CONCLUSIONS
Existe-t-il un lien commun entre les maladies du système nerveux? Dérivent-elles toutes d’une souche unique, dont les branches, de par le fait de l’hérédité plus ou moins convergente, et de l’état de dégénérescence qu’elle entraîne forcément avec elle, formeraient les diverses variétés que je viens de passer en revue? La chose est plus que probable, elle est même certaine, dirai-je, mais la filiation n’est point encore absolument démontrée.
Depuis Morel, bien des tentatives ont été faites dans ce sens, sans aboutir toutefois à un résultat véritablement précis. Les facteurs de cette étude sont trop complexes, trop divers, trop sujets à des causes d’erreur, et surtout trop incomplets encore, pour nous permettre d’établir une classification des maladies nerveuses du fait de l’hérédité. J’ai montré, au cours de ce travail, que toutes les affections nerveuses faisaient partie d’une même famille, que l’hérédité sous ses différentes formes permettait de les grouper ensemble, sous le nom générique de famille neuro-pathologique. Aller plus loin aujourd’hui dans la voie de l’induction, me paraîtrait téméraire.
L’HÉRÉDITÉ DANS LES MALADIES
Nous ignorons encore Je comment de la transformation des différentes affections nerveuses les unes dans les autres, nous ignorons encore le pourquoi de cette transformation. Mais, si nous ne connaissons point les causes de ces mutations diverses, — connaissant l’influence désastreuse de l’hérédité convergente, — nous pouvons nous demander, si les affections du système nerveux n’ont point une souche ancestrale commune, d’où elles dérivent toutes, les psychoses comme les névroses, les affections « sine materia », comme les affections avec substratum anatomique.
La tendance actuelle est de voir dans la plus commune, la plus banale des névroses, dans la neurasthénie, le point de départ de toutes les affections du système nerveux, la souche de cette grande famille neuro-pathologique, dont les différents membres ont été étudiés, au point de vue généalogique, dans le cours de ce travail.
C’est la neurasthénie qui la crée et l’entretient tout à la fois. Elle la crée en vertu des lois de l’hérédité, dont les effets cumulatifs, s’exerçant à travers plusieurs générations, se traduisent sur les descendants des neurasthéniques, par des formes morbides de plus en plus graves, amenant à leur suite la dégénérescence physique et mentale, ainsi que l’extinction de la race. Elle l'entretient, car pouvant se développer de toutes pièces chez un su jet sans tare héréditaire, elle est par conséquent la seule des affections du système nerveux, qui ne reconnaisse pas toujours l’hérédité pour cause; qui puisse s'acquérir sous l’influence de certaines circonstances données, sans prédisposition antérieure aucune. C’est la neurasthénie qui, fournissant sans cesse de nouveaux aliments à la grande famille neuro-pathologique, s’oppose à l’extinction de cette dernière, de par les lois fatales de l’hérédité cou-
vergente, combinée avec les états de dégénérescence.
Aussi le domaine des affections du système nerveux irat-il toujours grandissant. C’est là une des conséquences fatales de la lutte pour l’existence, telle surtout que la comprend notre époque. C’est à la fois la cause et le résultat de toute civilisation, c’est aussi la cause de sa décadence. Comme le dit si justement Jacoby : «L’homme vit dans ses arrière-petits-neveux; vivre dans la postérité, c’est là l’immortalité réelle, matérielle aussi bien que morale, la seule vraie, la seule sûre du moins: or, en cherchant à nous élever au-dessus du niveau commun, nous condamnons par là même à mort notre race, et nous échangeons la vraie immortalité, l'immortalité physiologique, contre l’immortalité de convention qu’on appelle la célébrité; nous payons de la vie de générations futures et de notre propre existence dans l’infini des siècles quelques lignes dans les dictionnaires biographiques. Ce ne sont pas les descendants des puissants, des riches, des savants, des énergiques, des intelligents qui constitueront l’humanité future, ce sera la postérité des paysans travailleurs, des bourgeois nécessiteux, des humbles et des petits, — l’avenir est aux médiocrités (1). »
C’est là une conséquence fatale de la sélection intellectuelle dans l’espèce humaine. Les civilisations diverses qui nous ont précédé dans l’histoire, ont toutes passé par les mêmes étapes. La nôtre n’échappera point à la loi commune. On peut, à la rigueur, essayer d’enrayer le mouvement; l’arrêter est au-dessus de notre puissance.
(1) Jacoby, loco citato, préface.