‹ L'Heptaméron des nouvelles, réimprimé par les soins de D. Jouaust avec une notice, des notes et un glossaireChapitre 1 sur 36 · REINE DE NAVARRE · texte numérisé non relu

REINE DE NAVARRE

À À ARGUERITE d'Angoulême, fille de Charles N d'Orléans, comte d'Angoulême, et de Louise be 2 de Savoie, naquit le 11 avril 1492, à deux

æ heures du matin, dans le vieux château de la ville d’Angoulême!. Selon un généthliaque composé par quelque astrologue de cour, elle avait été conçue l’an

‘1491, à dix heures avant midi et dix-sept minutes, le

1° jour de juillet?. Son frère unique, François d’Angoulême, vint au monde deux ans après elle.

Elle était à peine âgée de quatre ans lorsqu'elle perdit son père, mort de maladie à Châteauneuf, en Angoumois, le premier jour de janvier 1496. Charles d'Orléans, que le roi Charles VIII regretta comme l’un des plus hommes de bien qui fût entre les princes de son sang3, n’aurait

t. Journal de Louise de Savoie, 2, Brantôme, Dames illustres.

3, Jean de Saint-Gelais, Histoire de Louis XII.

Il NOTICE HISTORIQUE

eu aucune influence sur l’éducation et sur la destinée de ses enfants; mais sa femme, Louise de Savoie, avait un caractère et un esprit bien supérieurs à ceux du comte, et elle le montra bien en élevant elle-même sa fille et son fils avec tous les soins qui pouvaient faire d’eux un prince et une princesse accomplis. La nature les avait richement dotés l’un et l’autre, et, si François eut de bonne heure les vertus héroïques de la chevalerie, Marguerite, dont les goûts studieux se révélèrent au sortir de l’enfance, commença dès lors à s’y livrer et à donner carrière à cette noble ambition de s’instruire qu’elle ne cessa jamais de pousser dans les plus hautes régions de l'intelligence humaine.

Elle apprit d’abord les langues anciennes et modernes, qui lui ouvrirent la porte de toutes les sciences. Non seulement elle comprenait le grec, le latin et même l’hébreu, que lui avait enseigné Paul Paradis, dit le Canosse, mais encore elle parlait avec une égale facilité l'italien, l'espagnol, l'anglais et l'allemand. Elle s'était de préférence adonnée à la philosophie et à la poésie, qui convenaient aussi bien à sa gracieuse imagination qu’à son âme inquiète et compréhensive. Dès qu’elle écrivit, ce fut avec un charme et une élégance de style capables de faire honte aux écrits en vers et en prose contemporains, dans lesquels la recherche ridicule de la pensée se cachait sous l'obscurité de l'expression toujours fausse et ampoulée. Pour acquérir ce style simple, clair et naïf que nous admirons dans ses ouvrages, elle n’eut qu’à lire.et à relire les charmantes poésies de son grandoncle, Charles d'Orléans.

La réputation de sa beauté, de son savoir et de son mérite l’avait devancée à la cour de Louis XII, où elle parut, âgée de douze ans, à côté de son frère, qui annonçait déjà ce qu’il devait être, le plus brave, le plus

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galant, le plus noble des gentilshommes. Louis XII n’avait pas d’héritier mâle. En 1504, une grave maladie l’avertit de se préparer un successeur, et dès ce moment, malgré l'opposition envieuse et tracassière d'Anne de Bretagne, il décida le mariage de sa fille aînée Claude avec François d'Angoulême. On croyait que Louis XII ne vivrait pas longtemps et que le jeune comte d’Angoulême allait monter sur le trône de France: la main de Marguerite fut demandée par Henri VII, roi d’Angleterre, pour un de ses fils; mais le grand Conseil du roi repoussa la demande, après mûre délibération, en considérant que ce mariage pourrait, dans certains cas, causer une guerre immortelle entre les Français et les Anglais, et peut-être même ébranler les fondements de la loi salique en France :. On refusa ensuite, par des motifs analogues, une autre alliance qui s’offrait pour Marguerite d'Angoulême : Louis XII ne voulut pas la marier à Charles d'Autriche, dont il était le subrogé tuteur, comme s’il eût prévu les terribles luttes de l’empereur Charles-Quint et de François Itr 2.

