‹ L'Heptaméron des nouvelles, réimprimé par les soins de D. Jouaust avec une notice, des notes et un glossaire (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · ARS · texte numérisé non relu

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grand plaisir à courir et chasser que non pas à regarder les belles dames. Un jour, estant en une eglise, regarda une jeune fille laquelle autres fois avoit esté nourrie en son enfance au chasteau où il demeuroit ; et, aprés la mort de sa mere, son pere se remaria, parquoy elle se retira en Poictou avec son frere. Ceste fille (qui avoit nom Françoise) avoit une sœur bastarde, que son pere aymoit tresfort, et la maria à un sommelier d’eschansonnerie de ce jeune prince, dont elle tint aussi grand estat que nul de sa maison. Le pere vint à mourir, et laissa pour le partage de Françoise ce qu’il tenoit auprés de ceste bonne ville. Parquoy, aprés qu’il fut mort, elle se retira où estoit son bien, et, à cause qu’elle estoit à marier et jeune d’un seize ans, ne se voulut tenir seule en sa maison, mais se mist en pension chez sa sœur la sommeliere. Le jeune prince, voyant ceste fille assez belle pour une claire brune, et d’une grace qui passoit celle de son estat (car elle sembloit mieux gentil-femme et princesse que bourgeoise), il la regarda longuement. Luy, qui jamais encores n’avoit aymé, sentit en son cueur un plaisir non accoustumé, et, quand il fut retourné en sa chambre, s’enquist de celle qu’il avoit veuë en l’eglise, et recogneut qu’autresfois, en sa jeunesse, elle estoit allée jouër au chasteau aux poupinnes avec sa sœur, à laquelle il la feit recognoistre. Sa sœur l’envoya querir et luy feit fort bonne chere, la priant de la venir veoir souvent, ce qu'elle faisoit quand il y avoit quelques

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nopces ou assemblée, où le jeune prince la voyoit tant volontiers qu’il pensa à l’aymer bien fort; et, pource qu’il la cognoissoit de bas et pauvre lieu, espera recouvrer facilement ce qu’il en demandoit. Mais, n’ayant moyen de parler à elle, luy envoya un gentil-homme de sa chambre pour faire sa practique, auquel elle, qui estoit sage et craignant Dieu, dist qu’elle ne croyoit pas que son maistre, qui estoit si beau et honneste prince, s’amusast à regarder une chose si laide qu’elle, veu qu’au chasteau où il demeuroit y en avoit de si belles qu’il n’en falloit point chercher d’autres par la ville, et qu’elle pensoit qu’il le disoit de luy-mesme, sans le commandement de son maistre. Quand le jeune prince entendit ceste response, amour, qui plus fort s'attache où plus il trouve de resistence, luy feit plus chauldement qu’il n’avoit faict poursuivre son entreprise, et luy escrivit une lettre, la priant vouloir entierement croire ce que le gentil-homme luy diroit. Elle, qui sçavoit tresbien lire et escrire, leut sa lettre tout du long, à laquelle, quelque priere que luy en feit le gentil-homme, ne voulut, jamais respondre, disant qu’il n’appartenoit pas à personne de si basse condition d’escrire à un tel prince, mais qu’elle le supplioit ne la penser si sotte qu’elle estimast qu’il eust telle opinion d’elle que de luy porter tant d’amitié, et que, s’il pensoit aussi, à cause de son pauvre estat, la cuider avoir à son plaisir, il se trompoit : car elle n’avoit pas le cueur moins honneste que la plus grande prinil LE

cesse de Chrestienté, et n’estimoit tresor au monde au pris de l’honneur et la conscience, le suppliant ne la vouloir empescher de garder ce tresor toute sa vie, car pour mourir ne changeroit d'opinion. Le jeune prince ne trouva pas ceste response à son gré; toutesfois l’en aima-il tresfort, et ne failloit de faire mettre son siege à l’eglise où elle alloit à la messe, et durant le service adressoit tousjours ses yeux à cest image. Mais, quand elle l’apperceut, changea de lieu et alla en une autre chappelle, non pour fuyr de le veoir (car elle n’eust pas esté creature raisonnable si elle n’eust prins plaisir à le regarder); mais elle craignoit d’estre veuë de luy, ne s’estimant digne d’en estre aimée par honneur ou par mariage, ne voulant aussi, d'autre part, que ce fust par follie et plaisir. Et quand elle veid qu’en quelque lieu de l’eglise qu’elle se peust mettre, le prince se faisoit dire la messe tout au prés, ne voulut plus aller en ceste eglise, mais alloit tous les jours à la plus eslongnée qu’elle pouvoit. Et quand quelques nopces alloient au chasteau, ne s’y vouloit plus retrouver (combien que la sœur du prince l’envoyast querir souvent), s’excusant sur quelque maladie. Le prince, voyant qu’il ne pouvoit parler à elle, s’aida de son sommelier, et luy promist de grands biens s’il luy aidoit en cest affaire. À quoy le sommelier s’offroit volontiers, tant pour plaire à son maistre que pour le fruict qu’il en esperoit, et tous les jours comptoit au prince ce qu’elle disoit et faisoit, mais que sur

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tout, tant qu’il luy estoit possible, fuyoit les occasions de le veoir. Si est-ce que le grand desir qu’il avoit de parler à elle à son ayse luy feit chercher un expedient : c’est qu’un jour il alla mener ses grands chevaux (dont il commençoit à bien sçavoir le mestier) en une grande place de la ville, devant la maison de son sommelier, où Françoise demeuroit, et, aprés avoir faict maintes courses et saults qu’elle pouvoit bien veoir, se laissa tomber de son cheval dedans une grande fange si mollement qu’il ne se feit point de mal, combien qu’il se plaignist assez, et demanda s’il y avoit point de logis où il peust aller changer ses habillemens. Chacun presentoit sa maison, mais quelqu’un dist que celle du sommelier estoit la plus prochaine et la plus honneste : aussi futelle choisie sur toutes. Il trouva la chambre bien accoustrée et se despouïlla en chemise, car tous ses habillemens estoient souïllez de la fange, et se meit dedans un lict; et quand il veid que chacun s’estoit retiré pour aller querir ses habillemens, excepté le gentil-homme, appella son hoste et son hostesse, et leur demanda où estoit Françoise. Ils eurent bien affaire à la trouver, car, si tost qu’elle avoit veu ce jeune prince entrer en sa maison, s’en estoit allée cacher au plus secret lieu de la maison. Toutesfois sa sœur la trouva, qui la pria ne craindre point de venir parler à un si honneste et vertueux prince. « Comment! ma sœur, dist Françoise, vous que je tiens comme ma mere, me vouldriez-vous conseiller d’aller

parler à un jeune seigneur duquel vous sçavez que je ne puis ignorer la volonté? » Mais sa sœur luy feit tant de remonstrances et promesses de ne la laisser toute seule qu’elle alla avec elle, portant un visage si pasle et deffaict qu’elle estoit plus pour engendrer pitié que concupiscence. Et quand le jeune prince la veid prés de son lict, la print par la main, qu’elle avoit froide et tremblante, et luy dist : « Françoise, m’estimez-vous si mauvais homme, si estrange et cruel, que je mange les femmes en les regardant? Pourquoy avez-vous pris une si grande crainte de celuy qui ne cherche que vostre honneur et avantage?

Vous sçavez qu’en tous lieux qu’il m’a esté pos- Sible j’ay cherché de vous veoir et parler à vous, ce que je n’ay sceu; et, pour me faire plus de despit, avez fuy les lieux où j’avois accoustumé vous veoir à la messe, à fin que du tout je n’eusse non plus de contentement de la veuë que j’avois de la parole. Mais tout cela ne vous a de rien servy, car je n'ay cessé que je ne sois icy venu par les moyens que vous avez peu veoir, et me Suis mis au hazard de me rompre le col, me laissant tomber volontairement, pour avoir le contentement de parler à vous à mon aise. Parquoy je vous prie, Françoise, puis que j’ay acquis ce loisir icy avec un si grand labeur, qu’il ne me soit pointinutile, et que je puisse par ma grande amour gaigner la vostre. » Et quand il eut long temps attendu sa response et veid qu’elle avoit les larmes aux yeux et le regard contre terre, la tirant à luy le plus

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prés qu’il luy fut possible, la cuida embrasser et baiser ; mais elle luy dist: « Non, Monsieur, non, ce que vous cherchez ne se peult faire, car, combien que je sois un ver de terre au pris de vous, j'ay mon honneur si cher que j’aymerois mieux mourir que l’avoir diminué pour quelque plaisir que ce soit en ce monde, et crainte que j’ay que ceux qui vous ont veu venir ceans se doubtent de ceste verité me donne la peur et le tremblement que j'ay; et, puis qu’il vous plaist me faire cest honneur de parler à moy, vous me pardonnerez aussi si Je vous respons selon que mon honneur me le commande. Je ne suis point si sotte, mon Seigneur, ne si aveuglée, que je ne voye et cognoisse bien la beauté et grace que Dieu a mis. en vous, et que je trouve la plus heureuse du monde celle qui possedera le corps et l’amour d’un tel prince; mais de quoy me sert cela, veu que ce n’est pour moy ny pour femme de ma sorte, et que seulement le desirer seroit à moy parfaicte folie? Quelle raison puis-je estimer qui vous face adresser à moy, sinon que les dames de vostre maison (lesquelles vous aimez, si la beauté et la grace est aimée de vous) sont si vertueuses que vous n’osez leur demander ne esperer avoir d’elles ce que la petitesse de mon estat vous faict esperer avoir de moy? Et suis seure que, quand de telle personne que moy auriez ce que demandez, ce seroit un moyen pour entretenir vostre maistresse deux heures davantage en luy comptant de voz victoires au dommage des plus foibles.

Mais il vous plaira, Monsieur, penser que je ne suis de ceste condition. J’ay esté nourrie en une maison où j’ay apris que c’est d’aymer. Mon pere et ma mere ont esté de voz bons serviteurs, parquoy il vous plaira, puis que Dieu ne m’a faict princesse pour vous espouser, ne d’estat pour estre tenuë à maistresse et amye, ne me vouloir mettre du rang des pauvres malheureuses, veu que je vous estime et desire estre l’un des plus heureux princes de la Chrestienté. Et si, pour vostre passetemps, vous voulez des femmes de mon estat, vous en trouverez assez en ceste ville de plus belles que moy, sans comparaison, qui ne vous donneront la peine de les prier tant. Arrestez-vous donc à celles à qui vous ferez plaisir en achetant leur honneur, et ne travaillez plus celle qui vous aime plus que soy-mesmes : car, s’il failloit aujourd’huy que vostre vie owla mienne fust demandée de Dieu, je me tiendrois bien heureuse d’offrir la mienne pour sauver la vostre. Ce n’est faulte d’amour qui me faict fuyr vostre presence, mais c’est plustost pour en avoir trop en vostre conscience et en la mienne, car j’ay mon honneur plus cher que ma vie. Je demeureray, s’il vous plaist, Monsieur, en vostre bonne grace, et prieray toute ma vie Dieu pour vostre prosperité et santé. Il est bien vray que cest honneur que vous me faictes me fera entre les gens de ma sorte mieux estimer, car qui est homme de mon estat (aprés vous avoir yeu) que je daignasse regarder! Par ainsi demeurera mon cueur en li-

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berté, sinon que de l’obligation où je veux à jamais estre de prier Dieu pour vous, car autre service ne vous puis-je jamais faire. » Le jeune prince, voyant ceste honneste response (combien qu’elle ne fust selon son desir), si ne la pouvoitil moins estimer qu’elle estoit. Il feit ce qui luy estoit possible pour luy faire croire qu’il n’aimeroit jamais femme qu’elle; mais elle estoit si sage qu’une chose si desraisonnable ne pouvoit entrer en son entendement. Et durant ces propos, combien que souvent on dist que ses habillemens estoieht venuz du chasteau, avoit tant de plaisir et d’aise qu’il feit dire qu’il dormoit, jusques à ce que l’heure du soupper fut venuë, où il n’osoit faillir à sa mere, qui estoit une des plus sages dames du monde. Ainsi s’en alla le jeune prince de la maison de son sommelier, estimant plus que jamais l’honnesteté de ceste fille.

