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Kü demie heure au paravant estudié la leçon qu’elle devoit lire. Et si aux precedens propos ils s’estoient contentez, aux seconds ne le furent pas moins, et, n’eust esté que l’un des religieux les vint querir pour aller à la messe, leur contemplation les empeschoit d’ouïr la cloche. La messe ouye bien devotement, et le disné passé bien sobrement pour n’empescher par les viandes leur memoire à s’acquiter chacun en son ranc le mieux qu’il leur seroit possible, se retirerent à leurs chambres à visiter leurs registres, attendans l’heure accoustumée d’aller au pré, laquelle venüe ne faillirent à ce beau voyage. Et ceux qui avoient . deliberé de dire quelque folie avoient desja le visage si joyeux que l’on esperoit d'eux occasion de bien rire. Quand ils furent assis, demanderent
à Saffredent à qui il donnoit sa voix. « Puis, dist il, que la faulte que je feis hier est si grande que vous dictes, ne sçachant histoire digne pour la reparer, Je donne ma voix à Parlamente, laquelle, pour son bon sens, sçaura si bien louër les dames qu’elle fera mettre en oubly la verité que vous ay dicte. — Je n’entreprens, dist Parlamente, de reparer voz faultes, mais bien de me garder de les ensuivre. Parquoy je me delibere, usant de la verité promise et jurée, de vous monstrer qu’il y a des dames qui en leur amitié n’ont cherché nulle fin que d’honnesteté. Et pource que celle dont je vous veux parler estoit de bonne maison, je ne changeray rien en l’histoire que le nom, vous priant, mes dames, de penser qu’amour n’a point de puissance de changer un cueur chaste et honneste, comme vous verrez par l’histoire que je vois compter. ».
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L'honneste et merveilleuse amitié d’une fille de grande maison et d’un bastard, et l’empeschement qu’une Royÿne donna à leur mariage, avec la sage response de la fille à la Royne.
eo LES L y avoit en France une Royne qui SA DZ US en sa compaignie nourrissoit plu- Fes RÉ sieurs filles de bonnes et grandes maisons. Entre autres y en avoit une, nommée Rolandine, qui estoit bien proche sa parente. Mais la Royne,.pour quelque inimitié qu’elle portoit à son pere, ne luy faisoit pas trop bonne chere. Combien que ceste fille ne fust pas des plus belles ne des plus laides, si estoit elle tant sage et gracieuse que plusieurs grands seigneurs et personnages la demanderent en mariage, dont ils avoient froide response : car le pere aimoit tant son argent qu’il en oublioit l’advancement de sa fille. Et sa maistresse (comme dict est) luy portoit si peu de faveur qu’elle n’estoit point demandée de ceux qui se vouloient advancer en la bonne grace de la Royne. Ainsi,
par la negligence du pere et par le desdaing de la maistresse, ceste pauvre fille demeura long temps sans estre mariée. Et comme celle qui se fascha à la longue, non tant pour l’envie qu’elle eust d’estre mariée que pour la honte qu’elle avoit de ne l’estre point, tant s’en fascha que du tout elle se retira à Dieu, et, laissant les mondanitez et gorgiasetez de la court, tout son passetemps fut de prier Dieu ou faire quelques ouvrages. Eten ceste vie ainsi retirée passa sa jeunesse, en vivant tant honnestement et sainctement qu'il n’estoit possible de plus. Quand elle fut approchée de trente ans, il y eut un gentil-homme bastard d’une grande et bonne maison, autant gentil compaignon et homme de bien qu’il en fut point de son temps; mais la richesse l’avoit du tout delaissé, et avoit si peu de beauté qu’une dame, quelle que fust, pour son plaisir ne l’eust choisy. Ce pauvre gentil-homme estoit demeuré sans party, et, comme un malheureux souvent cherche l’autre, vint aborder ceste pauvre damoiselle Rolandine : car leurs fortunes, complexions et conditions estoient fort pareilles; et, se plaignans l’un à l’autre de leurs infortunes, prindrent une tresgrande amitié ; et, se trouvans tous deux compaignons de malheur, se chercherent en tous lieux pour se consoler l’un et l’autre, et en ceste longue frequentation s’engendra une tresgrande amitié. Ceux qui avoient veu la demoiselle Rolandine si fort retirée qu’elle ne parloit à personne, la voians lors incessamment entretenir le
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bastard de bonne maison, en furent incontinent scandalisez, et dirent à sa gouvernante qu’elle ne devoit endurer ses longs propos : ce qu’elle remonstra à Rolandine, luy disant que chacun en seroit scandalisé de ce qu’elle parloit tant à un homme qui n’estoit assez riche pour l’espouser, ne assez beau pour estre aimé. Rolandine, qui avoit esté tousjours plus reprise de son austerité que de ses mondanitez, dist à sa gouvernante : « Helas! ma mere, vous voyez que je ne puis avoir un mary selon la maison dont je suis, et que j’ay tousjours fuy ceux qui sont beaux et jeunes, de peur de tomber aux inconveniens où j'en ay veu d’autres. Et j’ay trouvé ce gentilhomme si sage et vertueux, comme vous sçavez, lequel ne me presche que choses bonnes et vertueuses. Quel tort puis-je tenir à vous et à ceux qui en parlent de me consoler de mes ennuiz? » La pauvre vieille, qui aimoit sa maistresse plus qu’elle-mesme, luy dist : « Ma damoiselle, je voy bien que vous dictes verité et que vous estes traictée de pere et de maistresse autrement que ne le meritez. Si est-ce, puis que l’on parle de vostre honneur en telle sorte, et fust-il vostre propre frere, vous vous devez retirer de parler à luy. » Rolandine luy dist en pleurant : « Ma mere, puis que vous me le conseillez, je le feray; mais c’est une chose estrange de n’avoir en ce monde nulle consolation. » Le bastard, comme il avoit accoustumé, la voulut venir entretenir; mais elle luy dist tout au long ce que sa gouvere
nante luy avoit dict, et le pria en pleurant qu’il se contentast pour un temps de parler à elle, jusques à ce que ce bruit fust un peu passé : ce qu'il feit à sa requeste.
Mais, durant cest eslongnement, ayant perdu l’un et l’autre leur consolation, commencerent à sentir un tourment qui jamais du costé d’elle n’avoit esté experimenté. Elle ne cessoit de prier Dieu et d’aller en voyages et faire abstinences, car cest amour encores incogneu luy donnoit une telle inquietude qu’elle ne la laissoit une seule heure reposer. Du costé du bastard de bonne maison n’estoit l’amour moins fort; mais [uy, qui avoit desja conclud en son cueur de l’aimer et de tascher à l’espouser, et regardant avec l’amour l’honneur que ce luy seroit de la pouvoir avoir, pensa qu'il luy failloit chercher moyen pour luy declarer sa volonté, et sur tout gaigner sa gouvernante : ce qu'il feit en luy remonstrant la misere en quoy estoit retenuë sa pauvre maistresse, à laquelle on vouloit oster toute consolation. Dont la pauvre vieille, en plorant, le remercia de l’honneste affection qu’il portoit à sa maistresse; et adviserent ensemble le moyen comme ils pourroient parler l’un à l’autre. Rolandine feroit semblant d’estre malade d’une migraine, Où l’on craint fort le bruit, et, quand ses compaignes iroient en la chambre, ils demeureroient tous deux seuls, et |à il la pourroit entretenir. Le bastard en fut fort joyeux et se gouverna entierement par le conseil de ceste gouvernante,
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en sorte que quand il vouloit il parloit à s’amie. Mais ce contentement ne luy dura gueres, car la Royne, qui ne l’aimoit gueres, s’enquist que faisoit tant Rolandine en la chambre, et quelqu’un dist que c’estoit pour sa maladie. Toutesfois, un autre qui avoit trop de memoire de l'absence luy dist que l’aise que Rolandine avoit d’entretenir le bastard de bonne maison luy devoit faire passer sa migraine. La Royne, qui trouvoit les pechez veniels des autres mortels en elle, l’envoya querir et luy defendit de ne parler jamais au bastard, si ce n’estoit en sa chambre ou en sa salle. La damoiselle n’en feist nul semblant, mais luy respondit que, si elle eust pensé que luy ou un autre luy eust deplu, elle n’eust jamais parlé à luy. Toutesfois pensa en elle-mesme qu’elle chercheroït un autre moyen dont la Royne ne sçauroit rien : ce qu’elle feit. Et les mercredis, vendredis et samedis, qu’elle jeusnoit, demeuroit en sa chambre avec sa gouvernante, où elle avoit loisir de parler, tandis que les autres souppoient, à celuy qu’elle commençoit à aimer si fort; et tant plus le temps de leur propos estoit abbregé par contraincte, et plus leurs parolles estoient dictes de grande affection, car ils desroboient le temps de leurs propos comme faict le larron une chose precieuse. L'affaire ne sceut estre mené si secrettement que quelque varlet ne le veid entrer là dedans au jour de jeusne et le redist au lieu où il ne fut celé à personne, mesmement à la Royne, qui s’en courrouça si fort qu’onques puis le bas-
tard n’osa aller en la chambre des. damoiselfles ; et, pour ne perdre le bien de parler à celle fque tant il aimoit, faisoit souvent semblant d’allefr en quelque voyage, et revenoit au soir à l’egli£e et chapelle du chasteau habillé en Cordelier ou Jfacobin, si bien desguisé et dissimulé que nul We le cognoissoit, et [à s’en alloit la damoiselle Rolandine avec sa gouvernante l’entretenir. Luy, voÿant la grande amour qu’elle luy portoit, n’eut crainte de luy dire : « Ma damoiselle, vous voyez lé hazard où je me mects pour vostre service et ae defenses que la Royne vous a faictes de parler à moy; vous voyez, d’autre part, quel pere vous avez, qui ne pense en quelque sorte que œæ soit de vous marier. Il a tant refusé de bons partiz que je ne sçache plus ny prés ny loing de luy qui soit pour vous avoir. Je sçay bien que je suis pauvre et que vous ne sçauriez espouser gentil-homme qui-ne soit plus riche que moy; mais, si amour et bonne volonté estoient estimez un tresor, je penserois estre estimé le plus riche homme du monde. Dièu vous a donné de grands biens et estes en voye d'en avoir encores plus : si j’estois si heureux que me vous vousissiez eslire pour mary, je vous serois mary, amy et serviteur toute ma vie; et, si vous en prenez un egal à vous (chose difficile à trouver), il vouldra estre maïstre et regardera plus à voz biens qu’à vostre personne, et à la beauté qu’à la vertu, et, en jouissant de l’usufruict de vostre bien, traictera vostre personne autrement qu’elle ne l’a merité. Le desir d’avoir ce conten-
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tement, et la peur que j’ay que n’en ayez point avec un autre, me faict vous supplier que par un mesme moyen vous me rendiez heureux, et vous la plus satisfaicte et la mieux traictée femme qu’oncques fut. » Rolandine, escoutant le mesme propos qu’elle avoit deliberé de luy tenir, luy respondit d’un visage constant : « Je suis tresaise dont vous avez commencé le propos que j’avois longtemps deliberé de vous tenir, et auquel, depuis deux ans que vous cognois, je ne cesse de penser et repenser de moy-mesmes toutes les raisons pour vous et contre vous que j’ay peu inventer ; mais, à la fin, sçachant que je veux prendre l’estat de mariage, il est temps que je commence et que je choisisse celuy avec lequel je penseray mieulx vivre en repos de ma conscience. Je n’en ay sceu trouver un, tant soit-il beau, riche ou grand seigneur, avec lequel mon cueur et mon esprit se peust accorder, sinon vous seul. Je sçay qu’en vous espousant je n’offense point Dieu, mais fais ce qu’il commande. Et, quant à monsieur mon pere, il a si peu pourchassé mon bien, et tant refusé, que la loy veult que je me marie sans luy et qu’il me puisse desheriter. Quand je n’auray que ce qui m’appartient en ‘espousant un mary tel envers moy que vous estes, je me tiendray la plus riche femme du monde.
Quant à la Royne ma maistresse, je ne dois faire conscience de luy desplaire pour obeïr à Dieu, car elle n’a point feinct de m’empescher le bien qu’en ma jeunesse j’eusse peu avoir. Mais, à fin
que vous cognoissiez que l'amitié que je vous porte est fondée sur la vertu et sur l’honneur, vous me promettez que, si j’accorde ce mariage, n’en pourchasserez jamais la consommation que mon pere ne soit mort, ou que je n’aye trouvé moyen de l’y faire consentir. » Ce que luy promist volontiers le bastard; et sur ces promesses se donnerent chacun un anneau en nom de mariage, et se baiserent en l’eglise devant Dieu, qu’ils prindrent en tesmoing de leur promesse, et jamais depuis n’y eut entre eux plus grande privauté que de baiser.
Ce peu de contentement donna grande satisfaction au cueur de ces deux parfaicts amans, et furent longtemps sans se veoir, vivans de ceste seureté. Il n’y avoit gueres lieu où l’honneur se peust acquerir que ledict bastard n’y allast avec un grand contentement qu’il ne pouvoit devenir pauvre, veu la riche femme que Dieu luy avoit donnée, laquelle, en son absence, conserva si longuement ceste parfaicte amitié qu’elle ne tint compte d'hommes du monde. Et, combien que quelques uns la demandassent en mariage, ils n’avoient neantmoins autre response d’elle sinon que, puis qu’elle avoit tant demeuré sans estre mariée, elle ne vouloit jamais l’estre. Ceste response fut entendue de tant de gens que la Royne en ouyt parler et luy demanda pour quelle occasion elle tenoit ce langage. Rolandine luy dist que c’estoit pour luy obeïr, car elle sçavoit bien que jamais n'avoit eu envie de la marier en
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temps et lieu où elle eust esté honorablement pourveuë et à son aise, et que l’aage et la patience luy avoient aprins de se contenter de l’estat où elle estoit. Et toutes les fois qu’on luy parloit de mariage ‘lle faisoit pareille response. Quand les guerres furent passées et que le bastard fut retourné en la court, elle ne parloit point à luy devant les gens, ains alloit tousjours en quelque eglise l’entretenir sous couleur de confession : car la Royne avoit defendu à luy et à elle qu’ils n’eussent à parler ensemble sans estre en grande compaignie, sur peine de leurs vies. Mais l’amour honneste, qui ne craint nulle deffense, estoit plus prest à trouver des moyens pour les faire parler ensemble que leurs ennemis n’estoient prompts à les guetter, et, sous l’habit de toutes les religions qu’ils se peurent penser, continuerent leur honneste ammié jusques à ce que le Roy s’en alla en une maison de plaisance, non tant prés que les dames eussent peu aller à pied à autre eglise qu’à celle du chasteau, qui estoit tant et si mal bastie à propos qu’il n’y avoit lieu à se cacher à confesser où le confesseur n’eust esté clairement cogneu. T'outesfois, si d’un costé l’occasion leur failloit, amour leur en trouvoit une autre plus aisée : car il arriva à la court une dame de laquelle le bastard estoit proche parent. Ceste dame, avec son fils, furent logez en la maison du Roy, et estoit la chambre de ce jeune prince avencée toute entiere outre le corps de la maison où le Roy estoit, tellement que de sa
fenestre pouvoit veoir et parler à Rolandine, car leurs fenestres estoient proprement à l’angle des deux corps de maison. En ceste chambre-là, qui estoit sur la salle du Roy, estoient logées toutes les damoiselles de bonne m#son compaignes de Rolandine, laquelle, advisant par plusieurs fois ce jeune prince en ceste fenestre, en feit advertir le bastard par sa gouvernante, lequel, aprés avoir bien regardé le lieu, feit semblant de prendre fort grand plaisir de lire un livre des chevaliers de la table ronde qui estoit en la chambre du prince; et, quand chacun s’en alloit disner, prioit un varlet de chambre le vouloir laisser parachever de lire et l’enfermer dedans la chambre, et qu’il la garderoit bien. L’autre, qui le cognoissoit parent de son maistre et homme seur, le laissoit lire tant qu’il luy plaisoit. D’autre costé, venoit à sa fenestre Rolandine, qui, pour avoir occasion d’y demourer plus longuement, feignit avoir mal en une jambe, et disnoit et souppoit de si bonne heure qu’elle n’alloit plus à l’ordinaire des dames. Elle se meit à faire un lict de soye cramoisie, et Pattachoit à la fenestre où elle vouloit demourer seule, et, quand elle voyoit qu’il n’y avoit personne, elle entretenoit son mary, auquel elle pouvoit parler en telle sorte que nul ne les eust sceu entendre; et, quand il s’approchoit quelqu’un, elle toussoit et faisoit signe par lequel le bastard se pouvoit retirer. Ceux qui faisoient le guet sur eux tenoient tout certain que l’amitié estoit passée, car elle ne bougeoit d’une chambre
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où seurement il ne la pouvoit veoir, parce que l'entrée luy en estoit defendue. Un jour, la mere de ce jeune prince, estant en la chambre de son fils, se meit à la fenestre où estoit ce grand livre, et n’y demoura gueres qu’une des compagnes de Rolandine, qui estoit à celle de leur chambre, salüa ceste dame et parla à elle. La dame luy demanda comme se portoit Rolandine; elle luy dist qu’elle la verroit bien s’il luy plaisoit, et la feit venir en la fenestre en son couvrechef de nuict; et, aprés avoir parlé de sa maladie, se retirerent chacun de son costé. La dame, regardant ce gros livre de la table ronde, dist au varlet de chambre qui en avoit la garde : « Je m’esbahis comme les jeunes gens donnent leur temps à lire tant de follies. » Le varlet de chambre luy respondit qu’il s’esmerveilloit encores plus que les gens estimez bien sages et aagez y estoient plus affectionnez que les jeunes, et pour une merveille luy compta comme le bastard, son cousin, y demeuroit quatre ou cinq heures tous les jours à lire ce beau livre. Incontinent frappa au cueur de ceste dame l’occasion pourquoy c’estoit, et donna charge au varlet de chambre de se cacher en quelque lieu et de regarder ce qu’il feroit : ce qu’il feit, et trouva que le livre où il lisoit estoit la fenestre où Rolandine venoit parler à luy, et entendoit plusieurs propos de l’amitié qu’ils cuidoient tenir bien secrete. Le lendemain, le racompta à sa maistresse, qui envoya querir son cousin le bastard, et, aprés plusieurs remons-
trances, luy deffendit de ne s’y trouver plus; et le soir elle parla à Rolandine, la menassant, si elle continuoiïit ceste folle amitié, de dire à la Royne toutes les menées. Rolandine, qui ne s’estonnoit, jura que depuis la defense de sa maistresse elle n’y avoit point parlé, quelque chose que l’on dist, et qu’elle en sceut la verité tant de ses compaignes que des serviteurs; et, quant à la fenestre dont elle parloit, elle n’y avoit ‘point parlé au bastard, lequel, craignant que son affaire fust revellé, s’eslongna du danger et fut long temps sans revenir à la court, mais non sans rescrire à Rolandine par si subtils moyens que, quelque guet que la Royne y meist, il n’estoit sepmaine qu’elle n’eust deux fois de ses nouvelles.
Et quand le moyen du religieux dont il s’aidoit fut failly, il envoyoitun petit page habillé de couleurs, puis de l’une, puis de l’autre, qui s’arrestoit aux portes où toutes les dames passoient, et là bailloit ses lettres secrettement parmy la presse. Un jour que la Royne alloit aux champs, quelqu'un qui recogneut le page, et qui avoit la charge de prendre garde à cest affaire, courut aprés; mais ledict page, qui estoit fin, se doubtant que l’on le cherchoit, entra en la maison d’une pauvre femme qui faisoit bouïllir son pot auprés du feu, où il brusla incontinent ses lettres. Le gentil-nomme qui le suivoit le despouïilla tout nud et chercha par tout son habillement; mais il ne trouva rien, parquoy le laissa aller. Et, quand
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il fut party, la vieille luy demanda pourquoy il avoit ainsi cherché ce pauvre jeune enfant. Il luy dist que c’estoit pour trouver quelques lettres qu’il pensoit qu’il portast. « Vous n’aviez garde, dist la vieille, de les trouver, car il les avoit bien cachées. — Je vous prie, dist ce gentil-homme, dictes-moy en quel endroit c’est, » esperant bien tost les recouvrer. Mais, quand :il entendit que c’estoit dedans le feu, cogneut bien que le page avoit esté plus fin que luy, ce que incontinent alla compter à la Royne. Toutesfois, depuis ceste heure-là, ne s’ayda plus du page le bastard, ains yenvoya un vieil serviteur qu’il avoit, lequel, oubliant la crainte de la mort, dont il sçavoit bien que l'on faisoit menacer de par la Royne ceux qui se mesloient de cest affaire, entreprint de porter lettres à Rolandine ; et, quand il fut entré au chasteau où elle estoit, s’en alla guetter en une porte au pied d’un grand degré où toutes les dames passoient; mais un varlet, qui autresfois l’avoit veu, le recogneut incontinent et l’alla dire au maistre d’hostel de la Royne, qui soudainement le vint chercher pour le prendre. Le varlet, sage et advisé, voyant qu’on le regardoit de loing, se retourna vers la muraille, comme pour faire de l’eau, et là rompit ses lettres plus menu qu’il luy fust possible et les jetta derriere une porte. Sur l’heure il fut pris et cherché de tous costez, et, quand on ne luy trouva rien, on l’interrogea par serment s’il n’avoit porté nulles lettres, luy gardant toutes les rigueurs et persuasions
qu’il fut possible pour luy faire confesser la verité ; mais, pour promesses ou menaces qu’on luy feist, jamais ne sceurent tirer autre chose. Le rapport en fut faict à la Royne; mais quelqu'un de la compaignie s’advisa qu’il estoit bon de regarder derriere la porte prés de laquelle l’on l’avoit pris: ce qui fut faict, et trouva l’on ce que l’on cherchoit : c’estoient les pieces des lettres. On envoya querir le confesseur du Roy, lequel, aprés les avoir assemblées sur une table, leut la lettre tout du long, où la verité du mariage tant dissimulé se trouva clerement, car le bastard ne l’appelloit que sa femme. La Royne, qui n’avoit deliberé de couvrir la faulte de son prochain (comme elle devoit), en feit un tresgrand bruit, et commanda que par tous moyens on feist confesser au pauvre homme la verité de ceste lettre, et qu’en luy monstrant il ne la pourroiït renier; mais, quelque chose qu’on luy dist ou qu’on luy monstrast, ilne changea son propos premier. Ceux qui en avoient la charge le menerent au bord de la riviere et le meirent dans un sac, disans qu’il mentoit à Dieu et à la Royne, contre la verité prouvée. Luy, qui aimoit mieux perdre la vie que d’accuser son maistre, leur demanda un confesseur, et, aprés avoir faict de sa conscience le mieux qu’il luy fut possible, leür dist : « Messieurs, dictes à monsieur mon maistre le bastard que je luy recommande la vie de ma femme et de mes enfans, car de bon cueur je mects la mienne pour son service, et faictes de moy ce qu’il vous plaira, car vous n’en
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tirerez jamais parolle qui soit contre mon maistre. » A lheure, pour luy faire plus grand pur, le getterent dedans le sac en l’eau, luy crians : « Si tu veux dire verité, tu seras saulvé. » Mais, voyans qu'il ne leur respondoit rien, le retirerent de à, et en feirent le rapport à la Royne de sa con- stance, qui dist à l’heure que le Roy son mary ny elle n’estoient point si heureux en serviteurs qu’un qui n’avoit de quoy les recompenser, et feist ce qu’elle peut pour le retirer à son service, mais jamais ne voulut abandonner son maistre. Toutesfois, par le congé de sondict maistre, fut mis au service de la Royne, où il vescut heureux et content.
