II
SOC L'HERBAGÈRE
tannières ; ils ont leurs poignards et leurs sacs. Ripert calcule les distances. Qu'il est loin du clos Chardonnet ! qu il faut de temps, à pied , pour s'y rendre ! la rive où il se trouve jeté, plaine aride , inculte et déserte , est celle que , plus tard , au grand siècle , on a nommée le Champ de Mars \ „
Le chevalier a pris son élan ; celui des vents est moins rapide. Les minutes le dévoraient. Sa vie s'usait en quelques heures comme une autre en quelques années. La nuit... la nuit terrible arrivait, et Savoisy n'arrivait pas.
Epouvantable cauchemar!. . il avait l'œil fixé sur la Seine; et toutes les fois que le courant charriait près de lui quelque toile ou quelque enveloppe, son œil, hagard et dilaté, y cherchait une forme humaine. Partout, spectre glissant sur les vagues, le sac de cuir s'offrait à sa vue; et le sourd bruissement des eaux, grossi par le
1 Et le rlos Chardonnet était situé en face l'île Notre-Dame.
DU CHAÏELET. 307
murmure des vents , jetait à son délire ces mots , mots de vengeance et de mort, mots d'anathème et de terreur : Laissez passer la justice du roi ! Le froid glaçait ses jambes mouillées. Son sang s'était porté au cerveau , et d'étranges lueurs , voltigeant devant ses yeux , achevaient de troubler son intelligence. Les frissonnements de la brise lui apportaient des parcelles de chants funèbres. L'écho lui renvoyait les piaffements dune cavalerie imaginaire. Il croyait voir une lune élargie et sanglante se lever au-dessus des collines du mont de Mars , et courir en avant de lui. Les vapeurs de la Seine, travaillées par les féeries de son imagination , lui montraient des cavernes , des ossuaires , des catacombes ; il y voyait reluire des dagues. Mais rien de tout cela, néanmoins, n'arrêtait sa course effrénée. Encore une heure , et il arrive.
Une heure!., en de pareils moments, une heure ! ah ! c'est l'éternité!
Il a traversé comme l'ouragan le grand Pré-
aux-Clercs , le marais de la petite Seine , le petit Pré-aux-CIercs en face du Louvre , les terres en culture que domine la Tour de Nesle ' , le célèbre clos de Lias 2; et le voilà au Châtelet.
L'observateur qui , dans les ombres, eût vu passer ce messager pale et muet , cette espèce de fantôme inabordable, insaisissable, qui , sans jamais prendre repos, franchissait les haies, les vignobles , les clos , les bourbiers , les barrages , et cela d'un pas toujours ferme, eût pu voir en lui un de ces héros de légende funèbre, une de ces Ames frappées de malédiction , qui , revêtant un corps sépulcral , fut condamnée , de sièe'e eu siècle , à poursuivre , au sein des ténèbres, quelque œuvre lugubre et sans nom.
Il a franchi le clos Mauvoisin ; il a trouvé le moyen de passer rapidement le canal de Bièvre.
1 Elle était située où est aujourd'hui l'Institut, vis à vis le pont drvs Arts.
3 Aujourd'hui le quai de la Vallée , le quai aux Fleurs, et tout ce quartier jusqu'à la rue Saint-Jacques.
Il est vis-à-vis l'île Notre-Dame. Encore un pas!., il touche au but.
Ripert est au clos Chardonnet.
Jusque-là , les plus fortes palpitations de son cœur avaient été celles occasionnées par l'impétuosité de sa course : mais , arrivé devant le cloître des sœurs hospitalières , il sent ses palpitations redoublées devenir des mouvements convulsifs. Un éblouissement subit lui cache les objets qui l'entourent ; un hoquet dur et précipité lui coupe la respiration ; sa poitrine est en feu; son cerveau, frappé de vertiges , lui iait entendre ce mot : Arrière! mot que ne prononçait personne , mot qui , au dernier jugement , sera jeté brûlant au damné.
Une porte est devant Ripert ; sa main frappe machinalement, et son oreille écoute de même. . . Oh ! entre le moment où il fit appel et celui où l'on fit réponse, ce fut un bien horrible intervalle!...