Il en parloit souvent au gentilhomme qui couchoit en sa chambre, lequel, pensant qu’argent feroit plus qu’amour, luy conéeilla de faire offrir à ceste fille quelque honneste somme pour se condescendre à son vouloir. Le jeune prince, duquel la mere estoit la tresoriere, n’avoit que peu d’argent pour ses menuz plaisirs, qu’il print avec tout ce qu’il peut emprunter, et se trouva la somme de cinq cens escuz, qu’il envoya à ceste fille parle gentil-homme, la priant vouloir changer d’opinion; mais, quand elle veid le present, dist au gentil-homme : « Je vous prie, dictes à Monsieur que j’ay le cueur si bon et si honneste que,

s’il falloit obeyr à ce qu’il me commande, la beauté et les graces qui sont en luy m’auroient desja vaincuë; mais, là où ils n’ont eu puissance contre mon honneur, tout l’argent du monde n’y en sçauroit avoir, lequel vous luy reporterez, car j'aime mieux l’honneste pauvreté que tous les biens qu’on sçauroit desirer. » Le gentil-homme, voyant ceste rudesse, pensa qu’il la falloit avoir par cruauté, et vint à la menacer de l’authorité et puissance de son maistre; mais elle, en riant, luy dist : « Faictes peur de luy à celles qui ne le cognoissent point, car je sçay bien qu’il’est si sage et si vertueux que tels propos ne viennent de luy, et suis seure qu’il vous desadvouëra quand vous les luy compterez. Mais, quand il seroit ainsi que vous le dictes, il n’y a tourment ny mort qui me sceust faire changer d’opinion : car (comme je vous ay dict), puis qu’amour n’a tourné mon cueur, tous les maux ne les biens que l’on sçauroit donner à personne ne me pourroient destourner d’un pas des propos où je suis. » Ce gentil-homme, qui avoit promis à son maistre de la luy gaigner, luy porta ceste response avec un merveilleux despit, et le persuada à la poursuivre par tous moyens possibles, luy disant que ce n'estoit pas son honneur de n’avoir sceu gaigner une telle femme. Le jeune prince, qui ne vouloit point user d'autres moyens que ceux que l’honnesteté commande, craignant aussi que, s’il en estoit quelque bruit et que la mere le sceust, elle auroit occasion de s’en courroucer bien fort,

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n’osa rien entreprendre jusques à ce que son gentil-homme luy baiïlla un moyen si aisé qu’il pensoit desja la tenir, et, pour l’executer, parleroit au sommelier, lequel, deliberé de servir son maistre en quelque façon que ce fust, pria un jour sa femme et sa belle-sœur d’aller visiter leurs vendanges en une maison qu’il avoit prés de la forest, ce qu’elles luy promirent. Quand le jour fut venu, le feit sçavoir au jeune prince, lequel se delibera d’y aller tout seul avec ce gentilhomme, et feit tenir sa mule secrettement pour partir quand il en seroit heure. Mais Dieu voulut que ce jour-là sa mere accoustroit un cabinet le plus beau du monde, et pour luy aider avoit avec elle tous ses enfans, et là s’amusa ce jeune prince jusques à ce que l’heure promise fust passée. Si ne tint-il à son sommelier, lequel avoit mené sa sœur en sa maison en crouppe derriere luy et feit faire la malade à sa femme, en sorte qu’ainsi qu’il estoit à cheval luy vint dire qu’elle n’y sçauroit aller. Et, quand il veit que l’heure tardoit que le prince devoit venir, dist à sa belle-sœur : « Je croy que nous en pouvons bien retourner en la ville. — Qui nous en garde? respondit Françoise.— J’attendois Monsieur, dist le sommelier, qui m’avoit promis de venir icy. » Quand la sœur entendit ceste meschanceté, luy dist : « Ne l’attendez plus, mon frere, car je sçay bien que pour aujourd’huy il ne viendra point. » Le frere la creut et la ramena; et, quand elle fut en la maison, monstra sa colere extreme, disant à son beau- Il 12

frere qu’il estoit le varlet du diable, qu’il faisoit plus qu’on ne Iuy commandoit : car elle estoit asseurée que c’estoit son invention et du gentilhomme, et non du jeune prince, duquel il aimoit mieux gaigner de l’argent en le confortant en ses follies que de faire office d’un bon serviteur. Mais, puis qu’elle le cognoissoit tel, elle ne demeureroit plus en sa maison. Et sur ce, envoya querir son frere pour l’emmener en son païs, et se deslogea incontinent d’avecques sa sœur. Le sommelier, ayant failly à son entreprise, s’en alla au chasteau pour sçavoir à quoy il tenoit que le jeune prince n'’estoit venu, et ne fut gueres là qu’il ne le trouvast sur sa mule tout seul avec le gentil-homme en qui il se fioit, et luy demanda : « Et puis, est-elle encore là? » Il luy compta tout ainsi qu’il en avoit faict. Le jeune prince fut bien marry d’avoir failly à sa deliberation, qu’il estimoit estre le moyen dernier et extreme qu’il pouvoit prendre, et, voyant qu’il n’y avoit plus de remede, la chercha tant qu’il la trouva en une compagnie d’où elle ne pouvoit fuir, et se courrouça fort à elle des rigueurs qu’elle luy tenoit et de ce qu’elle vouloit laisser la compagnie de son frere : laquelle luy dist qu’elle n’en avoit jamais trouvé une plus dangereuse pour elle, et qu’il estoit bien tenu à son sommelier, veu qu’il ne le servoit du corps et des biens seulement, mais aussi de l’ame et de la conscience. Quand le prince cogneut qu’il n’y avoit autre remede, delibera de ne l’en presser plus, et l’eut toute sa

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vie en bonne estime. Un serviteur dudict prince, voyant l’honnesteté de ceste fille, la voulut espouser, à quoy jamais ne se voulut accorder sans le commandement et congé du jeune prince, auquel elle avoit mis toute son affection, ce qu’elle luy feit entendre; et par son bon vouloir fut faict le mariage, où elle a vescu toute sa vie en bonne reputation. Et luy feit le jeune prince beaucoup de biens.

« Que dirons-nous icy, mes Dames? Avonsnous le cueur si bas que nous facions noz serviteurs noz maistres, veu que ceste-cy n’a sceuestre vaincuë d'amour ne de tourment. — Je vous prie qu’à son exemple nous demeurions victorieuses de nous-mesmes, car c’est la plus louable victoire que nous puissions avoir. — Je ne voy qu’un mal, dist Oisille, que les actes vertueux n’ont esté du temps des historiographes : car ceux qui onttant loüé leur Lucresse l’eussent laissée au bout de la plume pour escrire bien au long les vertuz de ceste-cy, pource que je les trouve si grandes que je ne les pourrois croire sans le grand serment que nous avons faict de dire verité. — Je ne trouve pas sa vertu telle comme vous la peignez, dist Hircan : car vous avez veu assez de malades desgoutez delaisser les bonnes viandes et salutaires pour manger les mauvaises et dommageables. Aïnsi peult-estre que ceste fille aimoit quelque autre qui luy faisoit despriser toute noblesse. » Mais Parlamente respondit à ce mot que la vie

et la fin de ceste fille monstroient que jamais n’avoit eu opinion à homme vivant qu’à celuy qu’elle aimoit plus que sa vie, mais non pas plus que son honneur. « Ostez ceste opinion de vostre fantasie, dist Saffredent, et entendez dont est venu ce terme d'honneur quant aux femmes :

car peult-estre que celles qui en parlent tant ne sçavent pas l’invention de ce nom Sçachez qu’au commencement, que la malice n’estoit pas trop grande entre les hommes, l’amour y estoit si naïfye et forte que dissimulation n’y avoit point de lieu, et estoit plus loüé celuy qui plus parfaictement aimoit; mais, quand la malice, l’avarice et le peché vindrent saisir le cueur des hommes, ils en chasserent dehors Dieu et l’amour, et en leur lieu prindrent l’amour d’eux-mesmes, hypocrisie et fiction. Et, voyans les dames n’avoir en leur cueur ceste vertu de vraye amour, et que ce nom d’hypocrisie estoit tant odieux entre les hommes, luy donnerent le surnom d’honneur :

tellement que celles qui ne pouvoient avoir en elles ceste honorable amour disoient que l’honneur le leur deffendoit, et en ont faict une si cruelle loy que mesmes celles qui aiment parfaictement dissimulent, estimans vertu estre vice ; mais celles qui sont de bon entendement et de sain jugement ne tombent jamais en telles erreurs, car elles cognoissent la difference des tenebres et de lumiere, et que leur vray honneur gist à monstrer la pudicité du cueur, qui ne doit vivre que d'amour, et non point se honorer du vice de

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dissimulation. — Toutesfois, dist Dagoucin, on dict qu’amour la plus secrette est la plus louable. — Ouy, secrette, dist Simontault, aux yeux de ceux qui en pourroient mal juger, mais claire et cogneuë pour le moins aux deux personnages à qui elle touche. — Je l’entends ainsi, dist Dagoucin : si est-ce qu’elle vaudroit mieux estre ignorée d’un costé et entendue d’untiers ; et croy que ceste femme l’aimoit plus fort, d’autant qu’elle ne se declaroit point. — Quoy qu’il yait, dist Longarine, il fault estimer la vertu, dont la plus grande est à vaincre son cueur; et, voyant les occasions et moyens qu’elle avoit, je dy qu’elle se pouvoit nommer la forte femme. — Puis que vous estimez, dist Saffredent, la grandeur de la vertu par la mortification de soy-mesmes, ce sei- “gneur estoit plus louable qu’elle, veu lamour qu’il luy portoit, la puissante occasion et moyen qu’il en avoit; et toutesfois ne voulut point offenser la reigle de vraye amitié, qui egale le prince et le pauvre, mais usa des moyens que l’honnesteté permet. — Il y en a beaucoup, dist Hircan, qui n’eussent pas faict ainsi. — D'autant plus est-il à estimer, dist Longarine, qu’il a vaincu la commune malice des hommes : car qui peult faire mal et ne le faict point, cestuy-là est bien heureux. — À ce propos, dist Guebron, vous me faictes souvenir d’une qui avoit plus de crainte d’offenser les yeux des hommes que Dieu, son honneur et l’amour. — Or,'je vous prie, dist Parlamente, que vous nous la comptiez, et pour ce

faire je vous donne ma voix. — Il y a, dist Guebron, des personnes qui n’ont point de Dieu, ou, s’ils en croyent quelqu'un, l’estiment quelque chose si loing d’eux qu’il ne peult veoir ny entendre les mauvaises œuvres qu'ils font, et, encores qu’il les voye, pensent qu’il soit nonchallant et qu'il ne les punisse point, comme ne se souciant des choses de çà bas; et de ceste opinion mesmes estoit une damoiselle de laquelle, pour l’honner de la race, je changeray le nom, et la nommeray Camille. Elle disoit souvent que la personne qui n’avoit affaire que de Dieu estoit bien heureuse, si au demeurant elle pouvoit bien conserver son honneur devant les hommes; mais vous verrez, mes Dames, que sa prudence ny son hypocrisie ne l’ont pas garantie que son secret n’ait esté revelé, comme vous verrez par son histoire, où la verité sera dicte tout du long, hors mis les noms des personnes et des lieux, qui seront changez. »

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L’hypocrisie d’une dame de court fut descouverte par le demenement de ses amours, qu’elle pensoit bien celer.

N un tresbeau chasteau demeuroit une AK grande princesse et de grande autho- A PP rité, qui avoit en sa compagnie une damoiselle nommée Camille, fort audacieuse, de laquelle la maistresse estoit si fort abusée qu’elle ne faisoit rien que par son conseil, l’estimant la plus sage et vertueuse damoiselle qui fust de son temps. Ceste CamiHe reprenoit tant la folle amour que, quand elle voyoit quelque gentil-homme amoureux de l’une de ses compaignes, elle les en tançoit fort aigrement, et en faisoit si mauvais rapport à sa maistresse que souvent elle les en blamoit, dont elle estoit beaucoup plus crainte que aimée de toute la compagnie. Et, quant à elle, jamais ne parloit à homme, sinon que tout hault et avec une grande audace, tellement qu’elle avoit le bruit d’estre ennemie mortelle de toute amour, combien qu’elle estoit contraire à son cueur : car il y avoit un gentilhomme au service de sa maistresse duquel elle estoit si fort prinse qu’elle n’en pouvoit plus. Si est-ce que l'amour qu’elle avoit à sa gloire et

reputation luy faisoit du tout dissimuler son affection. Mais, aprés avoir porté ceste passion bien un an, ne se voulant soulager (comme les autres) par le regard et la parole, brusloit si fort en son cueur qu’elle vint chercher le dernier remede, et pour conclusion advisa qu’il valloit mieux satisfaire à son desir, et qu’il n’y eust que Dieu seul qui cogneust son cueur, que le dire à un homme, qui le peult reveler quelque fois.

Aprés ceste conclusion prinse, un jour qu’elle estoit en la chambre de sa maïstresse, regardant Sur une terrace, veid promener celuy qu’elle aimoit tant; et, aprés l’avoir regardé si longuement que le jour qui se couchoit en emportoit la veuë avecques soy, elle appella un petit page qu’elle avoit, et, en luy monstrant le gentilhomme, luÿ dist : « Voyez-vous bien cestuy-là qui a ce pourpoint de satin cramoisi et la robe fourrée de loups serviers? Allez luy dire qu’il y a quelqu'un de ses amis qui veult parler à luy en la gallerie du jardin de ceans. » Et, ainsi que le page y alla, elle passa par la garderobbe de la chambre de sa maïstresse, et s’en alla en ceste gallerie, ayant mis sa cornette basse et son touret de nez. Quand le gentil-homme fut arrivé où elle estoit, elle va incontinent fermer les deux portes par lesquelles l’on pouvoit venir sur eux, et, sans oster son touret de nez, en l’embrassant bien fort, luy va dire, le plus bas qu’il luy fut possible : « Il y a long temps, mon amy, que l’amour que je vous porte m’a faict desirer de trou-

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ver le lieu et occasion de vous pouvoir veoir; mais la crainte de mon honneur a esté pour un temps si forte qu’elle m’a contrainte, malgré ma volonté, dissimuler ceste passion. Mais à la fin la force d’amour a vaincu la crainte, et, pour la cognoissance que j’ay de vostre honnesteté, si me voulez promettre de m’aimer et de jamais n’en parler à personne et ne vous enquerir qui je suis, de moy je vous asseure bien que vous seray loyale et bonne amie et que jamais n’aimeray autre que vous; mais j’aimerois mieux mourir que vous sceussiez qui je suis, » Le gentilhomme luy promist ce qu’elle demandoit, qui la rendit facile à luy rendre la pareille : c’est de ne luy refuser chose qu’il voulust prendre. L’heure estoit de cinq ou six heures en hyver, qui entierement luy ostoit la veuë d'elle; et en touchant ses habillemens trouva qu’ils estoient de veloux, qui en ce temps-là ne se portoient à tous les jours, sinon par les femmes de bonnes maisons et d’authorité. En touchant ce qui estoit dessous, autant qu’il en pouvoit prendre jugement par la main, ne trouva rien qui ne fust en tresbon estat, net et en bon point. $’il meit peine de luy faire la meilleure chere qu’il luy fut possible de son costé, elle n’en feit moins du sien, et cogneut bien le gentil-homme qu’elle estoit mariée.

