie et faulse opinion de moy que, pour vous oster d’une si grande peine, je suis deliberé de faire ce que pour nul tourment je n’eusse faict; vous suppliant, Monsieur, en l’honneur de Dieu, me jurer en foy de prince et de chrestien que jamais vous ne revelerez le secret que (puis qu’il vous plaist) je suis contrainct de dire. » À l’heure le Duc luy jura tous les sermens dont il se peult adviser de jamais à creature du monde n’en reveler rien, ne par parole, ne par effect, ne par contenance. Le gentil-homme, se tenant asseuré d’un si vertueux prince comme il le cognoissoit, alla bastir le commencement de son malheur, en luy disant : « Il ÿ a sept ans passez, mon seigneur, qu'ayant cogneu vostre niece estre vefve et sans party, j'ay mis peine d’acquerir sa bonne grace. Et, pource que je n’estois de maison pour l’espouser, je me contentois d’estre envers elle receu pour serviteur, ce que j'ay esté. Et Dieu a voulu que nostre affaire jusques icy a esté conduit si sagement que jamais homme ou femme qu’elle et moy n’en a rien entendu, sinon vous, Monseigneur, entre les mains duquel je mets ma vie et mon honneur, vous suppliant le tenir secret, et n’en avoir en moindre estime ma dame vostre niece, car je ne pense sous le ciel une plus parfaicte et chaste creature. » Qui fut bien aise, ce fut le Duc : car, cognoissant la tresgrande beauté de sa niece, ne
douta point qu’elle ne fust plus aggreable que sa femme; mais, ne pouvant entendre qu’un tel mistere se peust conduire sans moyen, le pria de luy dire comment il la pouvoit veoir. Le gentil-homme luy compta comme la chambre de sa dame sailloit dedans un jardin, et que, le jour qu’il y devoit aller, on laissoit une petite porte ouverte, par où il entroit à pied, jusques à ce qu’il oyoit japper un petit chien, que la dame laissoit aller par le jardin quand toutes ses femmes estoient retirées; et à l’heure il s’en alloit parler à elle toute la nuict, et au partir luy assignoit jour qu’il y devoit retourner, où sans trop grandes excuses n’avoit encores failly.
Le Duc, qui estoit le plus curieux homme du monde, et qui en son temps avoit fort bien mené l’amour, tant pour satisfaire à son soupçon que pour entendre une si estrange histoire, le pria de le mener ayecques luy la premiere fois, non comme maistre, mais comme compagnon. Le gentilhomme, pour en estre si avant, luy accorda ; dont le Duc fut plus aise que s’il eust gaigné un royaume, et, feignant s’en aller. reposer en sa garderobbe, feit venir deux chevaux pour luy et le gentil-homme, et toute la nuict se meirent en chemin pour aller où sa niece se tenoit, laissans leurs chevaux hors la closture. Le gentil-homme feit entrer le Duc au jardin par le petit huys, le priant demeurer derriere un gros noyer, duquel lieu il pouvoit veoir s’il disoit vray ou non. Ils n’eurent guieres demeuré au jardin que le petit
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chien commença à japper; et le gentil-homme marcha devers la tour, où sa dame ne faillit à venir au devant de luy, et, le saluant et l'embrassant, luy dist qu'il sembloit avoir esté mil ans sans le veoir. Et à l’heure entrerent dedans la chambre, qu'ils laisserent ouverte, où le Duc entra secrettement aprés eux, car il n’y avoit aucune lumiere ; lequel, entendant tout le discours de leur chaste amitié, se tint plus que satisfaict, et attendit là non trop longuement : car le gentilhomme dist à sa dame qu’il estoit contraint de retourner plus tost qu’il n’avoit accoustumé, pource que le Duc devoit dés quatre heures aller à la chasse, où il n'osoit faillir. La dame, qui aimoit mieux son honneur que son plaisir, ne le voulut retardér de faire son devoir : car la chose que plus elle estimoit en leur honneste amitié, c’estoit qu'elle estoit secrette devant tous les hommes. Ainsi se partit ce gentil-homme à une heure aprés minuict, et le Duc sortit devant, et monterent à cheval et s’en retournerent d’où ils estoient venuz; et par les chemins le Duc juroit incessamment au gentil-homme qu'il aimeroit mieux mourir que de jamais reveler son secret, et print telle fiance et amour en luy qu’il n’y avoit nul en sa court qui fust plus en sa grace, dont la Duchesse devint toute enragée.
Mais le Duc luy deffendit de jamais plus luy en parler, et qu’il en sçavoit la verité, dont il se tenoit pour content, car la dame qu’il aymoit es-
toit plus aimable qu'elle. Ceste parole navra si il 37 à
avant le cueur de la Duchesse qu’elle en print une maladie pire que la fievre. Le Duc l'alla veoir pour la consoler, mais il n’y avoit ordre s’il ne luy disoit qui estoit ceste belle dame tant aimée; dont elle luy faisoit une vie importune et le pressa tant que le Duc s’en alla hors de sa chambre, luy disant : « Si vous me tenez plus tels propos, nous nous separerons d’ensemble. » Ces paroles augmenterent la maladie de la Duchesse, qui feignoit bouger son enfant, dont le Duc fut si joyeux qu’il s’en alla coucher avec elle. Mais, à l’heure qu’elle le veid plus amoureux d'elle, se tournoit de l’autre costé, luy disant : « Je vous supplie, Monsieur, puis que vous n’avez amour à femme ne enfans, nous laisser mourir tous deux. » Et avec ces paroles -jetta tant de larmes et de cris que le Duc eut grand peur qu’elle perdist son fruict. Parquoy, la prenant entre ses bras, la pria de luy dire que c’estoit qu’elle vouloit, et qu’il n’avoit rien qui ne feust pour elle. « Ha! Monsieur, ce luy respondit elle en pleurant, quelle esperance puis-je avoir que vous fissiez pour moy une chose difficile, quand la plus facile et raisonnable du monde vous ne la voulez pas faire, qui est de me dire l’amie du plus meschiant serviteur que vous eustes oncques? Je pensois que vous et moy ne fussions qu’un cueur ; mais maintenant Je cognois bien que vous me tenez pour une estrangere, veu que voz secrets, qui ne me doivent estre celez, vous les cachez comme à une personne ennemie. Helas!
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Monsieur, vous m’avez dict tant de choses grandes et secrettes, desquelles n’avez jamais entendu que j'aye parlé; vous avez tant experimenté ma volonté egale à la vostre, que ne devez douter que je ne sois plus vous-mesmes que moy. Et, si vous avez juré de jamais ne dire à autruy le secret du gentil-homme, en le me disant ne faillez à vostre serment, car je ne suis ny ne peux estre autre que vous. Je vous ay en mon cœur, je vous tiens entre mes bras, j’ay un enfant en mon ventre auquel vous vivez, et ne puis avoir vostre amour comme vous avez le mien. Mais tant plus je vous suis loyale et fidele, tant plus vous m'’estes cruel et austere; qui me faict mille fois desirer le jour par une soudaine mort delivrer vostre enfant d’un tel pere et moy d’un tel mary, ce que j’espere faire bien tost, puis que preferez un serviteur infidele à vostre femme, telle que je vous suis, et à la vie de la mere et d’un fruict qui est vostre, lequel s’en va perir, ne pouvant obtenir de vous ce que plus je desire sçavoir. » Ce disant, embrassa et baisa son mary, arrousant tout son visage de ses larmes, avec tels cris et souspirs que le bon prince, qui craignoit perdre sa femme et enfant tout ensemble, se delibera de luy dire vray; mais luy jura que, si elle le reveloit à creature du monde, elle ne mourroit d’autre main que de la sienne. À quoy elle se condamna, et accepta la punition. À l’heure le pauvre mary deceu luy racompta tout ce qu’il avoit veu, depuis un bout jusqu’à l’autre, dont elle feit semblant d’estre
fort contente, mais en son cueur pensoit bien le contraire. Toutesfois, pour la crainte du Duc, dissimula le mieux qu’elle peust sa passion.
