CI.AUDION l6l
IN 'est-ce donc pas assez de la mort du tombeau, Pour marquer le moment de notre heure dernière ? Faut-il qu'avant-coureur des frissons d'un caveau, La mort de notre cœur ait sonné la première !
Ces mots qu'hier encor, sur ses lèvres en feu, J'entendais murmurer, enivré de tendresse. Sont glacés maintenant et ne sont qu'un adieu, Et là gît le néant où vivait la caresse !
En vain de ce cadavre étreignant la froideur, Je veux douter encore, y chercher l'étincelle Que le Dieu de la vie avait mise en son cœur : Le froid est dans ses bras, l'ombre dans sa prunelle.
Elle ne me voit plus; car de ce mort vivant L'âme est partie un soir, céleste voyageuse, Sur un rayon d'amour, souriante, en suivant De quelque astre divin la course radieuse!
CLAUDIOX 163
vJ X jour peut donc finir ce qu'ont fait les années, Et de tous ces bonheurs, et de tous ces serments. Il ne me reste rien que quelques fleurs fanées Et les vulgaires mots usés par les amants!
C'est en vain, dans son cœur je n'ose plus descendre, Je veux l'avoir fermé pour jamais ce tombeau Où tant de feu divin laisse si peu de cendre, Où de ce que j'aimais il n'est plus un lambeau!
i64 l'herbier
Brille encor, doux soleil, fais fleurir la nature, Sous tes raj'ons brûlants fais renaître l'amour. La main contre mon cœur, j'emporte ma blessure, Mes yeux ne veulent plus le doux éclat du jour!
Un mot vient de tuer pour jamais ma jeunesse. Ma main n'a plus de main, mes yeux sont sans regards. Mon âme n'a plus d'âme, et mon cœur sans tendresse Marche aveugle et saignant dans la nuit des hasards !
CLAUDIOX 165
V>oMME un lion blessé d'une épine cruelle Déserte l'oasis où sous le palmier vert Il espérait trouver une force nouvelle, J'abandonne mon rêve et retourne au désert !
L'oasis, c'est le temps où je l'avais suivie. N'ayant dans l'univers pour but que son chemin : La blessure est au cœur, le désert c'est la vie, Et le rêve d'hier c'est celui de demain !
IVlo ELEMENT appuyée au bras de son amant Je la vis s'avancer sous les épais ombrages; Mille oiseaux emplissaient les airs de leurs ramages Et le vent me semblait souffler plus doucement!
Je revis de ses yeux le sourire charmant, Plus qu'à nos jours passés je la retrouvai belle ; C'était une splendeur, un éblouissement, C'était elle, en un mot! — et ce n'était plus elle!
lé;
IVIe voilà de retour, ô foyer, ô pénates!
Bien triste je reviens m'abriter près de vous.
A peine si mon cœur me rappelle les dates
Des soirs et des matins qui me semblaient si doux !
Je reviens tout brisé d'un étrange voyage.
Hier, je suis parti, j'avais au cœur vingt ans.
Et voilà qu'aujourd'hui j'ai la ride au visage
Et que mon front pâli compte des cheveux blancs !
Cela, parce qu'un jour, pris d'une audace vaine, Imprudent, j'avais fait le rêve d'être heureux. Et que Dieu ne veut pas que la misère humaine Pour éclairer sa nuit prenne un rayon des cieux !
Je sais, pauvre insensé, que ma chimère est morte. Que depuis bien des jours elle n'est plus ici, Et cependant je crois entendre ouvrir ma porte, Marcher d'un pas léger et dire : « Me voici! »
J 'avais donc écrit sur le sable Ce rêve insensé d'un amour Q.ue le ciel n'avait fait durable Qjae pour un instant, pour un jour!
Le vent s'est élevé terrible, Et tout ce que j'avais construit, Devant son souffle irrésistible, A croulé bien avant la nuit !
Emportez ces fleurs embauniccs, Étoufi"cz ces refrains joj'eux, Et loin de ces rives aimées Entraînez-moi sous d'autres cieux !
J'ai vu s'effeuiller ma jeunesse Rêve par rêve et jour par jour.
Sans même un semblant de tendresse, Sans un mot sincère en retour!
La honte m'en monte à la joue, Au vent j'ai jeté ce trésor, L'amour! et le sillon de boue S'est enrichi de ce grain d'or !
1 ouRQuoi rougirions-nous de les avoir aimées, Ces filles de plaisir, ces ombres de bonheur Au souffle passager du caprice formées, Et qu'un premier orage emporte dans leur fleur ?
Oui, nous avons cherché, pèlerins que nous sommes, L'oasis enchantée où repose l'amour.
Et suivant, éblouis, de séduisants fantômes. Laissé le vrai chemin pour prendre un long détour!
Nous nous sommes assis sur le bord de la route, Et nous avons compté tous ces pas faits en vain, Pleurant d'avoir perdu dans les ombres du doute Pour de pâles lueurs le grand flambeau divin 1
Nous avons blasphémé contre notre méprise Et nous avons maudit ces pauvres feux follets. Créés par un nuage, éteints par une brise, Du rêve le plus doux embryons incomplets !
Créature d'orgueil, dont la raison chancelle. N'était-ce pas assez d'avoir fait en chemin De l'ignoble caillou jaillir une étincelle, Et crovais-tu tenir un soleil dans ta main ?