Elle s’en voulut retourner incontinent dé là où elle estoit venuë, mais le gentil-homme luy dist : « J’estime beaucoup le bien que, sans mon merite, vous m'avez donné; mais encor estimeray-je

plus celuy que j’auray de vous à ma requeste. Je me tiens si satisfaict d’une telle grace que je vous supplie me dire si je ne doy plus esperer de recouvrer encor un bien semblable, et en quelle sorte il vous plaira que j’en use : car, veu que je ne vous puis cognoistre, je ne sçay comment le pourchasser. — Ne vous souciez, dist la damoiselle, mais asseurez-vous que tous les soirs, avant le soupper de ma maistresse, je ne faudray de vous envoyer querir; mais qu’à l'heure vous soyez sur la terrasse où vous estiez tantost. Je vous manderay seul, et qu’il vous souvienne de ce que avez promis. Par cela entendrez-vous que je vous attends en ceste gallerie. Mais, si vous oyez parler d’aller à la viande, vous pourrez bien pour le jour vous retirer ou venir en la chambre de ma maistresse. Et sur tout, je vous prie, ne cherchez jamais de me cognoistre, si vous ne voulez la separation de nostre amitié. » La damoiselle et le gentil-homme s’en retournerent chacun en leur lieu, et continuerent longuement ceste vie sans qu’il s’apperceust jamais qui elle estoit, dont il entra en grande fantasie, pensant en luy-mesme qui ce pouvoit estre : car il ne pensoit point qu’il y eust femme au monde qui ne voulust estre veuë et aimée, et se doubta que ce fut quelque malin esprit, ayant ouy dire à quelque sot prescheur que qui auroit veu le diable au visage l’on n’aimeroit jamais. En ceste doubte, se delibera sçavoir qui estoit celle qui luy faisoit si bon visage; et l’autre fois qu’elle le manda, porta avec luy de

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la croye, et, en l’embrassant, luy feit une merque sur l’espaule par derriere, sans qu’elle s’en apperceust ; et, incontinent qu’elle fut partie, s’en alla hastivement le gentil-homme en la chambre de sa maistresse, et se tint auprés de la porte pour regarder le derriere des espaules de celles qui y entroient, et entre autres veid entrer ma damoiselle Camille avec une telle audace qu’il craignoit la regarder comme les autres, se tenant tresasseuré que ce ne pouvoit elle estre. Mais, ainsi qu’elle se tournoit, avisa sa croye blanche, dont il fut si estonné qu’à peine pouvoit-il croire ce qu’il voioit; toutesfois, ayant bien regardé sa taille, qui estoit semblable à celle qu’il touchoit, les façons de son visage, qui au toucher se pouvoient cognoistre, cogneut certainement que c’estoit elle, dont il fut tresaise de veoir qu’une femme qui jamais n’avoit eu le bruit d’avoir serviteur, mais d’avoir reffusé tant d’honnestes gentilshommes, s’estoit arrestée à luy seul. Amour, qui n’est jamais en un estat, ne peult endurer qu’il vesquit longuement en ce repos, et le meit en telle gloire et esperance qu’il se delibera de luy faire cognoistre son amour, pensant, quand elle seroit cogneuë, qu’elle auroit occasion d’augmenter. Et, un jour que ceste grande dame alloit au jardin, la damoiselle Camille s’en alla promener en une autre allée. Le gentil-homme, la voyant seule, s’advança pour l’entretenir, et, feignant ne l’avoir point veuëé ailleurs, luy dist :« Ma Damoiselle, il y a long temps que je porte une affection

sur mon cueur, laquelle, de peur de vous desplaire, ne vous ay osé reveler, dont je suis si mal que je ne puis plus porter ceste peine sans mourir, çar Je ne Croyÿ pas que jamais homme vous sceust tant aimer que je fais. » La damoiselle Camille ne le laissa pas achever son propos, mais luy dist avec une tresgrande colere : « Avez-vous jamais ouy dire que j'aye eu amy ne serviteur? Je suis seure que non, et m’esbahis dont vous vient cette hardiesse de tenir tels propos à une si femme de bien que moy : car vous m'avez assez hantée ceans pour cognoistre que jamais n’aimay autre que mon mary; et pource gardez-vous de continuer ces propos. » Le gentil-homme, voyant une si grande fiction, ne se peut tenir de rire et luy dire : « Ma Damoiselle, vous ne m’estes pas tousjours si rigoureuse que maintenant. Dequoy vous sert-il d’user envers moy de telle dissimulation? Ne vault-il pas mieux avoir une amitié parfaicte que imparfaicte? » Camille luy respondit : « Je n’ay en vous amitié parfaicte ne imparfaicte, sinon comme aux autres serviteurs de ma maistresse; mais, si vous continuez les propos que me tenez, je pourray bien avoir telle haine qu’elle vous cuira. » Le gentil-homme poursuyvit encore son propos et luy dist : « Et où est la bonne chere que vous me faictes quand je ne vous puis veoir? Pourquoy m’en privez-vous maintenant, que le jour me monstre vostre beauté accompagnée d’une si parfaicte et bonne grace » Camille, faisant un grand signe de la croix, luy

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dist : « Vous avez perdu vostre entendement, ou vous estes le plus grand menteur du monde, car jamais en ma vie ne pensay vous avoir faict meilleure chere ne pire que je vous fais, et vous prie de me dire comment vous l’entendez. » Alors le pauvre gentil-homme, pensant la gaigner davantage, luy alla compter le lieu où il l’avoit veué, et la marque de la croye qu’il luy avoit faicte pour la cognoistre, dont elle fut si outrée de colere qu’elle luy dist qu’il estoit le plus meschanthomme du monde, et qu’il avoit controuvé contre elle une mensonge si vilaine qu’elle mettroit peine de l’en faire repentir. Luy, qui sçavoit le credit qu’elle avoit envers sa maistresse, la voulut appaiser; mais il ne luy fut possible, car, en le laissant là, furieusement s’en alla où estoit sa maistresse, laquelle laissa toute lacompagnie pour venir entretenir Camille, qu’elle aimoit comme soy-mesmes, et, la trouvant en si grande colere, luy demanda qu’elle avoit, ce que Camille ne luy voulut celer, et luy compta tous les propos que le gentilhomme luy avoit tenuz, si mal à l’advantage du pauvre gentil-homme que, dés le soir, sa maistresse luy manda qu’il eust à se retirer tout incontinent en sa maison, sans parler à personne, et qu’il y demeurast jusques à ce qu’il fust mandé : ce qu’il feit hastivement, pour la crainte qu’il avoit d’avoir pis, et, tant que Camille demeura avec sa maistresse, ne retourna le gentil-homme en ceste maison, ny onques puis n’ouyt nouvelles de celle qui luy avoit bien promis qu'il

la perdroit dés l’heure qu’il la chercheroit.

« Par cela, mes Dames, pouvez-vous veoir comme celle qui avoit preferé la gloire du monde à sa conscience a perdu l’un et l’autre : car aujourd’huy est leu aux yeux d’un chacun ce qu’elle vouloit cacher à ceux de son amy et serviteur, et, fuyant la moquerie d’un, est tombée en celle de tous ; et si ne peult estre excusée par simplicité d’une amour naïfve, de laquelle chacun doit avoir pitié, mais accusée doublement d’avoir couverte sa malice du manteau d'honneur et de gloire et se faire devant Dieu et les hommes autre qu’elle n’estoit. Mais celuy qui ne donne point sa gloire à autruy, en descouvrant ce manteau, luy en a donné double infamie. — Voilà, dist Oisille, une vilanie inexcusable, car qui peult parler pour elle, quand Dieu, l’honneur et mesmes l’amour l’accusent? — Qui? dist Hircan : le plaisir et la follie, qui sont deux grans advocats pour les dames. — Si nous n’avions d’autres advocats, dist Parlamente, qu'eux avec vous, nostre cause seroit mal soustenuë; mais celles qui sont vaincuës de plaisir ne se doivent plus nommer femmes, mais hommes, desquels la fureur et concupiscence augmente leur honneur : car un homme qui se venge de son ennemy et le tue pour un, dementir en est estimé plus gentil compagnon; aussi est-il quand il en aime une douzeine avec sa femme. Mais l’honneur des femmes a autre fondement : c’est douceur, patience et chasteté.

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— Vous parlez des sages, dist Hircan. — Pource, dist Parlamente, que je n’en veux point cognoistre d’autres. — S’il n’y en avoit point de folles, dist Nomerfide, ceux qui veulent estre creuz de tout ce qu’ils disent et font pour suborner la simplicité feminine se trouveroient bien loing de leur espoir. — Je vous prie, Nomerfide, dist Guebron, que je vous donne ma voix à fin que nous donniez quelque compte à ce propos. — Je vous en diray un, dist Nomerfide, autant à la louënge d’un amant que le vostre a esté au mespris des Loiss femmes. »

NOUVELLE QUARANTEQUATRIESME

De deux amans qui ont subtilement jouy de leurs amours, et de l’heureuse issue d’icelles.

an de mediocre estat, l’un politic, ‘et We l’autre marchand de draps de soye, rklesquels de toute ancienneté se portoient fort bonne affection et se hantoient familierement. Au moyen de quoy le fils du politic, nommé Jaques, jeune homme assez mettable en

bonne compagnie, frequentoit souvent, sous la faveur de son pere, au logis du marchand; mais c’estoit à cause d’une belle fille qu'il avoit, nommée Francoise; et feit Jaques si bien ses menées envers Françoise qu’il cogneut qu’elle n’estoit moins aimante qu’aimée. Mais, sur ces entrefaictes, se dressa le camp de Provence contre la descente de Charles d’Autriche, et fut force à Jaques de suyvre le camp, pour l’estat auquel il estoit appellé. Durant lequel camp, et dés le commencement, son pere alla de vie à trespas, dont la nouvelle luy apporta double ennuy : l’un pour la perte de son pere, l’autre pour l’incommodité de revoir si souvent sa bien-aimée, comme il esperoit à son retour. T'outesfois, avecques le temps, l’un fut oublié, et l’autre s’augmenta : car, comme la mort est chose naturelle, principalement au pere plustost qu'aux enfans, aussi la tristesse s’en escoule peu à peu; mais l’amour, au lieu de nous apporter mort, nous rapporte vie en nous communiquant la propagation des enfans, qui nous rendent immortels, et cela est une des principales causes d'augmenter noz desirs. Jaques donc, estant de retour à Paris, n’avoit autre soing ny pensement que de se remettre au train de la frequentation vulgaire du marchand, pour, sous ombre de pure amitié, faire trafic de sa plus chere marchandise. D'autre part, Françoise, pendant son absence, avoit esté fort sollicitée d’ailleurs, tant à cause de sa beauté que de son bon esprit, et aussi qu'elle estoit, long temps y avoit, ma-

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riable, combien que le pere ne s’en mist pas fort en son devoir, fust ou pour son avarice, ou pour trop grand desir de la bien colloquer, comme fille unique : ce qui ne faisoit rien à l'honneur de la fille, pource que les personnes de maintenant se scandalisent beaucoup plustost que l’occasion ne leur en est donnée, et principalement quand c’est en quelque point qui touche la pudicité de belle fille ou femme. Cela fut cause que le pere ne feit point le sourd ny l’aveugle au vulgaire caquet, et ne voulut ressembler beaucoup d’autres qui, au lieu detensurer les vices, semblent y provoquer leurs femmes et enfans : car il la tenoit de si court que ceux mesmes qui n’y tendoient que sous voile de mariage n’avoient point ce moyen de la veoir que bien peu, encores estoit-ce tous- Jours avecques sa mere.