La Royne, aprés avoir cogneu la verité du mariage par la lettre du bastard, envoya querir Rolandine, et, avecques un visage fort courroucé, l’appella plusieurs fois malheureuse au lieu de cousine, luy remonstrant la honte qu’elle avoit faicte à la maison de son pere et de tous ses parens de s’estre mariée, et à elle, qui estoit sa maistresse, sans son commandement ne congé. Rolandine, qui de long temps cognoissoit le peu d’affection que luy portoit sa maistresse, luy rendit la pareille, et, pource que l’amour luy defailloit, la crainte n’avoit plus de lieu. Pensant aussi que ceste correction devant plusieurs personnes ne procedoit pas d’amour qu’elle luy portast, mais pour luy faire une honte, comme celle qu’elle estimoit prendre plus de plaisir à la chastier que de desplaisir à la veoir faillir, luy respondit d’un
visage aussi joyeux et asseuré que la Royne monstroit le sien troublé et courroucé : « Ma dame, si vous ne cognoissiez vostre cueur tel qu’il est, je vous mettrois au devant la mauvaise volonté que de long temps avez portée à monsieur mon pere et à moy; mais vous le sçavez si bien que vous ne trouverez point estrange si tout le monde s’en doubte; et quant est de moy, ma dame, je m'en suis apperceuë à mon plus grand dommage : car, quand il vous eust pleu me favoriser comme celles qui ne vous sont si proches que moy, je fusse maintenant mariée, autant à vostre honneur qu’au mien; mais vous m'avez laissée comme une personne oubliée du tout en vostre bonne grace, en sorte que tous les bons partiz que j'eusse peu avoir me sont passez devant les yeux par la negligence de monsieur mon pere et par le peu d'estime qu’avez faict de moy, dont j’estois tombée en tel desespoir que, si ma santé eust peu porter lestat de religion, je l’eusse volontiers prins, pour ne veoir les ennuiz continuels que vostre rigueur me donnoit. En ce desespoir m'est venu trouver celuy qui seroit d’aussi bonne maison que moy si l’amour de deux personnes estoit autant estimée que l’anneau, car vous sçavez que son pere passeroit devant le mien. Il m’a longuement aimée et entretenuëé; mais vous, ma dame, qui jamais ne me pardonnastes une seule petite faulte, ne me loüastes de nul bon œuvre, combien que cognoissiez par experience que je n’ay point accoustumé de parler de propos d'amour ne
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de mondanité, et que du tout j’estois retirée à mener une vie plus religieuse qu’autre, avez incontinent trouvé estrange que je parlasse à un gentil-homme aussi malheureux que moy, en l’amitié duquel je ne pensois ny ne cherchois autre chose que la consolation de mon esprit. Et, quand du tout je m’en vey frustrée, j’entray en un tel desespoir que je deliberay de chercher autant mon repos que vous avez envie de me l’oster; et à l'heure eusmes paroles de mariage, lesquelles ont été consommées par promesses et anneau. Parquoy il me semble, ma dame, que vous me tenez et faictes grand tort de me nommer meschante, veu qu’en une si grande et parfaicte amitié je pourrois trouver les occasions, si j’eusse voulu, de mal faire; mais il n’y a jamais eu entre luy et moy plus grande privauté que de baiser, esperant que Dieu me feroit la grace qu’avant la consommation du mariage je gagnerois le cueur de monsieur mon pere à s’y consentir. Je n’ay point offensé Dieu ne ma conscience, car j’ay attendu jusques à l’aage de trente ans pour veoir ce que vous et monsieur mon pere feriez pour moy, ayant gardé ma jeunesse en telle chasteté et honnesteté qu'homme vivant ne m’en sçauroit rien reprocher; et par le conseil de la raison que Dieu. m'a donnée, me voyant vieille et hors d’espoir de trouver mary selon ma maison, me suis deliberée d’en espouser un à ma volonté, non point pour satisfaire à ma concupiscence des yeux (car vous sçavez qu'il n’est pas beau) ne à celle de la
chair (car il n’y a point eu de consommation charnelle}, ny à l’orgueil, ny à l’ambition de ceste vie (car il est pauvre et peu avancé); mais j’ay regardé purement et simplement à la vertu, honnesteté et bonne grace qui est en luy, dont le monde est contrainct luy donner louange, et la grande amour aussi qu’il m’a portée, qui me faisoit esperer de trouver avecques luy repos et bon traictement. Et, aprés avoir bien pensé tout le bien et le mal qui m'en peult advenir, je me suis arrestée à la partie qui m’a semblée la meilleure et que j’ay debatuë en mon cueur deux ans durans : c’est d’user ma vie en sa compaignie ; et suis deliberée de tenir ce propos si ferme que tous les tourmens que je sçaurois endurer, fust la mort mesme, ne me feront departir de ceste forte opinion. Parquoy, ma dame, il vous plaira excuser en moyce qui est tresexcusable, comme vous-mesmes l’entendez bien, et me laissez vivre en paix, que j'espere trouver avec luy. »
La Royne, voyant son visage si constant et sa parolle tant veritable, ne luy peut respondre par raison, et, en continuant de la reprendre et injurier par colere, se print à pleurer en disant : « Malheureuse que vous estes, en lieu de vous humilier devant moy et vous repentir d’une faulte si grande, vous parlez audacieusement sans en avoir la larme à l’œill Par cela monstrez bien l'obstination et la dureté de vostre cueur. Mais, si le Roy et vostre pere me veulent croire, ils vous mettront en lieu où serez contraincte de parler
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autre langage. — Ma dame, respondit Rolandine, pource que vous m’accusez de parler trop audacieusement, je suis deliberée me taire, s’il vous plaist de ne me donner congé de parler et de vous respondre. » Et, quand elle eut commandement de parler, luy dist : « Ce n’estoit point à moy, m4 dame, de parler à vous, qui estes ma maistresse et la plus grande princesse de chrestienté, audacieusement et sans la reverence que je vous doibs, ce que je n’ay voulu ne pensé faire; mais, puis que je n’ay eu advocat qui parlast pour moy, sinon la verité, laquelle moy seule sçay, je suis tenué de la declarer sans craincte, esperant que, si elle est bien cogneuë de vous, vous ne m’estimerez telle qu’il vous a pleu me nommer. Je ne crains que creature mortelle, entendant comme je me suis conduicte en l'affaire dont l’on me charge, me donne blasme, puis que je sçay que Dieu et mon honneur n’y sont en rien offensez. Et voilà qui me fait parler sans crainte, estant asseurée que celuy qui veoit mon cueur est avec moy; et, si un tel juge est avec moy, j'aurois tort de craindre ceux qui sont subjects à son jugement. Et pourquoy donc, ma dame, dois-je pleurer, veu que ma conscience et mon honneur ne me reprennent point en cest affaire, et que je suis si loing de me repentir que, s’il estoit à recommencer, je n’en ferois que ce que j’en ay faict? Mais vous, ma dame, avez grande occasion de pleurer, tant pour le grand tort qu’en toute ma jeunesse m'avez tenu que pour celuy que maintenant vous
me faictes de me reprendre devant tout le monde d’une faulte qui doit estre imputée plus à vous qu’à moy. Quand j’aurois offensé Dieu, le Roy, vous, mes parens et ma conscience, je serois bien obstinée si de grande repentence je ne pleurois. Mais d’une chose bonne, et juste, et saincte, dont jamais n’eust esté bruit que bien honorable, sinon que vous l’avez trop tost eventé et faict sortir un scandale, qui monstre assez l’envie que vous avez de mon deshonneur estre plus grande que le vouloir de conserver l’honneur de vostre maison et de voz parens, je ne doibs plorer. Mais, puis qu’ainsi vous plaist, ma dame, je ne suis pour vous contredire : car, quand vous me ordonnerez telle peine qu’il vous plaira, je ne prendray moins de plaisir de la souffrir sans raison que vous ferez à la me donner. Parquoy, ma dame, commandez à monsieur mon pere quel tourment qu’il vous plaist que je porte, car je sçay qu’il n’y fauldra pas : au moins serai-je bien aise que seulement, pour mon malheur, il suive entierement vostre volonté, et qu’ainsi qu’il a esté negligent en mon bien, suivant vostre vouloir, il sera prompt en mon mal pour vous obeïr. Mais j’ay un pere au Ciel, lequel, je suis seure, me donnera autant de patience que je me voy de grands maulx par vous preparez, et en luy seul j’ay ma parfaicte confiance. »
La Royne, si courroucée qu’elle n’en pouvoit plus, commanda qu’elle fust emmenée de devant ses yeux et mise en une chambre à part, où elle ne peult parler à personne ; mais on ne luy osta
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point sa gouvernante, par le moyen de laquelle elle feit sçavoir au bastard toute sa fortune et ce qu’il luy sembloit qu’elle devoit faire; lequel, estimant que les services qu’il avoit faicts au Roy luy pourroient valoir de quelque chose, s’en vint à luy en diligence à la court, et le trouva aux champs, auquel il compta la verité du faict, le suppliant qu’à luy, qui estoit pauvre gentil-homme, voulust faire tant de bien d’appaiser la Royne, en sorte que le mariage peust estre consommé. Le Roy ne luy respondit autre chose sinon : « M’asseurez-vous que vous l’avez espousée ? — Oui, Sire, dist le bastard, par parolles de present seulement, et, s’il vous plaist, la fin y sera mise. » Le Roy baissa la teste, et, sans luy dire autre chose, s’en retourna droict au chasteau, et, quand il fut auprés de là, il appella le capitaine de ses gardes et luy donna charge de prendre le bastard prisonnier. Toutesfois un sien amy, qui cognoissoit le visage du Roy, l’advertit de s’absenter et se retirer en une sienne maison prés de là, et, si le Roy le faisoit chercher (comme il soupçonnoit), il luy feroit incontinent sçavoir pour s’enfuir hors du royaume ; si aussi les choses estoient adoucies, il le manderoit pour revenir. Le bastard le creut, et feit si bonne diligence que le capitaine des gardes ne le trouva point.
Le Roy et la Royne regarderent ensemble qu’ils feroient de ceste pauvre damoiselle, qui avoit l'honneur d’estre leur parente, et par le conseil de la Royne fut conclud qu’elle seroit renvoyée à
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son pere, auquel on manda toute la verité du faict. Mais, avant que l’envoyer, furent parler à elle plusieurs gens d’Eglise et de conseil, luy remonstrans que, puis qu’il n’y avoit en son mariage que la parolle, qu’il se pouvoit facilement deffaire, moyennant que l’un et l’autre se quittassent, ce que le Roy vouloit qu’elle feist pour garder l’honneur de la maison dont elle estoit. Mais elle leur feist response qu’en toutes choses elle estoit preste d’obeïr au Roy, sinon à contrevenir à sa conscience, disant que ce que Dieu avoit assemblé ne . pouvoit estre séparé par les hommes, les priant de ne la tenter de chose si desraisonnable : car, si amour et bonne volonté, fondée sur la crainte de Dieu, est le vray et seur lien de mariage, elle estoit si bien liée que fer, ne feu, ne eau, ne pouvoient rompre son lien, sinon la mort, à laquelle seule, et non à autre, estoit deliberée rendre son anneau et son serment, les priant de ne luy parler plus du contraire : car elle estoit si ferme en son propos qu’elle aimoit mieux mourir en gardant sa foy que vivre aprés l’avoir niée. Les deputez de par le Roy emporterent ceste constante response, et, quand ils veirent qu’il n’y avoit remede de luy faire renoncer son mary, la menerent devers son pere en si piteuse façon que par où elle passoit chacun ploroit. Et, combien qu’elle eust failly, la punition fut si grande, et sa constancetelle, qu’elle feist estimer sa faulte estre vertu. Le pere, sçachant ceste piteuse nouvelle, ne la voulut point veoir, mais l’envoya en un chasteau dedans une forest,
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lequel il avoit autresfois edifié pour une occasion” digne d’estre racomptée aprés ceste nouvelle, et la tint là longuement en prison, luy faisant dire que, si elle vouloit quitter son mary, il la tiendroit pour sa fille et la mettroit en liberté. Et toutesfois elle tint ferme, et aima mieux le lien de sa prison, en conservant celuy de son mariage, que toute la liberté du monde sans son mary; et sembloit advis à son visage que toutes ses peines luy estoient passetemps tresplaisant, puis qu’elle les souffroit pour celuy qu’elle aimoit.
Que diray-je des hommes? Ce bastard tant obligé à elle, comme vous avez ouy, s’enfuit en Allemaigne, où il avoit beaucoup d’amis, et monstra bien par sa legereté que vraye et parfaicte amour ne luy avoient pas tant faict pourchasser Rolandine que l’avarice et ambition : en sorte qu’il devint tant amoureux d’une dame d’Allemaigne qu’il oublia à visiter par lettres celle qui pour luy soustenoit tant de tribulations, car jamais la fortune, quelque rigueur qu’elle leur tint, ne leur peut oster le moyen de s’escripre l’un à l’autre, mais la folle et meschante amour où il se laissa tomber, dont le cueur de Rolandine eut premier un sentiment tel qu’elle ne pouvoit plus reposer. Puis, voyant ses escriptures tant changées et refroidies du langage accoustumé qu’elles ne ressembloient en rien aux passées, soupçonna que nouvelle amitié la separoit de son mary et le rendoit ainsi estrange d'elle, ce que toutes les peines et tourments qu’on luy avoit peu donner n’avoient
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sceu faire; et, parce que sa parfaicte amour ne vouloit qu’elle assist jugement sur un soupçon, trouva moyen d’envoyer secrettement un serviteur en qui elle se fioit, non pour luy escripre et parler à luy, mais pour l’espier et veoir la verité ; lequel, retourné du voyage, luy dist que pour le seur il avoit trouvé le bastard bien fort amoureux d’une dame d’Allemaigne, et que le bruit estoit qu’il pourchassoit à l’espouser, car elle estoit fort riche. Ceste nouvelle apporta si extreme douleur au cueur de ceste pauvre Rolandine que, ne la pouvant porter, tomba griefvement malade. Ceux qui entendoient l’occasion luy dirent de la part de son pere que, puis qu’elle voyoit la grande meschanceté du bastard, justement elle le pouvoit abandonner, et la persuaderent de tout leur possible. Mais, nonobstant qu’elle fust tourmentée jusques au bout, si n’y eut-il jamais remede de luy faire changer son propos, et monstra en ceste derniere tentation l’amour qu’elle avoit à sa tresgrande vertu : car, ainsi que l’amour se diminuoit du costé de luy, ainsi augmentoit du sien, et demeura, malgré qu’il en eust, l’amour entier et parfaict ; car l'amour qui defailloit du costé de luy tourna en elle, et, quand elle cogneut qu’en elle estoit l’amour entiere, qui autresfois avoit esté departie en deux, elle delibera de la conserver jusques à la mort de l’un ou de l’autre. Parquoy la bonté divine, qui est parfaicte charité et vraye amour, eut pitié de sa douleur et regarda sa patience : en sorte qu’aprés peu de jours le bastard
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mourut à la poursuitte d’une autre femme. Dont elle, bien advertie par ceux qui l’avoient veu mettre en terre, envoya supplier son pere qu’il luy pleust qu’elle parlast à luy. Le pere s’y en alla incontinent, qui jamais depuis sa prison n’avoit parlé à elle, et, aprés avoir bien au long entendu ses justes raisons, en lieu de la reprendre et tuer (comme souvent il la menaçoit par parolles), la print entre ses bras, et, en pleurant tresfort, luy dist : « Ma fille, vous estes plus juste que moy, car, s’il y a eu faulte en vostre affaire, j'en suis la principale cause; mais, puis que Dieu l’a ainsi ordonné, je veux satisfaire au passé. » Et, aprés l’avoir emmenée en sa maison, il la traictoit comme sa fille aisnée. Elle fut à la fin demandée en mariage par un gentil-homme du nom et armes de ladicte maison, qui estoit fort sage et vertueux, et qui estimoit tant Rolandine, laquelle il frequentoit souvent, qu’il luy donna louange de ce dont les autres la blasmoient, cognoissant que sa fin n’avoit esté que pour la vertu. Le mariage fut agreable au pere.et à Rolandine, et fut incontinent conclud. Il est vray qu’un frere qu’elle avoit, seul heritier de la maison, ne vouloit s’accorder qu’elle eust nul partage, luy mettant au devant qu’elle avoit desobey à son pere. Et, aprés la mort du bon homme, luy tint si grande rigueur que son mary, qui estoit eh puisné, et elle, avoient assez affaire à vivre. En quoy Dieu pourveut, car le frere, qui vouloit tout tenir, laissa en un jour, par une mort subite, les biens qu’il tenoit de sa sœur et les siens
ensemble. Ainsi, elle fut heritiere d’une bonne et grosse maison, où elle vesquit honorablement et sainctement en l’amour de son mary; et, aprés avoir eslevé deux fils que Dieu leur donna, rendit joyeusement son ame à celuy où de long temps elle avoit sa parfaicte confiance.
« Or, mes dames, je vous prie, que les hommes qui nous veullent peindre tant inconstantes viennent maintenant icy, et me monstrent un aussi bon mary comme ceste-cy fut bonne femme et d’une telle foy et perseverance. Je suis seure qu’il leur seroit si difficile que j’aime mieux les en quitter que de me mettre en ceste peine; mais non vous, mes dames, de vous prier, pour continuer vostre gloire, ou du tout n’aimer point, ou que ce soit aussi parfaictement que ceste damoiselle. Et gardez-vous bien que nul die qu’elle ait offensé son honneur, veu que par sa fermeté elle est occasion d'augmenter la nostre. — En bonne foy, dist Parlamente, Oisille, vous nous avez racompté
l’histoire d’une femme d’un tresgrand et honeste cueur, mais qui donne autant de lustre à sa fermeté qu’est la desloyauté de son mary, qui la voulut laisser pour une autre. — Je croy, dist Longarine, que cest ennuy-là luy fut le plus importable : car il n’y a faiz si pesant que l’amour de deux personnes bien uniz ne puisse doucementsupporter.
Mais, quand l’un fault à son debvoir et'laisse toute la charge sur l’autre, la pesanteur est importable. — Vous devez donc, dist Guebron, avoir pitié
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de nous, qui portons toute l’amour sans que vous y daigniez mettre le bout du doigt pour la soulager. — Hal Guebron, dist Parlamente, souvent sont differens les fardeaux de l’homme et de Ia femme : car l’amour de la femme, bien fondée et appuyée sur Dieu et son honneur, est si juste et raisonnable que celuy qui se depart de telle amitié doit estre estimé lasche et meschant envers Dieu et les hommes de bien; mais l’amour de la pluspart des hommes est tant fondée sur.le plaisir que les femmes ignorantes, pour servir à leur mauvaise volonté, s’y mettent aucunes fois bien avant; et, quand Dieu leur faict cognêistre la malice du cueur de celuy qu’elles estimoient bon, elles s’en peuvent departir avec leur honneur et bonne reputation, car les plus couvertes follies sont tousjours les meilleures. — Voilà donc une raison, dist Hircan, forgée sur une fantasie de vouloir soustenir que les femmes honestes peuvent laisser honestement l’amour des hommes, et non les hommes celle des femmes, comme si leur cueur estoit different ; mais, combien que les visages et habits le soient, si croy-je que les volontez sont toutes pareilles, sinon d’autant que la malice plus couverte est la pire. » Parlamente, avec un peu de colere, luy dist : « J’entends bien que vous estimez celles les moins mauvaises de qui la malice est descoWerte. — Or laissons ce propos là, dist- Simontault, car, pour faire conclusion du cueur de l’homme et de la femme, le meilleur des deux -.n ‘n’en vault rien; mais venons à sçavoir à qui Par-
lamente donnera sa voix pour ouyr quelque bon compte. — Je la donne, dist-elle, à Guebron.
— Or, puis que j’ay commencé, dist-il, à parler des cordeliers, je ne veux oublier ceux de Sainct Benoist, et ce qui est advenu d’eux de montemps, combien que je n’entends, en racomptant l’histoire d’un meschant religieux, empescher la bonne opinion que vous devez avoir des gens de bien. Mais, veu que le Psalmiste dict que « tout homme est menteur », et en un autre endroict : « et n’est celuy qui face bien aucun, non jusques à un », il me semble qu’on ne peut faillir d’estimer l’homme tel qu’il est; car, s'il y a du bien, on le doitattribuer à celuy qui en est la source, et non à la creature, à laquelle par trop donner de gloire et de louange, ou estimer de soy quelque chose de bon, la plus part des personnes sont trompées. Et, à fin que vous ne trouviez impossible que soubs extreme austerité ne se trouve extreme concupiscence, entendez ce qui advint du temps du Roy François premier de ce nom.
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Un prieur reformateur, soubs umbre de son hypochrisie, ‘ente tous moyens pour seduire une saincte religieuse, dont en fin sa malice est descouverte.
Ne la ville de Paris y avoit un prieur de æx Sainct Martin des Champs, duquel je ( ee Sd\tairay le nom pour l'amitié que je luy TU aY portée. Sa vie, jusques à l’aage de cinquante ans, fut si austere que le bruit de sa saincteté creut par tout le Royaume de France :
tellement qu’il n’y avoit prince ne princesse qui ne luy feist grand honneur et reverence quand il les venoit veoir, et ne se faisoit reformation de religion qui ne fust faicte par sa main, car on le nommoit le pere de vraye religion. Il fut esleu visiteur de la grande religion des dames de Frontevaux, desquelles il estoit tant craint que, quand il venoit en quelqu’un de leurs monasteres, toutes les religieuses trembloient de peur, et, pour l'appaiser des grandes rigueurs qu'il leur tenoit, le traictoient comme elles eussent faict la personne du Roy, ce que au commencement il refusoit ;
mais à la fin, venant sur les cinquante-cinq ans, commença à trouver fort bon le traictement qu'il avoit au commencement refusé, et, s’estimant luy-
de laquelle j’ay ouy tresmauvais rapport : car l’on m'a dict qu'elle caquette comme si c’estoit une mondaine. » La prieure, qui estoit tante de sa mere, le pria de la bien chapitrer, et la luy laissa toute seule, sinon un jeune religieux qui estoit avec luy. Quand il se trouva tout seul avec sœur Marie, commença à luy lever le voille et commander qu’elle le regardast. Elle luy respondit que sa reigle luy deffendoit de regarder les hommes. « C’est bien dict, ma fille, luy dist-il; mais il ne fault pas que vous estimez qu’entre nous religieux soyons hommes. » Parquoy sœur Marie, craignant faillir par desobeïssance, le regarda au visage; elle le trouva si laid qu’elle pensa, faire plus de penitence que de peché à le regarder. Le Beau pere, aprés luy avoir tenu plusieurs propos de la grande amitié qu’il luy portoit, luy voulut mettre la main au tetin, qui fut par elle bien repoulsé, comme elle devoit, et fut si courroucé qu’il luy dist : « Fault-il qu’une religieuse sçache qu’elle ait des tetins? » Elle Iuy respondit : « Je sçay que j'en ay, et certainement que vous ny autre n’y toucherez point, car je ne suis si jeune ne ignorante que je n’entende bien ce qui est peché et ce qui ne l’est pas. » Et, quand il veid que ses propos ne la pouvoient gaigner, luy en va bailler d’un autre, disant : « Helas! ma fille, il fault que je vous declare mon extreme necessité : c’est que j’ay une maladie que tous les medecins trouvent incurable, sinon que je me res- Jouïisse et jouë avec quelque femme que j'aime
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bien fort. De moy, je ne voudrois pour mourir faire peché mortel; mais, quand l’on viendroit jusques là, je sçay que simple fornication n’est nullement à comparer au peché d’homicide. Parquoy, si vous aimez ma vie, en sauvant vostre conscience de crudelité, vous me la sauverez. » Elle luy demanda quelle façon de jeu il entendoit faire. Il luy dist qu’elle pouvoit bien reposer sa conscience sur la sienne, et qu’il ne feroit chose dont l’une ne l’autre fust chargée; et, pour luy monstrer le commencement du passe-temps qu’il demandoit, la vint embrasser et essayer de la jetter sur un lict. Elle, cognoissant sa meschante intention, se deffendit si bien de parolles et de bras qu’il n’eut pouvoir de toucher qu'à ses habillemens. À l’heure, quand il veid toutes ses inventions et efforts estre tournez en rien, comme un homme furieux et non seulement hors de conscience, mais de raison naturelle, luy meit la main soubs la robbe, et tout ce qu’il peut toucher des ongles esgratigna de telle fureur que la pauvre fille, en criant bien fort, de tout son hault tomba à terre toute esvanouye ; et à ce cry entra l’abbesse dans le dortouër où elle estoit, laquelle , estant à vespres, se souvint avoir laissé ceste religieuse seule avec le Beau pere, qui estoit fille de sa niepce, dont elle eut un scrupule en sa conscience, qui luy feit laisser vespres, et alla à la porte du dortouër escouter ce que l’on faisoit; mais, oyant la voix de sa niepce, poussa la porte que le jeune moyne tenoit. Et quand le prieur veid venir l’ab-
besse, en lui monstrant sa niepce esvanouye en terre, luy dist : « Sans faulte, nostre mere, vous avez grand tort que vous ne m’avez dict les conditions de sœur Marie, car, ignorant sa debilité, je l’ay faict tenir de bout devant moy, et en la chapitrant s’est esvanouÿe, comme vous voyez. » Is la feirent revenir avec vinaigre et autres choses propices, et trouverent que de ‘sa cheute elle estoit blessée à la teste; et, quand elle fut revenue, le prieur, craignant qu’elle comptast à sa tante l’occasion de son mal, luy dist à part: « Ma fille, je vous commande, sur peine d’inobedience et d’estre damnée eternellement, que vous n’ayez jamais à parler de ce que je vous ay faict icy, car entendez que l’extremité d’amour m’y a contraint; et, puis que je voy que vous ne le voulez, je ne vous en parleray jamais que ceste fois, vous asseurant que, si vous me voulez aimer, je vous feray eslire abbesse d’une des meilleures abbayes de ce royaume. » Elle luy respondit qu’elle aimoit mieux mourir en chartre perpetuelle que d’avoir jamais autre amy que celuy qui estoit mort pour elle en la croix, avec lequel elle aimoit mieux souffrir tous les maux que le monde pourroit donner que sans luy avoir tous les biens, et qu’il n’eust plus à luy parler de ces propos, ou elle le diroit à sa mere abbesse; mais qu’en se taisant, elle se tairoit. Ainsi s’en alla ce mauvais pasteur, lequel, pour se montrer tout autre qu’il n’estoit, et pour encores avoir le plaisir de regarder éelle qu’il aimoit, se retourna vers l’abbesse, luy disant :
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« Ma mere, je vous prie, faictes chanter à toutes voz filles un Salve regina en l’honneur de cesté vierge, où j'ay mon esperance. » Ce qui fut faict, durant lequel ce regnard ne feit que plorer, non d’autre devotion que de regret qu’il avoit de n’estre venu au dessus de la sienne. Et toutes les religieuses, pensans que ce fust d'amour à la Vierge Marie, l’estimoient un sainct homme. Sœur Marie, qui cognoissoit sa malice, prioit en son cueur de confondre celuy qui desprisoit tant la virginité. Ainsi s’en alla cest hipocrite à Sainct Martin, auquel lieu ce meschant feu qu’il avoit en son cueur ne cessa de brusler jour et nuict, et de cher
cher toutes les inventions possibles pour venir à ses fins; et pource que sur toutes choses il craignoit l’abbesse, qui estoit femme vertueuse, il pensa le moyen de l’oster de ce monastere. Ainsi s’en alla vers madame de Vendosme, pour l’heure demeurant à la Fere, où elle avoit edifié et fondé un convent de sainct Benoist, nommé Île mont d’Olivet, et, comme celuy qui estoit le souverain reformateur, luy donna à entendre que l’abbesse dudict mont d’Olivet n’estoit pas assez suffisante pour gouverner une telle communauté. La bonne dame le pria de luy en donner une autre qui fust digne de cest office; et luy, qui ne demandoit autre chose, luy conseilla de prendre l’abbesse de Gif, pour la plus suffisante qui fust en France. Madame de Vendosme incontinent l’envoya querir, et luy donna la charge de son monastere du mont d’Olivet. Le prieur de Sainct Martin,
qui avoit en sa main les voix de toute la religion, feist eslire à Gif une abbesse à sa devotion; et aprés ceste election s’en alla audict lieu de Gif essayer encores une fois si par priere ou par douceur il pourroit gaigner sœur Marie Herouët. Et, voyant qu’il n’y avoit nul ordre, retourna desesperé en son prioré de Sainct Martin, auquel lieu, tant pour venir à sa fin que pour se venger de celle qui luy estoit trop cruelle, de peur aussi que son affaire fust eventé, feist desrobber secrettement les reliques dudict Gif de nuict, et meit à sus au confesseur de leans, fort vieil et homme de bien, que c’estoit luy qui les avoit desrobbées, et pour ceste cause le meist en prison à Sainct Martin; et, durant qu’il le tenoit prisonnier, suscita deux tesmoings, lesquels ignoramment signerent ce que monsieur de Sainct Martin leur commanda : c’estoit qu’ils avoient veu dans un jardin ledict confesseur avec sœur Marie en acte villain et deshonneste, ce qu’il voulut faire advouër au vieil religieux. Mais luy, qui sçavoit toutes les faultes de son prieur, le supplia le vouloir mener en chapitre, et que là, devant tous les religieux, il diroit la verité de tout ce qu’il en sçavoit. Le prieur, craignant que la justification du confesseur fust sa condamnation, ne voulut point entendre à ceste requeste ; mais, le trouvant ferme en son propos, le traicta si mal en prison que les uns dient qu’il y mourut, les autres qu’il le contraignit de laisser son habit et s’en aller hors du royaume de France. Quoy qu’il en soit, jamais depuis on ne le veid.
