‹ L'herbagèreChapitre 2 sur 13 · II. -i · texte numérisé non relu

II. -i

Ces derniers mots , prononcés plus clairement que les autres , retirent brusquement Etiennette de sa douloureuse torpeur.

« — Que dites-vous là ? répétez ! Nicolas » Flamand va venir? Où donc?... ici?... qui Ta » appelé? »

La vieille , à demi endormie , redresse la tête et répond :

« — Qui l'a appelé? chère enfant 1 c'est moi. » Oui... car j'ai peur des trahisons. Je voulais le » voir cette nuit , pour l'avertir... de quelque » chose... je ne sais plus de quoi... ça se » brouille. Mais c'est égal.... dormons tran- » quilles. Un fameux gars 1 ça craque 1 et ça

» dague 2 nous lui donnerons l'accolée. Pas

» vrai! gaillard à froc?... Verse à boire! »

L'herbagère était au supplice.

« — Étes-vous bien sûre qu'il viendra? de- » mande-t-elle avec angoisse.

1 Craquer, mentir.

* Daguer , poignarder.

» — Sans doute : il l'a promis , ma petite. » Vrai ripailleur, et vive la joie. Je veux qu'il » t'épouse, Tiennette. Mêmes opinions, même » bord. Un chef de plèbe*... un rude cadet !... » Crâne à tourner toutes les têtes. J'en suis » énamourée... toi aussi. N'est-il pas vrai qu'il » t'amigmrde 2 ? Ça pille. . . ça tue. . . et ça » boit. »

Ripert, à ces étranges mots, s'était tourné vers Étiennette. Oh ! quelle épouvantable souffrance avait sillonné le visage de la fille des rebelles; ses traits étaient décomposés.

« — A quelle heure l'attendez-vous? reprend- » elle avec véhémence.

» — Avant minuit, répond Madeleine.

» Partez 1 partez de suite! Ripert , » dit l'herbagère épouvantée.

Et, quittant précipitamment la table, où per-

1 Plèbe , populace.

' Amignarder , plaire, séduire.

20 LHERBAGËHK

sonne, hormis Madeleine, ne faisait honneur

au repas . elle secoue la main de sa tante.

<( — La clefi... donnez la clef!... s'écrie- » t-elle.

» — Quoi?... qu'est-ce que c'est?... pourquoi » faire?. . . Je ne donne mes clefs à personne.

» — Mais c'est celle de la poterne.

» — Ouais! Celle-là moins que toute autre. » C'est scabreux.

» — Revenez à vous. Je vous ai déjà expliqué » qu'il s'agissait d'une mission importante.

» — 4h ! c'est vrai : j'en ai souvenance. Une » blanchisseuse et un moine!... elle lui lavera )> la tête.

» — La clef !

» — Pourquoi si tôt?., quelle presse ! »

Et la veuve Bernabo, repoussant sa nièce, a momentanément repris ses esprits. Elle s'adresse aux deux étrangers.

» — Vous ne mangez donc pas , vous autres?

» Celle-ci n'a pas chopiné. Pauvre poulette, elle » a la pépie \

» — La clef ! » répète l'herbagère.

La vieille a fouillé dans ses poches...

« — La voici : ne rognonne pas. Mais, mon » chou ! attendons encore. Nicolas Flamand va » venir. Je veux prendre langue avec lui... Dieu » de Dieu ! comme je m'endors ! . . . »

Un coup violent, frappé en dehors du logis , à Tentrée principale , a fait pousser un cri de terreur à la vicomtesse de Meaux. Étiennette s'élance à la fenêtre. 0 désespoir ! la porte extérieure, que la veuve Bernabo avait oublié de refermer sur elle en introduisant Savoisy, s'est ouverte au premier effort. Nicolas Flamand pénètre sans obstacle dans la maison : la salle basse est envahie. Et, bientôt, les pas d'une troupe armée, et la voix du chef des bandits, retentissent sur l'escalier.

1 Maladie qui empêche les poules et les oiseaux de boirr.

« — Il est trop tard pour fuir maintenant , » dit lberbagère consternée ; je les entends » monter... iis viennent. Tout passage nous est » fermé. »

Madeleine , pendant ce court intervalle d'indécision et d'anxiété, remettait sa clef dans sa poche ; et sa tête appesantie, appuyée entre ses deux mains , tombait lourdement sur la table. Son oreille n'a plus d'ouïe; ses facultés l'ont abandonnée l'une après l'autre ; elle s'endort profondément.