Il ne fault pas demander si cela fut fort aigre à supporter à Jaques, ne pouvant resoudre en son entendement que telle austerité se gardast sans quelque grande occasion, tellement qu’il vacilloit fort entre amour et jalousie. Si est-ce qu’il se resolut d’en avoir la raison, à quelque peril que ce fust. Mais premierement, pour cognoistre si elle estoit encores de mesme affection que auparavant, il alla tant et vint qu’un matin à l’eglise, oyant la messe assez prés d’elle, il apperceut à sa contenance qu’elle n’estoit moins aise de le veoir que luy elle. Aussi luy, cognoissant la mere n’estre si severe que le pere, print quelque fois, comme inopinement, la hardiesse,

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en les voyant aller de leur logis jusques à l’eglise, de les acoster avecques une familiere et vulgaire reverence et sans se trop advantager, le tout expressement et à fin de mieux parvenir à ses attentes. Bref, en approchant le bout de l’an de son pere, il se delibera, au changement du dueil, de se mettre sur le bon bout et faire honneur à ses ancestres, et en tint propos à sa mere, qui le trouva bon, desirant fort de le veoir bien marié, pource qu’elle n’avoit pour tous enfans que kuy et une fille ja mariée bien et honnestement. Et de faict, comme damoiselle d'honneur qu’elle‘estoit, luy poussoit encor le cueur à la vertu par infinité d'exemples d’autres jeunes gens de son aage qui s’advançoient d’eux-mesmes, au moins qui se monstroient dignes du lieu d’où ils estoient descenduz. Ne restoit plus que d’adviser où ils se fourniroient; mais la mere dist : « Je suis d’advis, Jaques, d’aller chez le compere sire Pierre (c’estoit le pere de Françoise). Il est de noz amis, il ne nous voudroit pas tromper. » Sa mere le chatouilloit bien où il se demangeoït; neantmoins il tint bon, disant : « Nous en prendrons là où nous trouverons nostre meilleur et à meilleur marché. Toutesfois, dit-il, à cause de la cognoissance de feu mon pere, je suis bien content que nous y allions premier qu'ailleurs. » Ainsi fut prins le complot pour un matin, que la mere et le fils allerent veoir le sire Pierre, qui les recueillit fort bien, comme vous sçavez que les marchans ne manquent point de telles drogues. Si feirent

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desployer grandes quantitez de draps de soye de toutes sortes, et choisyrent ce qui leur en failloit. Mais ils ne peurent tomber d'accord, ce que Jaques faisoit à propos, pource qu’il ne voyoit point la mere de s’amye; et falut, à la fin, qu’ils s’en allassent, sans rien faire, veoir ailleurs quel il y faisoit. Mais Jaques n’y trouvoit rien si beau que chez s’amye, où ils retournerent quelque temps aprés. Lors s’y trouva la dame, qui leur feit le meilleur recueil du monde; et, aprés les menées qui se font en telles boutiques, la femme du sire Pierre tenant encor plus roide que son mary, Jaques luy dist : « Et dea, ma Dame, vous estes bien rigoureuse! Voilà que c’est : nous avons perdu nostre pere, on ne nous cognoist plus. » Et feit semblant de pleurer et de s’essuyer les yeux pour la souvenance paternelle; mais c’estoit à fin de faire sa menée. La bonne femme vefve, mere de Jaques, y allant à la bonne foy, dist aussi : « Depuis sa mort, nous ne nous sommes non plus frequentez que si jamais ne nous fussions veuz. Voilà le compte que l’on tient des pauvres femmes vefves! » Alors se racointerent-elles de nouvelles caresses, se promettans de se revisiter plus souvent que jamais. Et, comme ils estoient en ces termes, vindrent d’autres marchans, que le maistre mena luy-mesme en son arriere-boutique. Et le jeune. homme, voyant son apoinct, dist à sa mere : « Mais, ma Damoiselle, j’ay veu que ma Dame venoit bien souvent, les festes, visiter les saincts lieux qui

sont en noz quartiers, et principalement les religions. Si quelquesfois elle daignoït en passant prendre son vin, elle nous feroit plaisir et honneur. » La marchande, qui n'y pensoit en nul mal, luy respondit qu “il y avoit plus de quinze jours qu’elle avoit deliberé d’y faire un voyage, et que, si le prochain dimanche ensuyvant il faisoit beau, elle pourroit bien y aller, qui ne seroit sans passer par le logis de la‘ damoiselle et la revisiter. Ceste conclusion prinse, aussi feit-elle du marché des draps de soye, car il ne failloit pas, pour quelque peu d’argent, laisser fuyr si belle occasion.

Le complot prins et la marchandise emportée, Jaques, cognoissant ne pouvoir bien luy seul faire une telle entreprinse, fut contrainct se declarer à un sien fidele amy. Si se conseillerent si bien ensemble qu’il ne restoit que l’execution. Parquoy, le dimanche venu, la marchande et sa fille ne faillirent, au retour de leurs devotions, de passer par le logis de la damoiselle vefve, où elles la trouverent avec une sienne voisine devisans en une gallerie de jardin, et la fille de la vefve qui se promenoit par les ‘allées du jardin avec Jaques et Olivier. Luy, aussi tost qu’il veid s’amye, se forma en sorte qu’il ne changea nullement de contenance. Si alla en ce bon visage recevoir la mere et la fille, et, comme c’est l’ordinaire que les vieux cherchent les vieux, ces trois dames s’asseirent sur un banc qui leur faisoit tourner le dos vers le jardin, dans lequel, peu à

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peu, les deux amatis entrerent, se promenans jusques au lieu où estoient les deux autres; et ainsi de compaignie s’entrecaresserent quelque peu, puis se remirent au promenoir, où le jeune homme compta si bien son piteux cas à Françoise qu’elle ne pouvoit accorder et si n’osoit refuser ce que son amy demandoit, tellement qu’il cogneut qu’elle estoit bien fort aux alteres. Mais il fault entendre que, pendant qu’ils tenoient ces propos, ils passoient et repassoient souvent au long de l’abry où estoient assises les bonnes femmes, afin de leur oster tout soupçon, parlans toutesfois de propos vulgaires et familiers, et quelquesfois un peu rageans folastrement parmy le jardin. Et y furent ces bonnes femmes si accoustumées par l’espace d’une demie heure que, à la fin, Jaques feit le signe à Olivier, qui joua son personnage envers l’autre fille qu’il tenoit, en sorte qu’elle ne s’apperceut point que les deux amans entrerent dans un preau couvert de cerisaye et bien cloz de hayes de rosiers et de groiseliers forts-haults, là où ils feirent semblant d’aller abattre des amendes à un coing du preau; mais ce fut pour abattre prunes. Aussi Jaques, au lieu de bailler la cotte verte à s’amye, luy bailla la cotte rouge, en sorte que la couleur luy en vint au visage pour s’estre trouvée surprinse un peu plustost qu’elle ne pensoit. Si eurent-ils si habilement cueilly leurs prunes, pource, qu’elles estoient meures, que Olivier mesme ne le pouvoit croire, n’eust esté qu’il veid la fille tirant la

veuë contre bas et monstrant visage honteux, qui luy donna marque de la verité, pource que au paravant elle alloit la teste levée, sans craindre qu’on veist en l’œil la veine qui doibt estre rouge avoir pris couleur azurée; dequoy Jaques s’appercevant, la remit en son naturel par remonstrances à ce necessaires. Toutesfois, en faisant encor deux ou trois tours de jardin, ce ne fut point sans larmes et souspirs, et sans dire maintesfois : « Helas! estoit-ce pour cela que vous m’aimiez? Si je l’eusse pensél Mon Dieu, que feray-je? Me voilà perdue pour toute ma vie. En quelle estime m’aurez-vous d’oresenavant ? Je me tiens asseurée que vous ne tiendrez plus compte de moy, au moins si vous estes du nombre de ceux qui n’aiment que pour leur plaisir. Helas! que ne suis-je plustost morte que de tomber dans ceste faulte! » Ce n’estoit pas sans verser force larmes qu’elle tenoit ce propos; mais Jaques la reconforta si bien, avec tant de promesses et sermens, que, avant qu’ils eussent parfourny trois autres tours de jardin, et qu’il eust faict le signe à son compaignon, ils rentrerent encores au preau par un autre chemin, où elle ne sceut si bien faire qu’elle ne receust plus de plaisir à la seconde cotte verte que à le premiere. Voire et si s’en trouva si bien dés l’heure qu’ils prindrent deliberation pour aviser comment ils se pourroient reveoir plus souvent et plus à leur aise, en attendant le bon loisir du pere. À quoy leur aida grandement une jeune femme, voisine du sire Pierre,

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qui estoit aucunement parente du jeune homme et bien amye de Françoise. En quoy ils ont continué sans scandale (à ce que je puis entendre) jusques à la consommation du mariage, qui s’est trouvé bien riche pour une fille de marchand, car elle estoit seule. Vray est que Jaques a attendu le meilleur du temporel jusques au decés du pere, qui estoit si serrant qu’il luy sembloit que ce qu’il tenoïit en une main l’autre luy desrobboit.

« Voilà, mes Dames, une amitié bien commencée, bien continuée et mieux finie : car, encores que ce soit le commun d’entre vous hommes de desdaigner une fille ou femme depuis qu’elle vous a esté liberale de ce que vous cherchez le plus en elles, si est-ce que ce jeune homme, estant poulsé de bonne et sincere amour, et ayant cogneu en s’amye ce que tout mary desire en la fille qu’il espouse, et aussi la cognoissant de bonne lignée et sage, au reste de la faulte que luy-mesme avoit commise, ne voulut point adulterer ny estre cause ailleurs d’un mauvais mariage; en quoy je le trouve grandement louable. — Si est-ce, dist Oisille, qu’ils sont tous deux dignes de blasme, voire le tiers aussi, qui se faisoit ministre ou du moins adherant à un tel violement. — M'appellez-vous cela violement, dist Saffredent, quand les deux parties en sont bien d’accord? Est-il meilleur mariage que cestuy-là qui se faict ainsi d’amourettes? C’est pourquoy on dict en proverbe que les mariages se font au Ciel; mais cela ne

s’entend pas des mariages forcez ny qui se font à pris d’argent, et qui sont tenuz pour tresapprouvez depuis que le pere et la mere y ont donné consentement. — Vous en direz ce que vous vouldrez, repliqua Oisille, si fault-il que nous recognoissions l’obeïssance paternelle, et, par default d’icelle, avoir recours aux autres parens; autrement, s’il estoit permis à tous et toutes de se marier à volonté, quants mariages cornuz trouveroit-on? Est-il à presupposer qu’un jeune homme et une fille de xij ou xv ans sçachent ce qui leur est propre? Qui regarderoit bien le contenement de tous les mariages, on trouveroit qu’il yen a pour le moins autant de ceux qui se sont faicts par amourettes dont les yssues en sont mauvaises que de ceux qui ont esté faicts forcément, pource que ces jeunes gens, qui ne sçavent ce qui leur est propre, se prennent au premier qu'ils trouvent, sans consideration; puis peu à peu ils descouvrent leurs erreurs, qui les faict entrer en de plus grandes; là où, au contraire, la pluspart de ceux qui se font forcément procedent du discours de ceux qui ont plus veu et ont plus de jugement que ceux à qui plus il touche, en sorte que, quand ils viennent à sentir le bien qu’ils ne cognoissoient, ils le savourent et embrassent beaucoup plus avidement et de plus grande affection. — Voire mais, vous ne dictes pas, ma Dame, dist Hircan, que la fille estoit en hault aage nubile, cognoissant l’iniquité du pere, qui laissoit moisir

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son pucelage de peur de desmoisir ses escuz. Et ne sçavez-vous pas que nature est cogneuë? Elle aimoit, elle estoit aimée; elle trouvoit son bien prest, et si se pouvoit souvenir du proverbe que tel refuse qui aprés muse. Toutes ces choses, avecques la prompte execution du poursuivant, ne luy donnerent pas loisir de se rebeller : aussi avez-vous oÿ qu'incontinent aprés on cogneut bien à sa face qu’il y avoit en elle quelque mutation notable. C’estoit (peult-estre) l’ennuy du peu de loisir qu’elle avoit eu pour juger si telle chose estoit borne ou mauvaise, car elle ne se feit pas grandement tirer l’aureille pour en faire le second essay. — Or, de ma part, dist Longarine, je n’y trouverois point d’excuse si ce n’estoit l’approbation de la foy du jeune homme, qui, se gouvernantenhommedebien,nelapointabandonnée, ains l’a bien vouluë telle qu’il l’avoit faicte; en quoy il me semble grandement loüable, veu la corruption depravée de la jeunesse du temps present. Non pas que pour cela je vueille excuser la premiere faulte, qui l’accuse tacitement d’un rapt pour le regard de la fille, et de subornation en l’endroit de la mere. — Et point! point! dist Dagoucin, il n’y a rapt ny subornation; tout s’est faict de pur consentement, tant du costé des deux meres pour ne l’avoir empesché, bien qu’elles ayent esté deceüs, que du costé de la fille, qui s’en est bien trouvée : aussi ne s’en est-elle jamais plaincte. — Tout cela n’est procedé, dist Parla-

mente, que de la grande bonté et simplicité de It 15

la marchande, qui sous tiltre de bonne foy mena, sans y penser, sa fille à la boucherie. — Mais aux nopces, dist Simontault; tellement que ceste simplicité ne fut moins profitable à la fille que dommageable à celle qui se laissoit trop aiséement tromper par son mary. — Puis que vous en sçavez le compte, dist Nomerfide, je vous donne ma voix pour nous le reciter. — Et je n’y feray faulte, dist Simontault, mais que vous promettiez de ne pleurer point. Ceux qui disent, mes Dames, que: vostre malice passe celle des hommes, auroient bien à faire de mettre un tel exemple en avant que celuy que maintenant je vous vay racompter, où je pretends non seulement vous declarer la grande malice d’un mary, mais aussi la tresgrande simplicité et bonté de sa femme. »

NOUVELLE QUARANTECINQIESME

Un mary, baillant les innocens à sa chambriere, trompoit la simplicité de sa femme. |

À ZAR N la ville de Tours y avoit un NS 04 . .