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Quand le prieur estima avoir une telle prise sur sœur Marie, s’en alla à la religion, où l’abbesse, estant faicte à sa poste, ne le contredisoit en rien; et à commença de vouloir user de son auctorité de visiteur, et feit venir toutes les religieuses l’une aprés l’autre, pour les ouïir en une chambre en forme de confession et visitation. Et quand ce fut au rang de sœur Marie, qui avoit perdu sa bonne tante, il recommença à luy dire : « Sœur Marie, vous sçavez de quel crime vous estes accusée, et que la dissimulation que vous faictes d’estre tant chaste ne vous a de rien servy, car on cognoist bien que vous estes tout le contraire. » Sœur Marie luy respondit, d’un visage asseuré : « Faictesmoy venir celuy qui m’a accusée, et vous verrez si devant moy il demeurera en sa mauvaise opinion. » Il luy dist : « [Il ne vous fault aultre preuve, puis que le confesseur mesme a esté convaincu. » Sœur Marie Iuy dist : « Je le pense si homme de bien qu’il n’aura pas confessé telle meschanceté et mensonge ; mais, quand ainsi seroit, faictes-le venir devant moy, et je prouveray le contraire de son dire. » Le prieur, voyant qu’en nulle sorte il ne la pouvoit estonner, luy dist : « Je suis vostre pere, qui pour ceste cause desire sauver vostre honneur; partant, je remects ceste verité à vostre conscience, à laquelle j’adjousteray foy. Je vous demande et vous conjure, sur peine de peché mortel, de me dire verité, à sçavoir si vous estiez vierge quand vous fustes mise ceans. »
Elle luy respond : « Mon pere, l’aage de cinq
ans, que j'avois, doit estre tesmoing de ma virginité. — Or bien, ma fille, depuis. ce temps-là avez-vous point perdu ceste belle fleur ? » Elle luy jura que non, et que jamais n’avoit trouvé empeschement que de luy. À quoy il dist qu’il ne la pouvoit croire, et que la chose gisoit en preuve. « Quelle preuve, dist-elle, vous en plaist-il faire ? — Comme j'en fais aux autres, dist le prieur, car, tout ainsi que je suis visiteur des ames, aussi le suis-je des corps. Vos abbesses et prieures ont passé par mes maias : vous ne devez craindre que je visite vostre virginité. Parquoy jettez-vous sur le lict, et mettez le devant de vostre habillement sur vostre visage. » Sœur Marie luy respondit par colere : « Vous m’avez tant tenu de propos de la foile amour que vous me portez que j'estime plustost que me voulez oster ma virginité que de la vouloir visiter; parquoy entendez que jamais je n’y consentiray. » Alors il luy dist qu’elle estoit excommuniée de refuser l’obedience de ceste religion, et, si elle ne consentoit, qu’il la deshonoreroit en plein chapitre et diroit le mal qu’il sçavoit entre elle et le confesseur. Mais elle, d’un visage sans peur, luy respondit : « Celuy qui cognoist le cueur de ses serviteurs me rendra autant d’honeur devant luy que vous me ferez de honte devant les hommes; parquoy, puis que votre malice en est jusques là, j’aime mieux qu’elle paracheve sa cruauté envers moy que le desir deson mauvais vouloir : car je sçay que Dieu est juste juge. » À l’heure il s’en alla amasser tout le cha-
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pitre, et feit venir devant luy, à genoux, sœur Marie, à laquelle il dist, par un merveilleux despit: « Sœur Marie, il me desplaist que les bonnes admonitions que je vous ay données ont esté inutiles en vostre endroit, et vous estes tombée en un tel inconvenient que je suis contrainct de vous enjoindre une penitence contre ma coustume : c’est qu'ayant examiné vostre confesseur sur aucuns crimes à luy imposez, m'a confessé avoir abusé de vostre personne au lieu où les tesmoings dient l’avoir veu. Parquoy, ainsi que vous avois eslevée en estat honorable et maistresse des novices, j'ordonne que vous soyez mise non seulement la dernière de toutes, mais mangeant à terre, devant toutes les sœurs, pain et eau, jusques à ce qu’on cognoisse vostre contrition suffisante d’avoir grace. » Sœur Marie, estant advertie par une de ses compaignes, qui entendoit tout son affaire, : que, si elle respondoit chose qui despleust au prieur, il la mettroit in pace, c’est-à-dire en chartre perpetuelle, endura ceste sentence, levant les yeux au ciel, et priant Celuy qui avoit esté sa resistance contre le peché vouloir estre sa patience contre sa tribulation. Encores defendit ce venerable prieur que quand sa mere ou ses parens viendroien*, qu’on ne la souffrist de trois ans parler à eux, n’escrire lettres sinon faictes en communauté. Ainsi s’en alla ce malheureux homme sans plus y
revenir, et fut ceste pauvre fille long temps en la ”tribulation que vous avez ouye. Mais sa mere, qui sur tous ses enfans l’aimoit, voyant qu’elle n’avoit
plus de nouvelles d’elle, s’en esmerveilla fort, et dist à un sien fils, sage et honneste gentil-homme, qu’elle pensoit que sa fille estoit morte, et queles religieuses, pour en avoir la pension annuelle, luy dissimuloient, luy priant, en quelque façon que ce fust, de trouver moyen de veoir sadicte sœur; lequel incontinent alla à la religion, en laquelle on luy feit les excuses accoustumées : c’est qu’il y avoit trois ans que sa sœur ne bougeoit du lict. Dont il ne se tint pas content, et leur jura que, s’il ne la voyoit, il passeroit par dessus les murailles et forceroit le monastere : dequoy elles eurent si grande peur qu’elles luy amenerent sa sœur à la grille, laquelle l’abbesse tenoit de si prés qu’elle ne pouvoit dire à son frere chose qu’elle n’entendist. Mais elle, qui estoit sage, avoit mis parescrit tout ce qui est cy dessus, avec mille autres inven- -tions que ledict prieur avoit trouvées pour la decevoir, que je laisse à compter pour la longueur. Si ne veux-je oublier à dire que, durant que sa tante estoit abbesse, pensant qu’il fust refusé pour sa laideur, feit tenter sœur: Marie par un beau et jeune religieux, esperant que si par amour elle obeïssoit à ce religieux, que aprés il la pourroit avoir par crainte. Mais d’un jardin où ledict religieux luy tint propos, avec gestes si deshonnestes que j’aurois honte de les referer, la pauvre fille courut à l’abbesse, qui parloit au prieur, criant : « Ma mere, ce sont diables, en lieu de religieux, ceux qui nous viennent visiter. » Et à l’heure le prieur, ayant peur d’estre descouvert, commença
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à dire en riant : « Sans faulte, ma mere, sœur Marie a raison. » Et, en la prenant par la main, luy dist devant l’abbesse : « J’avois entendu que sœur Marie parloit fort bien et avoit le langage si à main qu'on l’estimoit mondaine, et pour ceste occasion je me suis contrainct, contre mon naturel, tenir tous les propos que les hommes mondains tiennent aux femmes, ainsi que je trouve par escript (car d'experience j'en suis aussi ignorant comme le jour que je fus né); et, en pensant que ma vieillesse et laideur luy faisoient tenir propos si vertueux, je commanday à mon jeune religieux de luy en tenir de semblables, à quoy vous voyez qu’elle a vertueusement resisté. Dont je l’estime si sage et vertueuse que je veux qu’elle soit doresnavant la premiere aprés vous et maistresse des novices, à fin que son bon vouloir croisse tousjours de plus en plus en vertu. » Cest acte icy et plusieurs autres feit ce bon religieux durant trois ans qu’il fut amoureux de la religieuse, laquelle, comme j’ay dict, baiila par la grille à son frere tout le discours de sa piteuse histoire; ce que le frere porta à sa mere, qui, toute desesperée, vint à Paris, où elle trouva la Royne de Navarre, sœur unique du Roy, à qui elle monstra ce piteux discours en luy disant : « Ma dame, fiez-vous une autre fois en voz hipocrites. Je pensois avoir mis ma fille aux faulxbourgs et chemin de paradis, mais je l’ay mise en enfer, entre les mains des pires diables qui y puissent estre : car les diables ne nous tentent s’il ne nous plaist, et ceux-cy
nous veulent avoir par force où l’amour deffault. » La Royne de Navarre fut en grande peine, car entierement elle se confioit en ce prieur de Sainct Martin, à qui elle avoit baillé la charge des abbesses de Montivilier et de Can, ses belles-sœurs. D'autre costé, le crime si grand luy donna telle horreur et envie de venger l’innocence de ceste pauvre fille qu’elle communiqua au chancellier du Roy, pour lors Legat en France, de l’affaire, et feit envoyer querir le prieur, lequel ne trouva nulle excuse sinon qu’il avoit soixante dix ans, et parla à la Royne de Navarre, luy priant, sur tous les plaisirs qu’elle luy voudroit jamais faire, et pour recompense de tous ses services, qu’il luy pleust de faire cesser ce procés, et qu’il confesseroit que sœur Marie Herouët estoit une perle d’honneur et de virginité. La Royne, oyant cela, fut tant esmerveillée qu’elle ne sceut que luy respondre, ains le laissa là ; et le pauvre homme, tout confus, se retira en son monastere, où il ne voulut plus estre veu de personne, et ne vesquit qu’un an aprés. Et sœur Marie Herouët, estimée comme elle meritoit par les vertuz que Dieu avoit mises en elle, fut ostée de ladicte abbaye de Gif, où elle avoit eu tant de mal, et faicte abbesse, par le don du Roy, de l’abbaye nommée Gien, prés Montargis, qu’elle reforma, et vesquit comme pleine de l'esprit de Dieu, le loüant toute sa vie de ce qu’il luy avoit pleu luy donner honneur et repos.
« Voilà, mes dames, une histoire qui est bien
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pour monstrer ce que dict l’Evangile, et sainct Paul aux Corinthiens, que Dieu, par les choses foibles confond les fortes, et par les inutiles aux yeux des hommes la gloire de ceux qui cuident estre quelque chose et ne sont rien. Et pensez, mes dames, que, sans la grace de Dieu, il n’y a homme où l’on doive croire nul bien, ne si forte tentation dont avecques luy l’on n’emporte victoire : comme vous pouvez veoir par la confession de celuy que l’on estimoit juste, et par l’exaltation de celle qu’il vouloit faire trouver pecheresse et meschante. Et en cela est verifié le dire de nostre Seigneur : Qui se exaltera sera humilié, et qui se humiliera sera exalté. — Helas! dist Oisille, que ce prieur-là a trompé de gens de bien! car j’ay veu qu’on se fioit plus en luy qu’en Dieu. — Ce n’est pas moy, dist Nomerfide, car je ne m’arreste point à telles gens. — Il y en a de bons, dist Oisille, et ne fault pas que pour les mauvais ils soient tous jugez; mais les meilleurs sont ceux qui hantent moins les maisons seculieres et les femmes. — Vous dictes bien, dist Emarsuitte : car moins on les voit, moins on les cognoist et plus on les estime, pource que la frequentation les monstre tels qu’ils sont. — Or laissons le monstier où il est, dist Nomerfide, et voyons à qui Guebron donnera sa voix. — Ce sera, dist il, à ma dame Oisille, à fin qu’elle die quelque chose à l’honneur des freres religieux. — Nous avons tant juré, dist Oisille, de dire verité, que je ne sçaurois soustenir autre partie. Et aussi, en
faisant vostre compte, vous m’avez remis en memoire une piteuse histoire que seray contraincte de dire, pource que je suis voisine du païs où de mon temps elle est advenuë. Et à fin, mes dames, que l'hypocrisie de ceux qui s’estiment plus religieux que les autres ne vous enchante l’entendement, de sorte que vostre foy, divertie de ce droict chemin, s’estime trouver salut en quelque autre creature qu’en celuy seul qui ne veult avoir compaignon à nostre creation et redemption, lequel est tout puissant pour nous sauver en la vie eternelle, et en ceste temporelle nous consoler et delivrer de toutes noz tribulations, cognoissant que souvent l’ange Satan se transforme en ange de lumiere, à fin que l’œil exterieur, aveuglé par l’apparence de saincteté et de devotion, ne s’arreste à ce qu'il doibt fuir, il me semble bon de vous en racompter une advenuë de nostretemps. »
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Trois meurtres advenuz en une maison, à sçavoir en la personne du seigneur, de sa femme et de leur enfant, par la meschanceté d’un Cordelier.
\u pays de Perigord y avoit un gentilhomme qui avoit telle devotion à (9 sainct François qu’il luy sembloit que
| fhtous ceux qui portoient cest habit
debvoient estre semblables au bon sainct. En l’honneur de quoy avoit faict faire en sa maison chambre et garderobbe propre pour les loger, par le conseil desquels il conduisoit toutes ses affaires, voire jusques aux moindres choses de son mesnage, s’estimant cheminer seurement en suyvant leur bon conseil. Or advint un jour que la femme de ce gentil-homme, qui estoit belle et non moins sage que vertueuse, avoit faict un beau fils, dont l’amitié que luy portoit son mary augmenta doublement. Et, pour festoyer la commere, envoya querir un sien beau frere. Ainsi que l’heure du soupper fut venuë, arriva un Cordelier, duquel je celeray le nom pour l'honneur de la religion. Le gentil-homme fut fort aise voyant son pere spirituel devant lequel il ne cachoit nul secret. Et, aprés plusieurs propos tenuz
entre sa femme, son beau frere et Iuy, se misrent à table pour soupper, durant lequel ce gentilhomme, regardant sa femme, qui avoit assez de beauté et de bonne grace pour estre desirée, commença à demander tout hault une question au beau pere : « Mon pere, est il vray qu’un homme peche mortellement de coucher avec sa femme pendant qu’elle est en couche ? » Le beau pere, qui avoit la contenance et la parolle contraire à son cueur, luy respondit : « Sans faulte, Monsieur, je pense que ce soit un des grands pechez qui se facent en mariage, et ne fust que l’exemple de la benoiste vierge Marie, qui ne voulut entrer au temple jusques aprés le jour de la purification, combien qu’elle n’en eust besoing. Ainsi ne devriez-vous jamais faillir de vous abstenir d’un petit plaisir, veu que la bonne vierge Marie s’abstenoit, pour obéir à la loy, d’aller au temple, où estoit toute sa consolation. Et, oultre ce, les docteurs en medecine dient qu’il y a grand danger pour la lignée qui en peut venir. » Quand le gentil - homme entendit ces parolles, il en fut bien fasché, car il esperoit bien que son beau pere luy donneroit congé; mais il n’en parla plus avant. Le beau pere, durant ces propos, aprés avoir beu quelque peu davantage qu'il n’estoit besoing, regardant la damoiselle, regarda aussi et pensa bien en soy mesme que, s’il estoit lë mary d’eile, ne demanderoit conseil à personne quelconque de coucher avec sa femme. Et, ainsi que le feu peu à peu s’allume, tellement qu’il vient à embraser toute la
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maison, ainsi ce pauvre frater commença à brusler par telle concupiscence que soudainement delibera de venir à fin du desir que plus de trois ans durans avoit porté couvert en son cueur. Et, aprés que les tables furent levées, print le gentilhomme par la main, et, le menant auprés du lict de la femme, luy dist devant elle : « Monsieur, pource que je cognois l’amitié qui est entre vous et ma damoiselle, laquelle, avec la grande jeunesse qui est en vous, vous tourmente si fort, sans faulte j’en ay grande compassion. Et pource vous diray un secret de nostre saincte Theologie : c’est que la loy (qui pour les abuz des mariz indiscrets est si rigoureuse) ne veult permettre que ceux qui sont de bonne conscience comme vous soient frustrez de l'intelligence. Parquoy, Monsieur, je vous ay dict devant les gens l’ordonnance de la severité de la loy; mais à vous, qui estes homme sage, ne doibs celer la doulceur. Sçachez, mon fils, qu’il y a femmes et femmes, aussi hommes et hommes. Premierement vous fault sçavoir de ma damoiselle que voicy, veu qu'il y a trois sepmaines qu’elle est accouchée, si elle est hors du flux de sang. » À quoy respondit la damoiselle que certainement elle estoit toute nette. Et adonc dist le Cordelier : « Mon fils, je vous donne congé d’y coucher sans aucun scrupule, mais que, vous promettiez deux choses. » Ce que le gentil-homme feit volontiers. « La premiere, dist le beau pere, est que ne parlerez à personne, mais y viendrez secrettement, l’autre, que
vous n’y viendrez qu’il ne soit deux heures aprés minuict, à fin que la digestion de la bonne dame ne soit empeschée par vos follies. » Ce que le gentil-homme luy promist, et jura partel serment que celuy qui le cognoissoit plus sot que menteur s’en teint tout asseuré. Et aprés plusieurs propos se retira le beau pere en sa chambre, leur donnant la bonne nuict, avec grande benediction.
