‹ L'herbagèreChapitre 12 sur 13 · ET DERNIER · texte numérisé non relu

ET DERNIER

Le comte de Savoisy , suivi par l'abbé de Champeaux, redescend précipitamment le grand escalier de l'hôtel Saint-Paul. Il continue à soutenir la pauvre orpheline que l'honneur place sous sa garde, et à laquelle, en loyal preux, il s'est à jamais enchaîné. Il ne lui adresse aucun mot; mais ses soins lui parlent assez. Ripert,

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satisfait de lui-même, fier d'avoir rempli ses

promesses, et heureux de son dévouement, croit

entendre une voix du ciel , la voix révérée de

son père, lui murmurer tout bas : Bien, mon

fils!

Ah! c'est qu'il est si doux et si beau , quelque effort qu'il puisse en coûter, de remplir un noble devoir ! c'est qu'il est sur la terre un si grand charme , en dépit des oppositions , à suivre le chemin de l'honneur ! Gloire à qui jamais ne dévie , quelques maux qu'il ait endurés ! heureux qui , à la fin de sa vie, peut se dire : J'ai marché droit !

Savoisy est hors du palais. La populace continue à encombrer ses abords ; elle a quitté le théâtre homicide où , vu le pardon royal , le bourreau a suspendu ses sanglantes exécutions ; et elle s'est refluée, plus nombreuse que jamais , vers les murs de l'hôtel des grands ébattements ' ;

1 Nom donné à l'hôtel Saint-Paul.

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le chevalier fendait la foule : Ambroise lie l'a point quitté.

Tout à coup, une voix inconnue, sortie du milieu d'un groupe de truands, porte ces mots tout bas à Ripert : Etiennette va périr. Celui qui a parlé s'est enfui.

Un frémissement général a parcouru les veines du guerrier; il se retourne brusquement, et, du geste, il appelle Ambroise.

« — Mon père ! dit le preux à la hâte , il » faut que je vole à son aide. Vous savez qui... » le duc veut sa perte. Je vous confie Agnès » Desmarets; remplacez-moi... j'ai plus d'un » devoir. »

Et Savoisy, sans autre explication, après quelque douce parole adressée à l'orpheline pour motiver son indispensable éloignement , la remet entre les mains du prêtre. Ambroise a compris ses desseins.

« — Pars! mon fils! je te réponds d'elle. »

Et Ripert a fui comme un trait.

Ilserappelle les bruits affreux semés dansParis, Tordre donné, secrètement, dit-on , par le duc d'Anjou à une foule de meurtriers à gages , d'aller saisir, chez eux , les suspects , de les coudre en des sacs de cuir, et de les jeter à la Seine. Oh ! c'est à l'approche de laf nuit que les tourmenteurs * de la ville s'empareront de leurs victimes, et livreront au fleuve sa proie!., et le jour est à son déclin ! et déjà le soleil se couche !

Etiennette , sans aucun doute , est une des condamnées du régent ; elle doit être en tête de sa liste ; elle est destinée à périr une des premières.... Avec quelle rapidité Savoisy franchit les distances ! il connaît le saint asile où s'est réfugiée lherbagère : c'est le couvent du clos Chardon net , sur l'autre rive de la Seine.

L'éclair ne traverse pas plus vite les nuées que Ripert les rues et les places; il arrive au pont Saint- Bernard.

1 Nom donné aux bourreaux a cette époque.

0 fatalité ! le pont a été emporté par les eaux pendant les dernières tourmentes. Le débordement de la Seine a causé d'horribles désastres. Ripert . captif, l'avait ignoré. Le pont Saint-Bernard est détruit '.

Le petit pont de l'Hôtel-Dieu, tombant depuis longtemps en ruines 2 . était fermé par ordre suprême, de crainte d'accidents fâcheux; il n y circulait que quelques agents du pouvoir. Les juifs de la grande Cité venaient d'être condamnés à le reconstruire à leurs frais3 : de ce côté point de passage.