Et le jour d’une grande feste, que le Duc tenoit sa court, où il avoit mandé toutes les dames du païs, et entre autres sa niece, aprés le festin les danses commencerent, où chacun feit son devoir. Mais la Duchesse, qui estoit tourmentée, voyant la beauté et bonne grace de sa niece, ne se pouvoit resjouir, et moins garder son despit de paroistre : car, ayant appellé toutes les dames, qu'elle feit asseoir auprés d’elle, commença à relever propos d'amour, et, voyant que sa niece ne parloit point, luy dist, avec un cueur crevé de jalousie : « Et vous, belle niece, est-il possible que vostre beauté soit sans amy ou serviteur? — Ma Dame, ce luy respondit-elle, ma beauté ne m'a point faict de tel acquest, car, depuis la mort de mon mary, n’ay voulu avoir d’autres amis que ses enfans, dont je me tiens pour contente. — Belle niece, belle niece, luy respondit la Duchesse par un extreme despit, il n’y a amour si secrette qui ne soit sceuë, ny petit chien si affetté, ny faict à la main, duquel on n’entende le japper. » Je vous laisse penser, mes Dames, quelle douleur sentit au cueur ceste pauvre dame, voyant une chose tant couverte estre à son deshonneur declarée. L’honneur si songneusement gardé, et si malheureusement perdu, la tourmentoit; mais encores plus le soupçon qu’elle avoit que son amy luy eust failly de promesse, ce qu’elle ne pensoit ja-
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mais qu’il peust faire, sinon pour aimer quelque dame plus belle qu’elle, à laquelle force d'amour auroit faict declarer tout son faict. Toutesfois sa vertu fut si grande qu’elle n’en feit un seul semblant, et respondit en riant qu’elle ne s’entendoit point au langage des bestes. Et, sous ceste sage dissimulation, son cueur fut si pressé de tristesse qu’elle se leva, -et, passant par la chambre de la Duchesse, entra dedans une garderobe, où le Duc, qui se pourmenoit, la veid entrer. Et, quand la bonne dame se trouva en lieu où elle pensoit estre seule, se laissa tomber dessus un lict avec une si grande foiblesse que une damoiselle, qui s’estoit assise en la ruelle pour dormir, se leva, regardant au travers du rideau qui ce pouvoit estre. Mais, voyant que c’estoit la niece du Duc, laquelle pensoit estre seule, n’osa luy dire rien, et l’escouta le plus paisiblement qu’elle peut. Et la pauvre dame, avecques une voix demie morte, commença à se plaindre et dire : « O malheureuse ! quelle parole est-ce que j’ay ouye? quel arrest de ma mort ay-je entendu? quelle sentence de ma fin ay-je receuëé? © le plus aimé qui oncques fut! est-ce la recompense de ma chasteté honneste et vertueux amour! O mon cueur! avezvous faict une si perilleuse election de choisir pour le plus loyal le plus infidele, pour le plus veritable le plus feint, pour le plus secret le plus mesdisant? Helas! est-il possible qu’une chose cachée aux yeux de tous les humains ayt esté revelée à ma dame la Duchesse? Helas! mon
petit chien, tant bien apprins, le seul moyen de ma longue et vertueuse amitié, ce n’a pas esté vous qui m’avez decelée, mais celuy qui a la voix plus criante que le chien et le cueur plus ingrat que nulle beste. C’est luy qui, contre son serment et sa promesse, a descouvert l’heureuse vie (sans tenir tort à personne) que nous avons longuement menée. O mon amy! l’amour duquel seul est entrée dedans mon cueur, avec lequel ma vie a esté conservée, fault-il maintenant qu’en vous declarant mon mortel ennuy, mon honneur soit mis au vent, mon corps en la terre, mon ame où eternellement elle demeurera? La beauté de la Duchesse est-elle si extreme qu’elle vous a transmué, comme faisoit celle de Circes? Vous a elle faict venir de vertueux vicieux, et de bon mauvais, et d'homme beste cruelle ? O mon amy! combien que vous me faillez de promesse, si vous tiendrayje la mienne : c’est de jamais plus ne vous veoir aprés la divulgation de nostre amitié, et aussi, ne pouvant vivre sans vostre veuë, je m’accorde volontiers à l’extreme douleur que je sens, à laquelle ne veux chercher remede ne par raison ne {par medecine : car la mort seule y mettra la fin, qui me sera trop plus plaisante que de demeurer au monde sans amy, sans honneur et sans contentement. La guerre ou la mort ne m'ont point osté mon amy, mon peché ne ma coulpe ne m'ont point osté mon honneur, ma faulte ne mon demerite ne m'ont faict perdre mon contentement ; mais c’est l’infortune cruelle, qui rend ingrat le
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plus obligé de tous les hommes, qui m’a faict recevoir le contraire de ce que j’avois desservy. Helas! ma dame la Duchesse, quel plaisir vous a esté quand par mocquerie m’avez allegué mon petit chien? Or jouïssez-vous du bien qui à moy seule appartient. Vous vous mocquez de celle qui pensoit, par bien celer et vertueusement aimer, estre exempte de toute mocquerie. O que ce mot m'a serré le cueur! qu’il m’a faict rougir de honte et pallir de jalousie! Helas! mon cueur, je sens bien que n’en pouvez plus : l’amour mal recogneu vous brusle, la jalousie et le tort que l’on vous tient vous glace et amortit, par despit et regret, ne permettant de vous donner consolation. Helas! mon ame, par trop avoir adoré Ia creature, avez oublié le Createur! Il vous fault retourner entre les mains de celuy duquel l’amour vaine vous avoit ravie. Prenez confiance, mon ame, de le trouver meilleur pere que n’avez trouvé amy celuy pour lequel l’avez souvent oublié. O mon Dieu, mon Createur, qui estes le vray et parfaict amy, par la grace duquel l’amour que j’ay portée à mon amy n’a esté tachée de nul vice, sinon de trop aimer, je supplie vostre misericorde de recevoir l’ame et l’esprit de celle qui se repent avoir failly à vostre premier et juste commandement. Et, par le merite de celuy duquel l’amour est incomprehensible, excusez la faulte que trop d'amour m’a faict faire, car en vous seul j’ay ma parfaicte confiance. Et à Dieu, mon amy, duquel le nom sans effect me creve le cueur. » A ceste
parole se laissa tomber toute à l’envers, et luy devint la couleur blesme, et les levres bleuës, et les extremités froides. | En cest instant arriva à la sale le gentil-nomme . qui l’aimoit, et, voyant la Duchesse qui dançoit avecques les dames, regarda par tout où estoit s’amie; mais, ne la voyant point, entra en la chambre de la Duchesse, et trouva le duc qui se ourmenoit, lequel, devinant sa pensée, luy dist à l'oreille : « Elle est allée en ceste garderobbe, et sembloit qu’elle se trouvoit mal. » Le gentilhomme luy demanda s’il luy plaisoit bien qu’il y allast. Le Duc l’en pria. Ainsi qu’il entra dedans la garderobbe, la trouva qui estoit au dernier pas de sa mortelle vie. Laquelle il embrassa, luy disant : « Qu'est-ce cy, m’amie? me voulez-vous laisser? » La pauvre dame, oyant la voix que tant bien elle cognoissoit, print un petit de vigueur et ouvrit l’œil, regardant celuy qui estoit cause de sa mort. Mais en ce regard l’amour et le despit accreurent si fort, qu'avec un piteux souspir rendit son ame à Dieu. Le gentil-homme, plus mort que la mort, demanda à la damoiselle comment ceste maladie l’avait prinse, laquelle luy compta tout du long, et les paroles qu’elle luy avoit ouy dire. A l’heure il cogneut que le Duc avoit revelé son secret à sa femme, dont il sentit une telle fureur qu’embrassant le corps de s’amie, l’arrousa longuement de ses larmes en disant : « O moy traistre, meschant et malheureux amy! pourquoy est-ce que la punition de ma trahison n’est tom-