510 L'HEKBAGÈÎIE
Une voix de femme s'est fait entendre : elle est partie de l'intérieur du cloître.
« —Qui frappe là?
» — Un frère : un ami. »
La porte de la maladrerie s'est ouverte : une sœur hospitalière se présente; et, dirigeant vers l'inconnu les faibles clartés de sa lampe, elle continue ses questions :
« — Etranger ! que demandez-vous ?
» — Etiennette !
» — Etiennette! »
Et la sainte femme, en répétant ce nom, l'a accompagné d'une exclamation de douleur.
« — Où est-elle?... s écrie Ripert.
» — Hélas ! elle est perdue!
» — Perdue! »
Et ce cri effaré du malheureux Savoisy, s'étant fait passage entre l'angoisse et la terreur, a vibré d'une si affreuse manière, que la religieuse, épouvantée , a reculé de plusieurs pas. Sa lampe a presque échappé de sa main . Ripert , couvert
de boue, l'œil hagard, la figure décomposée, pouvait être pris pour un de ces malfaiteurs fugitifs que poursuit la justice humaiue. La pauvre servante de Dieu afait le signe de la croix ! Cet homme!., est-ce un espritdes ténèbres?... un forfaiteur?... ou un bourreau?...
« — Ma sœur! encore un mot, par pitié 1... » reprend le guerrier dun ton bref : l'exécuteur » est donc venu?
» — A cette porte... comme vous.
» — Où est-il?
» — 11 est reparti.
» — Il vous la enlevée de force?
» — Un ordre suprême à la main.
» — Et Iherbagère?...
» — Était malade : l'aumônier la quittait, » édifié de son saint détachement des choses de » ce monde, quand le bourreau est venu l'arra- » cher, mourante, hors de son lit; il sort à » l'instant de nos murs.
» Et j'arrive un instant trop tard !. . . Quel » chemin a-t-il pris?...
» — A gauche. Le chemin qui mène à la » Seine.
» — Et le fatal sac des vengeances?..
» — 11 enveloppe la victime. »
La foudre avait frappé Ripert dès les premiers mots de la sœur : cornaient, et par quel sens, put-il prolonger l'entretien, parler, écouter et comprendre? nul n'expliquerait ce prodige. 11 a repris son élan vers le fleuve; et, la main sur sa dague, il recontinue, à pas démesurés, sa course d'horreur et de mort.
Semblable à l'oiseau des sépulcres, il passait presque inaperçu, rasant à peine le terrein. La route était couverte de flaques d'eau; le firmament n'avait plus de clartés; la lune s'était cachée sous d'épais nuages; et le sifflement aigre des vents , joint au sourd mugissement du ileuve, ajoutait à I horreur de la nuit. L'œil étincelant de Ripert rayonnait seul sous les ténè-
bres : on eût dit la prunelle d'un tigre ; il voyait où nul n'aurait vu; sa volonté, son existence, et toute F énergie de son âme. étaient passées dans son regard.
Quelque chose d'informe et de noir , se dirigeant à pas mesurés vers le rivage de la Seine , n'est plus qu'à quelques pas de lui; il s'élance... et son bras l'atteint.
« — Arrête ! qui es-tu?
» — Le bourreau.
» — Et ta victime?
» — Elle est dans ce sac.
» — Donne!... et tout l'or que tu désires , lu » peux le demander , tu l'auras ! »
L'impitoyable tourmenteur a fait un geste de surprise et d'incrédulité; néanmoins, la proposition ne lui ayant nullement déplu, il dépose froidement à terre le cuir que portaient ses épaules; et, d'une voix creuse, il répond :
« — Mille parisis; tout de suite. »
Ripert fouille dans son pourpoint. O comble
514 LHEKBAGÉHE
d'angoisse et de rage! il avait donné à l'enfant du batelier tout son argent et tout son or: il n'a plus rien, plus rien à offrir.
« — Mille parisis ! répond-il , tu les auras , » tu peux y compter : je n'ai pas sur moi cette » somme; mais, sur l'honneur, demain,... » cette nuit... je m'engagea te la remettre; je » te le promets devant Dieu.