Éliennette n'avait pu s'emparer de limportante clef; eut-elle pu l'obtenir alors , s'en servir n'était plus possible. Qu'entreprendre?... une idée l'éclairé.

« — Savoisy ! dit-elle à voix basse et respirant » à peine : ici... dans l'angle de ce mur... der- » rière les rideaux de ce lit... il y a une petite » porte... elle ouvre sur un cabinet, refuge in- » connu, lieu sauveur. Morts tous deux, si l'on » vous découvre... Disparaissez! je serai là. »

La courageuse herbagère , en prononçant ces paroles, relevait les draperies de serge qui entouraient le lit et qui tapissaient la muraille. Elle a poussé d'un bras ferme la vicomtesse et le chevalier vers le mystérieux passage; puis, refermant sur eux la porte secrète dont le seuil est déjà franchi , elle rebaisse les courtines : et , se rasseyant auprès de sa tante livrée au plus profond sommeil, elle attend d'un air calme et froid Nicolas Flamand et sa troupe.

Nicolas salue l'herbagère. Son geste a écarté les bandits qui lui servaient d'escorte. Il est entré seul dans la cbambre.

« —Par le cimier de Duguesclin ! dit le truand » d'une voix rauque , nous nous sommes trompés » de rues : oncques" n'ai vu nuit aussi noire : » Ton y trébuche et Ton s'y perd. Enfin , grâce

» au Ciel! nous voilà. Que me veut ici Made-

» leine? »

L'œil de Nicolas Flamand n'avait rien d'inquisitif, de soupçonneux ni d'hostile. 11 s'est avancé vers Etiennette en cherchant à donner quelque chose de doux , de prévenant et de gracieux à sa physionomie. A peine a-t-il remarqué la veuve Bernaboendormie le front sur la table ; il ne voit rien que l'herbagère ; et , sans attendre une réponse à sa question , il s'assied près d'elle et poursuit :

« — Vous êtes seule ? quel bonheur !

» — Seule ! non : Madeleine est là. Elle était » fatiguée, elle dort.

» — C'est comme s'il n'y avait personne.

» — Pas tout à fait ; je vais l'éveiller.

» — Pourquoi faire?... je m'y oppose. J'ai à » vous parler sans témoins.

» — Et de quoi?

» — Vous le savez bien .

» — Moi!... je n'en ai nulle idée.

„ Feintise\... Écoutez, je vous aime. » — Eh bien?

» — Eh bien 1 soyez ma femme.

» — L'aveu me semble un peu subit... et la » proposition un peu brusque : cela mérite ré- » flexion.

» — Les mots d'amour, Étiennetle !... ça » ne m'arrive pas comme à un autre. Et puis : » à cœur plein , tête vide.

» — Ceci , Nicolas , tourne au tendre. » — Et vous tournez ce tendre en risées 1... » Pourquoi donc un geste moqueur? qui nous » empêcherait d'être unis! Vous êtes libre : » moi de même. J'ai la sachette bien garnie. » Doublons , coronats , parisis , en voulez-vous » à pleines mains? demandez ! rien nobstadera. » Étiennette î il vous faut un brave , un enfant » du libre vouloir : ce brave et cet enfant , le .. voici. Ne craignez rien des périls qui m'en- » tourent : les grands seigneurs de la couronne

i>8 LHERBAGÈBE

» ont beau estocader pour s'emparer de moi, le » chanvre qui doit figurer dans le collier dont » ils me menacent est encore à semer en terre. » Ces sires, cuirassés d'orgueil , et boursoullés » d'outrecuidance, vous les haïssez comme moi! » nous leur ferons ensemble la guerre. Allons , » moins de hauteur! belle amie. Joyeux vivant » et bon compagnon, j'ai horreur des déclara- » tions mensongères comme des flacons vides : » ce que je promets, je le tiens. Vous obtiendrez » de moi tout ce que vous voudrez , et sans gro- » gnerie, sans fallace... demain... cette nuit... » tout de suite... Oh ! ni paix, ni trêve, avec » moi... pas d'arguties ni de délais... Car , » voyez-vous, homme de guerre, je vais un » train d'enfer en amour. »

Les yeux du brigand scintillaient. 11 avait passé familièrement son bras autour de la taille d'Etiennette. Son rire était bruyantet lubrique. L'herbagère l'a repoussé.