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bée sur moy, et non sur elle qui est innocente? Pourquoy le Ciel ne me fouldroya-il le jour que ma langue revela la secrette et vertueuse amitié de nous deux pour jamais? Pourquoy la terre ne s’ouvrit-elle pour engloutir ce faulseur de foy? Ma langue, punie sois-tu comme celle du mauvais riche en enfer! O mon cueur, trop craintif de mort et bannissement, deschiré sois-tu des aigles perpetuellement, comme celuy d’Ixion! Helas! m’amie, le malheur des malheurs le plus malheureux qui oncques fut m'est advenu : vous cuydant garder, je vous ay perdue; vous cuydant veoir longuement vivre avec honnesteté et plaisant contentement, je vous embrasse morte mal contente de moy, de mon cueur et de ma langue jusques à l’extremité. O Ia plus loyale et fidele femme qui fut oncques! Je passe condemnation d’estre le plus muable, desloyal et infidele de tous les hommes. Je me vouldrois volontiers plaindre du Duc, sous la promesse duquel je me suis confié, esperant par là faire durer nostre heureuse vie. Helas! je devois sçavoir que nul ne pouvoit garder mon secret mieux que moy-mesme. Le Duc a plus de raison de dire le sien à sa femme que moy le mien à luy. Je n’accuse que moy seul de la plus grande meschanceté qui oncques fut commise entre amis. Je devois endurer d’estre jetté en la riviere, comme il me menaçoit : au moins, m’amie, tu fusses demeurée vive, et moy glorieusement mort, observant la loy que vraye amitié commande; mais,
l’ayant rompue, je demeure vif, et vous par aimer Il 38
parfaictement estes morte, car vostre cueur tant pur et net n’a sceu porter sans mort de sçavoir le vice qui estoit en vostre amy. O mon Dieul pourquoy me creastes-vous homme, ayant l’amour si legiere et cueur tant ignorant! Pourquoy ne me creastes-vous le petit chien qui a fidelement servy sa maistresse? Helas! mon petit amy, la joye que me donnoit vostre japper est tournée en mortelle tristesse, puis que par moy autre que nous deux a ouy vostre voix. Si est ce, m’amie, que l’amour de la Duchesse ne de femme vivante ne m'a faict varier, combien que plusieurs fois la meschante m'en ait requis et prié; mais ignorance m’a vaincu, pensant à jamais asseurer vostre amitié. Toutesfois, pour ceste ignorance, je ne laisse d’estre coulpable : car j’ay revelé le secret de m’amie, j'ay faulsé ma promesse, qui est la seule cause dont je la voy morte devant mes yeux. Helas!
m'amie, me sera la mort moins cruelle qu’à vous, qui par amour a mis fin à vostre innocente vie. Je croy qu’elle ne daigneroit toucher à mon infidele et miserable cueur, car la vie deshonorée et la memoire de ma perte, par ma faulte, est plus importable que dix mille morts. Helas! m’amie, si quelqu'un, par malheur ou malice, vous eust osé tuer, promptement j’eusse mis la main à l’espée pour vous venger. C’est donc raison que je ne pardonne à ce meurtrier, qui est cause de vostre mort par un acte qui est plus meschant que de vous donner un coup d’espée. Si je sçavois un plus meschant bourreau que moy-mesmes, je le
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prierois d’executer vostre traistre amy. O amour! par ignoramment aimer je vous ay offensé. Aussi ne me voulez secourir comme vous avez faict celle qui a gardé toutes voz loix. Et n’est pas raison que par un si honneste moyen je deffine, mais il est raisonnable que ce soit par ma propre main; et puis qu'avec mes larmes j’ay lavé vostre visage, et avec ma langue vous ay requis pardon, il ne reste plus qu'avec ma main je rende mon corps semblable au vostre, et laisse aller mon ame où la vostré ira, sçachant qu’un amour vertueux et honneste n’a jamais fin en ce monde ne en l’autre. » Et à l’heure, se levant de dessus le corps, comme un homme forcené et hors de sens, tira son poignard, et par grande violence s’en donna au travers du cueur. Et de rechef print s’amie entre ses bras, la baisant par telle affection qu’il sembloit plus estre attainct d’amour que de la mort.
La damoiselle, voyant le coup, s’en courut à la porte crier à l’aide. Le Duc, oyant le cry et doutant le mal de ceux qu’il aimoit, entra le premier : dedans la garderobbe, et, voyant ce piteux couple, s’essaya de les separer, pour sauver, s’il Iuy eust esté possible, le gentil-homme. Mais il tenoit s’'amie si fermement qu’il ne fut possible de la luy oster jusques à ce qu’il fust trespassé. Toutesfois, entendant le Duc qui parloit à luy : « Helas! et qui est cause de cecy? » avec un regard furieux luy respondit : « Ma langue et la vostre, Monsieur. » Et en ce disant trespassa, le visage joint à celuy de s’amie. Le Duc, desirant en entendre
plus avant, contraignit la damoiselle de dire ce qu’elle en avoit veu et entendu, ce qu’elle feit tout au long sans espargner rien. Cognoissant à l'heure le Duc qu’il estoit cause de tout le mal, se jetta dessus les deux amans morts, et avec grands cris et pleurs leur demanda pardon de sa faulte, en les baisant tous deux par plusieurs fois, et puis, tout furieux, se leva, tirant le poignard du corps du gentil-homme, et, tout ainsi qu’un sanglier, estant navré d’un espieu, court d’impetuosité contre celuy qui a faict le coup, ainsi s’en alla le Duc chercher celle qui l’avoit navré jusques au fond de son ame, laquelle il trouva dançant en la sale, plus joyeuse qu’elle n’avoit accoustumé, comme celle qui pensoit estre bien vengée de la niece du Duc. Le Duc la print au millieu de Îla dance, et luy dist : « Vous avez prins le secret sur vostre vie, et sur vostre vie tombera la punition. » En ce disant, la print par sa coëffure et luy donna du poignard dedans la gorge, dont la compagnie fut si estonnée que l’on pensoit que le Duc fust hors du sens. Mais, aprés avoir parachevé ce qu’il vouloit, assembla tous ses serviteurs dedans la sale, et leur racompta l’honneste et piteuse histoire de sa niece, et le meschant tour que luy avoit faict sa femme, qui ne fut sans faire pleurer les assistans. Aprés, le Duc ordonna que sa femme fust enterrée en une abbaye qu’il fonda, et feit faire une belle sepulture, où les corps de sa niece et du gentil-homme furent mis ensemble, avecun epitaphe de la tragedie de leur histoire. Et le Duc
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entreprint voyage contre les Turcs, où Dieu le favorisa tant qu’il en rapporta honneur et profit. Et, trouvant à son retour son fils aisné suffisant pour gouverner son bien, s’en alla rendre religieux en l’abbaye où sa femme estoit enterrée et les deux amans, où il passa sa vieillesse heureusement avec Dieu.