Mais en se retirant print le gentil-homme par la main, luy disant : « Sans faulte, Monsieur, vous en viendrez, et ne ferez plus veiller la pauvre damoiselle. » Le gentil-homme, en la baisant, luy dist: « M’amie, laissez moy la chambre ouverte, » ce qu'’entendist tresbien le beau pere ; et ainsi se retira chacun en sa chambre. Mais, si tost que le beau pere fut retiré, ne pensa pas à dormir ne reposer : car, incontinent qu’il n’ouiît plus de bruit en la maison, environ l’heure qu’il avoit accoustumé aller à matines, s’en alla doulcement droict en la chambre où le seigneur estoit attendu, et là,
trouvant la porte ouverte, va finement esteindre la chandelle, et le plus tost qu’il peut se coucha prés d’elle, sans dire mot. La damoiselle, cuidant que ce fust son mary, luy dist : « Comment, mon mary! vous avez tresmal retenu la promesse que feistes hier au soir à nostre confesseur de ne venir icy jusques à deux heures. » Le Cordelier,
plus attentif à la vie active qu’à la contemplative, avec la crainte qu’il avoit d’estre cogneu, pensa plus à satisfaire au meschant desir duquel de long temps avoit le cueur empoisonné qu’à luy faire
ee a —
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nulle response, dont la damoiselle fut fort estonnée. Et, quand le Cordelier veid approcher l’heure que le mary devoit venir, se leva d’auprés la damoiselle, et retourna soudainement en sa chambre. Et, tout ainsi que la fureur de la concupiscence luy avoit osté le dormir, aussi la crainte, qui tousjours suit la meschanceté, ne luy permist de trouver aucun repos ; mais s’en alla au portier de la maison et luy dist : « Mon amy, monsieur m'a commandé m'en aller incontinent en nostre convent faire quelques prieres où il a devotion; parquoy, je vous prie, baillez-moy ma monture et m'ouvrez la porte sans que personne en oye rien, car l'affaire est necessaire et secret. » Le portier, sçachant bien qu’obeïr au Cordelier estoit service à son seigneur fort agreable, luy ouvrit secrettement la porte et le meit dehors. En cest instant s’esveilla le gentil-homme, lequel, voyant approcher l’heure qui luy estoit donnée du beau pere pour aller veoir sa femme, se leva en sa robbe de nuict èt s’en alla vistement coucher où, par l’ordonnance de Dieu, sans congé d’homme il pouvoit aller ; et, quand sa femme l’ouît parler auprés d’elle, s’esmerveilla si fort qu’elle luy dist, ignorant ce qui estoit passé : « Comment! Monsieur, est-ce la promesses que vous avez faicte au beau pere de si bien garder vostre santé et la mienne de ce que non seulement vous estes venu cy avant l'heure, mais encores y retournez? Je vous supplie, Monsieur, pensez-y. » Le gentil-homme fut si troublé d’ouïr ceste nouvelle qu’il ne peut dis-
simuler son ennuy, et luy dist : « Quels propos me tenez-vous ? Je sçay pour verité qu’il y a trois semaines que je n’ay couché avec vous, et me reprenez d’y venir trop souvent. Si ces propos continuent, vous me ferez penser que ma compaignie vous fasche, et me contraindrez, contre ma coustume et volonté, de chercher ailleurs le plaisir que, selon Dieu, je puis prendre avec vous.» La damoiselle, qui pensoit qu’il se mocquast, lui respondit : « Je vous supplie, Monsieur, en me cuidant tromper, ne vous trompez vous-mesmes, Car, nonobstant que vous n’ayez parlé à moy quand vous y estes venu, si ay-je bien cogneu que vous y estiez. » A l’heure le gentil-homme cogneut qu’ils estoient tous deux trompez, et luy feit grand serment qu’il n’y estoit point venu : dont la dame print telle tristesse qu’avec pleurs et larmes le pria fairetoute diligence de sçavoir qui ce pouvoit estre, car en leur maison ne couchoit que le frère d’elle et le Cordelier. Incontinent le gentil-homme, poulsé de soupçon du Cordelier, s’en alla hastivement en la chambre où il avoit logé, laquelle il trouva vuide ; et, pour estre mieux asseuré s’ils’en estoit fuy, envoya querir le portier, auquel il demanda s’il sçavoit point qu’estoit devenu Île Cordelier, lequel luy compta la verité. Le gentilhomme, certain de ceste meschanceté, retourna en la chambre de sa femme et luy dist : « Asseurément, m’amie, celuy qui a couché avec vous et faict tant de beaux œuvres est nostre pere confesseur. » La damoiselle, qui toute sa vie avoit aimé
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son honneur, entra en tel desespoir que, oubliant toute humanité et nature de femme, le supplia à genoux la venger de ceste grande injure. Parquoy soudain, sans autre delay, le gentil-homme monta à cheval et poursuivit le Cordelier. La damoiselle, demeurant seule en son lict et sans conseil ne consolation que de son petit enfant nouveau né, considerant le cas horrible et merveilleux qui luy estoit advenu, sans excuser son ignorance, se reputa comme coulpable et la plus malheureuse du monde; et alors se trouva si troublée en l’assault de ce desespoir, fondé sur l’enormité et gravité du peché, sur l’amour du mary et l’honneur du lignage, qu’elle estima sa mort trop plus heureuse que sa vie. Et, vaincue de ceste tristesse, tomba en tel desespoir qu’elle fut non seulement divertie de l’espoir que tout chrestien doit avoir en Dieu, mais fut du tout alienée du sens commun, oubliant sa propre nature : tellement qu’estant hors de la cognoissance de Dieu et de soymesme, comme femme enragée et furieuse, print une corde de son lict et de ses propres mains s’estrangla ; et, qui pis est, estant en l’agonie de ceste cruelle mort, le corps, qui combattoit contre icelle, se remua de telle sorte qu’elle donna du pied.sur le visage de son petit enfant, duquel l’innacence ne le peut garantir qu’il ne suyvist par mort sa douloureuse et dolente mere. Mais, en mourant, feit un tel cry qu’une femme qui couchoit en la chambre se leva à grande haste pour allumer de la chandelle. Et à l'heure, voyant sa
maistresse pendue et estranglée à la corde du lict, l'enfant estouffé et mort dessoubs ses pieds, s’en courut toute effrayée en la chambre du frere de sa maistresse, lequel elle mena pour veoir ce piteux spectacle. Le frere, criant et menant tel dueil que peult et doit mener un qui aime sa sœur de tout son cueur, demanda à la chambriere qui avoit commis un tel crime, qui luy dist qu’elle ne sçavoit, et qu'autre que son maistre n’estoit entré en la chambre, lequel puis n’agueres en estoit party. Le frere, allant en la chambre du gentilhomme et ne le trouvant point, creut asseuréement qu’il avoit commis le cas, et, prenant son cheval sans autrement s’enquerir, courut aprés luy et l’attendit en un chemin où il retournoit de poursuyvre son Cordelier, dolent de ne lavoir attrappé. Incontinent que le frere de la damoiselle veid son beaufrere, commença à luy, crier :
« Meschant et lasche, defendez-vous, car aujourd’huy j'espere que Dieu me vengera de vous par ceste espée! » Le gentil-homme, qui se vouloit excuser, veid l’espée de son beaufrere si prés de luy qu’il avoit plus de besoing de se defendre que de s’enquerir de la cause de leur debat ; et lors se donnerent tant de coups etl’un et l’autre quelesang perdu et la lasseté les contraignit se seoir à terre, lun d’un costé, l’autre de l’autre. Et, en prenant leur haleine, le gentil-homme luy demanda :
« Quelle occasion, mon frere, a converty la grande amitié que nous nous sommes tousjours portez en si cruelle bataille ? » Le beaufrere luy respondit :
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« Mais quelle occasion vous a meu de faire mourir ma sœur, la plus femme de bien qu’oncques fut, et encores si meschamment que, soubs couleurs de vouloir coucher avec elle, l’avez pendue et estranglée à la corde de vostre lict ? » Le gentilhomme, entendant ceste parolle, plus mort que vif, dist à son frere : « Est-il bien possible que vous ayez trouvé vostre sœur en l’estat que vous dictes? » Et, quand l’autre frere l’en asseura : « Je vous prie, mon frere, dist le gentil-homme, que vous. oyez la cause pour laquelle je me suis parti de la maison. » Et à l'heure luy feit le compte du meschant Cordelier, dont le frere fut fort estonné et encores plus marry de ce que contre raison il l’avoit assailly, et, en luy demandant pardon, luy dist : « Je vous ay faict tort; pardonnez-moy. » Le gentil-homme luy respondit : « Si je vous ay faict tort, j’en ay la punition, car je suis si blessé que je n’espere jamais en eschapper. » Le beaufrere essaya de le remonter à cheval le mieux qu’il peut et le remena en sa maison, où le lendemain ïl trespassa, confessant devant tous ses parens et amis que luy-mesme estoit cause de sa mort : dont, pour satisfaire à la justice, fut le beaufrere conseillé d’aller demander sa grace au Roy François premier de ce nom. Parquoy, aprés avoir faict honorablement enterrer mary, femme et enfant, s’en alla, le jour du sainct Vendredy, pourchasser sa remission à la court, et la rapporta maistre François Olivier, lequel l’obtint pour le beaufrere, estant pour lors iceluy Olivier chancel-
lier d'Alençon, et depuis, par ses grandes vertuz, esleu du Roy chancellier de France.
« Je croy, mes dames, qu’aprés avoir entendu ceste histoire tresveritable, il n’y aura aucun de vous qui ne pense deux fois à loger telles gens en sa maison; et sçaurez qu'il n’y a plus dangereux venin que celuy qui est le plus dissimulé. — Pensez, dist Hircan, que ce mary estoit un bon sot d'amener un tel gallant soupper auprés d’une si belle et honeste femme. — J’ay veu le temps, dist Guebron, qu’en nostre païs il n’y avoit maison où il n’y eust.chambre dediée pour les beaux peres ; mais maintenant ils sont tant cogneuz qu’on les craint plus qu’advanturiers. — Îl me semble, dist Parlamente, qu’une femme estant dedans le lict (si ce n’est pour luy administrer les sacremens de l’eglise) ne doit jamais faire entrer beau pere ny prestre en sa chambre, et, quand je l’appelleray, on me pourra bien juger en danger de mort. — Si tout le monde estoit autant austere que vous, dist Emarsuitte, les pauvres prestres seroient pis qu’excommuniez d’estre separez de la veuë des femmes. — N’en ayez point de peur, dist Saffredent, car ils n’en auront jamais de faulte. — Comment ! dist Simontault, ce sont ceux qui par mariages nous lient aux femmes, et qui essayent par leur meschanceté à nous en deslier et faire rompre le serment qu’ils nous ont faict faire! — C’est grande pitié, dist Oisille, que ceux qui ont l’administration des sacremens en jouënt ainsi à la
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pelotte! On les devroit brusler tous vifs. — Vous feriez bien mieux de les honorer que de les blasmer, dist Saffredent ; et les flatter que injurier. Mais passons outre, et sçachons qui aura la voix d’Oisille. — Je la donne, dist-elle, à Dagoucin, car je le voy entrer en contemplation telle qu’il me semble preparé à dire quelque bonne chose. — Puis que je ne puis ny ause, dist Dagoucin, dire ce que je pense, à tout le moins parleray-je d’un à qui cruauté porta nuisance et puis profit. Combien qu’amour s’estime tant fort et puissant qu’il veult aller tout nud, et luy est chose ennuyeuse et à la fin importable d’estre couvert, si est-ce que bien souvent ceux qui, pour obeïr à son conseil, s’advancent trop de le descouvrir, s’en trouvent mauvais marchands, comme il advint à un gentilk-homme de Castille duquel vous oirrez l’histoire. »
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Gentile invention d’un gentil-homme pour manifester ses amours à une Royne, et ce qui en advint.
EN Ven la court du Roy et Royne de Cas-
2j tille (desquels les noms ne seront dicts) ES y avoit un gentil-homme si parfaict en FES beauté et bonnes conditions qu’il ne trouvoit son pareil en toutes les Espaignes. Chacun avoit ses vertuz en admiration, mais encores plus son estrange façon : car jamais on ne cogneut qu’il aimast ou servist quelque dame, et si en avoit en la court en tresgrand nombre qui estoient dignes de faire brusler la glace ; mais il n’y en eut point qui eust puissance de prendre ce gentil-homme, lequel avoit nom Elisor. La Royne, qui estoit femme de grande vertu, mais non du tout exempte de la flamme qui moins est cogneuë et plus brusle, regardant ce gentil-homme qui ne servoit nulle de ses femmes, s’en esmerveilla, et un jour luy demanda s’il estoit possible qu'il aimast aussi peu qu’il en faisoit le semblant. J1 luy respondit que, si elle voyoit son cueur comme sa contenance, elle ne luy feroit point ceste question. Elle, desirant sçavoir ce qu’il vouloit dire, le pressa si fort qu’il luy confessa qu’il
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aimoit une dame qu’il pensoit estre la plus vertueuse de toute la Chrestienté. Elle feit tous ses efforts, par prieres et commandemens, de sçavoir qui elle estoit; mais il ne luy fut possible : dont, faisant semblant d’estre fort courroucée contre luy, jura qu’elle ne parleroit jamais à luy s’il ne luy nommoit celle qu’il aimoit tant, dont il fut si fort ennuyé qu’il fut contraint de luy dire qu’il aimoit autant mourir s’il falloit qu'il luy confessast. Mais, voyant qu’il perdoit sa veuë et bonne grace par faulte de dire une verité tant honneste qu’elle ne devoit estre mal prinse de personne, luy dist avec grande craincte : « Ma dame, je n’ay la force ne hardiesse de la vous declarer ; mais, la premiere fois que vous irez à la chasse, je la vous feray veoir, et suis seur que vous jugerez que c’est la plus belle et parfaicte femme du monde. »
Ceste response fut cause que la Royne alla plustost à la chasse qu’elle n’eust faict. Elisor en fut adverty, et s’appresta pour l’aller servir comme il avoit acoustumé, et si avoit faict faire un grand miroër d’acier en façon de hallecret, et, l’ayant mis devant son estomach, le couvroit tresbien d’un manteau de frise noire qui estoit tout bordé de canetille et d’or frisé bien richement. Il estoit monté sur un cheval maureau, fort bien enharnaché de tout ce qui estoit necessaire à cheval. Le harnois estoit tout doré et esmaillé de noir en ouvrage moresque, son Chapeau de soye noire, sur lequel estoit une riche enseigne, où il y avoit pour devise un amour couvert par force, tout en-
richy de ‘pierreries. L’espée et le poignard n’estoient moins beaux ne bien faicts, ne de moins bonnes devises. Bref, il estoit bien en ordre et encores plus adroict à cheval, et le sçavoit si bien manier que tous ceux qui le voyoient laissoient le passe-temps de la chasse pour regarder les courses et saults que faisoit faire Elisor à son cheval. Aprés avoir conduict la Royne jusques au lieu où estoient les toilles, en telles courses et saults que je vous ay dict, meit pied. à terre et vint pour aider à la Royne à descendre ; et, ainsi qu’elle luy tendoit les bras, il ouvrit son manteau de devant son estomach, et, la prenant entre les siens, luy monstrant son hallecret de miroër, luy dist : « Ma dame, je vous supplie de regarder icy. » Et, sans attendre response, la meist doucement à terre. La chasse finie, la Royne retourna au chasteau sans parler à Elisor; mais, aprés le soupper, elle l’appella, luy disant qu’il estoit le plus grand menteur qu’elle avoit jamais veu, car il luy avoit promis de luy mônstrer à la chasse celle qu’il aimoit le plus, ce qu'il n’avoit faict : parquoy elle avoit deliberé de ne faire jamais estime ne cas de luy. Elisor, ayant peur que la Royne n’eust entendu ce qu’il luy avoit dict, luy respondit qu’il n’y avoit point failly, car il luy avoit monstré non la femme seulement, mais la chose qu’il aimoit le mieux. Élle, faisant la mescogneuë, luy dist qu’elle n’avoit point entendu qu’il luy eust monstré une seule de ses femmes. « Il est vray, dist Élisor ; mais que vous ay-je monstré vous descen-
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dant de cheval ? — Rien, dist la Royne, sinon un miroër devant vostre estomach. — En ce miroër, qu'est-ce que vous avez veuf dist Elisor. — Je n’ay veu que moy seulle, respondit la Royne. » Elisor luy dist : « Doncques, ma dame, pour obeïr à vostre commandement, vous ay tenu promesse, car il n’y a ny aura jamais autre image en mon cueur que celle que vous avez veuë au devant de mon estomach, et celle-là seule veux-je aimer, reverer et adorer, non comme femme, mais comme Dieu en terre, entre les mains de laquelle je mets ma mort et ma vie, vous suppliant que ma parfaicte et grande affection, qui a esté ma vie tant que je l’ay portée couverte, ne soit ma mort en la descouvrant ; et, si je ne suis digne d’estre de vous regardé ny accepté pour serviteur, au moins souffrez que je vive, comme j’ay accoustumé, du contentement que j’ay, dont mon cueur a ausé choisir pour le fondement de son amour un si parfaict et digne lieu, duquel je ne puis avoir autre satisfaction que de sçavoir que mon amour est si grande et parfaicte que je me dois contenter d’aimer seulement, combien que je ne puisse estre aimé. Et s’il ne vous plaist, par la cognoissance de ceste grande amour, m’avoir plus agreable qu'auparavant, au moins ne m'ostez la vie, qui consiste au bien que j’ay de vous veoir comme j’ay accoustumé : car je n’ay de vous nul bien, sinon autant qu’il m’en fault pour mon extreme necessité ; et, si j’en ay moins, Vous en aurez moins de serviteurs en perdant le meilleur et
plus affectionné que vous eustes oncques ny ne pourriez jamais avoir. » La Royne, ou pour se monstrer autre qu’elle n’estoit, ou pour experimenter à la longue l’amour qu’il luy portoit, ou pour en aimer quelque autre qu’elle ne vouloit laisser pour luy, ou bien le reservant quand celuy qu’elle aimoit feroit quelque faulte pour luy bailler sa place, dist d’un visage ne courroucé ne content : « Elisor, je ne vous demanderay (comme ignorant l’auctorité d'amour) quelle follie vous a esmeu à prendre une si grande, si haulte et difficile opinion que de m’aimer, car je sçay que le cueur de l’homme est si peu à son commandement qu’il ne le faict pas aimer et haïr où il veult ; mais, pource que vous avez si bien couverte vostre opinion, je desire sçavoir combien il y a que vous l’avez prinse. » Elisor, regardant son visage tant beau, et voyant qu’elle s’enqueroit de sa maladie, espera qu’elle luy vouloit donner quelque remede ; mais, voyant sa contenance si grave et si sage qui l’interrogeoit, d’autre part tomboit en une crainte, pensant estre devant un juge dont il doutoit la sentence estre contre luy donnée. Si est-ce qu’il luy jura que cest amour aveit prins racine en son cueur dés le temps de sa grande jeunesse, et qu’il n’en avoit senty nulle peine, sinon depuis sept ans, non peine (à dire vray), mais une maladie donnant tel contentement que la guerison estoit la mort. « Puis qu’ainsi est, dist la Royne, que vous avez desja experimenté une si grande fermeté, je ne dois estre plus legere à vous
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croire que vous avez esté à me dire vostre affection. Parquoy, s’il est ainsi que vous le dictes, je veux faire telle preuve de la verité que je n’en puisse jamais doubter; et, aprés la preuve faicte, je vous estimeray tel envers moy que vous-mesmes jurez estre, et, vous cognoissant tel que vous dictes, me trouverez telle que vous desirez. » Elisor la supplia faire de luy telle preuve qu’il luy plairoit, car il n’y avoit chose si difficile qui ne luy fust tresaisée pour avoir cest heur qu’elle peust cognoistre l’affection qu'il luy portoit, la suppliant de luy commander ce qu’il luy plairoit qu'il feist. Elle luy dist : « Elisor, si vous m’aimez autant que vous dictes, je suis seure que pour avoir ma bonne grace rien ne vous sera fort à faire. Parquoy je vous commande, sur tout le desir que vous avez de l’avoir et crainte de la perdre, que dés demain, sans plus me veoir, vous partiez de ceste compaignie et vous en alliez en lieu où vous n’aÿez de moy, ne moy de vous, une seule nouvelle d’icy à sept ans. Vous, qui en avez passé sept en cest amour, sçavez bien que vous m’aimez ; puis, quand j’auray faict pareille experience sept autres, je sçauray à l’heure et croyray ce que vostre parolle ne me peult faire croire ny entendre. » Élisor, oyant ce cruel commandement, d’un costé doubta qu’elle le vouloit eslongner de sa presence, et de l’autre, esperant que la preuve parleroit mieux pour luy que sa parolle, accepta son commandement et luy dist : « Si j’ay vescu sept ans sans nulle esperance, portant ce
feu couvert, à cest heure qu’il est cogneu de vous, porteray et passeray les sept ans autres en meilleure patience et esperance. Mais, ma dame, obeïssant à vostre commandement, par lequel je suis privé de tout le bien que j’euz jamais en ce monde, quelle esperance me donnez-vous, au bout des sept ans, de me recognoistre pour fidelle e loyal serviteur? » La Royne luy dist (tirant un anneau de son doigt) : « Voilà un anneau que je vous donne; couppons le tous deux par la moitié : j’en garderay l’une, et vous l’autre, à fin que, si le long temps avoit puissance de m’oster la memoire de vostre visage, je Vous puisse recognoistre par ceste moitié d’anneau semblable à la mienne. » Elisor print l’anneau et le rompit en deux, et en bailla une à la Royne, et retint l’autre; et, en prenant congé d’elle plus mort que ceux qui ont rendu l’ame, s’en alla à son logis donner ordre à son partement, ce qu’il feit en telle sorte qu’il envoya tout son train à sa maison, et luy seul s’en alla avec un varlet en un lieu si solitaire que nul de ses parens et amis, durant les sept ans, n’en peut avoir nouvelle. De la vie qu’il mena durant ce temps, et de l’ennuy qu’il porta pour ceste absence, ne s’en peult rien sçavoir; mais ceux qui aiment ne le peuvent ignorer. Au bout des sept ans justement, ainsi que la Royne alloit à la messe, vint à elle un hermite portant une grande barbe, qui, en luy baisant la main, luy presenta une requeste, qu’elle ne print la peine de regarder soudainement, combien qu’elle avoit
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accoustumé de prendre de sa main toutes les requestes qu’on luy presentoit, quelque pauvres que ce fussent. Ainsi qu’elle estoit à la moitié de la messe, ouvrit la requeste, dedans laquelle trouva la moitié de l’anneau qu’elle avoit baillé à Elisor, dont elle fut fort esbahye et non moins joyeuse, et, avant lire ce qui estoit dedans, commanda soudain à son aumosnier qu’il luy feist venir ce grand hermite qui luy; avoit presenté la requeste. L’aumosnier le chercha par tous costez, mais il ne fut possible d’en sçavoir nouvelles, sinon qu'aucun luy dist l’avoir veu monter à cheval; toutesfois, il ne sçavoit quel chemin il tenoit. En attendant la response de l’aumosnier, la Royne leut la requeste, qu’elle trouva estre une epistre aussi bien faicte qu’il estoit possible ; et, si n’estoit le desir que j’ay de la vous faire entendre, je ne l’eusse jamais osé traduire, vous priant penser, mes dames, que la grace et le langage Castillan est sans comparaison mieux declarant ceste passion d'amour que n’est le François. Si est-ce que la substance en est telle :
Le temps m’a faict par sa force et puissance Avoir d'amour parfaicte cognoissance ;
Le temps äprés m’a esté ordonné
En tel travail, durant ce temps donné,
Que l’incredule a par le temps peu veoir Ce que l’amour ne luy a faict sçavoir.
Le temps, lequel avoit faict l’amour naistre Dedans mon cueur, l’a monstré en fin estre Tout tel qu’il est : parquoy, en le voyant,
Ne l’ay cogneu tel comme en le croyant.
Le temps m'a faict veoir sur quel fondement Mon cueur vouloit aimer si fermement :
Ce fondement estoit vostre beauté,
Soubs qui estoit couverte cruauté.
Le temps m'a faict veoir beauté estre rien, Et cruauté cause de tout mon bien,
Par qui je fus de la beauté chassé,
Dont le regard j’avois tant pourchassé.
Ne voyant plus vostre beauté tant belle, J’ay mieux senty vostre rigueur rebelle ; Je n’ay laissé vous obeïr pourtant,
Dont je me tiens tresheureux et content, Veu que le temps, cause de l’amitié,
A eu de moy par sa longueur pitié
En me faisant un si honpeste tour
Que je n’ay eu desir de ce retour,
Fors seulement pour vous dire en ce lieu Non un bon jour, mais un parfaict à dieu.
Le temps m'a faict veoir amour pauvre et nu Tout tel qu'il est, et dont il est venu,
Et par le temps j’ay le temps regretté Autant ou plus que l’avois souhaitté, Conduict d'amour qui aveugloit mes sens, Dont rien de luy fors regret je ne sens.
Mais, en voyant cest amour decevable,
Le temps m’a faict veoir l’amour veritable, Que j’ay cogneu en ce lieu solitaire
Où par sept ans m’a fallu plaindre et taire.
J’ay par le temps cogneu l’amour d’enhault, Lequel cogneu, soudain l’autre deffault.
Par le temps suis du tout à luy rendu,
Et par le temps de l’autre deffendu.
Mon cueur et corps luy donne ep sacrifice,
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Pour faire à luy, et non à vous, service.
En vous servant, rien m’avez estimé,
Et j’ay le rien en offenceant aimé.
Mort me donnez pour vous avoir servie, Et, le fuyant, il me donne la vie.
Or par ce temps amour plein de bonté A l’autre amour si vaincu et dompté Que, mis à rien, est retourné en vent, Qui fut pour moy trop doux et decevant.
Je le vous quitte et rends du tout entier, N'ayant de luy ne de vous nul mestier :
Car l’autre amour parfaicte et perdurable Me joinct en luy d’un lien immuable.
A luy m’en vois, là me veux asservir, Sans plus ne vous ne vostre dieu servir.
Je prends congé de cruauté, de peine, Et du torment, du dedaing, de la haine, Du feu bruslant dont vous estes remplie,
Comme en beauté tresparfaicte acomplie.
Je ne puis mieux dire à dieu à tous maux, À tous malheurs et douloureux travaux, Et à l’enfer de l’amoureuse flamme, Qu'en un seul mot vous dire à dieu, ma dame, Sans nul espoir ou que soye ou soyez Que je vous voye ou que plus me voyez.
Ceste epistre ne fut pas leuë sans grandes larmes et estonnemens, accompagnez d’un regret incroyable : car la perte qu’elle avoit faicte d’un serviteur remply d’une amour si parfaicte debvoit estre estimée si grande que son tresor ny mesme son royaume ne luy pouvoient oster le tiltre d’estre la plus pauvre et miserable dame du monde,
320 TROISIÈSME JOURNÉE
pource qu’elle avoit perdu ce que tous les biens ne peuvent recouvrer ; et, aprés avoir parachevé d’ouyr la messe et retourné en sa chambre, feit un tel dueil que sa cruauté meritoit. Et n’y eut montagne, rocher ne forest où elle n’envoyast :chercher cest hermite ; mais celuy qui l’avoit tiré de ses mains le garda d’y tomber, et le mena plustost en paradis qu’elle n’en sceut avoir nouvelles en ce monde.