»> — Dieu! répète le bourreau avec un rica- » nement sauvage : si tu n'as que cela à moffrir, » laisse-moi en paix, et va-t'en.
» — Je suis riche ! s'écrie Ripert , je pourrai » te doubler la somme ; je suis le comte de Sa- » voisy. »
Le tourmenteur a lancé un coup dœil ironique sur les vêtements sales et le déplorable aspect de son interlocuteur; i! le toise avec dédain à la faible clarté qui parfois se glisse entre les nuées et descend jusqu'au bord du fleuve; et le misérable a repris :
« — Toi ! le comte de Savoisy ! prouve-le-moi,
» camarade. Je ne te connais d'aucune façon ; » et puis , d'ailleurs , on n'y voit guère : en tout » cas ta tournure est piètre ; et tu pourrais tout » aussi bien me dire : je suis le duc de Bourgogne. » A d'autres! on est peu crédule. Assez decau- » séries ; passe au large ! »
Et le bourreau, sifflant un air bachique, s'est mis en devoir de recharger son sac sur ses épaules.
Mais Rîpert s'est jeté sur lui.
« — Monstre! s'écrie-t-il en sa rage , tu oses » m'appeler camarade! eh bien ! je le serai, je » vais l'être , nous serons frères en homicide , » il me faut un meurtre... ta vie... Ah! tu doutes » de mes promesses ! . . . tu fais raillerie de mes v offres!... Marché nul: au lieu d'or, du sang!» Il a tiré son fer du fourreau ; et une horrible lutte s'engage.
Là , sur un sol immonde et fangeux , loin de toute maison habitée , dans les marécages d'un fleuve, et sans secours et sans témoin, là
316 LHERBAGÈRE
commence, au sein des ténèbres , une bataille outre nature , une espèce de combat , corps à corps, entre deux puissances infernales. Que répète lécho sinistre? des imprécations de damnés , des grincements de dents inouïs : puis un affreux silence y succède , et puis d'inexplicables bruits : on dirait des membres qui se brisent , des lames acérées qui se choquent , des chairs que les ongles déchirent. Deux forcenés roulaient dans du sang, pour se disputer, quoi?... un cadavre.
Le bourreau, athlète robuste, était plus fort que le guerrier : mais ce dernier était plus souple. L agilité hardie et rusée l'avait emporté plusieurs fois sur l'énergie lourde et brutale : malheureusement, depuis la chute du jour. Ripert n'avait cessé de passer de fatigue en fatigue, de péril en péril, de supplice en supplice, et sa vigueur tombait épuisée : le bourreau, lui , avant ce combat . n'avait rien perdu de la sienne.
Savoisy; venait de se dégager une fois encore des étreintes mortelles de son adversaire... hélas! ses forces s'en allaient... Soudain, par un étrange hasard , sa main s'est posée sur du cuir... Grand Dieu! le sac du tour menteur... le sac enveloppant la victime... il a remué sous ses doigts. Étiennette n'est point morte.
Une vigueur surnaturelle lui est à l'instant revenue... il a ressaisi le bourreau. Cette fois, son fer frappe juste: un rugissement de hyène a suivi le coup. L'infâme bandit se relève... il tournoie comme un soldat ivre. Sa mâchoire a claqué comme celle des bêtes fauves. Le sang sortait à gros bouillons d'une large blessure à sa gorge. Un geste affreux... un râle étrange... il tombe, il se débat, il expire,
Ripert, du tronçon de sa dague, a déjà déchiré le sac. Il coupe , il fend, il crève, il arrache. 0 Dieu! quel moment! quel spectacle!
La lune , entrouvrant les nuages , jetait de blafardes lueurs aux bords désolés de la Seine ;
318 L'HERBAGÈIŒ
ses rayons , errant sur les eaux débordées et sur les ravages de l'inondation, tombent sur la blanche victime qu'attendaient les gouffres du fleuve. L'infortunée est sans mouvement.