« Voylà, mes Dames, l’histoire que vous m'avez prié vous racompter, que je cognois bien à voz yeux n’avoir esté entendue sans compassion. Il me semble que devez tirer exemple de cecy pour vous garder de mettre vostre affection aux hommes : car, quelque honneste et vertueuse qu’elle soit, elle a tousjours à la fin quelque mauvais deboire. Et vous voyez encores que sainct Paul ne veult que les gens mariez ayent ceste grande amour ensemble : car, d’autant que nostre cueur est affectionné à quelque chose terrienne, d’autant s’eslongne-il de l’affection celeste; et plus l’amour est honneste et vertueuse, et plus difficile en est à rompre le lien. Qui me faict vous prier, mes Dames, de demander à toute heure à Dieu son sainct Esprit, par lequel vostre cueur soit tant enflammé en l’amour de Dieu que vous n’ayez point de peine, à la mort, de laisser ce que vous aimez trop en ce monde. — Puis que l’amour estoit si honneste, dist Hircan, comme vous nous la peignez, pourquoy la failloit-il tenir secrette? — Pource, dict Parlamente, que la malice des hommes est telle que jamais ne pensent que grand
amour soit joinct à honnesteté : car ils jugent les hommes et les femmes vertueux selon leurs passions; et pour ceste occasion est besoing que, si une femme a quelque bon amy outre ses plus grands et prochains parens, qu’elle parle à luy secretement, si elle y veult parler longuement : car l'honneur d’une femme est aussi bien mis en dispute pour aimer par vertu comme par vice, veu que l’on ne se prend qu’à ce que l’on void. — Mais, dist Guebron, quand ce secret-là est decelé, on y pense beaucoup pis. — Je le vous confesse, dist Longarine : parquoy le meilleur est n’aimer point. — Nous appellons de ceste sentence, dist Dagoucin : car, si nous pensions les dames estre sans amour, nous voudrions estre sans vie. J’entends qu’ils ne vivent que pour l’acquerir. Et, encores que ce n’advienne point, l’esperance les soustient, et leur faict faire cent mille choses honnorables, jusques à ce que vieillesse change ces honnestes passions en autres peines. Mais qui penseroit que les femmes n’aimassent point, il faudroit, au lieu d'hommes d’armes, faire des marchands, et, en lieu d’acquerir honneur, ne penser qu’à amasser du bien. — Doncques, dist Hircan, s’il n’y avoit point de femmes, vous voudriez dire que nous serions tous meschans, comme si nous n’avions cueur que celuy qu’elles nous donnent. Mais je suis bien de contraire opinion, et pense qu’il n’est rien qui abbate plus le cueur d’un homme que de hanter ou trop aimer les femmes. Et pour ceste occasion defendoient les Hebrieux que
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l'année que l’homme seroit marié n’allast point à la guerre, de peur que l’amour de sa femme le retirast des hazards que l’on y doit chercher. — Je trouve, dist Saffredent, ceste loy sans grande raison : Car il n’y a rien qui face plustost saillir l'homme de sa maison que d’estre marié, pource que la guerre de dehors n’est pas plus importable que celle de dedans. Et croy que, pour donner desir aux hommes d’aller en pays estrange et ne s’amuser à leurs foyers, il les faudroit marier. — Il est vray, dist Emarsuitte, que le mariage leur oste le soing de leur maison : car ils s’en fient à leurs femmes, et ne pensent qu’à acquerir honneur, estans seurs que leurs femmes auront assez de soing du profit. » Saffredent luy respondit : « En quelque sorte que ce soit, je suis bien aise que vous estes de mon opinion. — Mais, dist Parlamente, vous ne debatez de ce qui est plus à considerer : c’est pour quoy le gentil-homme qui estoit cause de tout le mal ne mouroit aussi tost de desplaisir comme celle qui estoit innocente. » Nomerfide luy dist : « C’est pource que les femmes aiment mieux que les hommes. — Mais, ce dist Simontault, pource que la jalousie des femmes et le desir les fait crever sans sçavoir pourquoy, et la prudence des hommes les faict enquerir de la verité, laquelle cogneuë par bon sens monstre leur grand cueur, comme feit le gentil-homme, qui, aprés avoir entendu qu’il estoit l’occasion du mal de s’amie, monstra combien il aimoit, sans espargner sa propre vie. — Toutesfois, dist Emar-
suitte, elle mourut par vraye amour : car son ferme et loyal cueur ne pouvoit endurer d’estre si villainement trompé. — Ce fut la jalousie, dist Simontault, qui ne donna lieu à la raison, et parce qu’elle creut le mal, qui n’estoit point en son amy tel comme elle pensoit. Sa mort fut contraincte, car elle n’y pouvoit remedier; mais celle de son amy fut volontaire, aprés avoir cogneu son tort. — Si fault-il, dist Nomerfide, que l’amour soit grand qui cause une telle douleur. — N’en ayez point de peur, dist Hircan, car vous ne mourrez point d’une telle fievre. — Non plus, dist Nomerfide, que vous ne vous tuerez aprés avoir cogneu vostre offense. » Parlamente, qui doutoit le debat estre à ses despens, leur dist en riant : « C’est assez que deux soient morts d'amour, sans que l’amour en face battre deux autres. Car voilà le dernier son de vespres, qui nous departira, vueillez ou non. » Par son conseil la compagnie se leva, et s’en allerent ouyr vespres, n’oublians en leurs bonnes prieres les ames des vraiz amans, pour lesquelles les religieux, de leur bonne volonté, dirent un De profundis. Et, tant que le soupper dura, n’eurent autre propos que de ma dame du Verger. Et, aprés avoir un peu passé leur temps ensemble, chacun se retira en sa chambre. Et ainsi meirent fin à la septiesme journée.
*X)E matin venu, s’enquirent si leur pont Ss’avançoit fort, et trouverent que de- &#% dans deux ou trois jours il pourroit == estre parachevé, ce qui despleut à quelques uns de la compagnie : car ils eussent bien desiré que l’ouvrage eust duré plus longuement pour faire durer le contentement qu’ils avoient de leur heureuse vie. Mais, voyans qu’ils n’avoient plus que deux ou trois jours de bon temps, se delibererent de ne le perdre pas, et prierent ma dame Oisille de leur donner la pasture spirituelle comme elle avoit accoustumé, ce qu’elle feit; mais elle les tint plus long temps qu’auparavant : car elle vouloit, avant que partir, avoir mise fin à la Cronicque de Sainct Jean. A quoi elle s’acquitta si tresbien qu’il sembloit que le Sainct Esprit, plein d’amour et de douceur, parlast par sa bouche. Et tous, enflammez de ce feu, s’en allerent ouyr la grand messe. Et, aprés disner, ensemble parlans encores de la journée passée, se deffioient nl 39
d’en pouvoir faire une aussi belle. Et, pour y donner ordre, se retirerent chacun en son logis jusques à l’heure qu’ils allerent à leur chambre des comptes, sur le bureau de l’herbe verde, où des-ja trouverent les moynes arrivez, qui avoient prins leurs places. Quand chacun fut assis, l’on demanda qui commenceroit. Saffredent dist :
« Vous m'avez faict l’honneur de commencer deux journées : il me semble que nous ferions tort aux dames si une seule n’en commencoit deux. — Il faudroit doncques, dist ma dame Oisille, que nous demeurissions icy longuement, ou que l’un de vous ou une de nous soit sans avoir sa journée. — Quant à moi, dist Dagoucin, si j’eusse esté esleu, j’eusse donné ma place à Saffredent. — Et moy, dist Nomerfide, j'eusse donné la mienne à Parlamente, car j’ay tant accoustumé de servir que je ne sçaurois commander. » Aquoy la compagnie s’accorda ; et Parlamente commença ainsi : « Mes Dames, noz journées passées ont esté pleines de tant de sages comptes que je vous voudrois prier que ceste cy le fust de toutes les plus grandes folies et les plus veritables dont nous pourrions adviser. Êt, pour nous mettre en train, je
vay commencer. »
NOUVELLE SEPTANTEUNIESME
Une femme, estant aux abboiz de la mort, se courrouça en sorte, voyant que son mary accolloit sa chambriere, qu’elle revint en santé.