« — Un train d'enfer! répète-t-elle. Offrez à

„ d'autres cette allure : ce n'est pas ainsi que je » marche. »

Nicolas allait lui répondre :

,, — Chef! dit-elle d'un ton sévère , en amour, a je veux du respect. Je ne serai jamais la com- » pagne de celui qui n'aura pas su mériter mon a estime : voilà ma pensée ; elle est franche ; »» faites-en l'usage que bon vous semblera. » Mais retirez-vous ! où j'appelle.

», — Votre estime ! elle m'est acquise , répond a le bandit avec feu. Ma vie est là , portez-y ). l'œil. M'avez-vous jamais vu répondre à un » affront par une bassesse? Ne suisse pas entré » dans les saintes voies de l'insurrection sans » faux-fuyants ni arrière-pensées? N'ai-je pas » flagellé de ma parole ardente et de mon fer » aigu , les féodaux du roi très-chrétien? Mon » bras , encore teint du sang des archers de ,, Louis d'Anjou, n'a-til pas vengé votre père? » M'a-t-on vu marcher autrement qu'à pied » ferme sur le terrain glissant des révoltes? Ne

» sommes-nous pas en harmonie d'opinions, » et en communauté de Laines?... Votre âme » est inflexible et ferme : la mienne est impla- » cable et tenace. Que de rapports et que de » liens 1 Vous le voyez , Étiennelte, le ciel nous » a créés l'un pour l'autre.

» — Le ciel! a repris l'berbagère , vous n'y » avez jamais eu foi.

» — Qu'importe!... laissons cet article.

» — Non ; c'est le plus important de tous. II » pourrait élever, entre nous, de fréquentes » altercations. Il faut se connaître à fond pour » s'entendre et pour s'unir. Nicolas ! croyez- » vous en Dieu? croyez-vous au juge suprême?

» — Au roi des rois? Etiennette! avez-vous » donc oublié notre cri d'extermination con- » tre les puissances suprêmes , contre les ma- » jestés régnantes, contre tout sceptre quel qu'il » soit : haine éternelle aux royautés '

» — Je ne confonds pas le ciel et la terre , re- » prend la fille des rebelles. Et , si je bais les

» grands qui nous frappent , j'adore le Dieu qui » nous sauve.

» — En ce cas , vous vous fourvoyez ; car le » trône et l'autel se touchent. Qui attaque l'un , » trahit l'autre : ils exigent un même culte.

» — Je sépare les deux puissances.

» — Chacune se jouera de vous.

« — Ici-bas, la chose est possible : mais une » autre vie nous attend.

» — Je n'en sais rien ; j'en doute fort. Nous » verrons plus tard , bachelette. A nouveau cas » nouveau remède. Mais je ne reviens pas de » Tébahissement où me jettent vos subtilités de » ce soir. A quoi bon ce déploiement subit et » pointilleux de vergognes religieuses et d'allè- » chements mystiques! Ce n'est certes pas le » calice et le crucifix qui nous donneront un » coup de main pour nous aider à renverser les » seigneurs et les princes : tout ça s'entend » comme larrons. Au surplus, la vieille sœur

» de votre père , à laquelle vous paraissez si dé- » vouée, et en qui vous avez confiance, a les » mêmes idées que moi ; elle renie Dieu et ses » saints. La brave femme ! un cœur excellent. » J'ai vu peu de têtes plus fortes. Elle a un ca- » ractère solide : rien ne la fait desvoijer '. » Malheureusement elle boit... la voilà qui dort » et qui ronfle... j'oserais parier qu'elle est » soûle. »

» — Réveillez-la, Flamand.