Atroce barbarie! ... ses membres, que le bourreau avait l'ait entrer de force dans un sépulcre trop étroit, ont été en partie tordus et s'offrent à moitié brisés. Comment ramener Etiennette à la vie?... L'air a manqué à ses poumons, bien qu'à travers les fentes du sac il en arrivât jusqu'à elle ; et puis, même avant ce supplice, elle était malade et mourante. Oh ! pourtant , bien qu'inanimés, ses traits, d'une beauté admirable, ont conservé leur charme suprême : elle ne semble qu'endormie.
« — Non! non, dit l'élève d'Ambroise , elle » n'est pas morte, c'est impossible... Dieu n'a » pas prononcé encore. Si belle ! ... Oh ! la mort » n'est pas là ! Etiennette ! chère Etiennette ! »
Un léger soupir lui répond. Si c'était le dernier!... peut-être. Ripert s'est penché comme
pour le sentir s'en aller, comme pour l'arrêter au passage, et ses yeux se lèvent au ciel.
« — Mon Dieu ! s'écrie-t-il , pas encore ! Lais- » sez-la-moi, ne fût-ce qu'une heure 1 vousl'au- » rez, vous, l'éternité! »
La victime entr'ouvre les yeux.
« — Ilipert! murmure-t-elle. »
Ce nom lui revenait avec la voix, mais pas encore avec la pensée. Ce nom était sans doute le dernier qu'elle avait prononcé en perdant connaissance; elle le reprenait en rentrant à la vie.
« — Ripert, il est ici ; c'est moi , répond le » guerrier à voix basse. »
Et à peine osait-il articuler ses paroles; car Therbagère était si brisée et si faible, qu'il lui semblait qu'un souffle trop vif, qu'un son trop fort, pouvaient la tuer.
Ses joues , pâles et transparentes comme l'albâtre, ont pris un léger coloris : c'est qu'elle
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a entendu une voix... c'est qu'elle a reconnu un
accent... c'est qu'elle sent que Ripert est là.
Sa main glacée se lève et s'agite : elle en cherche une autre peut-être...
« — Étiennette ! . . . tu es sauvée , reprend le » malheureux Savoisy; tu vivras... car je suis » ici... j'ai vie, amour et force pour deux; je » ne saurais mourir où tu es , tu ne peux mou- » rir où je suis. »
Un reflet de lune a glissé sur la blanche lunique d'Étiennette; la brise en soulevait les plis... Un cri sourd échappe à Ripert... elle a du sang sur sa poitrine... un poignard l'auraitil frappée?
Savoisy se courbe vers elle. Image inattendue , déchirante!... l'herbagèreduChâtelet a un mouchoir sanglant sur son cœur; sa main l'y retient et l'y presse : c'est le même mouchoir qui pansa la blessure du chevalier à la cabane des forêts... Ce sang est celui de Ripert!
Et le comte n'a pu pleurer!
DU CHATK LET. 521
a — Étiennette! continue-t-il , quoi! plus » d'accents , et je te parle! Quoi! plus de senti- » ment , et je t'aime ! »
Ces derniers mots ont comme opéré un miracle. Étiennette revient à elle; sa tête se soulève avec effort; son pâle visage est venu s'éclairer d'un pâle sourire ; elle a murmuré quelques paroles... bien lentes... peu intelligibles... Oh ! Ripert les a entendues.
« — Est-ce un songe?... il m'a dit : Je » t'aime. »
Elle a passé sa main sur son front avec une ineffable surprise.
« — Non , ce n'est point un songe, il l'a dit, » répond le preux avec transport; et toi aussi » tu m'aimes, n'est-ce pas?... Hé bien! s'il est » vrai que tu m'aimes, lève-toi ! il faut que tu » vives! »
Étrange pouvoir de l'amour 1 la jeune fille, à moitié morte, se redresse sur son séant, il. 21
« — Quoi! il m'aime ! répète-t-elle. »
Et son œil, encore à moitié égaré, se promène inquiet autour d'elle... Ripert était tombé à genoux , il la pressait contre son cœur : elle le regarde, le touche ;... ses doutes peu à peu se dissipent... La joie , la souffrance et la peur s'emparent d'elle tour à tour ; Étiennette fond en larmes.