Il fit épouser sa nièce à Charles III, duc d'Alençon, qu’elle n’aimait pas et qu’elle jugeait peu digne d’elle. Les noces se célébrèrent à Blois, le rer décembre 1509, en aussi grand état et haut triomphe que si c’eût été la fille du roi. Marguerite s'était soumise en gémissant aux volontés de sa mère et de Louis XII; mais elle adonna son cœur à Dieu, puisque son mari ne l’avait pas, et elle adopta pour devise une fleur de souci tournée vers le

1. Histoire du XVIC siècle en France, par le bibliophile Jacob, t. IT.

2. Histoire générale de la Maison de France, par Scévole et Louis de Sainte-Marthe, t. I.

soleil, avec cette légende: Non inferiora secutus (ne s’arrêtant pas aux choses de la terre). Le duc d'Alençon ne possédait aucune des belles qualités qui brillaient avec tant d'éclat chez Marguerite, et le motif apparent de ce mariage antipathique fut l’extinction d’un procès qui se débattait entre ce duc et François d'Angoulême, comme héritiers de Marie d’Armagnac: le comte d’Angoulème abandonna donc ses droits sur cette succession en faveur de sa sœur, dont la dot s’élevait à 450,000 livres !. |

Le comte d'Angoulême fut créé duc de Valois par Louis XII, qui, selon son projet favori, aussitôt après la mort d'Anne de Bretagne, lui fit épouser Claude de France, avec laquelle il Pavait fiancé depuis longtemps. Le duc de Valois succéda, le 1°" janvier 1515, à son beau-père, et la duchesse d'Alençon, comme sœur du roi, fut qualifiée de Madame. On la nomma dès lors indifféremment Marguerite de France, ou de Valois, ou d'Angoulême; elle ajoutait aussi à ses titres celui de duchesse de Berri, que son frère lui donna en 1517. François I*", qui l’aimait tendrement, l’appelait sa mignonne, ou la Marguerite des Marguerites. Il s'était accoutumé dès l’enfance à la consulter en toute chose et à suivre ses conseils : il ne changea pas à son égard endevenant roi, et il eut souvent recours aux lumières de cette sage princesse dans les affaires d'État, qu’elle entendait mieux que les plus habiles ministres. « Son discours estoit tel que les ambassadeurs qui parloient à elle en estoient grandement ravis, et en faisoient de grands rapports à ceux de leur nation à leur retour : dont, sur ce, elle en soulageoit le roy son frère, car ils l’alloient tou-

1, Histoire du XVIe siècle en France, 1. IV.

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‘jours trouver après avoir fait leur principale ambassade ; et bien souvent, lorsqu'il avoit de grandes affaires, les remettoit à elle, en attendant sa définition et totale résolution. Elle les sçavoit fort bien entretenir ct contenter de beaux discours, comme elle y estoit fort opulente et fort habile à tirer les vers du nez. d’eulz : d’ond le roy disoit souvent qu’elle lui assistoit bien et le deschargeoïit beaucoup par l’industrie de son gentil esprit et par doulceur!.» La confiance de François I*" dans le jugement de sa sœur chérie n’était pas moindre en ce qui concernait ses affaires personnelles, même celles de la nature la plus délicate : il la trouvait indulgente pour des faiblesses qu’elle ne partageait pas, et souvent complaisante pour un sentiment qui, bien que coupable et illégitime, se relevait et s’épurait sous les dehors d’une noble et genéreuse galanterie. C’est ainsi qu’elle composa, au nom de son frère, les belles devises que le roi fit graver sur des joyaux qu’il avait donnés à la comtesse de Châteaubriant, et que celle-ci lui renvoya en lingots, afin que ces devises ne fussent pas profanées par une autre maîtresse 2. Lorsque François I*", cedant à quelque caprice indigne de lui, cherchait des plaisirs faciles auprès de ses plus humbles sujettes, ou bien déguisait sa royauté pour courir les aventures d’un amour bourgeois, il avait soin de se cacher surtout de sa sœur, qui ne lui eût pas pardonné la trivialité de ces goûts libertins, et qui se fût trop inquiétée des dangers qu’il affrontait en courtisant la femme d’un avocat ou d’un simple marchand. Marguerite, toute sévère qu’elle fût pour elle-même dans sa conduite, était portée vers cette galanterie dé-

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