» — Pas encore. Nous causons si bien seul à » seul; et, entre nous, à propos d'elle , il faut » convenir que votre attachement pour cette » vendeuse de poisson , qui vous est si discorde » de manières et de ton, ne laisse pas que d'être » étrange. Elle est vraiment par trop dégoisée : » bonne enfant, mais hardie truande; et vous » la festoyez sans façon , vous l'appelez tendre- » ment : ma mère. Oh ! cela vous est une nou-

1 Desvoyev , perdre son chemin , chanceler.

» velle preuve qu'il n'est pas indispensablement » nécessaire de se ressembler pour s'accoindre » et pour s'arrouter '. Adonques, nous pourrons » cheminer ensemble; car, avouez-le franche- » ment , je suis autrement mieux taillé à votre » image que Madeleine la ribaude. Poussons » nos pensées de l'avant , et vous verrez que de » rapports : même vaillantise desprit, même » passion de liberté. Allons ! rapprochement de » vœux; allons! ébattements de cœur... »

Et l'audacieux bandit cherchait à la presser sur son sein.

L'herbagère du Châtelet , se détournant avec dégoût, repoussait sa brutale étreinte. En toute autre circonstance , elle l'eût accablé de ses mépris , de son indignation et de sa colère ; mais , hélas ! Ripert était là : de grands dangers l'environnaient , et irriter en ce moment le chef des révoltés rouennais eût été d'une extrême impru-

1 S'avrouter , prendre la même route.

dence. Étiemiette s'est contenue : son air digne impose au truand.

« — Eh! comment, reprend-elle avec calme, » ne témoignerais-je pas une vive affection à la » vieille sœur de mon père!... Ne savez- vous » donc pas toutes les preuves d'intérêt et de dé- » vouement quelle m'a données lorsque , après » la mort de Paul Morand , j'arrivai seule en » cette ville , abandonnée , proscrite et mou- » rante? J'étais sans appui, sans asile : elle ac- » courut à mon secours ; ses soins me rendirent o la vie ; orpheline pauvre et souffrante , je re- » trouvai en elle une mère. Oh ! combien je se- » rais ingrate si je laissais de pareils bienfaits » s'échapper de ma mémoire ! Madeleine a des » habitudes , un langage et des pensées qui , » sans doute , me sont pénibles ; mais ils ne sau- » raient étouffer en moi le sentiment de la rccon- » naissance. D'ailleurs , ses traits , bien que dé- » formés par le temps , me rappellent ceux de » mon père,... ce père que j'ai tant aimé!...

» Puis , le cœur de Madeleine est tout entier à » moi , et le devoir m'attache à elle.

» — A merveille ! dit Nicolas , vous affisto- » lez vos paroles à me désarçonner l'esprit ; » vous me battez d'estoc et de taille. N'importe ! » sans rancune et sans gabe , que votre main » dévale à la mienne ; il faut laisser la flamme » brûler , . . . le cœur battre , ... et les bras s'ou- » vrir... »

Le geste accompagnait le discours.

Mais lherbagère, courroucée, se lève et s'écrie avec force :

« — Arrière ! audacieux ! arrière î »

Et, se précipitant vers sa tante, qu'elle saisit d'une main ferme , elle l'arrache à son sommeil.

« — Madeleine ! réveil lez- vous ! »

La veuve Bernabo, retirée brusquement de son ivresse léthargique, rouvre lentement sa paupière et regarde autour de la chambre avec une surprise hébétée.

« — Qu'est-ce que c'est?... murmure-t-elle.

» — C'est Nicolas , le chef des routiers , a ré- » pondu Étiennette ; il est accouru à votre ap- » pel. Vous vouliez lui parler : le voici. »

Le bandit , décontenancé , marchait à grands pas dans la salle ; ses sourcils froncés révélaient sa secrète rage; il s'avance vers Madeleine.

« — Que me vouliez-vous , Bernabote? »

La vieille a redressé la tête d'un air complètement stupide; les fumées du vin obscurcissent encore son intelligence, et un reste de sommeil engourdit ses mouvements.

« — Ce que je veux!... réplique-t-elle ; at- » tendez !... je n'en sais plus rien. »

Sa main s'est portée machinalement à son front , comme pour y faire rentrer le souvenir et la pensée.

« — M'y voilà ! reprend-elle après une assez » longue pause. J'ai ouï parler ce matin dans le » faubourg de pièges et de trahisons ; j'ai eu » peur, je vous ai fait quérir; car ma maison

» est isolée. Qui sait si Ton n'attaquera pas la » poterne qui est au bout de mon jardin!... Il » est mal soigné ce rempart!... Ici, privée de » toute aidance , je peux la nuit être égorgée. » boutez des gardes à ma porte. »

L'herbagère , à cette demande inattendue , se trouble et pâlit de terreur ; mais le chef ne Ta point remarqué : la manière dont ses tendres déclarations venaient d'être accueillies absorbait toutes ses facultés ; son dépit muet et sa fureur concentrée demandaient une issue quelconque et avaient besoin d'éclater , n'importe à quel propos et contre qui. Il jette un regard farouche et dédaigneux sur la marchande de poisson : ses paroles vont être rudes.