1 Dre homme de fort subtil et bon esprit,

b paie SA we fé . . e. .

6 fa À & 4 lequel estoit tapissier de feu Monsieur

7 AA le Duc d’Orleans, fils du Roy François

Premier; et, combien que ce tapissier par fortune

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de maladie fust devenu sourd, si n’avoit-il diminué son bon entendement, car il n’y en avoit point de plus subtil de son mestier, et d’autres choses vous verrez comment il s’en sçavoit aider. Il avoit espousé une honneste et femme de bien, avec laquelle il vivoit en grand paix et repos. Il craignoit fort à luy desplaire; elle aussi ne cherchoit que à luy obeïr en toutes choses. Mais, avec la bonne amitié qu’il luy portoit, estoit si charitable que souvent il donnoit à ses voisines ce qui apartenoit à sa femme, combien que ce fust le plus secrettement qu’il pouvoit. Ils avoient en leur maison une chambriere fort en bon point, de laquelle le tapissier devint amoureux; toutesfois, craignant que sa femme le sceust, faisoit souvent semblant de la tancer et reprendre, disant que c’estoit la plus paresseuse garse que jamais il avoit veuë, et qu’il ne s’en esbahissoit pas, veu que sa maistresse jamais ne la battoit. Et, un jour qu’ils parloient de donner les innocens, le tapissier dist à sa femme : « Ce seroit belle aumosne de les donner à ceste paresseuse garse que vous avez; mais il ne faudroit pas que ce fust de vostre main, car elle est trop foible et vostre cueur trop piteux. Si est-ce que, si Je voulois employer la mienne, nous serions mieux serviz d’elle que nous ne sommes. » La pauvre femme, qui n’y pensoit en nul mal, le pria d’en vouloir faire l’execution, confessant qu’elle n’avoit le cueur ne la force pour la battre. Le mary, qui accepta volontiers ceste commission, faisant

le rigoureux bourreau, feit acheter des verges des plus fines qu’il peult trouver; et, pour monstrer le grand desir qu’il avoit de ne l’espargner point, les feit tremper dedans de la saumure; en sorte que la pauvre femme eut plus de pitié de sa chambriere que de doute de son mary. Le jour des innocens venu, le tapissier se leva de bon matin, et s’en alla en la chambre haute, où la chambriere estoit toute seule, et [à luy baiïlla les innocens d’autre façon qu’il n’avoit dict à sa femme. La chambriere se print fort à plorer, mais rien ne luy valut. Toutesfois, de peur que sa femme y survinst, commença à frapper des verges sur le bois du lict, tant qu’il les escorcha et rompit, et ainsi rompuës les apporta à sa femme, luy disant : « M’amie, je croy qu’il souviendra des innocens à vostre chambriere. » Aprés que le tapissier s’en fut allé hors de la maison, la chambriere se vint jetter à deux genoux devant sa maistresse, [uy disant que son mary luy avoit faict plus grand tort que jamais on feit à chambriere. Mais la maistresse, cuidant que ce fust à cause des verges qu’elle pensoit luy avoir esté données, ne la laissa pas achever son propos, mais luy dist : « Mon mary a bien faict, car il y a plus d’un moys que je suis aprés luy pour l’en prier; et, si vous avez eu du mal, j’en suis bien aise. Ne vous en prenez qu’à moy, et encores n’en a-il pas tant faict qu’il devoit. » La chambriere, voyant que sa maistresse approuvoit un tel cas, pensa que ce n’estoit pas un si grand peché qu’elle cuidoit, veu que

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celle que l’on estimoit tant femme de bien en estoit l’occasion, et n’en osa plus parler depuis. Et le maistre, voyant que sa femme estoit aussi contente d’estre trompée que luy de la tromper, delibera de la contenter souvent, et gaigna si bien ceste chambriere qu’elle ne ploroit plus pour avoir les innocens.

Il continua ceste vie longuement, sans que sa femme s’en apperceust, tant que les grandes neïges vindrent ; et, tout ainsi que le tapissier avoit donné les innocens à sa chambriere sur l’herbe en son jardin, il luy en voulut donner sur la neige, et un matin, avant que personne fust esveillé en sa maison, la mena tout en chemise faire le crucifix sur la neige, et, en se joüant tous deux à se bailler de la neige l’un à l’autre, n’oublierent le jeu des innocens, ce qu’advisa une de leurs voisines, qui s’estoit mise à la fenestre qui regardoit tout droict sur le jardin pour veoir quel temps il faisoit; et, voyant ceste vilennie, fut si courroucée qu’elle se delibera de le dire à sa bonne commere, à fin qu’elle ne se laissast plus tromper d’un si mauvais mary ny servir d’une si meschante garse. Le tapissier, aprés avoir faict tous ses beaux jeux, regarda à l’entour de luy si personne ne l’avoit veu, et advisa sa voisine à la fenestre, dont il fut fort marry; mais luy, qui sçavoit donner couleur à toute tapisserie, pensa si bien colorer ce faict que sa commere seroit aussi bien trompée que sa femme, et, si tost

qu’il fut recouché, feit lever du lict sa femme en

chemise, et la mena au jardin où il avoit mené sa chambriere, et se joua long temps avec elle de la neige, comme il avoit faict avec l’autre, et puis luy bailla des innocens ainsi qu’à sa chambriere; et aprés s’en allerent tous deux coucher. Quand ceste bonne femme alla à la messe, sa voisine et bonne amie ne faillit de s’y trouver, et du grand zele qu’elle avoit luy pria, sans Iuy en vouloir dire davantage, qu’elle voulust chasser sa chambriete, et que c’estoit une tresmauvaise et dangereuse garse, ce qu’elle ne voulut faire sans sçavoir pourquoy sa voisine l’avoit en si mauvaise estime, qui à la fin luy compta comme elle l’avoit veuë au matin en son jardin avec son mary. La bonne femme se print bien fort à rire en luy disant : « Helas! ma commere m’amie, c’estoit moy. — Comment, ma commerel dist l’autre, elle estoit toute en chemise au matin, environ les cinq heures. » La bonne femme luy respondit : « Par ma foy, ma commere, c’estoit moy. » L'autre, continuant son propos : « Ils se bailloient, distelle, de la neige l’un à l’autre, puis aux tetins, puis en autre lieu, aussi privéement qu’il estoit possible. » La bonne femme luy dist : « Hé! hé! ma commere, c’estoit moy. — Voire, ma commere | ce dist l’autre; mais je les ay veuz sur la neige faire telle chose et telle qui me semble n’estre belle ny honneste. — Ma commere, dist l’autre, je le vous ay dict, et le dy encores, que c’estoit moy, et non autre, qui ay faict tout ce que vous me dictes; mais mon mary et moy

NOUVELLE QUARANTECINQIESME 119

joüons ainsi privéement. Je vous prie, ne vous en scandalisez point, car vous sçavez que nous devons complaire à noz mariz. » Ainsi s’en retourna la commere, plus desirante d’avoir un tel mary qu'elle n’estoit à venir demander celuy de sa bonne commere. Et, quand le tapissier fut retourné, sa femme luy feit le compte tout au long de sa commere. « Or regardez, m’amie, respondit le tapissier, si vous n’estiez femme de bien et de bon entendement, long temps a que nous fussions separez l’un de l’autre; mais j’espere que Dieu nous conservera en nostre bonne amitié, à sa gloire et à nostre contentement. — Amen, mon amy, dist la bonne femme. J'espere que de mon costé vous n’y trouverez jamais faulte. »

« Celuy seroit bien incredule, mes Dames, qui, aprés avoir veu une telle et si veritable histoire, jugeroit qu’il y eust en vous telle malice que aux hommes, combien que, sans faire tort à nul, pour bien louër à la verité l’homme et la femme, l’on ne peult faillir de dire que l’un et l’autre ne vault rien. — Cest homme-là, dist Parlamente, estoit merveilleusement mauvais, car d’un costé il trompoit sa chambriere, et de l’autre sa femme. — Vous n’avez pas donc bien entendu le compte, dist Hircan, pource qu’il est dict qu’il les contenta toutes deux en une matinée, que je trouve un grand acte de vertu, tant au corps qu’à l’esprit, de sçavoir dire et faire deux contraires contens. — En cela, respondit Parlamente, il est

doublement mauvais de satisfaire à la simplesse de l’une par mensonge, et à la malice de l’autre par son vice; mais j'entends bien que ces pechezlà, mis devant tel juge que vous, seront tousjours pardonnez. — Si vous asseuray-je, dist Hircan, que je ne feray jamais si grande ne si difficile entreprinse : Car mais que je vous rende compte, je n’auray pas mal employé ma journée. — Si l’amour reciproque, dist Parlamente, ne contente le cueur, toute autre chose ne le peult contenter. — De vray, dist Simontault, je croy qu’il n’y a au monde plus grande peine que d’aimer et n’estre point aimé. — Je vous en croy, dist Oisille, et si me souvient à ce propos d’un compte que je n’avois deliberé de mettre au rang des bons; toutesfois, puis qu’il vient à propos, je suis contente de m’en acquiter. »

NOUVELLE QUARANTESIXIESME

D'un cordelier qui faict grand crime envers les mariz de battre leurs femmes.

grand prescheur, en sorte que les advents il pres-

NOUVELLE QUARANTESIXIESME 121

cha en la ville devant le Comte, dont sa reputation augmenta encores davantage. Si advint que, durant les advents, un jeune estourdy de la ville, ayant espousé une assez belle jeune femme, ne laissoit pour cela de courir par tout autant et plus dissolument que les non mariez. Dequoy la jeune femme, advertie, ne se pouvoit taire, tellement que bien souvent en passant elle en recevoit ses gages plustost et d’autre façon qu’elle n’eust voulu ; et toutesfois elle ne laissoit pour cela de continuer en ses lamentations, et quelques fois jusques à injures. Parquoy le jeune homme s’irrita en sorte qu’il la battit à sang et marque, dont elle se print à crier plus que devant ; et pareillement ses voisines, qui sçavoient l’occasion, ne se pouvoient taire, ainscrioyent publiquement par les ruës, disans : « Et fy, fy de tels mariz! Au diable! au diable! » De bonne encontre, le cordelier de Valles passoit lors par là, qui en entendit Le bruit et l’occasion ; si se delibera d’en toucher un mot le lendemain à sa predication, comme il n’y faillit pas : car, faisant venir à propos le mariage et l’amitié que nous y devons garder, il le collauda grandement, blasmant les infracteurs d’iceluy et faisant comparaison de l’amour conjugale à l’amour paternelle. Et si dist, entre autres choses, qu’il y avoit plus de danger et plus griefve punition à un mary de battre sa femme que de battre son pere ou sa mere : « Car, dist-il, si vous battez vostre pere ou vostre mere, On Vous envoyra pour penitence à Rome; mais, si vous battez vostre

xl 16

femme, elle et toutes ses voisines vous envoyront à tous les diables, c’est à dire en enfer. Or regardez quelle difference il y a entre ces deux penitences, car, de Rome, on en revientordinairement; mais d’enfer, oh! on n’en revient point, fiulla est redemptio. » Depuis ceste predication, il fut adverty que les femmes faisoient leur Achilles de ce qu’il avoit dict, et que les mariz ne pouvoient plus chevir d’elles : à quoy il s’advisa de mettre ordre, comme à l’inconvenient des femmes; et, pour ce faire, en l’un de ses sermons il accompara les femmes aux diables, disant que ce sont les deux plus grands ennemis de l’homme, et qui le tente sans cesse, et desquels il ne se peust depestrer, et par especial de la femme : « Car, distil, quant aux diables, en leur monstrant la croix, ils s’enfuyent; et les femmes, tout au rebours, c’est cela qui les aprivoise, qui les faict aller et courir, et qui faict qu’elles donnent à leurs mariz infinité de passions. Mais sçavez-vous que vous y ferez, bonnes gens? Quand vous verrez que vos femmes vous tourmenteront ainsi sans cesse, comme elles ont accoustumé, demanchez la croix, et du manche chassez les au loing. Vous n’aurez point faict trois ou quatre fois ceste experience vivement que vous ne vous en trouviez bien, et verrez que, tout ainsi que l’on chasse le diable en la vertu de la croix, aussi chasserez-vous et ferez taire vos femmes en la vertu du manche de la dicte croix, pourveu qu’elle n’y soit plus attachée. »

