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CHAPITRE Vil

L’HÉRÉDITÉ EST-ELLE INDISPENSABLE AU DÉVELOPPEMENT DES MALADIES NERVEUSES?

Nous avons vu, par ce qui précède, que l’hérédité joue un rôle immense dans la pathogénie d’un bon nombre d’affections du système nerveux, niais ce que j'ai déjà dit à propos de la neurasthénie peut faire prévoir que le surmenage en général, et surtout le surmenage intellectuel, est capable de déterminer des troubles fonctionnels, susceptibles de se transmettre par hérédité, en s’exagérant ou se modifiant plus ou moins profondément, et ce que fait répuisement nerveux, bon nombre d’intoxications peuvent le reproduire. Roque (1) a mis en lumière le rôle du saturnisme dans la production des dégénérescences. Quant à l’alcoolisme, son influence est aujourd’hui parfaitement établie : les descendants des alcooliques offrant fréquemment des troubles psychiques ou convulsifs. Ces troubles résultent soit d’une intoxication aiguë, existant à l’époque de la fécondation, soit d’une intoxication lentement développée

(1) Roque, Des Dégénérescences héréditaires produites par l’intoxication saturnine lente. ( C . R. Soc. biol., 1872, t. IV, p. 243-245.)

L’HÉRÉDITÉ DANS LES MALADIES

chez les générateurs. Toutes les maladies qui sont capables d’altérer la nutrition de ces derniers, dans le temps delà fécondation, peuvent entraîner les mêmes effets. C’est à l’état défectueux delà nutrition des générateurs, qu’il faut attribuer la dégénérescence des sujets nés de parents trop jeunes ou trop vieux. Les émotions violentes et les dépressions psychiques, existant dans les mêmes circonstances, paraissent agir dans le même sens.

De Candolle est tenté d’attribuer à l'état mental momentané des parents, pendant la conception, les différences quelquefois très sensibles, de caractère des frères consanguins non jumeauxou des frères légitimes et illégitimes. « Ceuxci, dit-il, ne sont pas seulement de mères différentes, ils ont de plus élé procréés sous des influences d’action et de passion ordinairement plus vives (1), » et cet auteur cite à l’appui de son opinion le rôle considérable qu’ont

joué certains bâtards dans l'histoire. Erasme dit, dans sa Folie, qu’il n’est point le fruit d’un ennuyeux devoir conjugal. Un des enfants de Louis XIY, dit Lucas, conçu dans une crise de larmes et de remords de Mme de Montespan, que les cérémonies du jubilé avaient provoquée, garda toute sa vie un caractère qui le fit nommer des courtisans l’Enfant du Jubilé.

Le même auteur a rapporté le fait suivant: « Un père, homme d’un esprit distingué et d’une grande droiture morale, eut, pendant toute sa vie, des tendances sensibles vers un état d’abattement maladif. Il traversait des périodes d’abattement et des périodes d’excitation. Il eut de nombreux enfants, deux furent aliénés : l’époque de leur conception coïncidait avec des moments où le père avait eu au plus haut degré ces tendances maladives (2). »

(1) Loco cilato , p. 50.

(2) Lucas, loco citato.

L’influence de l’état d’ivresse, — quel que soit le toxique qui la produit, — au moment de la conception, n’avait point échappé à Esquirol, Seguin, Morel, Lucas. Récemment Demeaux, Dehautet Vousgier, ont de nouveau étudié cette question, et montré, au moyen de plusieurs observations, que l'enfant engendré dans ces conditions peutêtre aliéné, débile, idiot, épileptique. De Quatrefages a publié un fait très intéressant à cet égard, et dans lequel, l’état d’ivresse du père au moment de la conception, paraît nettement établi (1). Quelque délicat et difficile que soit ce genre de recherches, nous possédons cependant aujourd’hui, un assez grand nombre de faits, démontrant qu’une perversion passagère de l’état cérébral, — quelle qu’en soit la cause, — peut imprimer au nouvel être, conçu dans ces conditions, une modification spéciale, qui se traduira plus tard par des symptômes divers, analogues à ceux que l’on rencontre chez les vrais héréditaires, c’est-à-dire chez ceux dont les générateurs sont atteints de troubles permanents, dans le fonctionnement du système nerveux. On sait par les travaux si remarquables de Geoffroy Saint-Hilaire, de Dareste (2), combien, des causes en apparence légères, peuvent facilement modifier le développement de l’embryon et le faire dévier de son type normal. On sait aussi, et nous devons la connaissance de ce fait à Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que les anomalies de développement du fœtus, les monstres, s'observent beaucoup plus souvent dans les classes pauvres, et chez les filles-mères. — où la femme est obligée de travailler jusqu’à la fin de sa grossesse, — que dans les autres classes de la société.