DE Ne la ville d’Amboise y avoit un sellier, qe nommé Bourrihaudier, lequel estoit 5 JR sellier de la Royne de Navarre , homme re duquel l’on pouvoit juger la nature, à veoir la couleur du visage, estre plustost serviteur de Bacchus que des prestres de Diane. Il avoit espousé une femme de bien, qui gouvernoit son mesnage et ses enfans tressagement, dont il se contentoit. Un jour on lui dist que sa bonne femme estoit fort malade et en grand danger, dont il monstra estre autant courroucé qu’il estoit possible, et s’en alla en grande diligence pour la secourir, et trouva sa pauvre femme si bas qu’elle avoit plus besoing de confession que de medecin, dont il feit un dueil le plus piteux du monde. Mais, pour bien le representer, il fauldroit parler gras comme luy; et encores seroit-ce plus qui pourroit peindre son visage et sa contenance. Aprés qu’il luy eut faict tous les services
qu’il estoit possible, elle demanda la croix, que l’on luy feit apporter. Quoy voyant, le bon homme s’en alla jetter sur un lict tout desesperé, criant, et disant avec sa langue grasse : « Helas! mon Dieu! je perds ma pauvre femme; que feray-je, moy pauvre malheureux? » et plusieurs autres complainctes. À la fin, qu’il n’y avoit personne à la chambre qu’une jeune chambriere assez belle et en bon poinct, l’appella tout bas, en luy disant : « M’amie, je me meurs, et suis pis que trespassé, de veoir ainsi mourir ta maistresse. Je ne sçay que faire ne que dire, sinon que je me recommande à toy, et te prie de prendre le soing de ma maison et de mes enfans. Tiens les clefs, que j’ay à mon costé, et donne ordre au mesnage, car Je n’y sçaurois plus entendre. » La pauvre fille, qui en eut pitié, le reconforta, le priant ne se vouloir desesperer, et que, si elle perdoit sa maistresse, elle ne perdist son bon maistre. Il luy respondit : « M’amie, il n’est possible, car je me meurs. Regarde comme j’ay le visage froid, approche tes jouës des miennes. » Et, ce disant, luy mit la main au tetin, dont elle cuida faire quelque difficulté; mais la pria n’avoir point de crainte, car il fauldroit bien qu’ils se veissent de plus prés. Et, sur ces mots, la print entre ses bras et la jetta sur un lict. Sa femme, qui n’avoit aucune compagnie que de la croix et de l’eau beneiste, et n’avoit parlé depuis deux jours, commença avec sa foible voix à crier le plus hault qu’elle peut : « Ha! ha! ha! je ne suis pas encores morte! » Et, en les mena-
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çant de la main, disoit : « Meschant, je ne suis pas morte. » Le mary et la chambriere, oyans sa voix, se leverent ; mais elle estoit si despitée contre eux que la colere consomma l’humidité du caterre qui la gardoit de parler, en sorte qu’elle leur dist toutes les injures dont elle se peut adviser. Et depuis ceste heure-là commença à guerir, qui ne fut sans souvent reprocher à son mary le peu d'amour qu’il luy portoit.
« Vous voyez, mes Dames, l’hypocrisie des hommes, comme pour peu de consolation ils oublient le regret de leurs femmes. — Que sçavezvous, dist Hircan, s’il avoit ouy dire que ce fust le meilleur remede que sa femme pouvoit avoir? Car, puis que par son bon traictement il ne la pouvoit guerir, il vouloit essayer si le contraire luy seroit meilleur, ce que tresbien il experimenta. Et m’esbahis comme vous, qui estes femmes, avez declaré la condition de vostre sexe, qui plus amende par despit que par douceur. — Sans point de faulte, dist Longarine, un despit me feroit bien non seulement saillir du lict, mais du sepulcre encores tel que cestuy-là. — Et quel tort luy faisoit-il, dist Saffredent, puis qu’il la pensoit morte, de se consoler? Car l’on sçait bien que le lien de mariage ne peult durer sinon autant que la vie, et puis aprés on est deslié. — Ouy, deslié, dist Oisille, du serment de l’obligation; mais un bon cueur n’est jamais deslié d’amour. Et c’estoit bien tost oublié son dueil de ne
pouvoir attendre que sa femme eust passé le dernier souspir. — Mais ce que je trouve le plus estrange, dist Nomerfide, c’est que, voyant la mort et la croix devant ses yeux, il ne perdit la volonté d’offenser Dieu. — Voilà une belle raison! dist Simontault. Vous ne vous esbahiriez donc pas de veoir faire une follie, mais que ce fust loing de l’eglise et du cimetiere ? — Mocquez vous tant de moy que vous vouldrez, respondit Nomerfide, si est-ce que la meditation de la mort refroidist bien fort un cueur, quelque jeune qu’il soit. — Je serois bien de vostre opinion, dist Dagoucin, si je n’avois ouy dire le contraire à une princesse. — C’est donc à dire, dist Parlamente, qu’elle racompta quelque histoire. Parquoy, s’il est ainsi, je vous donne ma place pour la dire. » Dagoucin commença ainsi.
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Coñtinuelle repentance d’une religieuse pour avoir perdu sa virginité sans force ny par amour.
Ye N une des meilleures villes de France BD aprés Paris, ÿ avoit un hospital richeep ment fondé, c’est à sçavoir d’un prieuré JE de quinze ou seize religieuses; et en un autre corps de maison devant iceluy y avait un prieur et sept ou huict religieux, qui tous les jours disoient le service, et les religieuses seulement leurs patenostres et heures de nostre dame, pource qu’elles estoient occupées au service des malades. Un jour vint à mourir un pauvre homme, où toutes les religieuses s’assemblerent, et, aprés luy avoir faict tous les remedes pour sa santé, envoyerent querir un de leurs religieux pour le confesser ; puis, voyans qu’il s’affoiblissoit, luy baillerent l’unction, et peu aprés il perdit la parole. Mais, pource qu’il demeura longuement à passer et faisoit semblant d’ouyr, chacune se meit à luy dire les meilleures paroles qu’elles peurent, dont à la longue elles se fascherent : car, voyans la nuict venuë et qu’il estoit tard, s’en allerent coucher l’une aprés l’autre, et ne demeura là pour ensevelir le corps qu’une des plus jeunes, avec
un religieux qu’elle craignoit plus que le prieur ny autre, pour la grande austerité dont usoit tant en vie qu’en paroles. Et, quand ils eurent bien crié Jesus à l’oreille du pauvre homme, cogneurent qu’ilestoit trespassé. Parquoy tous deux; l’ensevelirent. Et, en exerçant ce dernier œuvre de misericorde, commença le religieux à parler de la misere de la vie et de la bien-heureté de Îa mort; eten ces propos-là passerent la mynuict. La pauvre fille escoutoit ententivement ces devots propos, et le regardoit les larmes aux yeux, où il print si grand plaisir que, parlant de la vie advenir, commença de l’embrasser, comme s’il eust eu envie de la porter entre ses bras droict en paradis. La pauvre fille, escoutant ces propos et l’estimant le plus devot de la compagnie, ne l’osa refuser. Quoy voyant, le meschant moyne, en parlant tousjours de Dieu, paracheva avec elle l’œuvre que soubdain !le diable leur avoit mis au cueur (car au paravant n’en avoit jamais esté question), l’asseurant qu'un peché secret n’estoit point imputé devant Dieu, et que deux personnes non liées ne peuvent offenser en tel cas, quand il n’en vient point de scandale ; et que, pour l’eviter, elle se gardast bien de se confesser à autre qu’à luy. Ainsi se departirent d'ensemble, elle la premiere, qui, en passant par une chappelle de nostre dame, voulut faire son oraison, comme elle avoit accoustumé ; mais, quand elle commença à dire : « Vierge Marie », luy souvint qu’elle avoit perdu ce tiltre de virginité, sans force ny amour, ains par une