Er ME UT CR CU D, Sons dons

NOUVELLE QUARANTESIXIESME L23

«a Voilà une partie des predications de ce venerable de Valles, de la vie duquel je ne vous feray autre recit, et pour cause; mais bien vous dirayje, quelque bonne mine qu’il feit (car je l’ay cogneu), qu’il tenoit beaucoup plus le party des femmes que celuy des hommes. — Si est-ce, ma Dame, dist Parlamente, qu’il ne le monstra pas à ce dernier sermon, donnant instruction aux hommes de les mal traicter. — Or vous n’entendez pas sa ruze, dist Hircan : aussi n’estes-vous pas exercitée à la guerre pour user des stratagemes y requis, entre lesquels cestuy-cy est un des plus grands, sçavoir est mettre sedition civile dans le camp de son ennemy, pour ce que lors il est trop plus aisé à vaincre. Aussi ce maistre moyne cognoissoit bien que la hayne et courroux de entre le mary et la femme sont le plus souvent cause de faire lascher la bride à l’honnesteté des femmes, laquelle honnesteté, s’emancipant de la garde de la vertu, se trouve plustost entre les mains des loups qu’elle ne pense estre esgarée. — Quelque chose qu’il en soit, dist Parlamente, je ne pourrois aimer celuy qui auroit mis divorse entre mon mary et moy, mesmement jusques à venir à Coups: car au battre fault l’amour. Et toutesfois (à ce que j'en ay ouy dire) ils font si bien les chatemites quand ils veullent avoir quelque avantage sur quelqu’une, et sont de si attraiante maniere en leurs propos, que je croirois bien qu’il y auroit plus de danger de les escouter en secret que de recevoir publiquement des coups d’un mary qui,

au reste de cela, seroit bon. — A Ia verité, dist Dagoucin, ils ont tellement descouvert leurs menées de toutes parts que ce.n’est point sans cause que l’on les doit craindre, combien qu’à mon opinion la personne qui n’est point soupçonneuse est digne de louange. — Toutesfois, dist Oisille, on doit soupçonner le mal, qui est à eviter : car il vault mieux soupçonner le mal qui n’est point que de tomber, par sotement croire, en celuy qui est. De ma part, je n’ay jamais veu femme trompée pour estre tardive à croire la parole des hommes, mais ouy bien plusieurs pour trop promptement adjouster foy à leur mensonge.

Parquoy je dy que le mal qui peult advenir ne se peult jamais trop soupçonner de ceux qui ont charge d’hommes, femmes, villes et Estats : car, encores. quelque bon guet que l’on face, la meschanceté et les trahisons regnent assez, et le pasteur qui n’est vigilant sera tousjours trompé par les finesses du loup. — Si est-ce, dist Dagoucin, que la personne soupçonneuse ne peult entretenir un parfaict amy, et assez sont separez pour un soupçon seulement. — Si vous en sçavez quelque exemple, dist Oisille, je vous donne ma voix pour le dire. — J’en sçay un si veritable, dist Dagoucin, que vous prendrez plaisir à l’ouir. Je vous diray, mes Dames, ce qui plus facilement rompt une bonne amitié : c’est quand la seureté de l’amitié commence à donner lieu au soupçon, car, ainsi que croire l’amy est le plus grand honneur qu’on luy puisse faire, aussi se douter de luy est

NOUVELLE QUARANTESIXIESME 129

le plus grand deshonneur, pource que par cela on l'estime autre que l’on ne veult qu’il soit, qui est cause de rompre beaucoup de bonnes amitiez . et rendre les amis ennemis, comme vous verrez par le compte que je vous vay faire. »

NOUVELLE QUARANTESEPTIESME

Un gentil-homme du Perche, soupçonnant à tort de l'amitié de son amy, le provocque à executer contre

luy la cause de son soupçon.

is uPRÉS du pais du Perche y avoit deux ) gentils-hommes qui, dés le temps de fleur enfance, avoient vescu en si ft x grande et parfaicte amitié que ce n’estoit qu’ un cueur, une maison, un lict, une table et une bourse d’eux deux. Ils vesquirent long temps continuans ceste parfaicte amitié, sans que jamais il y eust entre eux deux une seule volonté ou parole où l’on peust veoir difference des personnes, tant que non seulement ils vivoient comme deux freres, mais comme un homme tout seul. L’un des deux se maria; toutesfois pour cela ne laissa-il à continuer sa bonne amitié et de tousjours vivre avec son bon compagnon comme il avoit

se

accoustumé. Et, quand ils estoient en quelque logis estroit, ne laissoit à le faire coucher avec sa femme et luy : il est bien vray qu’il estoit au millieu. Leurs biens estoient tout en commun, de sorte que, pour le mariage ne cas qui peust advenir, ne sceut estre empeschée ceste parfaicte amitié. Mais, au bout de quelque temps, la felicité de ce monde (qui avec soy porte une mutabilité) ne peult durer en la maison, qui estoit trop heureuse : car le mary, oubliant la seureté qu'il avoit en son amy, sans nulle occasion print un tresgrand soupçon de Îuy et de sa femme, à laquelle il ne peult dissimuler, et luy en tint quelque fascheux propos, dont elle fut fort estonnée, car illuy avoit commandé de faire en toutes choses, hors mis une, aussi bonne chere à son compagnon comme à soy, et neantmoins luy deffendoit de parler à luy si elle n’estoit en grande compagnie : ce qu’elle feit entendre au compagnon de son mary, lequel ne la creut pas, sçachant tresbien qu’il n’avoit pensé ny faict chose dont son compagnon deust estre marry; et, ainsi qu’il avoit accoustumé de ne luy celer rien, luy dist ce qu’il avoit entendu, le priant de ne luy en celer la verité : car il ne vouloit en cela ny en autre chose luy donner occasion de rompre l’amitié qu’ils avoient longuement entretenuë. Le gentil-homme maïy l’asseura qu’il n’y avoit jamais pensé, et que ceux qui avoient semé ce bruit avoient meschantement menty. Son compagnon luy dist : « Je sçay bien que la jalousie est

NOUVELLE QUARANTESEPTIESME 127

une passion aussi importable comme l’amour, et quand vous auriez ceste opinion, et fustce de moy-mesme, je ne vous en donne point de tort, car vous ne vous en sçauriez garder; mais d’une chose qui est en vostre puissance aurois-je occasion de me plaindre, c’est que me vousissiez celer vostre maladie, veu que jamais passion ou opinion que vous ayez euë ne m’a esté cachée. Pareillement de moy, si j’estois amoureux de vostre femme, vous ne me le devriez point imputer à meschanceté, car c’est un feu que je ne tiens pas en ma main pour en faire à mon plaisir; mais, si je le vous celois et cherchois de faire cognoistre à vostre femme par demonstrance mon amitié, je serois le plus meschant compagnon qui oncques fut. De ma part, je vous asseure bien que, combien qu’elle soit honneste et femme de bien, c’est la personne que je vey oncques {encore qu’elle ne fust vostre femme) où ma fantasie s’adonneroit aussi peu; mais, jaçoit qu’il n’y ait point d’occasion, je vous requiers que si en avez le moindre sentiment de soupçon qui puisse estre, que vous me le dictes, à celle fin que j'y donne tel ordre que nostre amitié, qui a tant duré, ne se rompe pour une femme : car, quand je l’aymerois plus que toutes les choses du monde, si ne parlerois-je jamais à elle, pource que je prefere vostrê amour à tout autre. » Son compagnon luy jura, par les plus grands sermens qui luy furent possibles, que jamais n’y avoit pensé, et le pria de faire en sa

maison comme il avoit accoustumé. L’autre luy respondit : « Puis que vous le voulez, je le feray; mais je vous prie que si, aprés cela, vous avez opinion de moy et que le me dissimuliez, ou que le trouviez mauvais, je ne demeure jamais en vostre compagnie. »

Au bout de quelque temps qu’ils vivoient tous deux comme ils avoient accoustumé, le gentilhomme marié rentra en son soupçon plus que jamais, et commanda à sa femme qu’elle ne luy feist plus le visage qu’elle avoit accoustumé : ce qu’elle dist au compagnon de son mary, le priant de luy-mesme se vouloir abstenir de parler plus à elle, car elle avoit commandement d’en faire autant de luy. Le gentil-homme entendit par la parole d’elle et par ‘quelques contenances qu'il voioit faire à son compagnon qu’il ne luy avoit pas tenu promesse; parquoy luy dist en grande colere : « Si vous estes jaloux, mon compagnon, c’est chose naturelle; mais, aprés les sermens que vous en avez faicts, je ne me puis contenter de ce que me l’avez tant celé, car j’ay tousjours pensé qu’il n’y eust entre vostre cueur et le mien un seul moyen ny obstacle. Mais, à mon tresgrand regret, et sans qu’il y ait de ma faulte, je voy le contraire, par ce que non seulement vous estes bien fort jaloux de vostre femme et de moy, mais le me voulez couvrir, à fin que vostre maladie dure si longuement qu’elle tourne du tout en haine, et, ainsi que l’amour a esté la plus grande que l’on ait veuë de nostre temps, l’ini-

NOUVELLE QUARANTESEPTIESME 129

mitié soit la plus mortelle. J’ay faict ce que j’ay peu po:r eviter cest inconvenient ; mais, puis que vous me soupçonnez si meschant et le contraire de ce que je vous ay tousjours esté, je vous jure et promects ma foy que je suis tel que vous m’estimez, et ne cesseray Jamais jusques à ce que j'aye eu de vostre femme ce que cuidez que j’en pourchasse ; et d’oresenavant gardez-vous de moy, car, puis que le soupçon vous a separé de mon amitié, le despit me separera de la vostre. » Et combien que son compagnon luy voulust faire croire le contraire, si est-ce qu’il n’en creut pas rien, et retira sa part des meubles et biens qui estoient en commun, et furent avecques leurs cueurs aussi separez qu’ils avoient esté uniz : en sorte que le gentil-homme qui n’estoit point marié ne cessa jamais qu’il n’eust faict son compagnon coqu, comme il luy avoit promis.

« Ainsi en puisse-il prendre, mes Dames, à ceux qui à tort soupçonnent mal de leurs femmes : car plusieurs sont cause de les faire telles qu’ils les soupçonnent, pource qu’une femme de bien est plustost vaincuë par un desespoir que par tous les plaisirs du monde. Et qui dict que le soupçon est amour, je luy nie : car, combien qu’il en sorte, comme la cendre du feu, ainsi le tue-il. — Je ne pense point, dist Hircan, qu’il soit un plus grand desplaisir à homme ou à femme que d’estre soupçonné du contraire de la verité; et, quant à moy, il n’y a chose qui tant me feist

Il 17

rompre la compagnie de mes amis que ce soupçon-là. — Si n’est-ce pas excuse raisonnable, dist Oisille, à une femme de se venger du soupçon de son mary à la honte de soy-mesme. C’est faict comme celuy qui, ne pouvant tuer son ennemy, se donne un coup d’espée au travers du corps, ou, ne le pouvant esgratigner, se mord les doigts. Mais elle eust faict plus sagement de ne parler jamais à luy, pour monstrer le tort à son mary qu’il avoit de la soupconner, car le temps les eust tous deux rapaisez. — Si estoit-ce faict en femme de cueur, dist Emarsuitte ; et si beaucoup de femmes faisoient ainsi, leurs mariz ne seroient pas si outrageux qu’ils sont. — Quoy qu’il y ait, dist Longarine, la patience rend en fin la femme victorieuse et la chasteté loüable, et fault que à nous nous arrestions. — Toutesfois, dist Emarsuitte, une femme peult bien estre non chaste sans peché. — Comment l’entendez-vous? dist Oisille. — Quand elle en prend un autre pour son mary, respondit Emarsuitte. — Et qui est la sotte, dist Parlamente, qui ne cognoist bien la difference de son mary ou d’un autre, en quelque habillement qu'il se puisse desguiser? — Il yen a eu, et encores y en a, dist Emarsuitte, qui ont esté trompées, demeurans innocentes et incoupables de peché. — Si vous en sçavez quelqu’une, dist Dagoucin, je vous donne ma voix pour la dire : car je trouve bien estrange que innocence et peché puissent estre ensemble. — Or escoutez doncques, dist Emarsuitte. Si par

NOUVELLE QUARANTESEPTIESME 131

les comptes precedens, mes Dames, vous n’estes assez adverties qu’il faict dangereux loger chez soy ceux qui nous appellent mondains, et qui s’estiment estre chose saincte et plus digne que nous, j’en ay bien voulu encores icy mettre un exemple, pour vous monstrer qu’ils sont hommes comme les autres, et autant malicieux qu’eux, comme vous verrez par ceste histoire. »

NOUVELLE QUARANTEHUICTIESME

Deux cordeliers, une premiere nuict de nopces, prindrent l’un aprés l’autre la place de l'espousé, dont ils furent bien chastiez.