= «Par cest exemple, ne doit nul serviteur con-
fesser ce qui luy peult nuire et en rien aider; et encores moins, mes dames, par incredulité debvez vous demander preuve si difficile qu’en l’ayant vous perdiez vostre serviteur. — Vrayement, Dagoucin, dist Guebron, j’avois toute ma vie ouy estimer la dame à qui le cas est advenu la plus vertueuse du monde; mais maintenant je la tiens la plus folle et cruelle qu’oncques fut. — Toutesfois, dist Parlamente, il me semble qu’elle ne luy faisoit point de tort de vouloir-esprouver sept ans s’il l’aimoit autant qu’il disoit : car les hommes ont tant accoustumé de mentir en pareil cas qu’avant que s’y fier (si fier s’y fault), on ne peult faire trop longue preuve. — Les dames, dist Hircan, sont bien plus sages qu’elles ne souloient, car, en sept Jours de preuve, elles ont autant de seureté d’un serviteur que les autres avoient par sept ans. — Si en ya il, dist Longarine, en ceste compaignie, que l’on a aimé plus de sept ans à toutes preuves de harquebouse, encores n’a l’on sceu
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gaigner leur amitié. — Par Dieu! dist Simontault, vous dictes vray ; mais aussi les doibt-on mettre au rang du vieil temps, car au noùvéau ne serontelles pas receuës. — Encores, dist Oisille, fut bien tenu ce gentil-homme à la dame, par le moyen de laquelle il retourna entierement son cueur à Dieu. —- Ce luy fut un fort grand heur, dist Saffredent, de trouver Dieu par les chemins : car, veu l’ennuy où il estoit, je m’esbahis qu’il ne se donna aux diables. » Emarsuitte luy dist : « Et, quand vous avez esté mal traicté de vostre dame, vous estes-vous donné à tels maistres ? — Mille et mille fois je m’y suis donné, dist Saffredent ; mais le diable, voyant que tous les tourmens d’enfer ne me pouvoient faire pis que ceux qu’elle me donnoit, ne me daigna jamais prendre, sçachant qu’il n’est point diable plus importable qu’une dame aimée et qui ne veulf point aimer. — Si j’estois vous, dist Parlamente à Saffredent, avec telle opinion que vous avez, jamais je ne serois femme. — Mon affection a tousjours esté telle, dist Saffredent, et mon erreur si grande, que là où je ne puis commander, encore me tiens-je tresheureux de servir : car la malice des femmes ne peult vaincre l’amour que je leur porte. Mais, je vous prie, dictes-moy, en vostre conscience, louëz-vous ceste dame d’une si grande rigueur? — Ouy, dist Oisille, car je croy qu’elle ne vouloit estre aimée ny aimer. — Si elle avoit ceste volonté, dist Simontault, pourquoy luy. donnoit-elle quelque esperance aprés les sept ans passez ? — Je suis de
vostre opinion, dist Longarine, car celles qui ne veulent aimer ne donnent nulle occasion de continuer l’amour qu’on leur.porte. — Peult-estre, dist Nomerfide, qu’elle en aimoit un autre qui ne valloit pas cest honneste homme-là, et que pour un pire elle laissa le meilleur. — Par ma foy, dist Saffredent, je pense qu’elle faisoit provision de luy pour le prendre à l’heure qu’elle laisseroit celuy que pour lors elle aimoit le mieux. — Je voy bien, dist Oisille, que tant plus nous mettrons ces propos en avant, et plus ceux qui ne veulent estre mal traictez diront de nous le pis qui leur sera possible. Parquoy je vous prie, Dagoucin, donnez vostre voix à quelqu’un: — Je la donne, dist-il, à Longarine, estant asseuré qu’elle nous dira quelque chose de nouveau, et si n’espargnera homme ne femme pour dire la verité. — Puis que vous m’estimez si veritable, dist Longarine, je prendray la hardiesse de racompter un cas advenu à un bien grand prince, et lequel passa en vertu tous les autres de son temps. Sçachez aussi que la chose dont on doit moins user sans extreme necessité est mensonge et dissimulation, car c’est un vice bien laid et infame, principalement aux princes et grands seigneurs, en la bouche et contenance desquels la verité est mieux seante qu’en autre lieu. Mais il n’y a si grand prince en ce monde, combien qu’il ait tous les grands honneurs et richesses qu’on sçauroit desirer, qui ne soit subject à l’empire et tirannie d'amour; et semble que plus le prince est noble et de grand cueur, plus amour
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faict son effort de l’asservir sous sa forte main : car ce glorieux Dieu ne tient compte des choses communes, et ne prend plaisir sa majesté qu’à faire tous les jours miracles, comme d’affoiblir les forts, fortifier les foibles, donner intelligence aux ignorans, oster le sens aux plus sages, favoriser aux passions, destruire la raison; et, brief, l’amoureuse divinité prend plaisir en telles mutations. Et, pource que les princes n’en sont exempts, aussi ne le sont-ils de la necessité en laquelle les met le desir de la servitude d'amour; et par force leur est non seulement permis user de mensonge, hipocrisie et fiction, qui sont les moyens de vaincre les ennemis, selon la doctrine de maistre Jean de Meun. Or, puis qu’en tel acte d’un prince est louable la condition qui en tous autres fait à desestimer, je vous racompteray les inventions d’un jeune prince, par lesquelles il trompa ceux qui ont accoustumé de tromper tout lemonde. »
NOUVELLE VINGTCINQIESME
Subtil moyen dont usoit un grand prince pour jouyr de la femme d’un advocat de Paris.
NYS N la ville de Paris y avoit un advocat AE plus estimé que neuf hommes de son estat, et, pour estre cherché d’un cha-
devenu le plus riche de tous ceux de sa robe. Mais, voyant qu’il n’avoit eu nuls enfans de sa premiere femme, espera d’en avoir d’une seconde. Et, combien que son corps fust vieil, son cueur ne son esperance n’estoient point morts : qui luy feit choisir une fille dans la ville de l’aage de dixhuict à dixneuf ans, fort belle de visage et de teinct, et ericores plus de|taille et de bon poinct, laquelle il aima et traicta le mieux qui luy fut possible; et n’eut d’elle non plus d’enfans que de la premiere, dont à la longue elle se fascha. Parquoy la jeunesse, qui ne peult porter long ennuy, luy feit chercher recreation ailleurs qu’en sa maison, en allant aux dances et banquets, toutesfois si honnestement que son mary n’en pouvoit prendre mauvaise opinion : car elle estoit tousjours en la compaignie de celles en qui il avoit fiance. Un jour qu’elle estoit en unes nopces, s’y trouva un
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bien grand prince, qui, en me faisant le compte, me deffendit le nommer. Si vous puis-je bien dire que c’estoit le plus beau et de la meilleure grace qui ait esté devant ne qui (je croy) sera aprés en ce royaume. Ce prince, voyant ceste jeune et belle dame, de laquelle les yeux et la contenance l’inciterent à l’aimer, vint parler à elle d’un tel langage et de telle grace qu’elle eust volontiers commencé ceste harangue, et ne luy dissimula point que de long temps elle avoit en son cueur l'amour dont il la prioit, et qu’il ne se donnast point de peine pour la persuader à une chose où, par la seule veuë, amour l’avoit faict consentir. Ayant ce jeune prince, par la naïfveté d’amour, ce qui meritoit bien estre acquis par le temps, mercia le Dieu qui luy favorisoit; et depuis ceste heure-là pourchassa si bien son affaire qu’ils accorderent ensemble le moyen comme ils se pourroient veoir hors de la veuëé des autres. Le lieu et le temps accordez, ce jeune prince ne faillit de s’y trouver, et, pour garder l’honneur de sa dame, il y alla en habit dissimulé. Mais, à cause des mauvais garsons qui couroient la nuict par la ville, ausquels ne se vouloit faire cognoistre, print en sa compaignie quelques gentils-hommes à qui il se fioit; et au commencement de la rue où elle demeuroit les laissa, disant : « Si vous n’oyez point de bruit dans un quart d’heure, retirez-vous en voz logis, et, sur les trois ou quatre heures, revenez icy me querir. » Ce qu’ils firent, et, n’oyans nul bruit, se retirerent. Le jeune prince s’en alla tout droict
chez son advocat, et trouva la porte ouverte, comme on Îuy avoit promis; mais, en montant le degré, rencontra le mary, qui avoit en sa main une bougie, duquel il fut plus tost veu qu’il ne le peult adviser. Toutesfois amour, qui donne entendement et hardiesse où il baiïlle les necessitez, feit que le jeune prince s’en vint droict à luy et luy dist : « Monsieur l’advocat, vous sçavez la fiance que moy et tous ceux de ma maison avons euë à vous, et que je vous tiens de mes meilleurs et plus fidelles serviteurs. J’ay bien voulu venir icy, Vous visiter privément, tant pour vous recommander mes affaires que pour vous prier que me donniez à boire, car j’en ay grand besoing, et ne dire à personne du monde que j'y sois venu : car de ce lieu m’en fault aller à un autre où je ne veux estre cogneu. » Le bon homme advocat fut tant aise de l’honneur que ce prince luy faisoit de venir ainsi privément en sa maison qu’il le mena en sa chambre, et dist à sa femme qu’elle apprestast la collation des meilleurs fruicts et confitures qu’elle pourroit finer : ce qu’elle feit tresvolontiers, et l’appresta la plus honneste qu'il luy fut possible ; et, nonobstant que l’habillement qu’elle portoit, d’un couvrechef et manteau, la monstrast plus belle qu’elle n’avoit accoustumé, si ne feit pas le jeune prince semblant de la regarder, mais tousjours parloit à son mary de ses affaires, comme à celuy qui les avoit tousjours maniées. Êt, ainsi que la dame tenoit à genoux les confitures devant le prince, et que le mary alla au
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buffet pour luy donner à boire, elle luy dist qu’au partir de la chambre il ne faillist d’entrer en une garderobbe à main droicte, où bien tost aprés elle l’iroit veoir. Incontinent qu’il eut beu, remercia l’advocat, lequel le vouloit à toute force accompaigner; mais il l’asseura que à où il alloit n’avoit besoing de compaignie. Et, en se tournant devers sa femme, luy dist : « Aussi je ne vous veux pas faire tort de vous oster ce bon mary, lequel est de mes anciens serviteurs. Vous estes si heureuse de l’avoir que vous avez bien occasion d’en louër Dieu et de le bien servir et obeïr; et, si vous faisiez autrement, vous seriez bien malheureuse. » En disant ces honnestes propos s’en alla le jeune prince, et, fermant la porte aprés soy: pour n’estre suivy au degré, entra dedans la garderobbe, où, aprés que le mary fut endormy, se trouva la belle dame, qui le mena dedans un cabinet le mieux en ordre qu'il. estoit possible, combien que les plus beaux images qui y fussent estoient luy et elle, en quelques habillemens qu’ils se voulsissent mettre ; et là je ne fais doubte qu’elle ne luy tint toutes ses promesses.
De R se retira à l’heure qu'il avoit dicte à ses gentils-hommes, et les trouva au lieu où il leur avoit commandé de l’attendre. Et, pource que ceste vie dura assez longuement, choisit le jeune prince un plus court chemin pour y aller : c’est qu’il passoit par un monastere de religieux, et avoit si bien faict envers le prieur que tousjours environ minuict le portier luy ouvroit la porte, et
pareillement quand il s’en retournoit. Et, pource que la maison où il alloit estoit prés de là, ne menoit personne avecques luy. Et, neantmoins qu’il menast la vie que je vous dis, si estoit-il prince craignant et aimant Dieu, et ne failloit jamais, combien qu’à l'aller il ne s’arrestast point, de demourer au retour long temps en oraison en l’eglise : qui donna grande occasion aux religieux, qui en entrant et sortant de matines le voyoient à genoux, d’estimer que ce fust le plus sainct homme du monde.
Ce prince avoit une sœur qui frequentoit fort ceste religion, et, comme celle qui aimoit son frere plus que toutes les creatures du monde, le .recommandoit aux prieres de toutes les bonnes personnes qu’elle pouvoit cognoistre, et, un jour qu’elle le recommandoit affectueusement au prieur de ce monastere, il luy dist : « Helas! ma dame, qui est-ce que vous me recommandez? Vous me parlez de l’homme du monde aux prieres duquel j'ay plus d'envie d’estre recommandé, car, si cestuy-là n’est sainct et juste (allegant le passage que bien heureux est qui peult faire mal et ne le faict), je n’espere pas d’estre trouvé tel. » La sœur, qui eut envie de sçavoir quelle cognoissance ce beau pere avoit de la bonté de son frere, l’interrogea si fort qu’en luy baillant ce secret soubs le voille de confession, luy dist : « N'est-ce pas une chose admirable de veoir un prince jeune et beau laisser les plaisirs et son repos pour bien souvent venir ouïr noz matines, non comme prince cherchant
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l’honneur du monde, mais comme un simple religieux vient tout seul se cacher en l’une de noz chappelles ? Sans faulte, ceste bonté rend mes freres et moi si confuz qu'’auprés de luy nous ne sommes dignes d’estre appellez religieux. » La sœur, qui entendit ces parolles, ne sceut que croire : car, nonobstant que son frere fust bien mondain, si sçavoit-elle qu’il avoit la conscience bonne, la foy et l’amour en Dieu bien grande ; mais d’aller à l’eglise à telle heure, elle ne l’eust jamais soupçonné. Parquoy elle s’en vint à luy et luy compta la bonne opinion que les religieux avoient de luy, dont il ne se peut garder de rire, avec un visage tel qu’elle, qui le cognoissoit comme son propre cueur, cogneut qu'il y avoit quelque chose cachée soubs sa devotion, et ne cessa jamais qu'il ne luy en eust dict la verité telle que je l’ay mise icy par escrit, et qu’elle feit l’honneur de me le compter.
« C’est à fin que vous cognoissiez, mes dames, qu’il n’y a malice d’advocat ny finesse de moine qu’amour, en cas de necessité, ne face tromper par ceux qui sont parfaicts en amour; et, puis qu’amour sçait tromper les trompeurs, nous, pauvres simples ignorantes, le devons bien craindre. — Encores, dist Guebron, que je me doubte bien qui c’est, si fault-il que je die qu’il est louable en ceste chose : car on veoit peu de grans seigneurs qui se soucient de l’honneur des femmes ny du scandale du public, mais qu’ils ayent leur plaisir,
et souvent sont autheurs que l’on pense pis qu’il n’y a. — Vrayement, dist Oisille, je voudrois que tous les jeunes seigneurs y prinsent exemple, car souvent le scandale est pire que le peché. — Pensez, dist Nomerfide, que les prieres qu’il faisoit au monastere où 1l passoit estoient bien fondées. — Si n’en devez-vous point juger, dist Parlamente, car peult-estre qu’au retour la repentance en estoit telle que le peché luy estoit pardonné. — Îl est bien difficile, dist Hircan, de se repentir d’une chose si plaisante. Quant est de moy, je m'en suis souventesfois confessé, mais non gueres repenti. — [Il vaudroit mieux, dist Oisille, ne se confesser point, si l’on n’a bonne repentance. — Or, ma dame, dist Hircan, le peché me desplaist bien, et suis marri d’offenser Dieu ; mais le plaisir me plaist. — Tousjours vous et voz semblables, dist Parlamente, voudriez bien qu’il n’y eust ne Dieu ne loy, sinon celle que vostre affection ordonneroit. — Je vous confesse, dist Hircan, que je voudrois que Dieu print aussi grand plaisir à mes plaisirs comme je fais, car je luy donnerois souvent matiere de se resjouir. — Si ne ferez-vous pas un Dieu nouveau, dist Guebron; parquoy fault obeïr à celuy que nous avons. Mais laissons ces disputes aux theologiens, à fin que Longarine donne sa voix à quelqu’un. — Je la donne, distelle, à Saffredent, mais je le prie qu’il nous face le plus beau compte dont il se pourra adviser, et qu’il ne regarde point tant à dire mal des femmes que, là où il y aura du bien, il n’en vueille mons-
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trer la verité. — Vrayement, dist Saffredent, je l'accorde, car j’ay en main l’histoire d’une folle et d’une sage. Vous prendrez l’exemple qu’il vous plaira le meilleur, et cognoistrez qu’autant qu’amour faict faire aux meschans de meschancetez, en cueur honeste faict faire choses dignes de louange : car amour de soy est bon ; mais la malice du subject luy faict souvent prendre un nouveau surnom de fol, leger, cruel ou villain. Toutesfois, par l’histoire que je vous veux à present racompter, pourrez veoir qu'amour ne change point le : cueur, mais le monstre tel qu’il est, fol aux fols et sage aux sages. »
NOUVELLE VINGTSIXIESME
Plaisant discours d’un grand seigneur pour avoir la jouyssance d’une dame de Pampelune.
@NL y avoit, au temps du Roy Loys ES douziesme, un jeune seigneur nommé & monsieur d’Avannes, fils du sire d’Ale- A bret et frere du Roy Jean de Navarre, avec lequel ledict seigneur d’Avannes demeuroit : ordinairement. Or, estoit ce jeune seigneur, de l’aage de quinze ans, tant beau et plein de toutes
bonnes graces qu’il sembloit n’estre faict que pour estre aimé et regardé, ce qui estoit de tous ceux qui le voyoient, et plus que de nulle autre d’une femme demourante en la ville de Pampelune en Navarre, laquelle estoit mariée à un fort riche homme, avec lequel vivoit fort honnestement; et, combien qu’elle ne fust aagée que de vingt-trois ans, si est-ce que, parce que son mary approchoit du cinquantiesme, s’habilloit tant modestement qu’elle sembloit plus vefve que mariée, . et jamais à nopces ny à festins homme ne la veit aller sans son mary, duquel elle estimoit tant la vertu et la bonté qu’elle le preferoit à la beauté de tous autres. Le mary, l'ayant experimentée si sage, y print telle seureté qu’il luy commettoit toutes les affaires de sa maison. Un jour fut convié ce riche homme avecques sa femme aux nopces de l’une de ses parentes, auquel lieu, pour les honorer, se trouva le jeune seigneur d’Avannes, qui naturellement aimoit la dance comme celuy qui en son temps n’y trouvoit son pareil. Aprés disner, que le bal commença, fut prié ledict seigneur d’Avannes par le riche homme de vouloir dancer. Ledict seigneur luy demanda qui il vouloit qu’il menast. Il luy respondit : « Monsieur, s’il y en avoit une plus belle et plus à mon commandement que ma femme, je la vous presenterois, vous suppliant me faire cest honneur de la mener. » Ce que feit le jeune prince, duquel la jeunesse estoit si grande qu’il prenoit plus de plaisir à saulter et dancer qu’à regarder la beauté
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des dames; et celle qu’il menoit, au contraire, regardoit plus la grace et beauté dudict seigneur que la dance où elle estoit, combien que par sa grand’prudence elle n’en feist un seul semblant. L'heure du soupper venuë, monsieur d’Avannes dist à dieu à la compaignie et se retira au chasteau, où le riche homme l’accompaigna sur sa mulle; et, en allant, luy dist : « Monsieur, vous avez aujourd’huy tant faict d'honneur à mes parens et à moy que ce me seroit ingratitude si je ne m’ofirois avecques toutes mes facultez à vous faire service. Je sçay, Monsieur, que tels seigneurs que vous, qui avez peres rudes et avaricieux, avez souvent plus faulte d’argent que nous qui, par petit train et bon mesnage, ne pensons que d’en amasser. Or est-il ainsi que Dieu, m’ayant donné femme selon mon desir, ne m'a voulu totalement en ce monde bailler mon paradis, estant frustré de la joye que les peres ont des enfans. Je sçay, Monsieur, qu’il ne m’apartient de vous adopter pour tel, mais, s’il vous plaist me recevoir pour serviteur et me declarer voz petites affaires, tant que cent mil escuz de mon bien se pourront estendre, je ne fauldray de vous secourir en voz necessitez. » Monsieur d’Avannes fut fort joyeux de cest offre, car il avoit un pere tel que l’autre luy avoit dechifré, et, aprés l’avoir bien remercié, le nomma son pere par alliance.
De cest heure-là ledict riche homme print telle amour audict seigneur d’Avannes que matin et soir ne cessoit de s’enquerir s’il luy falloit quel-
que chose, et ne cela à sa femme la devotion qu’il avoit audict seigneur d’Avannes, dont elle l’aima doublement. Et depuis ceste heure-là ledict seigneur d’Avannes n’avoit faulte de chose qu’il desirast. Il alloit souvent vers ce riche homme, boire et manger avecques luy, et, quand il ne le trouvoit point, sa femme luy bailloit tout ce qu’il demandoit, et d'avantage parloit à luy si sagement, l’admonnestant d’estre vertueux, qu’il la craignoit et l’aimoit plus que toutes les femmes du monde. Elle, qui avoit Dieu et l’honneur devant les yeux, se contentoit de sa veuë et parolle, où gist la satisfaction de l’honnesteté et bonne amour, en sorte que jamais elle ne luy feit signe parquoy il peust penser et juger qu’elle eust autre affection à luy que fraternelle et chrestienne. Durant ceste amitié couverte, monsieur d’Avannes, par l’aide des dessusdicts, estoit fort gorgias et bien en ordre; et, approchant l’aage de dixsept ans, commença de chercher plus les dames qu’il n’avoit de coustume ; et, combien qu’il eust plus volontiers aimé la sage dame que nulles autres, si est-ce que la peur qu’il avoit de perdre son amitié, si elle entendoit tels propos, le feit taire et s’amuser ailleurs. Et s’alla adresser à une gentil-femme prés de Pampelune, qui avoit maison en la ville, laquelle avoit espousé un jeune homme qui sur tout aimoit les chiens, chevaux et oyseaux; et commença pour l’amour d'elle à lever mille passetemps, tournois, jeux de courses, luytes, masques, festins et autres jeux, à tous lesquels se
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trouvoit ceste jeune dame. Mais, à cause que son - mary estoit fort fantastique, ses pere et mere, la cognoissans belle et legere, jaloux de son honneur, la tenoient de si prés que ledict seigneur d’Avannes ne pouvoit avoir d’elle chose que Îa parolle bien courte en quelque bal, combien qu’en peu de temps et de propos apperceut ledict seigneur d’Avannes qu’autre chose ne deffailloit en leur amitié que le temps et le lieu. Parquoy il vint à son bon pere le riche homme, et luy dist qu’il avoit grand devotion d’aller visiter Nostre Dame de Montferrat, le priant retenir en sa maison tout son train, et qu’il y vouloit aller seul : ce qu’il luy accorda. Mais sa femme, qui avoit en son cueur le grand prophete Amour, soupçonna incontinent la verité du voyage, et ne se peut tenir de dire à monsieur d’Avannes : « Monsieur, monsieur, la Nostre Dame que vous adorez n’est pas hors des murailles de ceste ville; parquoy, je vous supplie, sur toutes choses regardez à vostre santé. » Luy, qui la craignoit et aimoit, rougist si fort à ceste parolle que, sans parler, il luy confessa la verité ; et sur cela s’en alla, et, quand il eut acheté une couple de beaux chevaux d’Espaigne, s’habilla en palefrenier, et desguisa tellement son visage que nul ne le cognoissoit. Le gentil-homme mary de la folle dame, qui sur toute chose aimoit les chevaux, veit les deux que monsieur d’Avannes menoit, et incontinent les vint acheter, et, aprés les avoir achetez, regarda le palefrenier qui les manioit si bien, et demanda s’il le voudroit
servir. Le seigneur d’Avannes luy dist qu’ouy, et qu’il estoit un pauvre palefrenier qui ne sçavoit autre mestier que panser les chevaux, enquoy il s’acquitteroit si bien qu’il en seroit content. Le gentil-homme, fort aise, luy donna la charge de tous ses chevaux, et, entrant en sa maison, dist à sa femme qu’il luy recommandoit ses chevaux et son palefrenier, et qu’il s’en alloit au chasteau. La dame, tant pour complaire à son mary que pour n’avoir meilleur passetemps, alla visiter les chevaux et regarda le palefrenier nouveau, qui luy sembla homme de bonne grace; toutesfois elle ne le cognoissoit point. Luy, qui veit qu'il n’estoit poinct cogneu d'elle, luy vint faire la reverence en la façon d’Espaigne, et luy print et baisa la main, et en la baisant la serra si fort qu’elle le recogneut, car en la dance il luy avoit maintesfois faict le tour; et dés l’heure ne cessa la dame de chercher lieu où elle peust parler à luy à part, ce qu'elle fit dés le soir mesmes : car, estant conviée en un festin où son mary la vouloit mener, elle feignit d’estre malade et n’y pouvoir aller. Et le mary, qui ne vouloit faillir à ses amis, luy dist : « M’amie, puis qu’il ne vous plaist venir, je vous prie avoir esgard à mes chiens et sur mes chevaux, à fin qu’il ne leur faille rien. » La dame trouva ceste commission tresagreable ; mais, sans en faire autre semblant, luy respondit, puis qu’en meilleure chose ne la voulait employer, qu’elle luy donneroit à cognoistre par les moindres combien elle desiroit luy complaire. Et n’estoit pas
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encores le mary hors de la porte qu’elle descendit en l’estable, où elle trouva que quelque chose deffailloit ; et, pour y donner ordre, donna tant de commissions aux varlets d’un costé et d’autre qu’elle demeura toute seule avec le maistre palefrenier; et, de peur que quelqu'un survinst, elle luy dist : « Allez-vous-en dedans mon jardin, et m'attendez en un cabinet qui est au bout de l’allée. » Ce qu’il feit si diligemment qu’il n’eut loisir de la mercier. Et, aprés qu’elle eut donné ordre à toute l’escuirie, s’en alla veoir ses chiens, faisant semblable diligence de les faire bien traicter, tant qu’il sembloit que de maistresse elle fust devenuë chambriere; et aprés retourna en sa chambre, où elle se trouva si lasse qu’elle se meit dedans le lict, disant qu’elle vouloit reposer. Toutes les femmes la laisserent seule, fors une en qui elle se fioit, à laquelle elle dist : « Allez-vous-en au jardin et me faictes venir celuy que vous trouverez au bout de l'allée. » La chambriere’ y alla, et trouva le maistre palefrenier, qu’elle amena incontinent à sa dame, qui la feit saillir dehors pour guetter quand son mary viendroit. Monsieur d’Avannes, se voyant seul avecques la dame, se despouïilla des habillemens de palefrenier, osta son faulx nez et sa faulse barbe, et, non comme palefrenier craintif, mais comme tel seigneur qu’il estoit, sans demander congé à la dame, audacieusement se <oucha prés d’elle, où il fut receu ainsi que le plus beau fils qui fust en son temps de la plus folle dame du païs, et demeura là jusques à
ce que le seigneur retourna. À la venuë duquel, reprenant son masque, laissa le plaisir que par finesse et malice il usurpoit. Le gentil-homme, entrant en sa court, entendit la diligence qu’avoit faict sa femme de bien luy obéir, et la mercia tresfort. « Mon amy, ce dist la dame, je ne fais que mon devoir. Îl est vray que, qui ne prendroit garde sur ces meschans garsons, vous n’auriez chien qui ne fust galleux ne cheval qui ne fust maigre ; mais, puis que je cognois leur paresse et vostre bon vouloir, vous serez mieux servi que vous ne fustes oncques. » Le gentil-homme, qui pensoit bien avoir choisi le meilleur palefrenier du monde, luy demanda que luÿ en sembloit. « Je vous asseure, Monsieur, dist-elle, qu’il faict aussi bien son mestier que serviteur qu’eussiez peu choisir; mais si a-il besoing d’estre sollicité, car c’est le plus endormi varlet que je vis jamais. » Ainsi demeurerent longuement le mary et la dame en meilleure amitié qu'auparavant, et perdit tout le soupçon et la jalousie qu’il avoit d’elle, pource qu’autant qu’elle avoit aimé les festins, dances et compaignies, elle estoit ententive à son mesnage, et se contentoit bien souvent de ne porter sur sa chemise qu’un chamarre, en lieu qu’elle avoit accoustumé d’estre quatre heures à s’acoustrer : dont elle estoit louée de son mary et d’un chacun, qui n’entendoit pas que le pire diable chassoit le moindre. Ainsi vesquit ceste jeune dame, sous l'hypocrisie et habit de femme de bien, en telle volupté que raison, conscience, ordre ne mesure
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n’avoient plus de lieu en elle : ce que ne peult porter gueres longuement la jeune et delicate complexion du seigneur d’Avannes , mais commença à devenir tant palle et maigre que sans porter masque on le pouvoit bien descognoistre. Toutesfois, la folle amour qu’il avoit à ceste femme luy rendit tellement les sens hebetez qu’il presumoit de sa force ce qui eust deffailly en celle d’Hercules : dont, à la fin, contrainct de maladie et conseillé par la dame, qui ne l’aimoit tant malade que sain, demanda congé à son maistre de se retirer chez ses parens, qui le Iuy donna à grand regret et luy feit promettre que, quand il seroit sain, il retourneroit en son service.