« — Et un si doux aveu fait ici 1 . . . poursuit- » elle d'une voix lente... ici!... pour la pre- » mière fois !... et lorsque un linceul m'enve- » loppe ! ... Oh ! non , je ne veux plus mourir , » maintenant que je sais qu'il m'aime; je veux » vivre , et vivre pour lui ; je veux revoir les » fleurs, la nature... et le soleil et le prin- » temps... Mais non, j'en suis indigne; c'est » trop ! »
Elle avait essayé de se lever ; mais des douleurs affreuses dans les membres ont donné des mouvements convulsifs à toute sa personne:
rinfortunée retombe expirante; elle pressent qu'elle est perdue ; et jamais la vie ne lui avait paru si belle.
Ripert , blessé par le bourreau , se sentait aussi défaillir.
« — Pourquoi désespérer du sort ?... » dit le comte épuisé comme elle.
Il s'arrête... sa voix s'éteint.
« — Oh! répond l'herbagère avec le regard » du repentir et le geste du désespoir, si je n'a- » vais été que malheureuse, il me serait per- » mis d'espérer. . . mais que de maux j'ai occa- » sionnés!... je fus coupable, bien coupable... » Adieu , Ripert ! je brûle , j'ai soif. De Feau! » par pitié! un peu d'eau! »
Mais, là, tout est désert, nul secours. Savoisy se traîne péniblement vers une espèce de mare auprès de laquelle est étendu le cadavre du bourreau; ses deux mains y puisent de 1 eau,
il revient auprès d'Etiennette : un rayon de lune brillait... c'est du sang qu'il a présenté.
L'herbagère le repousse en frémissant; mais le visage de Ripert , où les tortures sont empreintes, s'est offert aussi devant elle; et, oubliant ses propres souffrances , elle a repris avec effort :
« — Je sui^ mieux : plus de soif, merci ; » mon sang se rafraîchit à la brise. Que la vie » me reparaît belle ! qu'elle a d'avenir! de pro- » messes !... J'ai froid , c'est vrai, mais je suis » bien. Tiens! ne sens-tu pas... à mon cœur, » là, sous les glaces du tombeau, battre l'a- » mour ardent qui me brûle?. . . Ne t'effraie pas! » je suis heureuse... heureuse à jamais!... »
Pauvre fille !.. .
Eile parlait, là, de bonheur et d'avenir!... elle!... grand Dieu!
Savoisy ne répondait plus. Lui aussi... lui... il se moumt.
DU GHATELET. 325
Étiennette, après un long moment de silence funèbre, a recouvré des forces nouvelles. Le flambeau expirant se ranime.
« — Regarde-moi! Ripert! je renais. Un » miracle!... toi et l'amour! »
Le chevalier, en effet , aux pâles lueurs du firmament, a vu les traits de l'herbagère reprendre un éclat doux et paisible ; ses douleurs s'étaient apaisées; son visage commençait peutêtre à se parer de cette sérénité divine , qu'une âme destinée au ciel et près de s'y envoler transmet à l'enveloppe humaine comme un sillage de lumière : dernière trace, empreinte sacrée.
« — Dis-le encore! poursuit-elle, répète-le- » moi bien : tu m'aimes! Ce mot, c'est le salut, » c'est la vie; car, sous les auspices du Ciel... , » avec ton cœur, sans doute, ta foi? »
Ta foi ! quel mot ! . . . quel coup de tonnerre ! . . . L'élève d'Ambroise, au milieu des périls et des
angoisses, en un chaos d'horreurs successives, avait ouhlié totalement Agnès. Les événements affreux qui l'avaient frappé coup sur coup avaient dû nécessairement désordonner ses souvenirs, et même attaquer sa raison. Mais, réveillé comme en sursaut par la question de l'herbagère, il s'est rappelé de saints devoirs...
Un cri sourd : voilà sa réponse. Il a tué Étiennette.