« — Des gardes à votre porte!... êtes-vous » folle , ma commère ? Est-ce que nous avons » des soldats de reste pour les nicher en » poste d'honneur au logis de chaque pois- » sarde? Des gardes à votre porte!... allons » donc , princesse , ma mie ! nous ne chevau-

» chons pas , arme en main , contre les privilé- » giés du pays , pour vous hisser en leur lieu et » place, avec hommes d'armes et pages!... » Donnez un écusson à madame!... armoriez » la ribaude!... A-t-on idée d'engeance pareille? » Quoi ! vous avez peur , chasse-mare ■ ! Ouais ! » m'est avis pourtant que lorsqu'on a criaillé » maquereaux et harengs sur les marchés pu- » blics pendant une moitié de siècle, on doit » être aguerri à l'émoi , au tapage et à la bille- » baude 2. Des gardes à votre logis !... on vous » en fera faire tout exprès. En effet, qu'y a-t-il » de plus pressé que de mettre votre gracieuse » et pudique personne à l'abri de toute incon- » gruité militaire !... Ah ! j'oubliais encore : et » vos nippes ! faudra-t-il pas sauver aussi la dé- » f roque? Peste! la besogne est ardue3. Et c'est » pour me faire avaler cette huître à écailles

1 Chasse-mare , sorcière.

a Billebaude , désordre et confusion.

J Ardue , chaude.

» que vous m'avez convoqué céans ! Sarpedieu 1 » maca i ! vous avez beau bâiller devant moi » comme une carpe à frire, vous ne sauriez » m'embobelmer2. Il faut d'autre bameçon que le » vôtre pour prendre un goujon tel que moi. »

La vieille a bondi sur son siège ; et , se relevant toute droite , les poings appuyés sur les hanches, face à face avec Nicolas, elle lui riposte en ces termes :

« — Toi, un goujon! dis donc un goujat. Or » çà , poupardeau de révolte ! crois-tu que je » sois d'humeur à endurer ici patiemment les » vilenies d'un traîne-rapière? Oh! nenni. Dà, » mon petit homme. Déguerpis de chez moi , » roquet! ou je te défonce les deux fenêtres » luisantes et mal percées qui éclairent ta hure » de marcassin ! Ça te va bien , machine à » meurtres ! de souiller autrui de ta bave. Et tu » penses m'interloquer? est-ce qu'on ignore,

1 Maca, maquerelle.

* HT embobeliner , duper.

40 L'HERBAGÈKE

» clier ami! tes ripailles et tes méfaits? pauvre » innocent ! brebis sans tache ! ça prétend bêler » haut et dru , par droit de pureté , sans doute? » Bon apôtre! as-tu de 1 hisope? je t'en asper- » gérai la carcasse ; et nous nous purifierons » l'un quand l'autre ' ; est-ce qu'on ne sait pas , » mon bijou ! que, dans ta carrière de sang, » il y a de la hart en arrière et de la potence » en avant? Ah! méchant roussin! tu te ca- » bres... Pardon-excuse, monseigneur! »

Ce torrent d' invectives , terminé par une profonde révérence, avait débordé avec une telle prestesse et tant d'impétuosité quÉtiennette n'avait pu y opposer une digue : elle s'en était d'abord alarmée; puis, la querelle en étant arrivée à une violente rupture , qui , nécessairement, allait chasser Nicolas de chez Madeleine, elle s'en était réjouie. Mais malheureusement le bandit n'avait pas pris au sérieux

' L'un quand Vautre , ensemble , à la fois.

l'exaspération de la vieille ; il ne sortait point du logis. Les grossières paroles de la marchande de poisson , lui paraissant plus facétieuses qu'outrageantes , n'avaient fait qu'exciter son rire ; et , au lieu d'alimenter la discorde, elles avaient éteint la fureur. Le chef, d'ailleurs, aimait trop l'herbagère pour rompre ainsi avec sa tante : cette dernière était, pour lui , une puissance à ménager. La malheureuse Etiennette , loin d'en être débarrassée, le voit prendre un siège et s'asseoir; elle s'est reprise à trembler.