Ainsi s’en alla le seigneur d’Avannes à beau pied, car il n’avoit qu’à traverser la longueur d’une rue; et, arrivé qu’il fut en la maison du riche homme, son bon pere, n’y trouva que sa femme, de laquelle amour vertueuse qu’elle luy portoit n’estoit point diminuée pour son voyage. Mais, quand elle le veit si maigre et decoloré, ne se peut tenir de luy dire : « Monsieur, je ne sçay comme il va de vostre conscience; mais vostre corps n’a point amendé de ce pelerinage, et me doute fort que le chemin que vous avez faict la nuict vous ait plus travaillé que celuy du jour : car, si vous fussiez allé en Jerusalem à pied, vous en fussiez bien venu plus hallé, mais non pas si maigre et foible. Or, contez ceste-cy pour une, et ne servez plus tels images qui, en lieu de resusciter les morts, font mourir les vivans. Je vous en dirois
d'avantage ; mais, si vostre corps a peché, je voy bien qu’il en a telle punition que j’ay pitié d’y adjouster facherie nouvelle. » Quand le seigneur d’Avannes eut entendu tous ses propos, il ne fut pas moins marri que honteux, et luy dist : « Ma dame, j'ay autresfois ouy dire que la repentance suit de bien prés le peché ; et maintenant je l’espreuve à mes despens, vous priant excuser ma jeunesse, qui ne se peult chastier que par experimenter le mal qu’elle ne veult croire. » La dame, changeant de propos, le feit coucher en un beau lict, où il fut quinze jours ne vivant que de restaurens ; et le mary et la dame luy tindrent si bonne compaignie qu’il avoit tousjours l’un d’eux ‘auprés de luy. Et, combien qu’il eust faict les follies que vous avez ouyes contre la volonté et conseil de la sage dame, si ne diminua elle jamais l’amour vertueuse qu’elle luy portoit : car elle esperoit tousjours qu’aprés avoir passé ses premiers jours en follie, il se retireroit et contraindroit d'aimer honnestement, et par ce moyen seroit du tout à elle. Et, durant ces quinze jours qu’il futen sa maison, elle luy tint tant de bons propos tendans à l’amour de vertu qu’il commença à avoir horreur de la follie qu’il avoit faicte, et, regardant la dame, qui en beauté passoit la folle, cognoissant de plus en plus les graces et vertuz qui estoient en elle, il ne se peult garder, un jour qu'il faisoit assez obscur, chassant toute crainte hors, de luy dire : « Ma dame, je ne voy meilleur moyen, pour estre tel et si vertueux que vous me
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preschez et desirez, que de mettre mon cueur à estre entierement amoureux de la vertu. Je vous supplie, ma dame, de me dire s’il ne vous plaist pas m'y donner toute aide et faveur à vous possible. » La dame, fort joyeuse de luy veoir tenir ce langage, luy dist : « Et je vous promets, Monsieur, que, si vous estes amoureux de la vertu, comme il appartient à tel seigneur que vous, je vous serviray, pour y parvenir, de toutes les puissances que Dieu a mises en moy. — Or, ma dame, dist monsieur d’Avannes, souvienne vous de vostre promesse, et entendez que Dieu, incogneu du chrestien, sinon par foy, a daigné prendre la chair semblable à celle de peché, à fin qu’en attirant nostre chair en l’amour de son humanité, tirast aussi nostre esprit à l’amour de sa divinité, et s’est voulu servir des moyens visibles pour nous faire aimer par foy les choses invisibles. Aussi ceste vertu, que je desire aimer toute ma vie, est chose invisible, sinon par les effaits du dehors; parquoy est besoing qu’elle preigne quelque corps pour se faire cognoistre entre les hommes : ce qu’elle a faict, se revestant du vostre, pour le plus parfaict qu’elle a peu trouver. Doncques je vous recognois et confesse non seulement vertueuse, mais la seule vertu. Et moy, qui la voy reluyre soubs le voile du plus parfaict corps qui onques fut, qui est le vostre, la veux servir et honorer toute ma vie, laissant pour elle toute autre amour vaine et vicieuse. » La dame, non moins contente qu’esmerveillée d’ouir ces
propos, dissimula si bien son contentement qu’elle luy dist : « Monsieur, je n’entreprens pas de respondre à vostre theologie ; mais, comme celle qui est plus craignant le mal que croyant le bien, vous voudrois supplier de cesser en mon endroit les propos dont vous estimez si peu celles qui les ont creuz. Je sçay tresbien que je suis femme non seulement comme une autre, mais tant imparfaicte que la vertu feroit plus grand acte de me transformer en elle que de prendre ma forme, sinon quand elle voudroit estre incogneuë en ce monde : car, soubs tel habit que le mien, ne pourroit la vertu estre recogneuë telle qu’elle est. Si est-ce, Monsieur, que, pour mon imperfection, je ne laisse à vous porter telle affection que doit et peult faire femme craignant Dieu et son honneur. Mais ceste affection ne sera declarée jusques à ce que vostre cueur soit susceptible de la patience que l’amour vertueuse commande. Et à l'heure, Monsieur, je sçay quel langage il fault tenir. Mais pensez que vous n’aimez pas tant vostre propre bien, personne ny honneur, que je l’aime. » Le seigneur d’Avannes, craintif, ayant la larme à l’œil, la supplia tresfort que pour seureté de ses paroles elle le voulust baiser, ce qu’elle luy refusa, disant que pour luy elle ne romproit point la coustume du pays. Et en ce debat survint le mary, auquel dist monsieur d’Avannes : « Mon pere, je me sens tant tenu à vous et à vostre femme que je vous supplie pour jamais me reputer vostre fils. » Ce que le bonhomme feit tres-
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volontiers. « Et, pour seureté de ceste amitié, je vous prie, dist monsieur d’Avannes, que je vous baise. » Ce qu’il feit. Aprés luy dist : « Si ce n’estoit de peur d’offenser la loy, j’en ferois autant à ma mere, vostre femme. » Le mary, voyant cela, commanda à sa femme de le baiser, ce qu'elle feit, sans faire semblant de vouloir ou ne vouloir ce que son mary luy commandoit. À l’heure le feu que la parolle avoit commencé d’allumer au cueur du pauvre seigneur commenca à s’augmenter par le baiser tant desiré, si fort requis et si cruellement refusé. |
Ce faict, s’en alla ledict seigneur d’Avannes devers le Roy son frere au chasteau, où il feit force beaux comptes de son voyage de Montferrat ; et R entendit que le Roy son frere s’en vouloit aller à Olly et Taffares. Et, pensant que le voyage seroit long, entra en une grande tristesse, qui le meit jusques à deliberer d'essayer, avant que partir, si la sage dame luy portoit point meilleure volonté qu’elle luy en faisoit le semblant, et s’en alla loger en une maison de la ville en la ruë où elle estoit, et print un logis vieil et mauvais, et faict de bois, auquel environ minuict meit le feu, dont le cry fut si grand par toute la ville qu’il vint à la maison du riche homme, lequel, demandant par la fenestre où c’estoit qu’estoit le feu, entendit que c’estoit chez monsieur d’Avannes, où il alla incontinent avecques tous les gens de sa maison, et trouva le jeune seigneur tout en chemise en la rue, dont il eut si grand pitié qu’il le print entre
ses bras, et, le couvrant de sa robbe, le mena en sa maison le plustost qu’il luy fut possible, et dist à sa femme, qui estoit dedans le lict : « M’amie, je vous donne en garde ce prisonnier; traictez-le comme moy-mesme. » Et, si tost qu’il fut party, ledict seigneur d’Avannes, qui eust bien voulu estre traicté en mary, sauta legerement dedans le lict, esperant que l’occasion et le lieu feroient changer propos à ceste sage dame; mais il trouva le contraire, car, ainsi qu’il saillit d’un costé dedans le lict, elle sortit de l’autre et print sa chamarre, de laquelle vestuë s’en vint à luy au chevet du lict, et luy dist : « Comment, Monsieur, avezvous pensé que les occasions puissent muer un chaste cueur ? Croyez que, tout ainsi que l’or s’esprouve en la fournaise, aussi faict un cueur chaste au milieu des tentations, où souvent se trouve plus fort et vertueux qu’ailleurs, et se refroidist tant plus il est assailly de son contraire. Parquoy soyez seur que, si j’avois autre volonté que celle que je vous ay dicte, je n’eusse failly à trouver des moyens desquels, n’en voulant user, je n’en tiens compte, vous priant que si vous voulez que je continuë l’afflection que je vous porte, que vous ostiez non seulement la volonté, mais la pensée de jamais, pour chose que vous sceussiez faire, me trouver autre que je suis. » Durant ces parolles arriverent ses femmes, ausquelles elle commanda que l’on apportast la collation de toutes sortes de confitures ; mais il n’avoit pour l’heure ny faim ny soif, tant estoit desesperé d’avoir failly à son en-
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treprinse, craignant que la demonstration qu’il avoit faicte de son desir luy feit perdre la privauté qu’il avoit avec elle.
Le mary, ayant donné ordre au feu, retourna et pria tant monsieur d’Avannes qu’il demeurast pour ceste nuict en sa maison qu’il luy accorda. Mais fut ceste nuict passée en telle sorte que ses yeux furent plus exercez à plorer qu’à dormir; et bien matin leur alla dire à dieu dans le lict, où, en baisant la dame, cogneut bien qu’elle avoit plus de pitié de son offense que de mauvaise volonté encontre luy, qui fut un charbon d’avantage adjouté au feu de son amour. Aprés disner, s’en alla avecques le Roy à Taffares; mais, avant que partir, encores alla dire à dieu à son bon pere et à sa dame, qui, depuis le premier commandement de son mary, ne feit plus difficulté de le baiser
comme son fils. Mais soyez seur que plus la vertu empeschoit son œil et contenance de monstrer la flamme cachée, plus elle s’augmentoit et devenoit importable : en sorte que, ne pouvant porter la guerre que l’honneur et l’amour luy faisoient en son cueur (laquelle toutesfois avoit deliberé de jamais ne monstrer, ayant perdu la consolation de la veuë et parolle de celuy pour qui elle vivoit), print une flevre continue causée d’une humeur melancolique et couverte, tellement que les extremitez du corps luy vindrent toutes froides, et au dedans brusloit incessamment. Les medecins, en la main desquels ne pend pas la santé des hommes, commencerent à douter fort de sa
maladie, à cause d’une oppilation qui la rendoit melencolique, et conseillerent au mary d’avertir sa femme de penser à sa conscience, et qu’elle estoit en la main de Dieu, comme si ceux qui sont en santé n’y estoient point. Le mary, qui aimoit sa femme parfaictement, fut si triste de leurs parolles que, pour sa consolation, il escrivit à monsieur d’Avannes, le suppliant prendre la peine de les venir visiter, esperant que sa veuë profiteroit à la maladie. À quoy ne tarda le seigneur d’Avannes incontinent les lettres receuës, et s’en vint en poste en la maison de son bon pere. Et à l’entrée trouva les serviteurs et femmes de leans menans tel dueil que meritoit leur maistresse, dont ledict seigneur fut si estonné qu’il demoura à la porte comme une personne transie, jusques à ce qu’il veit son bon pere, lequel, en l’embrassant, se print à plorer si fort qu’il ne luy peut mot dire: Et mena ledict seigneur d’Avannes en la chambre de la pauvre malade, laquelle, tournant ses yeux languissans vers luy, le regarda et luy bailla la main en le tirant de toute sa foible puissance, et en l’embrassant et baisant feit un merveilleux plainct, et luy dist: « O Monsieur! l’heure est venuëé qu’il fault que toute dissimulation cesse et que je vous confesse la verité que j’ay tant mis peine à vous celer : c’est que, si vous m'avez porté grande affection, croyez que la mienne n’a esté moindre. Mais ma douleur a passé la vostre, d'autant que j’ay eu la peine de la celer contre mon cueur et volonté : car entendez, Monsieur,
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que Dieu et mon honneur ne m'ont jamais permis de la vous declarer, craignant d’ajouster en vous ce que je desirois diminuer. Mais sçachez, Monsieur, que le mot que si souvent vous ay dit m’a tant faict de mal au prononcer qu’il est cause de ma mort, de laquelle je me contente, puis que Dieu m’a faict la grace de n’avoir permis que la violence de mon amour ait mis tache à ma conscience et renommée : car de moindre feu que le mien ont esté ruinez plus grands et plus forts edifices. Or m'en voy-je contente, puis que avant mourir je vous ay peu declarer mon affection egale à la vostre, hors mis que l’honneur des hommes et des femmes n’est pas semblable, vous suppliant, Monsieur, que doresenavant vous ne craignez à vous adresser aux plus grandes et vertueuses dames que vous pourrez, car en tels cueurs habitent les plus fortes passions et plus sagement conduictes ; et La grace, beauté et honnesteté qui est en vous,ne permettra que vostre amour travaille sans fruict. Je vous prie vous recorder de ma constance, et n’attribuez point à cruauté ce qui doit estre imputé à l'honneur, à la conscience et à la vertu, lesquels nous doivent estre plus chers mille fois que nostre propre vie. Or à dieu, Monsieur, vous recommandant vostre bon pere mon mary, auquel je vous prie compter à la verité ce que vous sçavez de moy, à fin qu’il cognoisse combien j’ay aimé Dieu et luy; et gardez-vous de vous trouver plus devant mes yeux, car doresenavant je ne veux penser qu’à aller recevoir les
promesses que Dieu m’a faictes avant la constitution du monde. » En ce disant, le baisa et embrassa de toute la force de ses foibles bras. Ledict seigneur, qui avoit le cueur aussi mort par compassion qu’elle par douleur, sans avoir puissance de luy dire un seul mot, se retira hors de là de sa veué sur un lict qui estoit dans la chambre, où il s’esvanouîït plusieurs fois.
À l’heure la dame appella son mary, et, aprés luy avoir faict beaucoup de remonstrances honestes, luy recommanda monsieur d’Avannes, l’asseurant qu’aprés luy c’estoit la personne du monde qu’elle avoit la plus aimée. Et en baisant son mary luy dist à dieu ; et à l’heure feit apporter le sainct sacrement de l’autel, et puis aprés l’unction, lesquels elle receut avecques telle joye comme celle qui estoit seure de son salut. Et, voyant que la veuëé luy diminuoit et les forces luy defailloient, commença à dire bien hault son In manus. À ce cry se leva le seigneur d’Avannes de dessus le lict, et, en la regardant piteusement, luy veit rendre avecques un doux souspir sa glorieuse ame à celuy dont elle estoit venuë; et, quand il s’apperceut qu’elle estoit morte, il courut au corps mort, duquel vivant il n’approchoit qu’en craincte, et le vint embrasser et baiser de telle sorte qu’à grand peine le luy peut-on oster d’entre les bras : dont le mary en fut fort estonné, car jamais n’avoit estimé qu’il luy portast telle affection; et, en luy disant : « Monsieur, c’est trop », se retirerent tous deux de là. Et, après
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avoir ploré longuement, l’un sa femme et l’autre sa dame, monsieur d’Avannes luy compta tout le discours de son amitié, et comment jusques à sa mort elle ne luy avoit jamais faict un seul signe où il trouvast autre chose que rigueur : dont le mary, plus content que jamais, augmenta le regret et la douleur qu’il avoit de l’avoir perdue. Et toute sa vie feit services à monsieur d’Avannes, qui à l’heure n’avoit que dix-huict ans, lequel s’en alla à la court, où il demeura beaucoup d’années sans vouloir ne veoir ny parler à femme du monde, pour le regret qu’il avoit. de sa dame, et porta plus de deux ans le noir.
« Voilà, mes dames, la difference d’une sage à une folle dame, esquelles se monstrent les differens effects d’amour, dont l’une en receut mort glorieuse et loüable, et l’autre renommée honteuse et infame, qui feit sa vie trop longue : car, autant que la mort du sainct est precieuse devant Dieu, la mort du pecheur est tresmauvaise. — * Vrayement, Saffredent, dist Oisille, vous nous avez racompté une histoire autant belle qu’il en soit point. — Et qui auroit cogneu les personnes comme moy la trouveroit encores plus belle, car je n’ay point veu un plus beau gentil-homme et de meilleure grace que Jedict seigneur d’Avannes. — Pensez, dist Saffredent, que voilà une bonne et sage femme qui, pour se monstrer plus vertueuse par dehors qu’elle n’estoit au cueur, et pour dissimuler une amour que la raison de na-
ture vouloit qu’elle portast à un si honneste seigneur, se laissa mourir par faulte de se donner le plaisir qu’elle desiroit couvertement, et luy ouvertement. — Si elle eust eu ce desir, dist Parlamente, elle avoit assez de lieu et d’occasion pour luy monstrer; mais sa vertu fut si grande que jamais son desir ne passa la raison. — Vous me la peindrez, dist Hircan, comme :l vous plaira; mais je sçay bien que tousjours un pire diable met l’autre dehors, et que l’orgueil cherche plus la volupté entre les dames que ne faict la crainte et l’amour de Dieu. Aussi que leurs robbes sont si longues et si bien tissues de dissimulation que l’on ne peult cognoistre ce qui est dessoubs : car, si leur honneur n’estoit non plus taché que le nostre, vous trouveriez que nature n’a rien oublié en elles non plus qu’en nous; et, pour la crainte qu’elles se font de n’oser prendre le plaisir qu’elles desirent, ont changé ce vice en un plus grand, qu’elles trouvent plus honneste : c'est une gloire et cruauté, par laquelle esperent d’acquerir nom d’immortalité; et aussi se glorifient de resister au vice de la loy de nature. Si nature est vicieuse, elles se font non seulement semblables aux bestes inhumaines et cruelles, mais aux diables, desquels elles prennent l’orgueil et la malice. — C’est dommage, dist Nomerfide, que vous ayez une femme de bien, veu que non seulement vous desestimez la vertu des autres, mais les voulez monstrer toutes estre vicieuses. — Je suis bien aise, dist Hircan, d’avoir une
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femme qui n’est point scandaleuse, comme aussi je ne le veux estre ; mais, quant à la chasteté de cueur, je croy qu’elle et moy sommes enfans d'Adam et Eve. Parquoy, en bien nous mirans, . n'avons que faire de couvrir nostre nudité de fueilles, mais plustost confesser nostre fragilité. — Je sçay bien, dist Parlamente, que nous avons tous besoing de la grace de Dieu, pource que nous sommes tous enclins à peché : si est-ce que noz tentations ne sont pareilles aux vostres; et, si nous pechons par orgueil, nul tiers n’en a dommage, ny nostre corps et noz mains n’en demeurent souïllez. Mais vostre plaisir gist à deshonorer les femmes, et vostre honneur à tuer les hommes en guerre, qui sont deux poincts formellement contraires à la loy de Dieu. —Je vous confesse, dist Guebron, ce que vous dictes; mais Dieu qui a dict que quiconque regarde par concupiscence est desja adultere en son cueur, et quiconque hait son prochain est homicide : à vostre advis, les femmes en sont-elles exemptes non plus que nous? — Dieu, qui juge le cueur, dist Longarine, en donnera sa sentence. Mais c'est beaucoup que les hommes ne nous puissent accuser, car la bonté de Dieu est si grande que, sans accusateur, il ne nous jugera point, et cognoist si bien la fragilité de noz cueurs que encores nous aimera-il de ne l’avoir point mise à execution. — Or je vous prie, dist Saffredent, laissons ceste dispute, car elle sent plus sa predication que son compte; et je donne ma
voix à Emarsuitte, la priant qu’elle n'oublie point à nous faire rire. — Vrayement, dist-elle, je n’ay garde d’y faillir. En venant icy deliberée de vous compter une histoire pour ceste journée, l’on m’a faict un compte de deux serviteurs d’une princesse, si plaisant que, de force de rire, il m'a faict oublier la melancolie de la piteuse histoire, que je remettray à demain, car mon visage seroit trop joyeux pour la vous faire trouver bonne. »
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Temerité d’un sot secretaire qui sollicita d’amours la
femme de son compaignon » dont il receut grande honte.