» —Je m'étais trompée... lui aussi! Quelle » mort!... et j'allais revivre. »
Savoisy a voulu parler :
« — Le coup est porté, reprend-elle : ce que » tu dirais maintenant par faiblesse ou par com- » passion... je n'y croirais plus : c'est fini. Ri- » pert... je m'en vais... lève-moi. »
Mais ses membres, comme disjoints, n'ont plus ni mouvement ni force. La vie n'est plus que sur ses lèvres. Quelques mots... les derniers sans doute :
« — Mourir!... ici!... je m'y résigne. Et » pourtant s'il m'eût dit : tu seras mon épouse, » je sens que rien ne m'eût tuée, que j'aurais » tout vaincu , la mort même. Mais non , Ri- » pert , c'est moi qui m'abuse : ce reproche est » barbare à moi : je serais morte tout de même. » Tu le voyais bien , mon ami ! Pourquoi donc » aussi ne m'avoir pas laissé mon illusion? c'eût » été pour si peu de temps; j'étais disposée à » tout croire. Cela, d'ailleurs, ne t'aurait engagé » à rien : et ma fin eût été si douce!... Adieu, » mon pauvre frère ! adieu ! »
Étrange et merveilleux effort 1... elle s'est levée tout à coup ; et , sans aide , au clair de la lune, près d'un cadavre, au sol du meurtre, elle s'est dressée , pâle et debout , comme un spectre sur un tombeau. Ripert, consterné, hors de lui , fixe sur elle un œil effaré ; mais cette belle forme blanche et vaporeuse, qui s'était grandie devant lui comme pour monter vers
328 L'HEliBAGÈRE
le ciel , s'est évanouie aussitôt comme une essence fugitive. Savoisy n'aperçoit plus rien. Plongé dans une sorte de léthargie physique et morale, il s'élance à travers les ombres... il étend ses bras dans le vide... quelque chose arrête ses pas, quelque chose d'inanimé... Il foulait aux pieds l'herbagère.
La pauvre jeune fille était morte.
Et lui! le malheureux!... il vivait.
Tombé à genoux auprès d'elle , il voudrait en vain la saisir, l'emporter, crier au secours : ii est paralysé, immobile. Sa tête est courbée; ses mains jointes ; rien qu'un seul objet dans le cœur, rien qu'un seui nom sur les lèvres.
« — Etiennette!... Etiennette! »
Les vents et l'écho de la rive lui repoussent ce cri funèbre; les ténèbres le lui répètent. Tout lui parle... hormis l'herbagère.
Il continue d'une voix sourde :
DU GHATELÈT! 529
« —Tu dors, ma sœur ! tu dors, Étiennette!... » oh non! Dieu t'a déjà réveillée... On aime en- » core là-haut, n'est-ce pas? Tu me regardes : » me plains-tu?... Ah! dans le ciel jamais de » larmes. Mais je ne pleure pas non plus. Des » pleurs! le désespoir n'en a point. Adieu! la » plus belle des femmes! la plus dévouée des » amantes ! . . . si mal jugée ! . . . si peu comprise ! » Adieu ! repose en paix , douce amie! Ce n'est » pas toi que Dieu a frappée, que Dieu a laissée » seule... c'est moi. Maudit et rejeté, où irai- » je !.. . Je t'aimais, et tu es partie : tu m'aimais, » et je t'ai tuée! »
Il a retiré de la main d'Étiennette le mouchoir sanglant quelle tenait encore... il veut le porter à ses lèvres... mais hélas! plus de mouvement. La pensée aussi l'abandonne.
Une main, posée sur son épaule et qui cherchait à le relever, l'a retiré de l'assoupissement funèbre où il était enseveli. Le chevalier, près-
que mourant, relève lentement sa tête... il voit un manteau noir devant lui... quelqu'un lui parle... c'est Ambroise.
Une femme est auprès de lui ; Savoisy reconnaît Agnès.
Mais comment peuvent-ils être là?...