| | À les parens et amis s’efforcerent faire la meilleure chere qui leur estoit possible. Durant le jour des nopces arriverent leans deux cordeliers, ausquels on donna à soupper en leur chambre, veu que ce n’estoit point leur estat d’assister aux nopces. Mais le principal d’eux, qui avoit plus d’authorité et de malice, pensa, puis qu’on le separoit de la table, qu’il auroit part au

lict, et qu’il leur jouéroit un tour de son mestier. Quand le soir fut venu et que les dances commencerent, le cordelier, par une fenestre, regarda long temps la mariée, qu’il trouva fort belle et à son gré; et, s’enquerant songneusement aux chambrieres de la chambre où elle devoit coucher, trouva que c’estoit prés de la sienne, dont il fut fort aise, faisant si bien le guet, pour parvenir à son intention, qu'il veid desrobber la mariée, que les vieilles emmenerent comme elles ont de coustume. Et pource que c’estoit de fort bonne heure, le marié ne voulut laisser la dance, mais y estoit si affectionné qu’il sembloit qu’il eust oublié sa femme : ce que n’avoit pas faict le cordelier, car, incontinent qu’il entendit que la mariée fut couchée, se despouilla de son habit gris, et s’en alla tenir la place de son mary; mais, de peur d’y estre trouvé, n’y arresta que bien peu, et s’en alla jusques au bout d’une allée où estoit son compaignon, qui faisoit le guet pour luy, lequel feit signe que le marié dançoit encores. Le cordelier, qui n’avoit pas satisfaict à sa : meschante concupiscence, s’en retourna de rerechef coucher avec la mariée, jusques à ce que son compaignon luy feit signe qu’il estoit temps de s’en aller. Le marié se vint coucher, et sa femme, qui avoit esté tant tourmentée du cordelier qu’elle.ne demandoit que le repos, ne se peut tenir de luy dire : « Avez-vous deliberé de ne dormir jamais, et ne faire que me tourmenter? » Le pauvre mary, qui ne faisoit que de venir, fut

NOUVELLE QUARANTEHUICTIESME 133

bien estonné, et luy demanda quel tourment il luy avoit faict, veu qu’il n’avoit party de la dance. « C’est bien dancé, dist la pauvre fille; voicy la troisiesme fois que vous vous estes venu coucher. Il me semble que vous feriez mieux de dormir. » Le mary, oyant ce propos, fut fort estonné, et oublia toute chose pour entendre la verité de ce faict. Mais, quand elle luy eut compté, soupçonna que c’estoient les cordeliers qui estoient logez leans, et se leva incontinent et alla en leur chambre, qui estoit tout auprés de la sienne; et, quand il ne les trouva point, se print à crier à l’aide si fort qu’il assembla tous ses amis, lesquels, aprés avoir entendu le faict, luy aiderent avec chandelles, lanternes et tous les chiens du village à chercher les cordeliers. Et, quand ils ne les: trouverent point dans les maisons, feirent si bonne diligence qu’ils les attraperent dans les vignes, et là furent traictez comme il leur appartenoit : car, aprés les avoir bien battuz, leur coupperent les bras et les jambes, et les laisserent * dedans les vignes en la garde du dieu Bacchus et de Venus, dont ils estoient meilleurs disciples que de saint François.

« Ne vous esbahissez point, mes Dames, si telles gens, separez de nostre commune façon de vivre, font des choses que des avanturiers auroient honte de faire. Vous esmerveillez-vous qu’ils ne font pis quand Dieu retire sa main d'eux, car l’habit ne fait pas tousjours le moyne,

mais souvent par orgueil il le defait? — Mon Dieu, dist Oisille, ne serons-nous jamais hors des comptes de ces moynes? » Emarsuitte dist : « Si les dames, princes et gentils-hommes ne sont point espargnez, il me semble qu’ils ne doivent tourner à desplaisir de ce qu’on daigne parler d'eux : car la plus part d’entre eux sont si inutiles que, s’ils ne faisoient quelque mal digne de memoire, on n’en parleroit jamais. Et on dit vulgairement qu’il vault mieux mal faire que ne rien faire, et nostre boucquet sera plus beau tant plus il sera remply de differentes choses. — Si vous me voulez promettre, dist Hircan, de ne vous courroucer point à mOY, je vous en racompteray un de deux personnes si confites en amour que vous excuserez le pauvre cordelier d’avoir prins sa necessité où il la peut trouver, veu que celle qui avoit assez à manger cherchoit sa friandise trop indiscretement. — Puis que nous avons juré de dire la verité, dist Oisille, aussi avons-nous de l’escouter; parquoy vous pouvez parler en liberté, car les maux que nous disons des hommes ou des femmes ne sont point pour la honte particuliere de ceux desquels est faict le compte, mais pour oster l'estime et la confiance des creatures, en monstrant les miseres où elles sont subjectes, afin que nostre espoir s’arreste et s’appuye à celuy seul qui est parfaict, et sans lequel tout homme n’est que imperfection. — Or doncques, dist Hircan, sans crainte je racompteray mon histoire. »

NOUVELLE QUARANTENEUFIESME 135

NOUVELLE QUARANTENEUFIESME

Subtilité d’une Comtesse pour tirer secrettement son plaisir des hommes, et comme elle fut decouverte.

AVS" la court d’un Roy de France nommé

# Charles (je ne diray point le quan- Hé tiesme pour l'honneur de celle dont x(je veux parler, laquelle aussi ne nom-

GET meray par son nom propre), y avoit une Comtesse de fort bonne maison, mais estrangiere; et, pource que toutes choses nouvelles plaisent, ceste dame, à sa venue, tant pour la nouvelleté de son habillement que pour la richesse dont il estoit plein, estoit regardée d’un chacun; et, combien qu’elle ne fust des plus belles, si avoit-elle une grace avec une audace tant bonne qu’il n’estoit possible de plus, la parole et la gravité de mesme, de sorte qu’il n’y avoit personne qui n’eust crainte à l’aborder, sinon le Roy, qui l’aymà tresfort. Et pour parler à elle plus privement, donna quelque commission au Comte son mary, en laquelle il demeura longuement; et, durant ce temps, le Roy feit grande chere avec sa femme. Plusieurs gentils-hommes du Roy, qui cogneurent que leur maistre en estoit bien traicté, prindrent hardiesse de parler à elle, et entre autres un nommé

Astillon, qui estoit fort audacieux et homme de bonne grace. Au commencement elle Iuy tint une si grande gravité, le menassant de le dire au Roy son maistre, qu’il en cuida avoir peur; mais luy, qui n’avoit accoustumé de craindre les menaces d’un bien hardy capitaine, s’asseura des siennes, et la poursuyvit de si prés qu’elle luy accorda de parler à luy seule, luy enseignant la maniere comme il devroit venir en sa chambre, à quoy il ne faillit. Et, affin que le Roy n’en eust nul soupçon, luy demanda congé d’aller en quelque voyage, et s’en partit de la court; mais dés la premiere journée laissa tout son train, et s’en vint de nuict recevoir les promesses que la comtesse luy avoit faictes, ce qu’elle luy tint : dont il demeura si satisfaict qu’il fut content de demeurer sept ou huict jours enfermé en une garderobe sans saillir dehors, et là ne vivoit que de restaurans. Durant les huict jours qu’il estoit caché, vint un de ses compagnons faire l’amour à la Comtesse, lequel avoit nom Duracier. Elle tint tels termes à ce second qu’elle avoit faict au premier au commencement, en rudes et audacieux propès, qui tous les jours s’adoucissoient. Et, quand c’estoit le jour qu’elle donnoit congé au premier prisonnier, elle en mettoit un second en sa place; et, durant qu’il y estoit, un autre sien compaignon, nommé Valnebon, feit pareille office que les deux premiers; et aprés eux en vint deux ou trois autres, qui tous eurent part à la doulce prison.

NOUVELLE QUARANTENEUFIESME 137

Ceste vie dura assez longuement, et fut conduicte si finement que les uns ne sçavoient rien des autres; et, combien qu’ils entendissent assez l'amour que chacun Iuy portoit, si n’y avoit-il nul qui ne pensast en avoir eu seul ce qu’il en demandoit, et se mocquoit chacun de son compagnon, qu'il pensoit avoir failly à un si grand bien. Un jour que les gentils-hommes dessus nommez estoient en un bancquet où ils faisoient fort bonne chere, ils commencerent à parler de leurs fortunes et prisons qu’ils avoient euës durant les guerres. Mais Valnebon, à qui il faisoit mal de celer longuement une si bonne fortune que celle qu’il avoit euë, va dire à ses compagnons : « Je ne sçay quelles prisons vous avez euës ; mais, quant à moy, pour l’amour d’une où j'ay esté, je diray toute ma vie louënge et bien des autres, car je pense qu’il n’y a plaisir en ce monde qui approche de celuy que l’on a d’estre prisonnier. » Astillon, qui avoit esté le premier prisonnier, se doubta de la prison qu’il vouloit dire, et luy respondit : « Valnebon, sous quel geolier ou geoliere avez-vous esté si bien traicté que vous aimez tant vostre prison! » Valnebon luy dist : « Quel que soit le geolier, la prison m’a esté si aggreable que j’eusse bien voulu qu’elle eust duré plus longuement, car je ne fus jamais mieux ne plus content. » Duracier, qui estoit homme peu parlant, cognoissant tresbien que l’on se debattoit de la prison où il avoit part

comme les autres, dist à Valnebon : « De quelles Il 18

viandes estiez-vous nourry en ceste prison dont vous vous louëz si fort? — Le Roy n’en a point de meilleures, dist-il, ne plus nourrissantes. — Mais encores fault-il que je sçache, dist Duracier, si celuy qui vous tenoit prisonnier vous faisoit bien gaigner vostre pain. » Valnebon, qui se doubta d’estre entendu, ne se peut tenir de jurer : « Ha! vertu bieul j’avois bien des compagnons où je pensois estre tout seul! » Astillon, voyant ce differant, où il avoit part comme les autres, dist en riant: « Nous sommes tous à un maistre, compagnons et amis de nostre jeunesse; parquoy, si nous sommes compagnons d’une mauvaise fortune, nous aurons occasion d’en rire. Mais, pour sçavoir si ce que je pense est vray, je vous prie que je vous interrogue, et que vous tous me confessiez la verité : car, s’il est advenu ainsi de nous comme je pense, ce seroit une adventure aussi plaisante que l’on en sçauroit trouver en nul lieu. » Ils jurerent tous de dire verité, s’il estoit ainsi qu’ils ne la peussent denier. II leur dist : « Je vous diray ma fortune, et vous me respondrez ouy ou nenny si la vostre est pareille. » Ils s’y accorderent tous, et à l’heure il dist : « Premierement, je demanday congé au Roy d’aller en quelque voyage. » Et ils respondirent : « Et nous aussi. — Quand je fus à deux lieuës de la court, je laissay mon train et m'en allay rendre prisonnier. » [ls respondirent : « Nous en feismes autant. — Je demeuray, dist Astillon, sept ou huict jours caché en une garde-

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robbe, où l’on ne m’a faict manger que restaurans et les meilleures viandes que je mangeay jamais ; et, au bout des huict jours, ceux qui me tenoient me laisserent aller beaucoup plus foible que je n’estois arrivé. » Ils jurerent que ainsi leur estoit advenu. « Ma prison, dist Astillon, commença à finir tel jour. — La mienne, dist Duracier, commença le propre jour que la vostre finit, et dura jusques à un tel jour. » Valnebon, qui perdoit patience, commença à jurer et dire : a Par le sang bieu! à ce que je voy, je suis le tiers, qui pensois estre le premier et seul, car j'entray et en sailly tel jour. » Les autres trois, qui estoient à table, jurerent qu’ils avoient bien gardé ce rang. « Or, puis qu’ainsi est, dist Astillon, je diray l’estat de nostre geoliere. Elle est mariée, et son mary est bien loing. — C’est ceste-là propre, respondirent-ils tous. — Or, pour nous mettre hors de peine, dist Astillon, moy, qui suis le premier enroollé, la nommeray le premier. C'est ma dame la Comtesse, qui estoit si audacieuse qu’en gaignant son amitié je pensois avoir vaincu Cesar. Qu’à tous les diables soit la vilaine qui nous a faict tant travailler et nous reputer si heureux de l'avoir acquisel Il ne fut onc une telle meschante, car, quand elle en tenoit un en cage, elle praticquoit l’autre pour n’estre jamais sans passetemps. Si aimerois-je mieux estre mort qu’elle demeurast sans punition. » Ils demanderent à Astillon qu’il luy sembloit quelle punition elle devoit avoir, et qu’ils

estoient tous prests à la luy donner. « Il me semble, dist-il, que nous le devons dire au Roy nostre maistre, lequel en faict un cas comme d’une deesse. — Nous ne ferons point ainsi, dist Astillon; nous avons assez de moyens pour nous venger d’elle sans appeller nostre maistre. Trouvons-nous demain quand elle ira à la messe, et que chacun de nous porte une chaine de fer au col, et, quand elle entrera en l’eglise, nous la salurons comme il appartient.