N la ville d’Amboise demeuroit le serviteur d’une princesse, qui la ser- Ÿ Ré voit de varlet de chambre, homme À “l honneste et qui volontiers festoyoit les gens qui venoient en sa maison, et principalement ses compaignons. Il n’y a pas long temps que l’un des secretaires de sa maistresse vint loger chez luy, où il demeura dix ou douze jours. Ce secretaire estoit si laid qu’il sembloit
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mieux un roy des Canibales qu’un Chrestien; et, combien que son hoste et compaignon le traictast en frere et amy, et le plus honorablement qu'il luy estoit possible, si feit-il un tour d'homme qui non. seulement oublie toute honnesteté, mais qui ne l’eut jamais dedans son cueur : c’est de pourchasser par amour. deshonneste et illicite la femme de son compaignon, qui n’avoit en soy chose aymable que le contraire de la volupté, car elle estoit autant femme de bien et vertueuse qu’il y en eust dedans la ville où elle demeuroit. Elle, cognoissant la meschante volonté du secretaire, aymant mieux par dissimulation declarer son vice que par un soubdain reffus le couvrir, feit semblant de trouver bons ses propos. Parquoy luy, qui cuidoit l’avoir gaignée, sans regarder à l’aage qu’elle avoit de cinquante ans et qu’elle n’estoit des belles, et sans considerer le bon bruit qu’elle avoit d’estre femme de bien et d’aymer son mary, la pressoit incessamment. Un jour, entre autres, son mary estant en la maison et eux en une salle, elle faignit qu’il ne tenoit qu’à trouver lieu seur pour parler à luy seul, ainsi qu’il desiroit, et tout incontinent il luy dist qu’elle montast au galetas. Soubdain elle se leva et le pria d’aller devant, et qu’elle iroit aprés. Luy, en riant avec une doulceur de visage semblant à un grand magot quand il festoye quelqu’un, s’en monta legierement par les degrez; et sur le poinct qu’il attendoit ce qu’il avoit tant desiré, bruslant d’un feu non clair
comme celuy de genevre, mais comme un gros charbon de forge, escoutoit si elle viendroit aprés luy; mais, en lieu d’ouïr ses pieds, il ouyt sa voix, disant : « Monsieur le secretaire, attendez un peu; je m’en vois sçavoir à mon mary s’il luy plaist bien que j'aille aprés vous. » Pensez quelle mine peut faire en pleurant celuy qui en riant estoit si laid, lequel incontinent descendit les larmes aux yeux, la priant, pour l’amour de Dieu, qu’elle ne voulust rompre par sa parolle l’amitié de luy et de son compaignon. Elle luy respondit : « Je suis seure que l’aimez tant que ne me vouldriez dire chose qu’il ne peult entendre; parquoy je luy vois dire. » Ce qu’elle feit, quelque priere ou contraincte qu’il voulust mettre au devant, dont il fut aussi honteux en s’enfuyant que le mary fut content d’entendre l’honneste tromperie de laquelle sa femme avoit usé. Et luy pleut tant la vertu de sa femme qu’il ne tint compte du vice de son compaignon, lequel estoit assez puny d’avoir emporté sur luy la honte qu’il vouloit faire en sa maison.
« Ïl me semble, mes dames, que, par ce compte, les gens de bien doibvent apprendre à ne retenir ceux desquels la conscience, le cueur et l’entendement ignorent Dieu, l’honneur et la vraye amour. — Éncores que vostre compte soit court, dist Oisille, si est-il aussi plaisant que j’en aye point ouy, et à l’honneur d’une honneste femme. — Par Dieul dist Simontault, ce n’est
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pas grand honneur à une honneste femme de refuser un si laid homme que vous peignez ce secretaire; mais, s’il eust esté beau et honneste, en cela se fust monstrée la vertu. Et, pource que je me doubte quiilest, si j’estois en mon rang, je vous en ferois un compte qui est aussi plaisant que cestuy-cy. — À cela ne tienne, dist Emarsuitte, car je vous donne ma voix. » Et à l’heure commença ainsi : « Ceux qui ont acoustumé de demeurer à la court ou en quelques bonnes villes estiment tant de leur sçavoir qu’il leur semble que tous autres hommes ne sont rien au pris d’eux; mais si ne reste-il pourtant qu’en tous pays et de toutes conditions de gens n’y en ait tousjours assez de fins et malicieux. Toutefois, à cause de l’orgueil de ceux qui pensent estre les plus fins, la mocquerie (quand ils font quelque faulte) en est beaucoup plus grande,*comme je desire vous monstrer par un compte nagueres advenu. »
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Un secretaire pensoit affiner quelqu'un qui l'affina, et ce qui en advint.
YA STANT le Roy François, premier de ce # nom, en la ville de Paris, et sa sœur la Royne de Navarre en sa compaignie, elle avoit un secretaire qui n’estoit pas de ceux qui laissent tomber le bien en terre sans le recueillir : en sorte qu’il n’y avoit president ne conseillier qu’il ne cogneust, marchand ne riche homme qu’il ne frequentast et auquel il n’eust intelligence. A l’heure vint aussi en ladicte ville de Paris un marchand de Bayonne nommé Bernard du Ha, lequel, tant pour ses affaires qu’à cause que le lieutenant civil estoit de son pais, s’adressoit à luy pour avoir conseil et secours en iceux affaires. Ce secretaire de la Royne de Navarre alloit aussi souvent visiter le lieutenant, comme bon serviteur de son maistre et maistresse. Un jour de feste, allant ledit secretaire chez le lieutenant, ne trouva ne luy ne sa femme, mais ouit bien Bernard du Ha, qui, avec une vielle ou autre instrument, apprenoit à dancer aux chambrieres de leans les branles de Gascongne. Quand le secretaire le veid, luy
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voulut faire à croire qu’il faisoit mal, et que, si la lieutenante et son mary le sçavoient, ils seroient tresmal contens de luy. Et, aprés luy avoir bien peinct la crainte devant les yeux, jusques à se faire prier de n’en parler point, luy demanda : « Que me donnerez-vous, et je n’en diray mot? » Bernard du Ha, qui n’avoit pas si grand peur qu'il en faisoit le semblant, voyant que le secretaire le vouloit tromper, luy promit de luy donner un pasté du meilleur jambon de Basque qu’il mangea jamais. Le secretaire, qui en fut trescontent, le pria qu’il peust avoir son pasté le dimanche aprés disner, ce qu’il luy promist ; et, asseuré de ceste promesse, s’en alla veoir une dame de Paris qu’il desiroit sur toutes choses espouser, et luy dist : « Ma dame, je viendray dimanche soupper avec vous, s’il vous plaist ; mais il ne vous fault soucier que d’avoir bon pain etbon vin, car j’ay si bien trompé un sot Bayonnois que le demeurant sera à ses despens, et par ma tromperie vous feray manger le meilleur jambon de Basque qui fut jamais mangé dans Paris. » La dame, qui le creut, assembla. deux ou trois des plus honnestes de ses voisines, et les asseura de leur donner d’une viande nouvelle et dont jamais elles n’avoient tasté.
Quand le dimanche fut venu, le secretaire, cherchant son marchant, le trouva sur le pont au Change, et, en le saluant gracieusement, luy dist : « À tous les diables soyez-vous donné, veu la peine que m’avez faict prendre à vous
chercher! » Bernard du Ha luy respondit qu’assez de gens avoient prins plus grande peine que luy qui n’avoient pas à la fin esté recompensez de tels morceaux; et, en disant cela, luy monstra le pasté qu’il avoit soubs son manteau, assez grand pour nourrir un camp : dont le secretaire fut si joyeux que, encores qu’il eust la bouche parfaictement laide et grande, en faisant le doux la rendit si petite que l’on n’eust pas cuidé qu’il eust sceu mordre dedans le jambon, lequel il print hastivement, et laissa là le marchant sans le convier, et s’en alla porter son present à la damoiselle, qui avoit grande envie de sçavoir si les vivres de Guyenne estoient aussi bons que : ceux de Paris. Et, quand l’heure du soupper fut venuë, ainsi qu'ils mangeoient leur potage, le secretaire leur dist : « Laissez là ces viandes fades ; tastons de cest eguillon de vin. » En disant cela ouvre ce pasté, et, cuidant entamer le jambon, le trouva si dur qu’il n’y pouvoit mettre le cousteau; et, aprés s’estre efforcé plusieurs fois, s’advisa qu’il estoit trompé et que c’estoit un sabot de bois, qui sont souliers de Gascongne, qui estoit emmanché d’un bout de tison et pouldré par dessus de suye et de pouldre de fer avec de l’espice qui sentoit fort bon. Qui fut bien peneux? Ce fut le secretaire, tant pour avoir esté trompé de celuy qu’il pensoit tromper -que pour avoir trompé celle à qui il vouloit et pensoit dire verité; et, d’autre part, luy faschoit fort de se contenter d’un potage pour son soupper. Les da-
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mes, qui en estoient aussi marries que luy, l’eussent accusé d’avoir faict la tromperie, sinon qu’elles cogneurent bien à son visage qu’il en estoit plus marri qu’elles. Et, aprés ce leger soupper, s’en alla ce secretaire bien coleré ; et, voyant que Bernard du Ha luy avoit failly de promesse, luy voulut aussi rompre la sienne, et s’en alla chez le lieutenant civil, deliberé de luy dire le pis qu’il pourroit dudict Bernard. Mais il ne peut venir si tost que ledit Bernard n’eust deja compté tout
le mistere au lieutenant, qui donna sa sentence .
au secretaire, disant qu’il avoit apprins à ses despens à tromper les Gascons, et n’en rapporta autre consolation que sa honte.
« Cecy advient à plusieurs, lesquels, cuidans estre trop fins, s’oublient en leurs finesses. Parquoy il n’est rien tel que de ne faire à autruy chose qu’on ne voulust estre faicte à soy-mesme. — Je vous asseure, dist Guebron, que j’ay veu souvent advenir pareilles choses, et ceux que l’on estime sots de village. tromper de bien fines gens : car 1l n’est rien plus sot que celuy qui pense estre fin, ne rien plus sage que celuy qui cognoist son rien. — EÉncores, dist Parlamente, celuy sçait quelque chose qui cognoist ne le cognoistre point. — Or, dist Simontault, de peur que l’heure ne satisface à noz propos, je donne ma voix à Nomerfide, car je suis seur que, par sa rhetorique, elle ne nous tiendra pas longuement. — Or bien, dist-elle, je vous en vois bail-
ler un tout tel que vous l’esperez de moy. Je ne m’esbahis point, mes dames, si amour donne aux princes et aux gens nourriz en lieu d’honneur les moyens de se sçavoir retirer du danger, car ils sont nourriz avecques tant de gens sçavans que je m’esmerveillerois beaucoup plus s'ils estoient ignorans de quelques choses. Mais l’invention d'amour se monstre plus clairement quand il y a moins d’esprit en ses subjects ; et, pour cela, vous veux racompter un tour que feit un prestre apris seulement d'amour, car il estoit si ignorant de toutes autres choses qu’à peine pouvoit-il lire sa messe. »
NOUVELLE VINGTNEUFIESME
Un bon Jannin de village, de qui la femme faisoi l'amour avecques son curé, se laissa aiséement tromper.
JE N la Comté du Maine, en un village ÿ# nommé Arcelles, y OT un riche Dr homme laboureur, qui en sa vieillesse
Ex espousa une belle jeune femme, qui n’eut de luy nuls enfans. Mais de sa perte se reconforta avec plusieurs amis, et, quand les gentilshommes et gens d'apparence ‘luy faillirent, elle
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retourna à son dernier recours, qui estoit l’eglise, et print compaignon de son peché celuy qui l’en pouvoit absouldre : ce fut son curé, qui souvent venoit veoir sa brebis. Le mary, vieil et pesant, n’en avoit nulle doubte; mais, à cause qu’il estoit rude et robuste, sa femme joüoit son mistere le plus secrettement qu’il luy estoit possible, craignant, si son mary l’appercevoit, qu’il ne la tuast. Un jour qu’il estoit dehors, sa femme, ne pensant qu’il revint si tost, envoya querir monsieur le curé pour la confesser. Et, ainsi° qu'ils faisoient bonne chere ensemble, son mary arriva si soudainement qu’il n’eut loisir de se retirer de sa maison; mais, regardant le moyen de se cacher, monta, par le conseil de sa femme, dedans un grenier, et couvrit la trappe par où il monta d’un van à vanner. Le mary entra en la maison, et elle, de peur qu’il eust quelque soupçon, le festoya si bien à son disner qu’elle n’espargna point le boire, dont il print si bonne quantité, avecques la lasseté qu’il avoit eu au labeur des champs, qu’il luy print envie de dormir, estant assis sur une chaire devant son feu. Le curé, qui s’ennuyoit d’estre si longuement en son grenier, n’oyant point de bruit en la chambre, s’advança sur la trappe, et, en allongeant le col le plus qu’il luy fut possible, advisa que le bon homme dormoit. Et, en regardant, s’appuya par mesgarde sur le van si lourdement que van et homme tresbucherent à bas auprés du bon homme qui dormoit, lequel se resveilla à ce bruit. Et le curé, qui fut
plustost levé que l’autre n’eut ouvert les yeux, luy dist : « Mon compere, voylà vostre van, et grand mercy. » Et, ce dict, s’enfuit. Et le pauvre laboureur, tout estonné, demanda à sa femme : « Qu’est-ce R? » Elle luy respondit : « Mon amy, c’est vostre van que le curé avoit emprunté : il vous l’est venu rendre. » Lequel, tout grondant, luy dist : « C’est bien lourdement rendu ce que l’on a emprunté : car je pensois que la maison tombast par terre. » Par ce moyen se saulva le curé aux despens du bon homme, qui ne trouva rien mauvais que la rudesse dont il avoit usé en rendant son van.
« Mes dames, le maïstre qu’il servoit le saulva pour lors, à fin de plus longuement le posseder et tourmenter. — N'estimez pas, dist Guebron, que les simples gens soient exempts de malice non plus que nous, mais en ont beaucoup davantage : car regardez moy les larrons, meurtriers, sorciers, faulx monnoyeurs, et toutes ces manieres de gens desquels l’esprit n’a jamais repos : ce sont tous pauvres gens et mecaniques. — Je ne trouve point estrange, dist Parlamente, que la malice y soit plus que aux autres, mais ouy bien qu’amour les tourmente parmy le travail qu’ils ont d’autres choses, ne qu’en un cueur vilain une passion si gentille se puisse mettre. — Ma dâme, dist Saffredent, vous sçavez que maistre Jean de Meun a dict qu’aussi bien sont amourettes soubs bureau que soubs brunettes. Et aussi l'amour de qui le
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compte parle n’est pas de celle qui faict porter le harnois : car, tout ainsi que les pauvres gens n’ont les biens ne les honneurs comme nous, aussi ont ils les commoditez de nature plus à leur aise que nous n’avons. Leurs viandes ne sont si friandes, mais ils ont meilleur appetit et se nourrissent mieux de gros pain que nous de restaurans; ils n’ont pas les licts si beaux et si bien faicts que les nostres, mais ils ont le sommeil meilleur que nous et le repos plus grand; ils n’ont point les dames peinctes et parées que nous idolatrons, mais ils ont la jouïssance de leurs plaisirs plus souvent que nous, et sans craindre les parolles, sinon des bestes et des oyseaux qui les voyent. Bref, en ce que nous avons ils deffaillent, et en ce que nous n’avons ils abondent. — Je vous prie, dist Nomerfide, laissons là ce paisant avecques sa paisante, et, avant vespres, achevons nostre journée, à laquelle Hircan mettra fin. — Vrayement, dist il, je vous en garde une aussi piteuse et estrange qu’autre qui soit. Et, combien qu’il me fasche fort de dire mal de quelque dame, sçachant que les hommes, tant pleins de malice, font tousjours consequence de la faulte d’une seule pour blasmer toutes les autres, si est-ce que l’estrange cas me fera oublier ma crainte, et aussi peult estre que l'ignorance descouverte fera les autres plus sages. »
Merveilleuse exemple de la fragilité humaine, qui, pour couvrir son horreur, encourt de mal en pis.
u temps du Roy Loys douziesme, es-.
=Ytant lors Legat en Avignon un de la yxQ Ÿ52 maison d'Amboise, nepveu du Legat
Es) LAC de France, nommé George, avoit au pays de Languedoc une dame, de laquelle je tairay le nom pour l’amour de sa race, qui avoit mieux de quatre mille escuz de rente. Elle demeura fort jeune. vefve et mere d’un seul fils. Et, tant pour le regret qu’elle avoit de son mary que pour l’amour de son enfant, delibera de jamais ne se remarier. Et, pour en fuir l’occasion, ne voulut plus frequenter sinon gens de devotion, pensant bien que le peché forge l’occasion. La jeune dame vefve s’adonna du tout au service divin, fuyant entierement toutes compaignies de mondanité, tellement qu’elle faisoit conscience d’assister à unes nopces ou d’ouyr sonner des orgues en une église. Quand son fils vint en l’aage de sept ans, elle print un homme de saincte vie pour le servir de maistre d’escole, par lequel son fils peust estre
-- endoctriné en toute saincteté et devotion. Lors
que le fils commença à venir en l’aage de quatorze
à quinze ans, nature, qui est un maistre d’escole bien secret, le trouvant trop nourry et plein d'oisiveté, luy apprint une autre leçon que son docteur ne faisoit : car il commença à regarder et desirer les choses qu’il trouvoit belles, et entre autres une damoiselle qui couchoit en la chambre de sa mere, dont nul ne se doutoit : car l’on ne se gardoit non plus de luy que d’un enfant; de sorte qu’en toute la maison on n’y oyoit parler que de Dieu. Ce jeune homme commença à pourchasser secrettement ceste fille, laquelle le vint dire à sa maistresse, qui aimoit et estimoit tant son fils qu’elle pensa qu’elle luy feist ce rapport pour le luy faire haïr. Mais elle en pressa tant sa . maistresse qu’elle luy dist : « Je sçauray s’il est vray, et le chastieray si je le cognois ainsi que vous me dictes. Mais aussi, si vous luy mettez un tel cas assus, et il ne soit vray, vous en porterez la peine. » Et, pour en faire l’experience, luy commanda bailler à son fils assignation de venir à minuict coucher avecques elle en sa chambre, en un lict auprés de la porte, où ceste fille couchoit toute seule. La damoiselle obeït à sa maistresse, et, quand ce vint au soir, la dame se meit en la place de la damoiselle, deliberée, s’il estoit vray ce qu’elle disoit, de chastier si bien son fils qu’il ne coucheroit jamais avecques femme qu’il ne luy en souvint.
En ceste pensée et colere, son fils vint coucher avec elle. Et elle, qui encores pour le veoir coucher ne pouvoit croire qu’il voulust faire chose
deshonneste, attendit à parler à luy jusques à ce qu’elle cogneust quelque signe de sa mauvaise volonté, ne pouvant croire pour chose petite que son desir peust aller jusques au criminel. Mais sa patience fut si longue, et sa nature si fragile, qu’elle convertit sa colere en un plaisir trop abominable, oubliant le nom de mere. Et, tout ainsi que l’eau par force retenue a plus d’impetuosité, quand on la laisse aller, que celle qui ordinairement court, ainsi ceste pauvre dame tourna sa gloire à la contraincte qu’elle donnoit à son corps. Quand elle vint à descendre le premier degré de son honnesteté, se trouva soudainement portée jusques au dernier; et, en ceste nuict là, engroissa de celuy qu’elle vouloit engarder de faire enfans aux autres. Le peché ne fut pas plus tost faict que le remors de conscience luy amena un si grand tourment que la repentance ne la laissa toute sa vie : qui fut si aspre au commencement qu'elle se leva d’auprés de son fils, lequel avoit tousjours pensé que ce fust la damoiselle, et entra en un cabinet où, rememorant sa bonne deliberation et sa meschante execution, passa toute la nuict à plorer et à crier toute seule. Mais, en lieu de s’humilier et cognoistre l’impossibilité de nostre chair, qui sans l’aide de Dieu ne peut faire que peché, voulant par elle mesmes et par ses larmes satisfaire au passé et par sa prudence eviter le mal de l’advenir, donnant tousjours l’excuse de son peché à l’occasion, et non à sa malice, à laquelle n’y a remede que la grace de Dieu, pensa de faire
chose parquoy, à l’advenir, ne pourroit plus tomber en pareil iaconvenient, et, comme s’il n’y avoit qu’une espece de peché à damner les personnes, meit toutes ses forces à eviter cestuy [à seul. Mais la racine de l’orgueil, que le peché externe doit guerir, croissoit tous jours en son cueur, en sorte qu'en evitant un mal elle en feit plusieurs autres. Car le lendemain au matin, si tost qu’il fut jour, elle envoya querir le gouverneur de son fils et luy dist : « Mon fils commence à croistre, il est temps de le mettre hors de la maison. J’ay un mien parent qui est delà les monts avec monsieur le grand maistre de Chaulmont, qui sera tresaise de le prendre en sa compaignie. Et pource, dés ceste heure icy emmenezle, et, à fin que je n’aye nul regret de luy, gardez qu’il ne me vienne point dire à dieu. » Et, en ce disant, luy bailla l’argent qui estoit necessaire pour faire son voyage ; et dés le matin feit partir ce jeune homme, qui en fut fort aise, car il ne desiroit autre chose qu’aprés la jouissance de s’amie s’en aller à la guerre.
La dame demeura longuement en grande tristesse et melencolie, et, n’eust esté la crainte de Dieu, eust maintes fois desiré la fin du malheureux fruict dont elle estoit pleine. Elle faignit d’estre malade, à fin que ce manteau couvrist son imperfection. Et, quand elle fut preste d’accoucher, regardant qu’il n’y avoit homme au monde en qui elle eust tant de fiance qu’en un frere bastard qu’elle avoit, auquel elle faisoit de grands
biens, l’envoya querir et luy compta sa fortune (mais elle ne luy confessa pas que ce fust de son fils), le priant vouloir donner secours à son honneur, ce qu’il feit. Et, quelques jours avant qu’elle deust accoucher, luy conseilla vouloir changer d’air et aller en sa maison, où elle recouvreroit plustost sa santé qu’en la sienne. Elle s’y en alla en bien petite compaignie, et trouva là une sage femme venuë pour la femme de son frere, qui, une nuict, sans la cognoistre, receut son enfant, et se trouva une belle fille. Le gentil-homme la bailla à une nourrice et la feit nourrir soubs le nom d’estre sienne. La dame, ayant là demeuré un moys, s’en retourna toute seule en sa maison, où elle vesquit plus austerement que jamais en jeusnes et disciplines. Mais, quand son fils vint à estre grand, voyant que pour l’heure il n’y avoit nulle guerre en Italie, envoya supplier sa mere qu’il retournast en sa maison. Elle, craignant de tomber au mal dont elle venoit, ne le voulut point permettre, sinon à la fin qu’il l’en pressa si fort qu’elle n’avoit plus raison de le refuser. Toutefois elle luy manda qu’il n’eust jamais à se trouver devant elle s’il n’estoit marié à quelque femme qu'il aimast bien fort, et qu’il ne regardast point aux biens, mais qu’elle fust gentil-femme, c’estoit assez. Durant ce temps, son frere bastard, voyant la fille qu’il avoit en charge estre devenuë grande et belle en perfection, se pensa de la mettre en quelque maison bien loing, où elle seroit incogneuëé, et, par le conseil de la mere, la donna à la
Royne de Navarre. Ceste fille, nommée Catherine, vint à croistre jusques à l’aage de douze ou treize ans, et se feit tant belle et honneste que Ja Royne de Navarre y print grande amitié et desiroit fort de la marier bien et grandement; mais, à cause qu’elle estoit pauvre, se trouvoient prou de serviteurs, mais point de mary. Un jour avint que le gentil-homme qui estoit son pere incogneu, retournant de delà les monts, vint en la maison de la Royne de Navarre, où, aussi tost qu’il eut advisé sa fille il en fut amoureux, et, pource qu’il avoit congé de sa mere d’espouser telle femme qu’il luy plairoit, ne s’enquist sinon si elle estoit gentil-femme, et, sçachant qu’ouy, la demanda pour femme à ladicte Royne, qui tresvolontiers luy baïlla, car elle sçavoit bien que le gentil-homme estoit riche, et avec la richesse beau et honneste.