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sotte crainte, dont elle se print si fort à pleurer qu’il sembloit que le cueur luy deust fendre. Le religieux, qui de loing ouyt ses souspirs, se douta de sa conversion, par laquelle il pouvoit perdre son plaisir, dont pour l’empescher la vint trouver prosternée devant ceste image et la reprint aigrement, luy disant que, si elle en faisoit conscience, qu’elle s’en confessast à luy, puis qu’elle n’y retournast plus si elle vouloit : car l’un et l’autre estoit sans peché à sa liberté. |
La sotte religieuse, cuidant satisfaire envers Dieu, s’alla confesser à luy, qui pour toute penitence luy jura qu’elle ne pechoit point de l’aimer, et que l’eau beneiste pouvoit effacer un tel peccatile. Elle, croyant plus en luy qu’en Dieu, retourna au bout de quelque temps à luy obeiïr, en sorte qu’elle devint grosse, dont elle print si grand regret qu’elle supplia à la prieure de faire chasser hors du monastere ce religieux, sçachant qu’il estoit si fin et cauteleux qu’il ne faudroit point à la seduire. La prieure et le prieur, qui s’accordoient fort bien ensemble, se mocquerent d’elle, disans qu’elle estoit assez grande pour se deffendre d’un homme, et que celuy dont elle parloit estoit trop homme de bien. A la fin, à force d’impetuosité, pressée du remors de sa conscience, leur demanda congé d’aller à Rome, car elle pensoit, en confessant son peché aux pieds du Pape, recouvrer sa virginité : ce que tresvolontiers le prieur et la prieure luy accorderent, car ils aimoient mieux qu’elle fust pelerine
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contre sa reigle que renfermée et devenir si scrupuleuse comme elle estoit, craignans que son desespoir luy feist reveler la vie que l’on menoit là dedans, luy baillans de l’argent pour faire son voyage. Mais Dieu voulut qu’estant à Lyon, un soir aprés vespres, sur le pulpistre de leglise Sainct Jean, où madame la Duchesse d'Alençon, qui depuis fut Royne de Navarre, aloit secrettement faire quelque neufveine avecques trois ou quatre de ses femmes, estant à genoux et devant le crucifix, ouyt monter en hault quelque personne, et à la lueur de la lampe cogneut que c’estoit une religieuse. Et, à fin d’entendre ses devotions, se retira la Duchesse au coing de l’autel, et la religieuse, qui pensoit estre seule, s’agenoilla; puis, en frappant sa coulpe, se print tant à pleurer que c'estoit pitié, ne cryant sinon : « Helas! mon Dieu, ayez pitié de ceste pauvre pecheresse. » La Duchesse, pour entendre que c’estoit, s’approcha d’elle en luy disant : « M’amie, qu’avez-vous! d’où estes-vous? et qui vous amene en ce lieu?» La pauvre religieuse, qui ne la cognoissoit point, luy dist : « Helas! m’amie, mon malheur est tel que je n’ay recours qu’à Dieu, lequel je prie me donner le moyen de parler à madame la Duchesse d’Alençon, car à elle seule je compteray mon affaire, m’asseurant que, s’il y a ordre, elle le trouvera. — M’amie, ce luy dist la Duchesse, vous pouvez parler à moy comme à elle, car je suis fort de ses amies. —Pardonnez-moy, dist la religieuse, jamais autre
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qu’elle ne sçaura mon secret. » A l’heure la Duchesse luy dist qu’elle pouvoit parler franchement et qu’elle avoit trouvé ce qu’elle demandoit. La pauvre femme se jetta lors à ses pieds, et, aprés avoir longuement pleuré et crié, luy racompta tout ce qu’avez ouy de sa pauvreté. Adonc la Duchesse la reconforta si bien que, sans luy oster la repentance continuelle de son peché, luy meit hors de l’entendement le voyage de Rome, et la renvoya à son prieuré avec des lettres à l’evesque du lieu pour donner ordre à faire chasser ce religieux scandaleux.
« Je tiens ce compte de ladicte Duchesse mesmes, par lequel vous pouvez veoir, mes Dames, que la recepte de Nomerfide ne sert pas à toutes personnes : car ceux-cy, touchans et ensevelissans le mort, ne furent moins touchez de lubricité. — Voilà une invention, dist Hircan, de laquelle je croy que jamais homme n’usa, de parler de la mort et faire les œuvres de la vie. — Ce n'est point œuvre de vie, dist Oisille, de pecher : car on sçait bien que peché engendre la mort. — Croyez, dist Saffredent, que ces pauvres gens ne pensoient point à toute ceste theologie; mais, comme les filles de Lot enyvrerent leur pere, pensans conserver nature humaine, aussi ces pauvres gens vouloient reparer ce que la mort avoit gasté en ce corps, et en refaire un tout nouveau. Parquoy je ne vois mal que les larmes de la pauvre religieuse, qui tousjours pleuroit et tousjours
retournoit à la cause de son pleur.— J'en ay assez veu de telles, dist Hircan, qui pleurent leur peché et rient leur plaisir tout ensemble. — Je me doute bien, dist Parlamente, pour qui vous le dictes : dont il me semble que le rire a assez duré, et seroit temps que les larmes commençassent. — Taisez-vous, dist Hircan; encores n’est pas finie la tragedie qui a commencé par rire. — Pour changer mon propos, dist Parlamente, il me semble que Dagoucin est sailly hors de nostre deliberation, qui estoit de ne dire compte que pour rire, et le sien est trop piteux. — Vous avez dict, respondit Dagoucin, que nous ne racompterions que des folies, et il me semble que je n’y ay pas failly. Mais, pour en.ouyr un plus plaisant, je donne ma voix à Nomerfide; esperant qu’elle rabillera ma faulte. — Aussi ay-je un compte tout prest, respondit-elle, qui est digne de suivre le vostre, car il parle de religieux et de mort. Or escoutez-le bien, s’il vous plaist. »
Cy finent les comptes et nouvelles de la feuë Royne de Navarre, qui est ce que l’on a peu recouvrer.
Page 10, ligne 16. — Bernage ou Vernaiges (comme le nomment quelques manuscrits) était écuyer d’écurie de Charles VIII, en 1495, et recevait, en cette qualité, 300 livres de gages par an. La terre de Civray, située sur les bords du Cher, près du château de Chenonceaux, n’est venue en sa possession qu'après l’année 1482, car elle appartenait encore, cette année-là, à Jean Goussart, écuyer.
P. 19,1. 14. — Jean Perreal, dit Jean de Paris, que Jean Lemaire de Belge appelle nostre second Zeuxis ou Appelles en paincture, et que Geoffroy Tory qualifie d’excellent peintre, était peintre ordinaire du roi, au titre de valet de chambre, avec 240 livres de gage. II fut attaché d’abord à Charles VIII en cette double qualité, puis à Louis XII et à François [*. En 1514, le roi l’'envoya en Angleterre pour faire le portrait de la princesse Marie, sœur de Henri VIII. L’année suivante, il fut chargé de la décoration funèbre pour les obsèques de
Louis XII. La réputation de ce grand artiste lyonnais était si populaire que son nom a passé en proverbe pour désigner un homme galant et magnifique.
P. 18,1. 1. — Charles, fils de Jean, comte d’Angoulême, et de Marguerite de Rohan, naquit en 1458, et mourut en 1496. Charles VIII, son cousin, le pleura en disant qu’il avoit perdu l’un des plus hommes de bien qui füt entre les princes de son sang. Cependant Charles d'Angoulême avait pris les armes contre le roi dans la révolte du duc d'Orléans : c’était le père de François Ier et de la reine de Navarre, qu’il laissa en bas âge sous la tutelle de leur mère, Louise de Savoie.
