‹ L'herbagèreChapitre 1 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

ténèbres , semblait , en un morne repos , cuver le sang qu'elle avait bu.

Néanmoins les enfants de la rébellion n'étaient pas tous livrés au sommeil. De nombreuses sentinelles avaient été placées sur les remparts; et le cri monotone de la gaaite 1 , auquel répondaient les échos , retentissait autour de la ville.

Que de passions bouillonnaient en ce moment sous le repos trompeur de Rouen ! Nicolas Flamand et sa troupe étaient armés et réunis : patrouille féroce et funèbre, ils allaient parcourir la ville : devant eux marchait la vengeance.

Les partisans de Charles VI, organisés par bataillons , avaient aussi le glaive à la main. Us s'étaient rassemblés en secret : point de faux frères dans leurs rangs ; accord parfait , union intime. Soldats de l'autel et du trône, ils allaient, cette même nuit, combattre pour Dieu et le roi: devant eux marchait la justice.

1 Guaile , sentinelle en faction.

Les tavernes de la cité, encombrées de truands et de ribaudes , voyaient se succéder les orgies. Une vapeur de molle débauche y endormait les haines brûlantes ; il en partait des chants et des rires, mais énervés, discords, dérisoires; l'ivresse y était apathique, et la brutalité bouffonne.

Chaque habitant de la cité, quel que fut son drapeau, pressentait une nuit d'alarmes. Tout est perdu ! disaient les vieillards. Pas une femme ne dormait.

Neuf heures venaient de sonner. L'art d'éclairer les rues d'une ville était alors un art inconnu: aussi les coupe-bourses du temps avaient leurs coudées franches la nuit : point de clarté, point de police; amants, spadassins et voleurs erraient à leur gré çà et là; les reconnaître eût été difficile , et les arrêter, périlleux. Quelques lampes allumées dans des niches au pied d'une madone ou d'un saint, jetaient parfois de pales rayons sur une place ou sur un pignon ; mais

ces lumières étaient rares; et, comme flambeaux délateurs, souvent même ils étaient éteints.

Ripert et la vicomtesse de Meaux , cachés sous des mantes d'étoffe grise, ont traversé une partie de la ville , et se sont glissés , à travers les ombres, jusqu'au logis de Madeleine. Aucun incident désastreux n'a entravé leur marche; ils sont parvenus à éviter toute rencontre fâcheuse; ils ont fermé l'oreille au tumulte sourd des lieux de prostitution; ils se sont détournés des archers du guet faisant leur ronde; et, comme de muets fantômes, ils ont passé inaperçus.

Savoisy n'avait oublié aucun des renseignements d'Étiennette ; il a suivi ponctuellement ses recommandations ; il ne s'est point trompé de chemin , et la maison de Madeleine se présente enfin à ses yeux.

Elle élait éclairée en dedans : son extérieur avait quelque chose de triste et de mauvais augure; l'habitation était vaste et percée irrégu-

Jièrement de fenêtres en croix avec ogives et bois sculptés; elle n'avait pour voisinage que des hangars délabrés et de misérables baraques. Ce faubourg était peu fréquenté ; il n'était peuplé que de pauvres.

Le comte a frappé à la porte : une femme âgée vient ouvrir ; elle tenait à la main un gros flambeau de cire dont le vent agitait la flamme et qui jetait plus de fumée que de lumière ; son visage était sombre et rude : c'était la veuve Berna bo.

Ses yeux étaient creux et hardis ; elle avait été grande et forte ; mais , une de ses jambes ayant été cassée par un accident , et l'âge ayant voûté sa taille, elle semblait petite et débile.