JLoRSQUE Socrate eut pris le funèbre breuvage. Il voulut impasssible, en un suprême effort, Assister, lui vivant, au meurtrier ravage Que ferait, pas à pas, cette boisson de mort. Et bien qu'à ses amis parlant sur toutes choses, II sentait sans effroi, du haut de sa raison, Discutant les effets, examinant les causes, Goutte à goutte filtrer l'implacable poison.
La ciguë étanchant sa soif inassouvie, Cherchant toujours le sang, montait et descendait, Comme un chasseur ardent qui poursuivrait la vie: Et curieux toujours, Socrate regardait !
Il n'eut pas pour lui-même, en ce moment suprême, Un seul mot de pitié, n'implora pas le sort. Il ne voulait que voir se résoudre un problème Et, dès qu'il l'eut trouvé, mourut comme on s'endort !
Aujourd'hui, comme lui, le poison dans les veines,
Je veux voir arriver le terrible moment
Et sentir par anneaux se détacher les chaînes
De ma vie. A mon tour je veux savoir comment
Ce que le ciel a joint se délie en une heure,
Et suivre les progrès de cet étrange mal
Que l'on ne quitte plus jusqu'à ce qu'on en meure.
Marqués dès le berceau par un signe fatal !
CLAUDION 175
Ma blessure est saignante et le bord de la plaie Sous mon ongle inquiet s'est encore agrandi! Bien fou qui croit guérir et lâchement essaie Un dictame nouveau. — Je serai plus hardi!
Quelque horrible douleur qu'au sein de ma blessure Ait pu jeter le ciel, cherchant le plus profond, Je veux ouvrir sa lèvre avec une main sûre Et courbé, sans pâlir, regarder jusqu'au fond!
J 'avais vingt ans, lorsque votre beauté,
Éblouissant les 5'eux de ma jeunesse,
Vint révéler la vie à ma faiblesse.
Et qu'à sa coupe avec avidité
J'ai bu l'amour jusques à son ivresse.
J'aurais tout foit pour lire une promesse Dans vos regards! Pour moi, pauvre enchanté, Votre voix seule était une caresse.
J'avais vingt ans!
CLAUDIOX 177
Et je pensais, dans ma simplicité, Que votre cœur en ces mots de tendresse A votre bouche était parfois monté !
Ne riez pas, ô belle enchanteresse, Si j'ai pu croire à la sincérité.
J'avais vingt ans!
jt\u fond des souterrains, des cavernes profondes Où l'homme va chercher les métaux enfouis, Dans ces obscurités en visions fécondes Où l'on entend gronder des souffles inouïs,
Le voyageur est pris d'une terreur soudaine, Son courage s'abat, tout lui devient effort, Dans sa poitrine il sent s'arrêter son haleine, Et croit avoir franchi les portes de la Mort!
CLAUDION
Mystérieux chemins où meurt toute lumière, Il vous échappe enfin, c'est le jour!... le réveil! Il respire, il vit double, il rouvre sa paupière, Ébloui comme Adam à son premier soleil !
Ainsi je suis rentré d'aujourd'hui dans la vie, Reprenant de nouveau les chemins d'autrefois, Et mes yeux rajeunis et mon âme ravie Croient la voir et l'aimer pour la première fois !
l80 L HERBIER
v> 'est vrai, nous étions deux sur le même chemin. Lui, crut fouler aux pieds un bloc de pierre inerte, Mais moi je m'arrêtai; j'écartai, sous ma main, Du lichen desséché la chevelure verte;
Je soulevai le marbre à toute sa hauteur, Sentant s'emplir mon cœur d'une force nouvelle Et, comme Galatée à l'antique sculpteur, Apparut à mes yeux la statue immortelle !
CLAUDION
OÙ l'insensé n'a vu qu'un caprice d'un jour, Des formes de plaisir par le hasard tracées, J'ai trouvé ce trésor qu'on appelle l'amour, Et qui paie au delà les misères passées !
l82 h'HKRBIEK
v>'en est fait, chaque jour dans rinég..!c lutte Apporte à ma faiblesse un obstacle de plus; Tout s'arrache à la mort, une heure, une minute Je paie en mille efforts des instants superflus!
D'un poids encor plus lourd pèse sur moi la vie; Mes mains sentent glisser son terrible fardeau. Ah ! béni soit celui qui me l'aurait ravie Et sur la comédie eût baissé le rideau!
CLAUDION 185
Non! l'existence encor! dérision amère, Comme si sa clarté valait celle des cieux ! Soufflez, esprit divin, cette flamme épliémère ! L'huile est près de tarir dans ce flambeau trop vieux.
Ce que Dieu fait est bon, ne pleurez pas ma vie Il est vrai qu'il nous trace un chemin limité Où se brisent nos cœurs, mais sa grâce infinie, Pour nous en reposer, créa l'éternité !
-Lorsque tout sera dit et qu'autour de ta couche Nous jetterons sur toi nos regards curieux, Q.uaud l'âme qui s'envole entr'ouvrira ta bouche, Et qu'enfin tu pourras rester silencieux,
La Faculté viendra, savante avec le livre,
Et tel sera, je crois, à peu près son décret :
« On ne sait rien, sinon qu'il était fait pour vivre,
Et que la mort emporte avec lui son secret. »
CLAUDIOX
Une femme, à son tour, mystérieuse et sombre, Soulevant le linceul de l'éternel dormeur, Ouvrira devant tous tes deux yeux remplis d'ombre. Et montrera tes mains se crispant sur ton cœur...
Alors, nous te dirons : « Repose ton martyre ! Tu sus traîner la vie, un couteau dans le flanc, Et quand auprès de nous tu feignais de sourire, Tu séchais en silence une «routte de sans;. »