P. 24,1. 2. — Grip, aujourd'hui Gript, à deux lieues et demie de Niort, était alors une seigneurie que Catherine de Vivonne, fille d’Arthus de Vivonne, qui vivait en 1476, apporta en dot à Jean Poussart, chevalier, qui signa au contrat de mariage de Îa reine de Navarre : le seigneur de Fors, bailli du Berry.
P. 27,1. 4. — Louise de Savoie, fille de Philippe, alors comte de Bresse et depuis duc de Savoie, avait épousé en 1488 le duc Charles d'Angoulême, qui mourut en 1496. |
P. 58,1. 7. — Le personnage désigné iciest Jean de Talleyrand, chevalier, seigneur de Grignols et Fouquerolles, prince de Chalais, vicomte de Fronsac, maire et capitaine de Bordeaux, chambellan de Charles VIII, premier maître d’hôtel et chevalier d'honneur des reines Anne de Bretagne et Marie d'Angleterre.
Page 74, ligne 2. — Le traité de Cambrai, conclu en 1529 par Marguerite d'Autriche et Louise de Savoie, s “appela la paix des dames, à cause des intermédiaires que le roi et l’empereur avaient choisis.
P. 74, 1. 9. — La plus belle de toutes Fe Flamandes est Françoise de Luxembourg, qui avait épousé le comte d'Égmont, Jean quatrième du nom, chambellan de Charles-Quint. Cette dame, morte en 1557, fut mère du célèbre comte d’Egmont, à qui le duc d'Albe fit trancher la tête en 1568.
P. 79, 1. 16. — On estfondé à croire qu’il s’agit ici de François d'Angoulême, qui fut élevé en Touraine, dans les châteaux de Loches et de Romorantin, par sa mère, Louise de Savoie, lorsqu’il ne paraissait pas encore destiné à monter sur le trône. Le sujet de cette Nouvelle doit donc être rapporté au règne de Louis XII, avant le mariage de François d'Angoulême, créé duc de Valois, avec Claude de France, en 1514. M. Le Roux de Lincy suppose que l’aventure a eu pour théâtre le château d’Amboise, que Louis XII avait mis à la disposition de la veuve du comte d'Angoulême, afin de la rapprocher de la cour, fixée alors à Blois.
P. 95,1. 19. — Le passage suivant de Brantôme, où il donne l’analyse de cette Nouvelle, nous révèle le nom du gentilhomme : « Mais, après avoir le tout découvert, il ne devoit rien dire. Mais quoy ! ce dira quelqu'un, l’amitié et l'amour n’est point bien parfaite si on ne la
declare et du cœur et de la bouche, et ce pour ce gentil homme la lui vouloit faire bien entendre, mais il n’y gagna rien, car il y perdit tout. Aussi qui eust congneu l’humeur de ce gentil homme, il sera pour excusé: car il n’estoit si froid n’y discret pour jouer ce jeu et se masquer d’une telle discretion ; et, à ce que j’ay ouy dire à ma mère, qui estoit à la royne de Navarre et qui en sçavoit quelques secrets de ses Nouvelles, et qu’elle en estoit l’une des devisantes, c’estoit feu mon oncle de La Chastaigneraye, qui estoit brusq, prompt et un peu volage.» Ce seigneur de La Chastaigneraye est le même qui eut un duel fameux avec le sire de Jarnac, et qui fut tué d’un coup d’épée. Brantôme, dans son analyse, nous dit que l’héroïne de la Nouvelle était une grande dame; mais 1! ne la nomme pas.
P. 104, |. 7. — Ce fut dans l’été de 1536 que Charles-Quint entra en Provence par le Piémont et alla faire le siége de Marseille; mais, vaincu par la disette et les maladies qui décimaient son armée, il fut obligé de se retirer honteusement.
P. r10, 1. 5. — On croyait alors reconnaître la virginité des femmes à certains signes extérieurs. Ainsi on prétendait que la petite veine qui traverse l’œil devait être rouge chez les filles vierges, et azurée chez celles qui ne l’étaient plus
P. 114,1. 24. — Charles de France, duc d'Orléans, troisième fils de François Ie' et de Claude de France, né le 22 janvier 1522, mourut de pleurésie le 9 septembre 1543. Le jeune duc d'Orléans, qui avait commandé plusieurs fois les armées du roi son père, promettait de devenir un grand capitaine.
P. 116, 1. 9. — Selon untrès-ancien et très-naïf usage, répandu non seulement en France, mais dans toute l’Europe, les jeunes gens cherchaient, le matin de la fête des
Saints-Innocents, à surprendre les femmes au lit, et, quand ils réussissaient, ils pouvaient corriger la paressé des dormeuses en leur donnant le fouet avec la main. On conçoit que souvent le jeu ne s’arrêtait pas là.
P. 120, 1. 22.— Le comte Charles d'Angoulême, fils de Jean, surnommé le Bon, et de Marguerite de Rohan. Il laissa Louise de Savoie, sa veuve, avec deux enfants en bäs âge : Marguerite et François. Ce prince avait donné des preuves de son esprit éclairé, autant que de son courage et de sa bonté.
P. 136,1. 1. — Cet Asiillon est Jacques de Chastillon, chambellan de Charles VIII et de Louis XII, tué au siége de Ravenne en 1512. |
P. 136,1. 21. — Duracier est Jacques de Genouillac, dit Galiot, qui s’appelait le seigneur d’Acier. Il se distingua dans les guerres d’Îtalie.
P. 136,1. 28. — Valnebon est l’anagramme de Bonneval (Germain), conseiller et chambellan du roi, et qui périt à la bataille de Pavie.
Page 161, ligne 1. — Ce duc d'Italie est François Marie de La Rovère, duc d’Urbin, né en 1491, neveu du pape Jules II, qui le nomma préfet de Rome. Élevé à la cour de France, il fut un des plus grands capitaines de son temps. Il mourut empoisonné en 1538. Il avait épousé en 1509 Éléonor-Hippolyte de Gonzague, fille de François, deuxième du nom, marquis de Mantoue.
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P. 161,1. 2. — Ce fils n'est pas, sans doute, Guy Ubaldo, né en 1514, qui fut le successeur de son père comme duc d’Urbin. Ce serait plutôt son frère aîné, François, qui mourut jeune, peut-êtfe à la suite des tristes résultats de son premier amour.
P. 161,1. 10.— La mère du jeune prince, Éléonor- Hippolyte de Gonzague, fut mariée d’abord avec Antoine, seigneur de Montalto, avant d’épouser en secondes noces le duc d’Urbin. Elle mourut en 1570, âgée de plus de soixante-douze ans.
P. 165,1. 10. — La prise de cette ville par Louis XII, qui commandait lui-même son armée, eut lieu en 1509. La relation de cette dolente prinse se trouve dans le Livre novellement translaté de l'italienne rime en rime françoise, contenant l’advenement du roi de France Louis XII à Millan et la triumphante entrée audict Millan, etc. Lyon 1909, in-4°.
P. 173, 1. 6. — Ce seigneur est désigné dans d’autres éditions sous le pseudonyme de prince de Belhoste; mais nous n’avons pas réussi à deviner le véritable nom de ce personnage. Nous supposons que c’est un prince étranger, italien sans doute, qui était au service de François Ier,
P. 173, |. 14. — Cette dame veuve est appelée, dans d’autres éditions, Madame de Neufchastel. Nous croyons que c’est la veuve de Louis d'Orléans, duc de Longueville, qui était mort en 1516, et dont le second fils, Louis, deuxième du nom, héritier du duché de Longueville et de la principauté de Neufchâtel, mourut le 9 juin 1937. La duchesse douairière, qui survécut à son mari jusqu’en 1543, était Jeanne de Hochberg, fille unique de Philippe, comte souverain de Neufchâtel. On la désignait, suivant l’usage, par son nom de famille : Madame de Neufchâtel.