La vieille Madeleine , autrefois vendeuse de poisson au marché de Rouen , avait conservé la grossièreté de langage et de manières habituelle à ses semblables: son menton, hérissé de poils ? donnait quelque chose de fauve à sa figure rébarbative; sa voix était rauque et nasillarde; et

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pourtant, malgré sa laideur, elle était recherchée du vulgaire : car il y avait dans sa physionomie de la force et du caractère , de la finesse et du courage. Les matrones la consultaient : elles étaient convaincues que Técorce âpre et sauvage de la veuve Bernaho recouvrait un cœur vrai et bon. Madeleine, parmi les siens, avait une haute influence; et puis, la célèbre herbagère , Eliennette, était sa nièce.

On citait d'elle , il est vrai , une foule d'actions cruelles ; mais , en revanche aussi , on racontait plusieurs traits de bienfaisance et de générosité qui avaient honoré sa carrière. Dès son enfance et de tout temps , elle s'était montrée l'ennemie jurée des grands du royaume; plus d'une fois , à Rouen , elle avait soulevé la populace contre l'autorité supérieure. La vieillesse n'avait point amorti sa soif démesurée d'insubordination et de révolte; et quoique, au milieu dune émeute, elle eût perdu un mari qu'elle aimait , elle n'en avait pas moins conservé ,

comme flammes saintes et sublimes , son amour de renversement et son ardeur de destruction.

« —Entrez, dit la vieille à Ripert, entrez; » vous êtes attendu.

„ Par Etiennette ?

» — Par ma fille. *

Et Madeleine a jeté un œil oblique et mécontent sur l'individu familier qui osait prononcer avec si peu de gêne et de respect le nom de la fameuse herbagère.

La veuve Bernabo, comme tous les gens de sa nature et de son opinion , ne voulait C égalité qu'avec ses supérieurs. Elle n'endurait pas de maîtres ; mais elle acceptait des esclaves.

La porte du logis refermée, la vieille, sa lampe à la main , guide les pas da faux moine et de la prétendue lavandière. Us traversent une salle obscure et basse ; ils montent un escalier tournant et sale. Madeleine, pendant le trajet, grommelait entre ses dents, mais d'un air plutôt railleur que courroucé ; néanmoins, son re-

gard perçant , habituellement soupçonneux ,

n'avait rien d'hospitalier.

Ils arrivent dans une chambre assez spacieuse , au fond de laquelle s'offrait un grand lit ; une table chargée de vins , de viandes froides et de fruits , était dressée au milieu de l'enceinte. L'herbagère y attendait Eloïne et Savoisy; elle s'avance à leur rencontre ; et , cachant sa secrète agitation sous un dehors calme et serein, elle leur adresse ces mots :

« — Soyez les bienvenus , compagnons; nous » vous attendions pour le repas du soir. As- » seyez-vous , prenez des forces : vous pourriez » en avoir besoin. »

Puis , se tournant vers Madeleine :

« — Us ont à remplir une mission dange- » reuse , poursuit-elle ; ils vont au camp de » Charles VI : nous les y envoyons en secret » pour le succès d'un vaste dessein. Ils sortiront » tous deux de Rouen... par notre poterne... » à minuit.

„ C'est bon ! c'est bon ! répond la vieille, » tu me Tas desgorgé 1 vingt fois. Un prêtre et » une lavandière , la poterne et minuit sonnant , » eh! bon Dieu! je sais tout cela. Le fait est, » cependant, que je ne comprends pas grand » chose à cette escapade , à l'heure des loups , » d'un frocard et d'une laveuse ; mais , puisque » tu m'acertaincs que cette pérégrination à la » sourdine est dans l'intérêt de notre cause, il » suffit : j'ai fiance en toi. »

La vieille s'est assise à table.

« — Il est tard , j'ai faim , reprend-elle. Al- » Ions , f rater ! du vin , et buvons ! »

La veuve Bernabo , passionnée pour le jus de la vigne, évitait les occasions de se livrer à l'intempérance; car, en pareils moments . elle était effrayante à voir et non moins horrible à entendre. Madeleine, qui se connaissait elle-même, s'interdisait les liqueurs fortes , recherchait la

1 Ptsgorgé. Répété. Mot du temp«.

sobriété; et jamais Étiennette, dont elle ambitionnait l'estime et l'affection, ne l'avait surprise en état d'ivresse. Par malheur, cette soirée-là , une ardente soif la brûlait; et, contre la coutume ordinaire , d'excellents vins couvraient sa table. Quelle tentation devant elle!