« — Madeleine! dit Nicolas, en lui tendant » une main amicale, à quoi bon chicoter en- » semble 1? ça n'agréerait que l'ennemi. La paix! » mon ancienne ! la paix ! »

La vieille a retiré sa main; et, hochant la tête avec mépris , elle répond d'un ton hautain :

« — Je veux des gardes à ma porte ; arrangez- » vous , du reste , comme bon vous semblera : » mais je veux ma garde... et j'y tiens. »

1 Chicoier , quereller.

L'herbagère connaissait le caractère obstiné de la veuve Bernabo : ses inquiétudes vont croissant.

« — Ma mère, vous avez raison, dit-elle d'un » ton caressant ; mais lui aussi il n'a pas tout » à fait tort; et vous avez trop de jugement pour » n'en pas convenir avec nous. Il a besoin cette » nuit de tous ses soldats pour ses patrouilles » dans la ville, et sa ronde sur les remparts : il » faut relever les sentinelles ; il faut surveiller » l'ennemi ; il faut déjouer les embûches.

» — Et la trahison nous entoure , continue » Nicolas Flamand. Quelqu'un m'a affirmé, ce » soir même , que le sire de Savoisy, l'envoyé » du régent à Naples , était parvenu à s'intro- » duire dans notre cité, pour y tramer de noirs » complots. Oh ! si celui-là me tombe entre les » pattes, je veux le déconfire à ma guise, le » couper en quatre parties , et clouer chacune » d'elles à la muraille, aux quatre extrémités de » la ville. Quatre est un nombre heureux et

» saint : l'Ancien Testament en fait foi. En ce » moment décisif où Rouen s'affranchit et se » régénère , chaque partie du sire Ripert , an- » nonçant notre ère nouvelle , figurera un évan- » géliste. »

Un rire féroce accompagnait cette bouffonnerie sacrilège. Étiennette, glacée d'effroi, sentait ses forces s'épuiser.

La veuve Bernabo , ébranlée par les douces représentations de sa nièce , et encore énervée par le vin , n'avait plus sa ténacité habituelle. L'aigreur a disparu de sa voix : elle a repris lallure grivoise.

« — Eh bien! j'y consens : point de gardes; » cessons de nous agacier * ; mais , du moins , » pour le salut commun , plantez-moi de vigou- » reux archers sur les remparts , le plus près » possible de ma poterne ; et qu'ils aient l'œil » sur mon jardin ! Point d'observation , cama-

1 Agacier, disputer.

» rade! ou je me rebiffe, et maugrée. Allons!

» voilà du vin ! chopinons.

» — Pas mal pensé! répond le bandit; en » effet, pour n'être pas empiégé, un bon ren- » fort d'hommes d'armes ne serait pas de trop » sur le rempart voisin qui domine l'enclos de » ce logis : ça surveillerait la poterne. Au sur- » plus! j'ai une autre idée : car j'ai à cœur de » vous défendre, et adonques de vous com- » plaire : prenez ce cornet, Madeleine ; si quel- » que bruit suspect retentit , si quelque danger » vous menace, sonnez trois coups! sonnez avec » force ! il vous arrivera du secours : mes trou- » pes seront averties ; toutes connaissent mon » signal. »

Le chef , en achevant ces mots , détachait un petit cor suspendu à son cou , et le remettait soigneusement à la marchande de poisson. Cette dernière, charmée des prévenances du routier, a accepté le présent avec reconnaissance. Hélas!

DU CHATELET. 4o

la pauvre Étiennette , passant d'une angoisse à une autre, ne voyait pas finir son supplice.

« — A propos 1 s'écrie Madeleine, en jetant » les yeux autour d'elle , et encore prise de vin , » où sont-ils donc les autres , ma fille? »

Un nuage horrible a passé sur la vue de rherbagère; elle s'est sentie comme frappée de vertiges : el des frissonnements l'ont saisie.

« — Quels autres? de qui parlez-vous? de- » mande Nicolas Flamand.