(1) De Quatrefages, Unité de l’espèce humaine. 1861.

(2) Dareste, Recherches sur la production artificielle des monstruosités. Paris. 1877. — Du même, Sur une anomalie de l'œuf et recherches sur la

L’HÉRÉDITÉ DANS LES MALADIES

C’est surtout quand ils se prolongent pendant la gestation, que les troubles de la nutrition de la mère peuvent avoir des effets défavorables sur le développement du fœtus, et en particulier de son système nerveux. On avait déjà noté, à la suite du siège de Landrecies, des troubles de nutrition très variés, chez les enfants qui avaient été conçus dans cette période. A la suite des sièges de Paris, les faits de ce genre ont tellement frappé l’imagination populaire, que l’expression d 'enfant du sièç/e est demeurée, et s’applique aux enfants malingres, qui sont nés dans les huit ou neuf mois qui ont suivi, et dont un grand nombre sontaffectés d’affections convulsives ou mentales : Bournevillearecueilli un grand nombre d’observations, tout à fait probantes à cet égard, et Legrand du Saulle a vulgarisé le fait dans une leçon faite à la Salpêtrière en 1884. Mais les mauvaises conditions hygiéniques de la grossesse, ne sont pas les seules causes de troubles névropathiques chez les enfants. Ils peuvent encore se montrer en conséquence de traumatismes, survenus dans les mêmes circonstances. Dans une étude sur la psychologie du fœtus, communiquée à la Société de Psychologie physiologique (1), Féré a montré que toutes les excitations sensorielles et toutes les représentations mentales de la mère, retentissent sur le fœtus qui réagit avec une intensité remarquable; on peut ainsi comprendre, d’après cet auteur, comment les émotions vives ou répétées, les préoccupations morales de la mère, peuvent déterminer chez son produit des troubles névropathiques plus ou moins accentués.

Après la naissance, les mauvaises conditions hygiéniques peuvent encore agir dans le même sens, mais avec

production des monstres par les secousses, etc. ( Compt . rend. Ac. des Sc., 1882 et 1883.)

(1) Féré : Revue philosophique, 1886, mars.

une activité beaucoup moindre; il faut bien convenir, d’ailleurs, qu’aucun fait précis ne permet de mesurer la valeur de ces influences.

Il semble bien établi pourtant que certains traumatismes céphaliques peuvent déterminer une prédisposition aux troubles cérébraux; on peut dire que, dans ces circonstances, le sujet hérite de lui-même, suivant l'expression de Lasègue dans son étude sur les Cérébraux. En dehors des traumatismes du crâne, les chocs ne jouent peut-être que le rôle de causes déterminantes, soiten mettant en jeu une prédisposition déjà spécialisée, soit en déterminant la localisation d’une prédisposition diffuse, soit enfin en rendant évidents des symptômes, qui n’existaient auparavant qu’à un degré assez faible pour ne pas éveiller l'attention (1).

Quant aux intoxications, aux maladies aiguës ou chroniques, j’ai établi, dans d’autres chapitres, que leur influence consiste surtout à éveiller la prédisposition névropathique, à moins pourtant qu’elle 11e détermine des lésions matérielles des tissus nerveux, comme le fait la syphilis en particulier. Dans ce dernier ordre de faits, la participation de l’hérédité, — je le répète ici, — 11e me paraît point nécessaire.

(1) Fèré, i 11 Brain, /oc. cit., part. XXX, p. 237.

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