« — Ripert ! il est trop tôt pour partir, dit à » voix basse Etiennette ; la nuit n'est pas assez » avancée ; les sentinelles vous verraient. La » ronde va passer... attendons.

» — Combien de temps?

» — Une heure encore. »

Plusieurs flambeaux venaient d'être allumés, pendant ce court dialogue, par la matrone du logis ; Eloïne avait relevé le capuchon de sa mante , et ses traits n'étaient plus cachés.

« — Oh ! oh! dit la marchande de poisson, » se versant à boire amplement, avec un rica- » nement nasillard , le saint choisit bien sa » béate : couple accointable et assorti! maint

» affîstolé pour l'amour ! Joli commerce et fier » luron ! »

Et la vieille, oubliant complètement ses résolutions de sagesse , a déjà vidé plusieurs coupes de vin. L'herbagère a paru surprise.

« — Chère enfant, dis donc, ma petite!.». » continue Madeleine, en interpellant Étien- * nette, à la manière des poissardes : où diable » t;es-tu pourvoyée de cette paire d'oiseaux si ntiment appareillés? ça fait déjà son nid : gage. »

La vicomtesse de Meaux a rougi jusque dans ^/racine des cheveux. L'herbagère, horriblement choquée d'un pareil langage, s'est agitée sur son siège avec un tremblement nerveux. Ripert , seul , est demeuré calme. La vieille continue à boire.

« — Ma mère! dit Étiennette d'un ton grave, » gardons pour les moments heureux les pa- » rôles facétieuses. Cet homme a de hautes pen- » sées...

» — Pensées que partage sa dame, inter- » rompt la sardonique vieille ; m'est avis qu'ils » sont moult en train de courir l'aiguillette en- » semble ' : il est des dévotions qui ne se bour- » rent d'espérance que pour l'autre monde; » mais il en frétille d'autres qui s'applanoyent » leur ciel ici-bas , et qui , par avance , y gau- » dissent. Tes pèlerins en sont nichés là : par- » tout où ils chevauchent, vois-tu, leur paradis » traule avec eux 2.

» — Assez ! a repris lherbagère ; pensez » donc , ma mère , à la position terrible où nous » sommes , position qui défend la gaieté à toute » âme qui s'en pénètre : l'ennemi est sous nos » remparts; d'un instant à l'autre il peut es- » sayer un assaut : la foudre gronde sur nos » têtes.

» —Bah! nous vaincrons! s'écrie Made-

1 Courir V aiguillette, manquer à ses devoirs, se prostituer. ' Trauler , errer ça et là.

» leine : à moins que sous les murs de la ville >> il ne se faufile des traîtres ; mais Nicolas Fla- » mand les busqué 4 ; il en déblaiera le terroir. » Qu'en pensez-vous, mon révérend?

» — Je pense , répond Savoisy, qu'avec l'aide » du Tout-Puissant, la bonne cause triomphera.

» — Baragouinage! mon garçon; dites la » cause de la liberté; je honnis les mots équi- » voques. Frater! hors des murs de Rouen, » irez-vous reluquer le roi?

» — C'est mon projet : cette nuit même, j'es- » père arriver jusqu'à lui.

» — Et vous avez, sans doute, une dague? »

L'œil de la vieille, en ce moment, brillait d une espérance féroce : sa question était, pour ainsi dire, sanglante; et l'herbagère, connaissant trop bien la franchise de Savoisy pour ne pas trembler devant sa réponse, prend la parole eu loute hâte :

1 Busquev , ^uellPi'.

« — Ma mère ! il a des ordres secrets. Qu'il » se taise : c'est son devoir. Je lui défends de » vous répondre.