» — Parbleu ! réplique Madeleine , des gens » qui soupaient là tout à l'heure : la laveuse et » son bel ami. >»

Étiennette, appelant toute sa présence d'esprit à son aide , essayait d'arrêter les indiscrétions de sa tante par des signes témoignant l'inquiétude, et desgestes prescrivant le silence; mais la vieille sœur de Morand les regardait sans les comprendre. Le bandit les a remarqués.

« — Une laveuse et son amant ! reprend-il d'un

» ton curieux ; pourquoi venus chez vous ? et » si tard?

» — On vous Ta déjà dit : pour souper, ré- » pond Therbagère ; je les y avais conviés ce » matin. La lavandière est mon amie.

» — Oncques n'ai vu plus jolie fille, ajoute, » en ricanant , Madeleine ; elle est douce , ac- » corte et mignonne ; mais sa dégaine , pour » une ribaude, est prou enchepée et couarde. » Quant au gars, c'est une autre affaire; il est » volontif et jactant. Cet égrillard-là, j'en ré- » ponds , ne perd pas sa jeunesse à refréner pi- » teusement les aiguillons de la chair. Ce n'est » pas un de ces fraters à papelardise* , qui cli- » gnent 1 œil en sainte figure, et ne font brague » que dans l'ombre 2. Lui, ce qu'il convoite, » il le happe : l'aigrefin y va de franc jeu ; il » n'est ni cauteleux , ni sournois. Larges épau- » les, reins carrés; c'est trop beau pour la

1 Papelardise, manières hypocrites.

a Faire brague, se divertir avec excès.

» sacristie. Corps d'airain sous robe de serge...

„ Qu'entends-je? interrompt Nicolas. Le

» bel ami , c'est donc un moine? »

Et le brigand a lancé sur Étiennette un regard où se développaient à la fois le soupçon , la jalousie , la fureur et la menace.

« — Oui ! répond la sœur de Morand , un » moine : et pourquoi pas, s'il vous plaît? En » quoi cela vous gêne-t-il? Tiens! il en a Tair » dépisté. Ma foi! mon cadet! selon moi, le » froc vaut parfois la cuirasse. J'aime un saint 0 quand il est bon diable. »

Le chef n'écoutait plus Madeleine. Il se lève brusquement de son siège; et, s'adressant à Fberbagère , il l'interroge d'un ton rude. « — Où est ce moine?

» — Il est reparti.

,, —Quel est son nom? d'où venait-il?

» Il ne m'aurait pas plus permis , je suppose , » de lui faire subir un interrogatoire injurieux

48 L'HERBAGÈKE

» que je ne vous ai donné le droit de m'insulter » de vos questions inconvenantes. »

Etiennette, en parlant ainsi, levait sur le héros des truands un front si haut , si noble et si fier, qu il en a paru déconcerté. Sa rage, néanmoins, bien que comprimée, éclatait dans la sinistre agitation de ses membres. Ils appuyaient, en ce moment, leurs regards l'un sur l'autre , comme deux gladiateurs se préparant à une lutte fatale.

« — Avouez-le ! s'écrie le chef : le jeune fra- » ter de ce soir est le moine de ce matin? »

Son rire était sombre et forcé.

« — Cest possible , dit Etiennette. »

Et sa réponse avait à la fois la tranquillité de l'insouciance et la froideur du dédain. Le chef rebelle continue :

« — Et qui sait ! guerrier déguisé , ce moine » est peut-être Ripert?. . . votre frère d'adoption?

» — En ce cas, Nicolas Flamand! raison de

» plus pour que je me taise. On ne dénonce pas » son frère.

» — Ainsi donc , vous en convenez , ce faux » moine, c'est votre amant?

» — Est-il impertinent ce soir!... interrompt » Madeleine irritée. Ah çà ! finissons-en , mon » lapin! ou va gîter ailleurs que chez moi. In- » sulter ma nièce à ma barbe ! . . . File ! ou je » te clos le bec, à te brésilier * la mâchoire. Ma » poigne est encore viable. Amant d'Étiennette ! » ce moine! . . . non, parla sambleu '.j'en réponds ; » il a casé son cœur autre part. La lavandière » l'aiguillonne ; et çà et là , d'église en taverne , » rôdant bras dessus bras dessous , ils s'en vont » roucoulant l'amour... c'est une antienne » comme une autre.

» — En êtes-vous bien convaincue? reprend » Nicolas adouci.

» — Tiens! m'a-t-on jamais prise en men-

1 Brésilier, meure en pièces.

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