Il restait le pont Saint-Miehel qu'on allait

1 Voyez Hist. de Paris } Dulaure, t. II , règnes de Charles V et Charles VI. Le pont Saint-Bernard fut détruit plusieurs foi- par les débordements de la Seine. La débâcle, dit Dublin .fut telle, que le pont Saint-Bernard v périt. Le débordement de la m u n obligea les officiers du parlement a interrompre leurs séances au palais . où ils ne pouvaient se rendre j ils s' assemblèrent dans l'abbaye de Sainte-Geneviève. — Hist. de Paris , t. II, p. 180.

2 II fut renversé en 885, \ 196, 1206, 1280, 1296, < 376 , 1393.

3 Dulaure, Hist. de Paru, t. II. p -165.

nommer le Pont-Neuf; car Hugues Aubriot, ayant voulu le rendre inébranlable, l'avait fait rebâtir en pierres \ Mais les révolutions, si habiles à détruire et si peu aptes à fonder, avaient incarcéré le ministre et interrompu les travaux. Une arche était encore à faire ; et , sur le pont inachevé , personne ne passait encore.

Ripert , arrêté par le fleuve , est comme au chevalet des tortures. Le soir approchait à grands pas. « Etiennette va périr. » Ces mots , comme un tocsin funèbre, retentissaient à son oreille. Il fallait s'élancer, courir... et ses pas étaient en= chaînés.

« — Une barque I s'écriait-il, au nom du » Ciel ! un batelier!... Ma fortune pour un » bateau! »

Mais pas une âme au bord de la Seine ; la

1 Ce pont neuf est aujourd'hui le pont Saint- Michel. Hugues Aubriot employait aux travaux de cette construction tous les joueurs et vagabonds de la ville. Vingt ans après, il fut encore emporté par les crues de la Seine. — Dulaure, Hist. de Paris, t. II, p. 46b et 466.

rive était dégarnie de ses canots accoutumés ; personne n'entendait ses cris. Toute la population de Paris était aux fêtes de la mort; elle avait couru à l'exécution de Jean Desmarets. Aucun batelier n'était resté à son poste , et les alentours du fleuve étaient complètement déserts.

Savoisy côtoyait la plage à grands pas, appelant de toute la force de ses poumons un être quelconque à son aide , soit femme , vieillard ou enfant; mais rien ne répondait à sa voix. Le sol , labouré par l'inondation , ne lui offrait que trous et cloaques : il les franchissait sans les voir. Ses pieds , au milieu des boues de la Seine , brûlaient comme sur les laves d'un volcan. Vains transports, inutile course! Partout désert , obstacle et silence !

Il arrive une apogée de désespoir où il n'y a plus d'explosions. Ripert s'arrête froid et calme; il est comme cloué à sa place; il lui semblait au fond de son âme que sa vie s'en allait, broyée

comme le grès dans un mortier. 11 a pris un parti terrible ; il va se jeter dans le fleuve , il essaiera de passer à la nage.

Mais le fleuve , grossi par les inondations et débordé de toutes parts, est d'une effrayante largeur. Ses eaux, rapides et bourbeuses , charrient des débris de maisons, des bois , des outils et des meubles. Le courant est impétueux ; et , à travers les démolitions qu'il entraîne , vouloir nager vers l'autre rive est courir à une mort certaine. Il n'est point d'athlète assez vigoureux pour affronter de tels dangers et briser de pareils obstacles. L'abîme est là, le gouffre est ouvert : Ripert se sent perdu s'il s'y jette. Mais llipert ne peut hésiter, il ne voit que le sac de cuir , il n'entend que ces mots de flamme : Etienne t te va périr.

11 commençait à se dépouiller de ses habits , lorsque, derrière un tas de décombres, et à quelque peu de distance, il croit apercevoir un bateau; il franchit l'espace... il arrive... ô bon-

DU GHATELEÏ. 301

heur ! il ne s'est point trompé : c est véritablement une barque ; elle est amarrée au rivage , et n'a pour gardien qu'un entant. Le petit batelier , âgé de douze ans, couché contre son aviron , s'est paisiblement endormi.

Ripert le secoue et le réveille.

„ — Enfant ! il me faut ce bateau.

» — Mon père n'y est pas , messire.

» — Qu'importe!

„ — Et personne au logis.

„ — Je veux traverser la rivière.

» — Pas moi.

» — Je ramerai.

» — Impossible !

» — Je le veux.

» — Vous chavirerez.

„ — Ma vie n'est rien pour toi , je suppose.