Le mariage consummé, le gentil-homme l’escrivit à sa mere, luy disant que doresenavant ne luy pouvoit nier la porte de sa maison, veu qu’il luy menoit une belle-fille aussi parfaicte que l’on sçauroit desirer. La damoiselle, qui s’enquist quelle alliance il avoit prinse, trouva que cestoit la propre fille d’eux deux, dont elle en eut dueil si desesperé qu’elle cuida soudainement mourir, voyant que, tant plus elle donnoit d’empeschement à son malheur, et plus elle estoit le moyen dont il augmentoit. Elle, qui ne sceut autre chose faire, s’en alla au legat d'Avignon, auquel elle confessa l’enormité de son peché, demandant
conseil comme elle s’y devoit conduire. Le legat, pour satisfaire à sa conscience, envoya querir plusieurs docteurs en theologie, ausquels il communiqua l’affaire sans nommer les personnages. Et trouva par leur conseil que la dame ne devoit jamais rien dire de cest affaire à ses enfans, car quant à eux, veu l’ignorance, ils n’avoient point peché; mais qu’elle en devoit toute sa vie faire penitence, sans leur en faire un seul semblant. Ainsi s’en retourna la pauvre dame en sa maison, où bien tost aprés arriverent son fils et sa bellefille, lesquels s’entr’aymoient si fort que jamais mary ne femme n’eurent plus d'amitié ensemble : car elle estoit sa fille, sa sœur et sa femme, et luy à elle pere, frere et mary. Ils continuerent tousjours en ceste grande amitié, et la pauvre dame en son extreme penitence, qui ne les voyoit jamais faire bonne chere qu’elle ne se retirast pour plorer.
« Voilà, mes dames, comme il en prend à celles qui cuident par leurs forces et vertuz vaincre amour et nature, avec toutes les puissances que Dieu y a mises. Mais le meilleur seroit, cognoissant sa foiblesse , n’intenter point contre tel ennemy, et se retirer au vray amy, et luy dire avec le Psalmiste : « Seigneur, je satisferay, responds « pour moy. » — Îl n’est pas possible, dist O1sille, d’ouyr racompter un plus estrange cas que cestuicy, et me semble que tout homme et femme doit icy baisser la teste soubs la craincte de Dieu
voyant que, pour cuider bien faire, tant de maux sont advenuz. — Sçachez, dist Parlamente, qu’au premier pas que l’homme marche en la confiance de soy-mesmes, il s’eslongne d’autant de la confiance de Dieu. — Celuy est sage, dist Guebron, qui ne cognoist ennemy que soy-mesmes, et qui tient sa volonté et son propre conseil pour suspect, quelque apparence de bonté et de saincteté qu’il y ayt. — Il n’y a, dist Longarine, apparence de bien si grande qui doive faire hazarder une femme à coucher avecques un homme, quelque parent qu’il luy soit : car le feu auprès des estouppes n’est gueres seur. — Sans point de fault, dist Emarsuitte, ce devoit estre quelque glorieuse folle, qui pensoit estre si saincte qu’elle fust impeccable, comme quelques uns veulent persuader et faire croire aux simples, à sçavoir que par nous mesmes le pouvons estre, qui est un erreur trop grand. — Est il possible, dist Oisille, qu’il y en eust d’assez fols pour croire ceste opinion? — Ils font bien mieux, dist Longarine, car ils dient qu’il se fault habituer à la vertu de chasteté, et, pour esprouver leurs forces, parlent avec les plus belles qui se peuvent trouver et qu’ils aiment le mieux, et avec baisers et attouchemens de mains experimentent si leur chair est du tout morte. Et, quand par tel plaisir ils se sentent emouvoir, ils se separent, jeusnent et prennent de tresgrandes disciplines. Et, quand ils ont matté leur chair jusques là que pour parler ne pour baiser ils n’ont point d’emotion, ils viennent es-
sayer la forte tentation, qui est de coucher ensemble et s’embrasser sans aucune concupiscence. Mais, pour un qui en est eschappé, sont venuz tant d’inconveniens que l’Archevesque de Milan, où ceste religion s’exerçoit, fut d’avis de les separer, et mettre les femmes au convent des hommes, et les hommes en celuy des femmes. — Vrayement, dist Guebron, cela est bien l’extremité et comble de la folie de se vouloir rendre de soy-mesmes impeccables, et chercher si fort les occasions de peché. — Il y en a, dist Saffredent, qui font tout au contraire, car, quoy qu’ils fuyent tant qu’ils peuvent les occasions, encores la concupiscence les suyt. Et le bon sainct Hierosmes, après s’estre bien foüetté et caché dans les deserts, confessa ne pouvoir eviter le feu qui brusloit dedans ses mouëlles. Parquoy se fault recommander à Dieu : car, si par sa puissance, vertu et bonté, il ne nous retient, nous prenons grand plaisir à trebucher. — Mais vous ne regardez pas ce que je voy, dist Hircan :-c’est que, tant que nous avons recité noz histoires, les moynes, estans derriere ceste haye, n’ont point oy la cloche de leurs vespres ; et maintenant, quand nous avons commencé à parler de Dieu, ils s’en sont allez et sonnent à ceste heure le second coup. — Nous ferons bien de les suivre, dist Oisille, et louër Dieu de ce que nous avons passé ceste journée aussi joyeusement qu’il est possible. » Et en ce disant se leverent et s’en allerent à l’église, où ils oyrent les vespres devotement. Puis s’en allerent
soupper, devisans des propos passez, et rememorans plusieurs cas advenuz de leur temps, pour voir lesquels seroient dignes d’estre retenuz. Et après avoir passé joyeusement tout le soir, allerent prendre leur doux repos, esperans ne faillir le lendemain à continuer l’entreprinse qui leur estoit si agreable. Ainsi fut mis fin à la tierce journée.
Page 3. — Jeanne de Foix, plus connue sous le nom de Jeanne d’Albret, mariée à Antoine de Bourbon. Elle en eut plusieurs enfants, dont lun fut Henri IV.
P. 3. — Claude Gruget, secrétaire de Louis de Bourbon, prince de Condé, passait pour un des bons écrivains de son temps. Il excellait surtout dans les traductions.
P. 4,1. 4. — Balthazar Castiglione est l’auteur du fameux traité du Courtisan (Libro del Cortegiano), qu’on regardait comme le véritable catéchisme des gentils- ‘hommes.
P. 11,1. 8. — Serrance, aujourd’hui Sarrance, village du département des Basses-Pyrénées. Il y avait là une abbaye d’hommes, de l’ordre de Prémontré, sous l’invocation de la Vierge, Sancta Maria de Sarrancia.
P. 13,1. 11. — Sainct Savin, célèbre abbaye de bénédictins fondée par Charlemagne et accrue par Raimond I®", comte de Bigorre, qui donna aux moines les revenus des bains de Cauterets.
P. 16, 1. 29. — Ce seigneur de Bear devait être le roi Henri d’Albret, second mari de Marguerite d’Angoulême.
P. 21,1. 29. — La date de la première édition des Cent Nouvelles de Boccace, nouvellement traduites, prouve que le dauphin dont il est question ici ne peut être que Henri, duc d'Orléans, qui devint dauphin par suite de la mort de son frère aîné, François, au mois d’août 1536, et qui fut depuis roi de France. — La dauphme est Catherine de Médicis, mariée le 27 octobre 1533 à Henri, duc d'Orléans, second fils de François I°".
P. 21,1. 30.— C’est la reine de Navarre elle-même, qu’on nommait ainsi à la cour du roi son frère.
P. 22,1. 16.— Ce fut en 1542 que la guerre recommença entre François I et Charles-Quint, à l’occasion du meurtre de deux ambassadeurs du roi, assassinés par ordre du seigneur du Guast, gouverneur de Milan pour l’empereur.
P. 22,1. 19.— En 1543, Henri VIII, s'étant brouillé avec François [*", entra dans la ligue de Charles-Quint contre son ancien allié.
P. 22,1. 18. — Le 3 janvier 1543, Catherine de Médicis, qui était restée stérile pendant près de dix ans, accoucha d’un fils, qui fut François II.
P. 25,1. 2. — Charles IV, duc d’Alençon, premier mari de Marguerite d'Angoulême.
P. 25, 1. 6. — Ce prelat d’Eglise est Jacques de Silly, second fils de Jacques, chambellan du roi et maître de l'artillerie de France, et qui fut nommé évêque de Séez le 26 février 1511.
P. 26, |. 6.— La duchesse est Marguerite d’Angoulême, alors duchesse d'Alençon.
P. 26,1. 11. — Le lieutenant général du présidial, bailliage et sénéchaussée d'Alençon, était Gilles du Mesnil.
P. 31, 1. 16. — Les femmes dissolues ou de mauvaise vie n’avaient plus le droit de tester en justice.
P: 33,1. 25. — Jean Brinon, issu d’une ancienne famille de Paris, s’était d’abord distingué comme orateur et négociateur habile au service du roi, qui le fit premier président du Parlement de Rouen. II était dans les bonnes grâces de Marguerite, qui lui adressa plusieurs lettres. |
P. 34,1. 23. — La regente, Louise de Savoie, qui fut régente de France après le départ de François Ier pour son armée d’Italie, en 1524, et aussi pendant la prison du roi en Espagne.
P. 34, |. 25. — Jean de la Barre, qui était en 1522 baill de Paris, devint prévôt et gouverneur de Paris lorsque la charge de bailli fut réunie à celle de prévôt par l’édit du mois de mai 1526. Il jouissait d’une grande faveur auprès de François Ier.
P. 35,1. 8. — Bernard d'Ormezan, baron de Saint- Blancart, amiral des mers du Levant, était général des galères du roi en 1521.
P. 36, 1. 31. — Marguerite avait eu, de son second mariage avec le roi de Navarre, un fils, nommé Jean, qui mourut en 1530, à l’âge de deux ans.
P. 42,1. 6. — Alphonse V, roi d'Aragon, surnommé le Sage et le Magnanime, malgré sa passion immodérée pour les femmes.
P. 51, NOUVELLE QUATRIESME. — La chronique scan- - daleuse nous apprend que le sujet de cette nouvelle est véritable et que Marguerite de Valois en a été lhéroïine. L’amiral Bonnivet, favori de François Ie et un des plus séduisants seigneurs de sa cour, s’introduisit, au milieu de la nuit, dans la chambre de cette princesse, et voulut devoir à la violence ce qu’il n'avait pu obtenir de l’amour; mais il trouva une résistance à laquelle il
ne s'attendait pas et fut forcé de se retirer honteusement.
P. 56, 1. 19. — Cette dame d’honneur est, d’après Brantôme, « madame de Chastillon ».
P. 65,1. 1. — Le supérieur d’un couvent de cordeliers se nommait le père gardien.
P. 75, l. 1. —— Le comté d’Alet ou Aleth, en Gascogne, aujourd’hui dans le département de l’Aude.
P. 98, 1. 16. — L'enfant fortuné, c’est Henri d’Aragon, duc de Ségorbe, surnommé l’Infant de la Fortune, parce qu’il naquit, en 1419, après la mort de son père, Henri d'Aragon, troisième fils de Ferdinand IV, roi d'Aragon.
P. 99,1. 18. — Le Languedoc, ou plutôt le Roussillon, était souvent le théâtre d’une guerre acharnée entre la France et l'Espagne sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, après que Charles VIII eut rendu cette province à Ferdinand d'Aragon, à la condition qu'il ne se mélerait pas des affaires du royaume de Naples.
P. 100, 1. 10. — Il y eut une trêve entre la France et l'Espagne pendant l’année 1497; mais la reine de Navarre veut parler sans doute ici de la trêve de quatre mois qui fut conclue à la fin de l’année 1503.
P. 100, |. 15. — Notre édition porte bien Medmacell; mais c’est évidemment une faute typographique pour « Medinaceli ». La famille de Medina-Celi, du nom de la Cerda, était issue de la maison royale de Castille.
P. 111,1. 2. — Cette ville de Roussillon, à six lieues de Perpignan, se nomme aujourd’hui Salces.
P. 112, L. 14. — Le duché de Nagera fut créé par les rois Ferdinand et Isabelle en faveur de Pierre Manrique de Lara, comte de Trevigno.
P. 127, 1. 5. — Le gouverneur ou vice-roi de Catalogne.
P. 127, |. 8. — En octobre 1503, l’armée espagnole, commandée par le duc d’Albe, après avoir fait lever le siège de Salces, brûla plusieurs villes voisines, entre autres Leucate, qui était occupée par les Français.
P. 134, 1. 13. — C'est son gendre, Philippe d’Autriche, dit le Beau, fils de l’empereur Maximilien, souverain des Pays-Bas, héritier présomptif de la couronne d’Espagne, par suite de son mariage avec Jeanne, fille de Ferdinand et d’Isabelle, qui n'avaient pas eu de fils.
P. 134, [. 14. — Frédéric de Tolède, duc d’Albe, rendit de si grands services à son maître, dans la guërre de Roussillon contre le roi de France, que Ferdinand le Catholique lui donna la ville de Huesca.
P. 147, NOUVELLE DOUZIESME, — (Cetté Nouvelle roule sur un des faits les plus célèbres de l’histoire de Florence. Alexandre de Médicis, fils naturel de Laurent, duc d’Urbin, fut créé premier duc de Toscane, en 1 531, par Charles-Quint, qui lui fit épouser, quatre ans après, sa fille naturelle Marguerite d’Autriche. Il se rendit odieux à ses sujets, et surtout à sa famille, qu’il voulut opprimer. Son cousin Lorenzino de Médicis le tua, le 6; La 1937, dans le palais Médicis. -
P. 147, 1. 4. — Charles-Quint avait eu cette :« fille bastarde », avant son mariage, dé Marguerite Vangest,
et il lui fit épouser, en 1535, Alexandre de Médicis, qu’elle perdit deux ans après. Elle se remaria, l’année suivante, avec Octave Farnèse, duc de Parme.
P. 163, 1. 11.— La « belle dame sans mercy » est le
titre d’un poème composé par Alain Chartier sous le règne de Charles VII, et imprimé plusieurs fois à la fin du XV® siècle. Ce poème de métaphysique amoureuse n'est qu’un long dialogue entre une dame et son amant. La dame ayant refusé obstinément de partager la passion qu’elle avait inspirée, l’amant mourut de désespoir. - P. 190, 1. 14. — Nous croyons qu il s’agit ici du baron de Malleville, Parisien, qui périt sur la côte de Syrie, près de Beyrouth, dans une expédition contre les Turcs, et dont Clément Marot a composé “élnse funèbre dans ses Complaintes.
P. 176,1. 2. — Charles d’Amboise, seigneur de Chaumont, neveu du cardinal d'Amboïse, était gouverneur de Milan en 1506. Il fut successivement amiral, maréchal et grand maître de France. Il mourut en 15711, et sa mort fut attribuée au poison. Il eut une grande part, comme général d’armée, aux guerres d’Italie sous le règne de Louis XII,
P. 176, 1. 4. — Guillaume Gouffer, connu sous le nom de lamiral de Bonnivet, parce qu’il était seigneur de Bonnivet et qu'il fut nommé amiral de France par François Ier, qui le prit en affection particulière, se distingua d’abord dans les guerres d’Italie sous Louis XII, notamment au siège de Gênes, en 1507. Il n’avait pas plus de trente ans à cette époque. Il fut tué à la bataille de Pavie, en 1525.
P. 206, [. 1. — V. la note de la page 176, 1. 2.
P. 214, NOUVELLE DIXSEPTIESME. — L’aventüre véritable qui fait le sujet de cette Nouvelle a dû se passer
dans la forêt d’Argilly, au mois de juillet 1521, lors du séjour du roi François Ier à Dijon.
P. 214, 1. 4. — C'est Guillaume, comte de Furstemberg, fils aîné de Wolfgang, qui avait été chambellan de Maximilien Ier, gouverneur et conseiller intime de Philippe d'Autriche, et qui mourut en 1503. Le comte Guillaume fut d’abord au service de François Ier, qui le combla de bienfaits; mais le cardinal de Grandvelle parvint à le gagner et à le faire rentrer dans le parti de l’empereur. Ce fut une honte pour lui que cette espèce de trahison, et, quand il fut fait prisonnier à la tête d’un corps d’armée espagnol, en 1544, les capitaines français étaient d’avis qu'on le traität comme un espion; mais le roi lui fit grâce et fixa sa rançon à 30,000 écus d’or.
P. 214, 1. 11. — Louis II de La Tremoille, vicomte de Thouars, prince de Talmont, etc., gouverneur et lieutenant général de Bourgogne, surnommé le Chevalier . sans reproche, né en 1460, et mort à la bataille de Pavie, âgé de soixante-cinq ans.
P. 216,1. 18.— Florimond Robertet, natif de Montbrison, fut trésorier de France et secrétaire des finances sous les règnes. de Charles VIII, Louis XII et François er.
P. 225, |. 19. — C’est le chap. xv du liv. IV des Décrétales du pape Boniface VIII. L'Église s'était réservé toute juridiction sur les procès en impuissance qui se débattaient devant les tribunaux de l’officialité.
P. 227, 1. 22. — François de Gonzague, deuxième du nom, marquis de Mantoue, né en 1466 et mort en 1519. Il eut beaucoup de part aux guerres d'Italie; il y commanda l’armée française en 1303, et se retira devant la défiance de ses soldats, qui l’accusaient d'intelligences avec les Espagnols. Depuis, il tourna ses
armes contre la France et fut général des troupes de l’empereur Maximilien. Il avait épousé, en 1490, Isabelle d’Est, fille d’Hercule, premier du nom, duc de Ferrare, et sœur d’Alfonse d’Est, qui succéda en 1505 à son père.
P. 232, 1. 4. — La « religion de. l’observance » est le couvent de Saint-François, dit de l’Observance, fondé à Ferrare par le duc Hercule d’Est, premier du nom.
P. 237, 1. 14. — Le couvent de Sainte-Claire, à Ferrare, était aussi sous la règle de saint François.
P. 242, |. 29. — Le seigneur de Ryant était écuyer d’écurie dans la maison du roi, en 1523.
P. 255,1. 1. — La reine de Navarre a voulu désigner ici la reine Anne de Bretagne, femme de Charles VIII, et ensuite de Louis XII.
P. 255, 1. 5. — M. Le Roux de Lincy, en rapprochant avec beaucoup de sagacité toutes les circonstances de ce récit qui se rapportent à Rolandine, a établi d’une manière à peu près certaine que cette Rolandine était la demoiselle Anne de Rohan, fille d’honneur de la reine Anne de Bretagne. Cette reine, en effet, avait eu de grands procès à soutenir contre Jean I], vicomte de Rohan, gendre de François, premier du nom, duc de Bretagne. Anne de Rohan, troisième enfant du vicomte, avait plus de trente-six ans lorsqu'elle épousa, en 1517,
dans l’année qui suivit la mort de son père, son cousin Pierre de Rohan, un des fils du maréchal de Gié. Elle en eut pourtant deux fils, comme le dit la reine de Navarre. Enfin, le nom de Rolandine fait sans doute allusion à celui de Rohan.
P. 256,1. 14. — M. Le Roux de Lincy, en cherchant quel pouvait être ce bâtard de bonne maison, proche parent d’un jeune prince, que sa mère conduisait à Ja cour de Louis XIT, a cru reconnaître dans ce jeune prince François d'Angoulême, duc de Valois, frère de Marguerite, et il a été amené par là tout naturellement à supposer que le héros de la Nouvelle devait être Jean, bâtard d'Angoulême, qui fut légitimé par lettres de Charles VII datées du mois de juin 1458. Mais la date de ces lettres de légitimation donne au bâtard un âge qui ne s'accorde guère avec celui qu'on demande à un amoureux, car il aurait eu au moins cinquante ans sous le règne de Louis XII, vers 1505.
P. 263, |. 28. — Suivant la supposition de M. Le Roux de Lincy, cette dame, mère d’un jeune prince, ne serait autre que Louise de Savoie, veuve du comte d'Angoulême, laquelle vint à la cour de Louis XIT, vers 1904, avec son fils François et sa fille Marguerite.
P. 283, 1. 2.— Étienne Gentil fut prieur de cette abbaye depuis le 15 décembre 1508 jusqu’au 6 novembre 1536, époque de sa mort. L’ancienne et riche abbaye de Saint-Martin-des-Champs était située sur l’emplacement actuel du Conservatoire des arts et métiers, dans la rue Saint-Martin.
P. 283, 1. 9. — A la fin du XV® siècle et au commencement du XVI, la plupart des abbayes et des couvents, qui étaient tombés dans le désordre ou le relâchement, furent réformés. Réformation de religion signifie danc réfarme d’ordre religieux ou de couvent.
P. 284, |. 25. — Elle était sans doute parente du poète Antoine Heroet ou Herouet, auteur de la Parfaite Amie, valet de chambre et secrétaire de la reine de Navarre. |
P. 289, 1. 22. — Marie de Luxembourg, comtesse de Saint-Paul, qui était veuve en secondes noces de François de Bourbon, comte de Vendôme, mort en 1495, vivait retirée dans son château de La Fère, auprès duquel elle avait fondé, en 1518, un couvent de bénédictines qu’on appelait le Calvaire. C’est ce couvent que la reine de Navarre nomme le mont d’Olivet.
P. 296, 1. 5.— Catherine d’Albret, abbesse de Montivilliers, près du Havre, qui vivait encore en 1536, et Madeleine d’Albret, sa sœur, abbesse de la Trinité de Caen, morte en 1532, étaient toutes deux filles de Jean d’Albret, roi de Navarre, et par conséquent belles-sœurs de Marguerite d'Angoulême, femme d'Henri d’Albret, roi de Navarre, |
P. 296, 1. 9. — Antoine Duprat, cardinal-légat, chancelier de France, né le 11 janvier 1463, mort le 9 juillet 1535, avait été nommé chancelier le 7 janvier 1913, cardinal en 1527, et légat du pape en
P. 307, 1. 30. — François Olivier, fils de Jacques Olivier, qui fut premier président au Parlement de Paris, et ensuite évêque d'Angers, remplit avec distinction diverses charges dans la haute magistrature et dans la diplomatie. Par la protection de la reine de Navarre, il obtint la garde des sceaux de France ; puis il fut nommé chancelier par lettres du roi du 18 avril 1545. Le chancelier Olivier, dont les talents et le caractère ne furent pas moins estimés sous les règnes de Henri IT et de François II, mourut en 1560.
P. 310, 1. 1.— Ce sont sans doute Ferdinand d’Ara-
gon et Isabelle de Castille, qui s’intitulaient rot et reine de Castille.
P. 316, 1. 14. — Les anneaux coupés par moitié et divisés entre deux personnes, comme signe d’intelligence ou de reconnaissance, se retrouvent fréquemment dans les histoires romanesques et galantes de cette époque.
P. 323,1. 15. — Jean de Meung est le continuateur du célèbre Roman de la Rose, commencé par Guillaume de Lorris, dit Clopinel, au commencement du XIIIe siècle. Ce poëme allégorique et métaphysique était regardé au moyen âge comme le code ou doctrinal de lPamour.
P. 324, NOUVELLE VINGTCINQUIESME. — François I*° est le héros de cette aventure, et la reine de Navarre le désigne de manière à le faire reconnaître; mais elle ne nous révèle pas toutes les particularités de l’amour de ce grand prince pour la femme d’un avocat de Paris nommé Le Féron. La tradition a immortalisé le nom de la belle Ferronnière, tout en l’accusant d’avoir été la cause involontaire de la mort de son royal amant, qui fut victime de la vengeance du mari jaloux.
P.331,1. 27.— Gabriel d’Albret, seigneur d’Avesnes et de Lesparre, était le quatrième fils d’Alain, sire d’Albret, surnommé le Grand, et frère de Jean d’Albret, roi de Navarre. Il fut vice-roi de Naples et sénéchal de Guyenne sous le règne de Charles VIII; il se distingua, sous le règne de Louis XII, dans les’guerres d’Italie, en 1900 et 1503.
P. 343,1. 17. — Olite, ville de la Navarre espagnole, ancienne résidence des rois de Navarre. Tafalla, autre ville dans la même province, à vingt-quatre kilomètres de Pampelune.
P. 352, 1. 24. — Cette princesse doit être certainement la reine de Navarre, qui avait beaucoup de valets de chambre et de secrétaires attachés à sa maison.
P. 364, NOUVELLE TRENTIESME. — La singulière aventure qui fait le sujet. de cette Nouvelle repose sur une tradition qui veut qu’un fils de Mme d’Écouis aït eu de sa mère, sans la connaître et sans en être reconnu, une fille nommée Cécile. Il épousa ensuite, en Lorraine, cette même Cécile, qui était auprès de la duchesse de Bar. Ainsi, Cécile était fille et sœur de son mari. Ils furent enterrés dans le même tombeau, en 1512, à Écouis.
P. 364, I. 3.— Ce neveu de l’illustre cardinal d’Amboise, légat du saint-siége en France sous Louis XII, est certainement Louis, quatrième fils de Pierre d’Amboise, seigneur de Chaumont, et frère du maréchal de Chaumont.