SUR MARGUERITE D'ANGOULÈME XXV
vint roi de Navarre après la mort de son beau-père, en 1595. Marguerite devait précéder son mari dans la tombe et y être devancée par son frère, qu’elle perdit le 31 mars 1547.
Cette perte plongea dans le deuil le peu de jours qu’elle avait encore à vivre. Elle ne songea plus à terminer le recueil de Nouvelles qu’elle composait dans sa litière en allant par pays, et qu’elle dictait à une de ses dames d’honneur. Nouvelles souvent facétieuses et divertissantes, toujours narrées avec art dan$ un charmant style, tellement célèbres et répandues, du vivant même de Marguerite, qu’on les trouvait manuscrites dans toutes les bibliothèques des dames de la cour. Ainsi resta inachevé l’Heptaméron, qui aurait eu le titre de Décaméron, et qui, à l’exemple de celui de Boccace, devrait renfermer cent Nouvelles en dix Journées. Marguerite aimait les contes, et on lui attribue, avec quelque apparence de raison, ceux de Bonaventure des Periers, qui paraissent venir de la même main que les plus jolis de l’Heptaméron. Sa réputation de conteuse était si bien établie à la cour que « la reine mère et madame de Savoie, estant jeunes, se voulurent mesler d’en escrire des nouvelles à part, à limitation de la reine de Navarre, sçachant bien qu’elle en faisoit; mais, quand elles eurent veu les siennes, elles eurent si grand despit des leurs, qui n’approchoient nullement des autres, qu’elles les jetèrent dans le feu et ne les voulurent mettre en lumière ». Marguerite, qui se sentait proche de la mort, qu’elle redoutait, avait renoncé à la poésie, comme aux vanités du monde ; mais son valet de chambre, Jean de La Haye, dit Sylvius, obtint d’elle l’autorisation de rassembler et de faire imprimer, en 1547, ses œuvres poétiques, sous le titre de Marguerites de la Marguerite des princesses, très-illustre Royne de Navarre. Ce recueil, où l’on distingue tant de
jolies pièces qui ne le cèdent pas aux meilleures de Marot et de Saint-Gelais, fut publié avec une dédicace à la fille unique de la reine de Navarre, qui ne vécut point assez pour voir aussi la publication de son Heptaméron, que Pierre Boaistuau, dit Launay, ne se permit pas de faire paraître avec le nom de l’auteur.
Celle-ci se concentrait alors dans une dévotion tout ascétique : on prétend qu’elle eut la singulière idée de convertir Calvin et qu’elle lui écrivit en ce sens; elle se retira, pendant un carême entier, au couvent de Tusson, en Angoumois, et là elle se plaisait à chanter au chœur avec les religieuses et à tenir le rang de l’abbesse; mais, malgré ses lectures et ses méditations, elle ne parvenait pas à se familiariser avec la pensée de la mort; elle répondait même en esprit fort aux gens d’Eglise qui lui parlaient d’une autre vie : « Tout cela est vrai, mais nous demeurons bien longtemps morts en terre avant que de venir là! » Son esprit, si éclairé et si intelligent d’ailleurs, était troublé à un tel point, par une vague inquiétude au sujet de l’état de l’âme après la mort, qu’elle cherchait dans la superstition même le mot de cette énigme éternelle.
« J’ay ouï conter d'elle, dit Brantôme, qu’une de ses filles de chambre, qu’elle aimoit fort, estant près de la mort, elle la voulut voir mourir; et, tant qu’elle fut aux abois et au rommeau de la mort, elle ne bougea d’auprès d’elle, la regardant si fixement au visage que jamais elle n’en osta le regard jusques après sa mort. Aucunes de ses dames plus privées lui demandèrent à quoy elle amusoit sa vue sur cette créature trespassante : elle respondit qu'ayant tant oui discourir à tant de savans docteurs que l’âme et l'esprit sortoient du corps aussitost qu’il trespassoit, elle voulut voir s’il en sortiroit - quelque vent ou bruit, et le moindre résonnement du