Le saint vieillard, après le départ de Ripert ., avait conduit la fille de Desmarets à l'hôtel de son père et y était resté plusieurs heures. Tout à coup, à la nuit tombante, le peuple, informé qu'une ordonnance du roi supprimait toutes les franchises de Paris en punition de ses révoltes, s'était porté avec rage vers les maisons de ses anciens chefs pour se venger, sur leurs propriétés et leurs familles , du châtiment tombé sur lui. Les truands , la flamme à la main, couraient à la demeure d'Agnès. L'abbé de Champeaux, se hâtant de soustraire l'orpheline aux fureurs de la populace , avait alors fui de chez l'avocatgénéral par une issue secrète ; et , selon le con-
seil de la sœur hospitalière qui avait secouru Agnès , s'était déterminé à conduire provisoirement l'héritière du condamné au cloître du clos Chardonnet. Le petit pont de L'hotel-Bieu, en réparation , et défendu au public, avait un passage ouvert aux agents de l'autorité supérieure et à quelques privilégiés : Ambroise était de ce dernier nombre. Le prêtre avait franchi le fleuve; et, sur la route du pont au cloître, il avait retrouvé son élève ; il va l'arracher à la mort.
Le bourreau baigné dans son sang , Étiennette privée de vie et le sac de cuir auprès d'elle, que d'enseignements pour Ambroise! Toute explication lui serait inutile ; il a compris l'horrible scène.
« — Lève-toi , Ripert! dit le prêtre; Dieu ne »> t'a point abandonné : ta dernière épreuve est » finie. »
Son accent était solennel. Ripert, sous les mains étendues du saint ministre, a senti comme
une chaleur fortifiante, comme une bénédiction divine qui venait soulever, de dessus son front abattu , le fardeau des désolations.
«< — Quoi! vous ici! murmure-t-il ; vous! » mon père! et avec Agnès!
» — Reconnais là le doigt de Dieu ! » Une pause. Ambroise a repris :
« — Je te rends un dépôt sacré : une orphe- » line... ta compagne.
» — Mon père! et celle-ci!... regardez! »
Ripert montrait Étiennette.
« — Sur cette terre , mon fils , celle-ci n'eût » pu être à toi; le malheur, si elle eût vécu, » aurait seul été son partage; le Tout-Puissant » lui a fait grâce.
» — Je la suivrai.
9 — Dieu le défend.
» — Mon père !
» — Écoute et lèvp-toi. Ripert! j'ai vu te^
DU CHATRLKT. 35Ô
» premiers pas , et j'ai prié sur ton berceau; je » savais que bien des erreurs et des peines em- » poisonneraient ta carrière; leur règne est enfin » à son terme : je te l'annonce au nom du Ciel » même.
» Mon filsî... poursuit-il avec une sorte » d'onction divine , trois femmes ici-bas se » sont trouvées sur ton passage ; trois épreuves » de l'Éternel. Tu as commencé par faillir , » avec l'enchanteresse des cours : tu es venu )> souffrir ensuite avec la fille de l'enthousiasme : » viens maintenant , viens être heureux , avec » l'ange de la vertu ! »
Puissant pouvoir des âmes saintes ! les paroles inspirées du prêtre ont été au cœur du guerrier. Ripert obéit et se lève. Agnès, auprès dEtiennette, Agnès, pâle, blanche, et les yeux au ciel, était à genoux en prières. On eût dit à son pieux maintien, à sa grâce silencieuse, à ses
traits demi-radieux , la vierge des miséricordes.
« — Agnès! dit Ripert à voix basse et l'œil » fixé sur rherbagère; la voici celle que j'ai- » mais ! . .. irai-je maintenant frapper à un autre » cœur pour lui offrir les restes du mien ! Cela » ne se peut, ce serait une honte ; et puis d'ail- » leurs , je l'avouerai , je n'ai plus la force de » vous appeler à moi.
» — Mais j'ai celle d'aller à vous, répond la » naïve orpheline.
» — Eh quoil... ici même!
» — Partout.
» — Mais toujours, parmi les écueils , j'ai » comme été voué aux naufrages. Les eaux de » la colère du Ciel m'ont submergé de toutes » parts.
» — L'oiseau sauveur revient à l'arche... il y » ramène les beaux jours. ..
» — Colombe du ciel ! je t1 entends. Mais » que feras-tu près de moi ?
» — Ripert! j'ai subi les souffrances... j'es- » saierai les consolations. »
Savoisy a ouvert ses bras; la douce orpheline s'y jette ; et là , sur une tombe , la nuit , Dieu et un prêtre les bénissent.