P. 200, |. 8. — L'histoire, comme l’a fait remarquer
M. Le Roux de Lincy, n’a pas fait mention de cette ambassade d’un seigneur de Montmorency en Angleterre sous le règne de Louis XI. Il s’agit sans doute d’une mission secrète qui n’avait laissé aucune trace, sinon dans les souvenirs de la cour de France. Guillime, seigneur de Montmorency et d’ Écouen, etc., fils de Jean, deuxième du nom, chambellan de France sous Charles VIT, et de Marguerite d’'Orgemont, sa seconde femme, hérita des titres et des biens de sa maison, quoique né d’un second lit, ses deux frères ayant été déshérités par leur père pour avoir embrassé le parti du duc de Bourgogne contre Louis XI. Ce roi luiconserva toujours une affection particulière. Guillaume, qui commença la branche des ducs de Montmorency, fut aussi en faveur sous les règnes de Charles VIII, Louis XII et François I", qu'il servit dans les négociations et dans les armées. Il mourut en 1531.
P. 206,1. 26. — Ces deux grandes princesses sont Marguerite de France et la duchesse de Montpensier. — Marguerite de France, duchesse de Savoie et de Berry, fille de François Ier et de Claude de France, était née à Saint-Germain en Laye le 5 juin 1523. Elle avait eu pour marraine sa tante Marguerite d'Angoulême. Elle épousa en 1549 Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, et mourut en 1374. — Jacqueline de Longwick, comtesse de Bar-sur-Seine, fille de Jean-Charles de Longwick, seigneur de Givry, et de Jeanne, bâtarde d'Angoulême, avait épousé, en août 1538, Jean de Bourbon, deuxième du nom, duc de Montpensier. Elle eut un grand crédit à la cour de France jusqu’à sa mort, en 1561. De Thou dit que « c’étoit une princesse d’un grand espritet d’une prudence au-dessus de son siècle ».
P. 222,1. 29. — François Ie' fut sacré le 25 janvier 1515; mais, commeil ne se trouvait plus à Blois lorsque le pauvre bigame parut devant la reine Claude et Ma-
dame la Régente, on doit supposer que ce fait est postérieur au mois d’août 1515, c’est-à-dire à l’époque où le jeune roi, laissant la régence à sa mère, Louise de Savoie, alla se mettre à la tête de son armée d’Italie pour reconquérir le duché de Milan.
Page 238, ligne 2. — M. Le Roux de Lincy pense que cette « dame de sang royal » est Louise de Savoie, « qui aimoit beaucoup à entendre raconter des aventures de toutes sortes ». Nous pencherions plutôt à croire que c'est Marguerite elle-même, « qui sçavoit bien dire ung compte et de bonne grâce».
P. 242, 1. 6. — Ce prévôt de Paris est Jean de La Barre, dont il est question dans la première Nouvelle. Dans le Journal d’un Bourgeois de Paris sous le règne de François Ier, publié par M. L. Lalanne (1854, in-8, p. 125), on lit, à la date de 1522 : « Au dict an le roy crea aussy et ordonna à tousjours en la ville de Paris un bailliage pour estre divisé et hors de la prevosté de Paris, et pour en faire une jurisdiction à part, et pour, par icelle, congnoistre des causes des privilegiez de l’Université de Paris; et, pour ce faire, y establit et ordonna un baillif, lequel senommoit monsieur de la Barre, quiestoit l’un de ses mignons, natif de Paris, et de pauvres gens, auquel il donna ledict bailliage gratis, à cause qu’il estoit en sa grace, etc. »
P. 246,1. 21-23. — Ce passage semble indiquer que
Parlamente est Marguerite elle-même, car cette princesse était allée en Espagne pendant la captivité de François Ier et avait résidé quelque temps à la cour de Madrid.
P. 254, |. 8. — La cathédrale de Saint-Jean, fondée dès le VITIS siècle, fut ruinée et reconstruite plusieurs fois à diverses époques. L'édifice actuel date du règne de saint Louis, mais il ne fut terminé que sous Louis XI. C’est un monument d’une architecture très-ornée à l’extérieur. L'intérieur est d’une grande simplicité, mais d’un caractère imposant. Le Sépulcre, sculpté en pierre et peint, qui décorait une des chapelles, fut détruiten 1562, lorsque les huguenots saccagèrent l’église.
P. 257, 1. 5. — Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, fils de Charles de Bourbon et de Françoise d’Alençon, épousa Jeanne, fille du roi Henri d’Albret et de la reine Marguerite de Navarre, le 20 octobre 1548, à Moulins. Cette date précise prouve que la fin de l’Heptaméron a été composée postérieurement à l’année 1548, c'est-à-dire dans les derniers mois de la vie de Marguerite, qui mourut le 21 décembre 1949.
P. 259, 1. 1. — « Les protonotaires apostoliques, dit M. Le Roux de Lincy, avaient été instituésau nombre de douze, dans les premiers siècles de l’Église, par le pape Clément [*, pour écrire les vies des saints et les autres actes apostoliques. Baronius, dans ses Annales ecclésiastiques, les a cités plusieurs fois. Peu à peu le nombre des protonotaires s’accrut, et leur autorité s’affaiblit. Dès le XV® siècle, cette dignité était devenue un titre honorifique, qu'on accordait toujours aux docteurs en théologie de noble famille ou qui jouissaient d’une certaine importance. »
P. 261,[{. 1. — Jean-François de La Roque, sieur de Roberval, gentilhomme picard, célèbre navigateur, que François [er envoya d’abord aux îles des Terres-Neuves,
découvertes en 1524, accompagna ensuite Jacques Cartier dans son voyage au Canada, dont ils prirent possession au nom du roi de France en 1535. Lesieur de Robervalfit un établissement dans l’île Royale et bâtit le fort de Charlebourg. Bonaventure Des Periers parle de lui avec éloges dans la troisième Nouvelle de ses Contes et joyeux devis.
P. 267, 1. 8. — Deséditions portent pouldre de Dun, ce qui n'offre pas un sens plus clair que pouldre de duc. Il faut supposer que l’on appelait ainsi un mélange de cannelle et de sucre en poudre.
P. 270, 1. 1. — L’antique château de Doz, ouOdoz, en Bigorre, où mourut la reine de Navarre, était son séjour favori. C’est là, dit-on, que furent racontées la plupart des Nouvelles de l’Heptaméron. Il subsiste encore dans le département des Hautes-Pyrénées, à six kilomètres de Tarbes.
P. 274, NOUVELLE SEPTANTIESME. — « La reine de Navarre s’est contentée, dit M. Le Roux de Lincy, de mettre en prose un ancien fabliau connu sous le nom de la Châtelaine de Vergy. On le trouve dans le t. IV du Recueil de Barbasan et dans les Fabliaux de Legrand d'Aussy, t. III, p. 38, édit. in-8°. Du reste, à peine Marguerite a-t-elle déguisé cet emprunt, puisqu’elle dit, avant decommencer son récit, que cette histoire a été écrite en si vieux langage que nul de la compagnie, ex. cepté elle et madame Oisille, ne la comprendrait. L’histoire de la châtelaine de Vergy a été reproduite par le conteur italien Bandello (part. IV, nouv. v), et, d’après lui, par Belleforest, dans ses Histoires tragiques. » :
P. 297, 1. 6. — Jésus-Christ, dans l'Evangile, dit que le mauvais riche, en enfer, demande une goutte d’eau, pour étancher sa soif ardente, au Lazare qu'il aperçoit . dans le ciel,
P. 304, |. 24. — Ce n’est qu'ici que notre texte nomme la, dame en question. La reine de Navarre semble avoir voulu seulement indiquer le vrai nom historique en appelant cette dame du Verger. Elle modifia sans doute ainsi le nom de l’héroïne par égard pour la famille de
Vergy, qui comptait plusieurs de ses membres à la cour de François Ier,
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