» — Des cachoteries! allons soit! continue » la farouche vieille; mais il est bon de lui re- » mémorer que la mort d'un tyran est le ressu- » sciment * d'un pays. Il faut que les rois soient » occis : sinon les peuples périront! Que ne » puis-je être homme un quart d'heure , sous » la tente de Charles VI !.. . bras tendu. . . » courtines levées... un poignard... et vive la » France! »

La vicomtesse de Meaux frémissait des pieds à la tête ; son front était brûlant quoique pâle ; elle y porte une main tremblante.

« — Saints poissonniers ! crie Madeleine , » quels doigts effilés et mignons! quelle peau » blanche et délicate! Cette main, foi de lavan- » dière! n'a pas souvent tordu de linge. »

' Ressusciment , renaissance , résurrection.

Et la vieille éclate de rire.

Ripert , toujours maître de lui , versait du vin en abondance ; et Madeleine , à peu près ivre, commençait à ne plus donner de suite à ses idées; son regard, fixé sur le comte, avait de repoussantes ardeurs.

« — La laveuse a peu de babil , murmurait- » elle à demi-voix; je m'accommoderais mieux » du moine : le vin et les ribaudes l'amorcent; » mais moi, refrognée, vieille et laide, je dé- » sarroye le sentiment. Pas vrai , tonsuré, mon » ami? Eh I jetais gaillarde autrefois... quel » dommage!... bah!... c'est fini. J'ai chopé... » à d'autres la place. Plus de mignards pour » moi : c'est tout simple. A ta santé, mon brave » compère!... et campe là, crois-moi, ta bé- » gueule! »

Etiennette . sombre et pensive, écoutait avec une accablante surprise les divagations de la veuve Bernabo. Jamais, depuis son arrivée à Rouen, sa tante ne s'était offerte à elle dans un

tel état de dégradation physique et morale. Elle lui connaissait des formes brutes et acerbes, qui, compensées à un certain point par les élans d'un cœur généreux , pouvaient se faire tolérer ; mais elle ne s'était pas imaginé que Madeleine, égarée par l'excès du vin , pût descendre si bas parmi l'espèce humaine. Hélas ! et c'était devant Savoisy que la sœur de son père étalait ainsi , avec les vices de son état , toutes les difformités de sa nature!... Quel sang vil!... quelle abjecte famille!... La rougeur de la honte et du désespoir était montée aux joues de Therbagère. Le mal était là sans remède, l'humiliation sans recours. L'infortunée, luttant contre elle-même, et se raisonnant en secret , fatiguait son cerveau à y trouver une pensée de courage et de résignation. Son œil errait tristement de la gracieuse figure de la vicomtesse au mule visage de Ripert : une foule de sentiments orageux, se disputant son âme , y offraient divers partis à prendre; mais, entre eux, le choix était im-

possible ; aucun ne promettait bonne issue : ils arrivaient tous au malheur.

Les vapeurs du vin continuaient à troubler l'entendement de la vieille marchande de poisson. Sa langue devenait épaisse; et ses paupières se fermaient.

« — Gentil moine ! balbutiait-elle d'une voix » lourde et traînante : mieux vaut l'éperon que » la burette. Occire et boire!... à la bonne » heure. Il faut, l'ambition en croupe, trotter » vertement où l'on grimpe. . . Force quibus * ! à » nous les écus ! ... et puis , l'on roule en bredin- » din 2, on fait grabuge... et galantise. On se » bourde des cancaniers 3. A bas ce qui maî- » trise ! ça gêne. Un roi : sottise. Un ciel : ba- » liverne. Bah! la vertu?... défaut d'occasion. » A propos... j'attends Nicolas... rude jou- » teur... il va venir. »

1 Quibus , argent.

* Bredindin, espèce de carrosse du temps. Se bourdev , se moquer.

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