Ce conseil fut trouvé fort bon de toute la compagnie, et feirent provision chacun d’une chaine de fer. Le matin venu, tous habillez de noir, leurs chaines de fer tournées à l’entour de leur col en façon de collier, vindrent trouver la Comtesse, qui alloit à l’eglise; et, si tost qu’elle les veid ainsi habillez, se print à rire et leur dist : « Où vont ces gens si douloureux? — Ma Dame, dist Astillon, nous vous venons accompagner, comme pauvres esclaves prisonniers qui sommes tenuz à vous faire service. » La Comtesse, faisant semblant de n’y entendre rien, leur dist : « Vous n’estes point mes prisonniers, et n’entends point que vous ayez occasion de me faire service plus que les autres. » Valnebon s’advança et luy dist : « Si nous avons mangé vostre pain si longuement, nous serions bien ingrats si nous ne vous faisions service. » Elle feit si bonne mine, feignant de n’y rien entendre, qu’elle cuidoit par ceste feinte les estonner; mais ils poursuivirent si bien leur procés qu’elle entendit que la chose

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estoit descouverte. Parquoy trouva incontinent moyen de les tromper, car, elle, qui avoit perdu honneur et la conscience, ne voulut point recevoir la honte qu’ils luy cuidoient faire; mais, comme celle qui prefereroit son plaisir à tout l’honneur du monde, ne leur en feit pire visage ny n’en changea de contenance, dont ils furent tant estonnez qu'ils rapporterent en leur fin la honte qu’ils luy avoient voulu faire.

« Si vous ne trouvez, mes Dames, ceste histoire digne de faire cognoistre les femmes aussi mauvaises que les hommes, j’en chercheray d’autres pour vous compter. Toutesfois il me semble que ceste-cy suffit pour vous monstrer qu’une femme qui a perdu la honte est cent fois plus hardie à faire mal que n’est un homme. » Il n’y eut femme en la compagnie, oyant racompter ceste histoire, qui ne feist tant de signes de croix qu’il sembloit qu’elles voyoient tous les ennemis d’enfer devant leurs yeux. Mais Oisille leur dist: « Mes Dames, humilions-nous quand nous oyons cest horrible cas, d’autant que la personne delaissée de Dieu se rend pareille à celuy avecques lequel elle est joincte : car, puis que ceux qui adherent à Dieu ont son esprit avecques eux, aussi sont ceux qui adherent à son contraire, et n’est rien si bestial que la personne destituée de l’esprit de Dieu. — Quoy qu’ait faict ceste pauvre dame, dist Emarsuitte, si ne sçaurois-je louër ceux qui se vantent de leur prison. — J’ay opinion, dist

Longarine, que la peine n’est moindre à un homme de celer sa bonne fortune que de la pourchasser, car il n’y a veneur qui ne prenne plaisir à corner sa prinse, ny amoureux d’avoir la gloire de sa victoire. — Voilà une opinion, dist Simontault, que devant tous les inquisiteurs de la foy je soustiendray heretique, car il y a plus d’hommes secrets que de femmes; et sçay bien que l’on en trouveroit qui aimeroient mieux n'en avoir bonne chere s’il falloit que creature vivante l’entendist. Partant l'Eglise, comme bonne mere, a ordonné les prestres confesseurs, et non pas les femmes, parce qu’elles ne peuvent rien celer. — Ce n’est pas pour ceste occasion, dist Oisille, mais c’est pource que les femmes sont tantennemies du vice qu’elles ne donneroient pas si facilement absolution que les hommes, et seroient trop austeres en leurs penitences. — Si elles l’estoient autant, dist Dagoucin, qu’elles sont en leurs responses, elles feroient plus desesperer de pecheurs qu’elles n’en attireroient à salut. Parquoy l’Eglise en toutes sortes y a bien pourveu. Mais si ne veuxje pas pour cela excuser les gentils-hommes qui se vanterent ainsi de leur prison, car jamais homme n’eut honneur de dire mal des femmes.

— Puis que le faict estoit commun, dist Hircan, il me semble qu'ils faisoient bien de se consoler les uns aux autres. — Mais, dist Guebron, ils ne le devoient jamais confesser, pour leur honneur mesme : car les livres de la Table ronde nous apprennent que ce n’est point honneur à un che-

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valier d’en abbattre un qui ne vault rien. — Je m’esbahis, dist Longarine, que ceste pauvre femme ne mouroit de honte devant ses prisonniers. — Celles qui l’ont perduë, dist Oisille, à grand peine la peuvent-elles jamais recouvrer, sinon celles que forte amour a faict oublier, et de telles en ay veu beaucoup revenir. — Je croy, dist Hircan, que vous en avez veu revenir celles qui y sont allées, car forte amour en une femme est fort malaisée à trouver. — Je ne suis pas de vostre opinion, dist Longarine, car je sçay qu’il y en a qui ont aimé jusques à la mort. — J’ay tel desir d’ouyr ceste nouvelle, dist Hircan, que je vous donne ma voix pour cognoistre aux femmes l'amour que je n’ay jamais estimée y estre. — Mais que vous l’oyez, dist Longarine, vous le croirez, et qu’il n’est plus forte passion que celle d'amour. Mais, tout ainsi qu’elle faict entreprendre choses quasi impossibles pour aquerir quelque contentement en ceste vie, aussi mineelle plus que toute autre passion celuy ou celle qui perd l’esperance de son desir, comme vous verrez par ceste histoire. »

NOUVELLE CINQUANTIESME

Un amoureux, aprés la saignée, reçoit le don de mercy, dont il meurt, et sa dame pour l’amour de luy.

N la ville de Cremonne, il n’y a pas 2) encores un an qu’il y avoit un gentil-

9 homme nommé messire Jean Pietre, lequel avoit aimé longuement une dame qui demeuroit prés de sa maison; mais, pour pourchas qu’il sceust faire, n’en pouvoit avoir la response qu’il desiroit, combien qu’elle l’aimast de tout son cueur : dont le pauvre gentilhomme fut si ennuyé et fasché qu’il se retira en son logis, deliberé de ne poursuyvre plus en vain le bien dont la poursuitte consommoit sa vie. Et, pour en cuider divertir sa fantasie, fut quelques jours sans la veoir, dont il tomba en telle tristesse que l’on le mescognoissoit. Ses parens feirent venir les medecins, et, voyans que le visage luy devenoit jaune, estimerent que c'estoit une oppilation de foye, et luy ordonnerent la saignée. Ceste dame, qui avoit tant faict la rigoureuse, sçachant tresbien que la maladie ne luy venoit que par son reffus, envoya vers luy une vieille en qui elle se fioit, et luy manda que, puis qu’elle cognoissoit que son amour estoit verita-

rs)

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ble et non feincte, elle estoit deliberée luy accorder du tout ce que si longtemps luy avoit reffusé. Elle avoit trouvé moyen de saillir de son logis en un lieu où privément il la pouvoit veoir. Le gentil-homme, qui au matin avoit esté saigné au bras, se trouvant par ceste parole mieux guary qu’il n’avoit sceu estre par medecine ne saignée qu’il sceust prendre, luy manda qu’il n’y auroit point de faulte qu’il ne se trouvast à l’heure qu’elle luy mandoit, et qu’elle avoit faict un miracle evident : car par une seule parole elle avoit guary un homme d’une maladie où tous les medecins ne pouvoient trouver remede. Le soir venu qu’il avoit tant desiré, s’en alla le gentilhomme au lieu qui luy avoit esté ordonné, avec un si extreme contentement qu'il falloit que bien tost il print fin, ne pouvant augmenter, et ne dura gueres aprés qu’il fut arrivé que celle qu’il aimoit plus que son ame le vint trouver. Il ne s’amusa pas à luy faire grande harangue, car le feu qui le brusloit luy faisoit hastivement pourchasser ce qu’à peine pouvoit il croire avoir en sa puissance ; et, plus yvre d’amour et de plaisir qu’il ne luy estoit besoing, cuidant chercher par un costé le remede de sa vie, se donnoit par un autre l’advancement de sa mort : car, ayant pour s’amie mis en oubly soy-mesme, ne s’apperceut de son bras, qui se desbanda, et la playe nouvelle, qui se print à s’ouvrir, rendit tant de sang que le pauvre gentil-homme en estoit tout baigné. Mais, estimant que sa lasseté venoit à cause 11 J9

de ses excés, cuida retourner en son logis. Lors amour, qui les avoit trop uniz ensemble, feit en sorte qu’en departant d’avec s’amie son ame departit d’avec luy, et, par la grande effusion de sang qu'il avoit perdu, tomba tout mort aux pieds de s’amie, qui demeura hors de soy-mesme, par estonnement, en considerant la perte qu’elle . avoit faicte d’un si parfaict amy, de la mort du-

quel elle estoit la seule cause. Regardant, d’autre costé, avec le regret la honte en laquelle elle demeureroit si on trouvoit ce corps mort en sa maison, à fin de faire ignorer la chose, elle et une de ses chambrieres en qui elle se fioit porterent le corps mort dedans la ruë, où elle ne le vouut laisser seul; mais, en prenant l’espée du trespassé, se voulut joindre à sa fortune, et, en punissant son cueur, cause de tout le mal, se la passa tout au travers, et tomba son corps mort sur celuy de son amy. Le pere et la mere de ceste fille, en sortant au matin de leur maison, trouverent ce piteux spectacle, et, aprés en avoir faict tel dueil que le cas meritoit, les enterrerent tous deux ensemble.

« Ainsi voit-on, mes Dames, qu’une extremité d’amour amene un autre malheur. — Voilà qui me plaist bien, dist Simontault, quand l’amour est si egale que, l’un mourant, l’aultre ne veult plus vivre; et, si Dieu m'eust fait la grace d’en trouver une telle, je croy que jamais homme n’eust aimé plus parfaictement que moy. — Si

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ay-je ceste opinion, dist Parlamente, que amour ne vous eust pas tant aveuglé que vous n’eussiez mieux lié vostre bras qu’il ne feist : car le temps est passé que les hommes oublient leur vie pour les dames. — Mais il n’est pas passé, dist Simontault, que les dames oublient la vie de leurs serviteurs pour leurs plaisirs. — Je croy, dist Emarsuitte, qu’il n’y a femme au monde qui prenne plaisir à la mort d’un homme, encor qu’il fust son ennemy. Toutesfois, si les hommes se veulent tuer d’eux-mesmes, les dames ne les en peuvent pas garder. — Si est-ce, dist Saffredent, que celle qui refuse pain au pauvre mourant de faim en est estimée la meurtriere. — Si voz requestes, dist Oisille, estoient aussi raisonnables que celle du pauvre demandant sa necessité, les dames seroient trop cruelles de vous refuser. Mais (Dieu mercy) ceste maladie ne tuë que ceux qui doivent mourir l’année. — Je ne trouve point, ma Dame, dist Saffredent, qu’il soit une plus grande necessité que celle qui faict oublier toutes les autres : car, quand l’amour est forte, on ne recognoist autre pain ne autre viande que le regard et la parole de celle que l’on aime. — Qui vous laisseroit jeusner, dist Oisille, sans vous bailler autre viande, on vous feroit bien changer de propos. — Je vous confesse, dist-il, que le corps pourroit deffaillir, mais le cueur et la volonté non. — Doncques, dist Parlamente, Dieu vous a faict grand grace de vous adresser en lieu où vous avez si peu de conten-

tement qu’il vous fault reconforter à boire et à manger, et dont 1l me semble que vous acquitez si bien que devez louër Dieu de ceste douce cruauté. — Je suis tant nourry au tourment, dist-il, que je commence à me louër des maulx dont les autres se pleignent. — Peult-estre que c’est, dist Longarine, que vostre pleincte vous reculle de la compagnie où vostre contentement vous faict estre bien venu : car il n’y a rien si fascheux qu’un amoureux importun. — Mettez, dist Simontault, qu’une dame cruelle. — J’entends bien, dist Oisille. Si nous voulons attendre la fin des raisons de Simontault, veu que le cas luy touche, nous pourrions trouver complies au lieu de vespres. Parquoy allons louër Dieu de ce que ceste journée est passée sans grand debat. » Elle commença la premiere à se lever, et tous les autres la suivirent; mais Simontault et Longarine ne cesserent de debattre leur querelle si doucement que sans tirer espée Simontault gaigna, monstrant que de la passion plus forte estoit la plus grande necessité. Et sur ce mot entrerent en l’eglise, où les moynes les attendoient. Vespres ouyes, s’en allerent soupper autant de paroles que de viandes : car leurs questions durerent tant qu'ils furent à table, et encores le soir, jusques à ce que Oisille leur dist qu’ils pouvoient bien aller reposer leur esprit, et que les cinq journées estoient accomplies de si belles histoires qu’elle avoit grand peur que la sixiesme ne fust pas pareille! : car il n’estoit possible, encores qu’on les

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voulust inventer, de dire de meilleurs comptes que veritablement ils en avoient racompté en leur compagnie. Mais Guebron leur dist que tant que le monde dureroit se feroient tous les jours cas dignes de mémoire, car la malice des hommes mauvais est tousjours telle qu’elle a esté, comme la bonté des bons; et, tant que la malice et bonté regneront sur la terre, ils la rempliront tousjours de nouveaux actes, combien qu’il soit escrit qu’il ne se faict rien nouveau sous le soleil. Mais nous, qui n'avons esté appellez au conseil privé de Dieu, ignorans les premieres causes, trouvons toutes choses nouvelles et tant plus admirables que moins nous les voudrions ou pourrions faire. Parquoy n’ayez peur que les journées qui viendront ne suivent bien celles qui sont passées, et pensez de vostre part à bien faire vostre devoir. Oisille dist qu’elle se recommandoit à Dieu, au nom duquel elle leur donnoit le bon soir. Ainsi se retira toute la compagnie, mettant fin à la cinquiesme journée.

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