„ — Votre vie ? non ; mais mon bateau !

» — Combien te faut-il?... je l'achète.

» — Il est en bon état, presque neuf.

» — 'Je veux passer, passer à tout prix ; com- » bien te faut-il?... dépêchons !

» — Une vente , et sans permission ! que dira » mon père, messire?

» — Il t'applaudira , j'en réponds. Tiens ! » voici de lor... beaucoup d'or! »

Et Ripert , vidant les poches de son pourpoint, présentait au petit batelier dix fois la valeur de sa barque.

Jamais l'enfant n'avait vu tant de richesses ; il en a paru ébloui.

« — Donnez : j'accepte, répond-il : mais » homme et bateau périront ; du reste , ça ne » me regarde plus. Allez! puisqu'il vous plaît » de mourir. »

Ripert saute dans la nacelle ; il l'a payée, elle esta lui. Saisissant l'aviron d'une main hardie, il gagne le large , il s'éloigne , et déjà le courant l'entraîne.

L'homme est tout-puissant par moments ; et , dans les grandes circonstances , ^lorsqu'il joint

une mâle vigueur à une volonté indomptable , l'homme grandit irrésistible. L'élève d'Ambroise est parvenu à diriger audacieusement son esquif à travers les insurmontables difficultés qui s'accumulent devant lui. Vingt fois il a failli être renversé et englouti : vingt fois son esquif, à demi-submergé , s'est relevé et mis à flot; mais les débris que charrie la Seine forment une espèce de barre ininterrompue qu'il semble impossible de rompre; et puis, soufflant avec violence , le vent même est contre Ripert ; il donne au courant plus d'impétuosité, il s'oppose à tout débarquement, il coopère à la débâcle, il travaille aux destructions. La Seine, élargie, mugissante, n'est plus une rivière paisible arrosant de fertiles bords : c'est un invincible torrent ravageant un sol désolé.

Le ciel, néanmoins, protégeait les jours de Savoisy. Sa barque chemine et résiste; sa barque ne périra point. Mais les courants emportent Ripert. Hélas ! ce n'est point vers le clos

Chardonnet que les eaux terribles le poussent; c'est vers un point tout opposé , du côté de la Tour de Nesle. Déjà cette tour est dépassée; le Pré-aux-Clercs est derrière lui ; les écorcheries * sont longées ; la barque luit comme une flèche.

Non ; nul pouvoir humain ne saurait arrêter sa course. Les bras épuisés de Ripert laissent échapper l'aviron. Plus d'appui , aucune assistance. Le mal est sans ressource... à son comble. Rien autour de lui , près ou loin , derrière ou devant, haut ou bas, rien que des vagues sans pitié , une tourmente inexorable , une terre qu'il ne peut atteindre, un ciel qui semble fuir aussi , et la nuit. . . la nuit qui s'avance. . .!

Oui, déjà les ombres s'étendent : et qui les accompagne?... la mort. L'élève d'Ambroise, au dernier période des angoisses, sentait s'éteindre en lui , par degrés , ces deux lumières secourables, que Dieu donne à l'homme en nais-

1 I.ps Tuileries ptl<»s Champs-Elysées,

saut pour le guider aux nuits d'ici-bas : l'entendement et la pensée.

Sa raison commence à se perdre... 0 chance heureuse ! appui divin ! Tout à coup, à l'un des angles de la Seine, à l'un de ses détours sinueux, le courant a saisi la barque de Ripert avec une telle violence, qu'il change sa course et sa route. 11 lui a fait couper la ligne du milieu, cette ligne fatale, chargée de bois et de démolitions , qui semblait partager le fleuve et en composer deux rivières ; il l'a jetée sur l'autre rive; et, par une sorte de miracle, il l'a poussée au sol désiré. Déjà elle touche la terre, ue chevalier, impatient, s'élance hors de sa frêle nacelle... il l'abandonne au cours du fleuve... il saute ; il a de l'eau jusqu'aux reins : mais , plus loin , le terrain est ferme. .. 11 est à bord , il est

sauvé.

Ah! sauvera-t-il l'herbagère? Voici venir l'heure du crime, l'heure du sang et des ténè bres. Les bourreaux vont sortir de leurs

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