CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE, — Idées anciennes sur l’hérédité : l’atavisme. —
. Différents aspects de l’hérédité. — L’assimilation, principe de la continuité lhéréditaire. — L’hérédité dans la reproduction sexuée et asexuée. — Hérédité et hybridation. — Les potentialités héréditaires et les apparences morphologiques. — Importance des conditions extérieures. — Hérédité et stabilité.
L'Hérédité, telle que la concevaient jadis les naturalistes et les philosophes, était une sorte de puissance mystérieuse, aveugle et fantasque, distribuant sans aucune loi les ressemblances et les dissemblances. La conception médicale de l’hérédité se ressent encore de ces. idées anciennes. Dans les traités de Pathologie, l'hérédité figure au chapitre « étiologie » parmi les causes des maladies, au même titre qu'un traumatisme ou un agent infectieux.
Maintenant que nous connaissons en grande partie le mécanisme de l'hérédité, cette notion d'une force
D & L'IRÉRÉDITÉ
héréditaire nous paraît enfantine. Il faut cependant reconnaître que pendant longtemps les phénomènes d'hérédité se sont présentés sous un aspect particulièrement capricieux et déconcertant. Il suffit, pour avoir une idée de ces obscurités anciennes, de rappeler quelques-uns de ces faits énigmatiques, que l'on désignait alors sous le nom d’atavisme.
Lorsqu'on croise entre elles deux races d'animaux domestiques, il arrive que les descendants reproduisent, d'une façon frappante, le type de l’animal sauvage dont ces races sont issues et séparées souvent depuis des siècles. De telles résurgences de la forme ancestrale paraissaient complètement inexplicables. Les éleveurs et les horticulteurs se heurtaient à des phénomènes aussi déconcertants lorsqu'ils cherchaient à créer des types nouveaux, par la combinaison de caractères empruntés à deux races différentes. Les hybrides présentaient parfois le mélange désiré des particularités des deux parents, mais il était impossible d'en obtenir une race nouvelle constante : la forme paraissait souvent se maintenir pendant une ou deux générations, puis brusquement donnait naissance à des individus ataviques, qui faisaient retour aux types initiaux des parents.
De semblables résurgences ont été souvent constatées par les médecins, dans l'espèce humaine. Il s’agit de maladies ou de malformations apparues jadis chez quelque ancêtre éloigné et qui, ne s'étant plus reproduites depuis plusieurs générations, semblent définitivement éliminées. Cependant il n’en est rien, Car on peut les voir LÉBDPAIENES brusquement dans la descendance.
Tous ces faits d'atavisme sont aujourd'hui aisément explicables. Leur mécanisme ne pourra être précisé que lorsque nous connaîtrons les lois de l'hybridation, mais le fait que nous pouvons les comprendre et même les prévoir suffit à mesurer le progrès que les expériences de Génétique ont permis de réaliser dans la connaissance de l’hérédité. Cependant, en raison même de la méthode utilisée par les généticiens, la notion d'hérédité a perdu, auprès de certains d’entre eux, un peu de son ampleur véritable. Les croisements mettant en présence des races différant seulement par un petit nombre de caractères apparents, quelques biologistes paraissent croire que l'hérédité se ramène exclusivement à la transmission des particularités raciales ou individuelles. Ils font, en quelque sorte, abstraction de tout ce qui est commun aux deux races en présence.
Le domaine réel de l’hérédité est beaucoup plus vaste ; il correspond à la totalité des réalisations morphologiques et physiologiques que le descendant tient de ses parents. Dans la règle, c’est à partir d'une cellule unique, l'œuf fécondé, que le nouvel organisme se trouve construit. Cet œuf se segmente, différencie des feuillets ; l'embryon subit des phénomènes de plissement, d’invagination, de détermination dés parties. Ainsi le développement réalise le plan d'organisation correspondant à chaque forme spécifique : un œuf de rat donne toujours naissance à un rat et celui de grenouille à une grenouille. Ces phénomènes qui fixent les grandes lignes de l’ontogénie sont conditionnés, d’une façon immédiate, par la constitution du cytoplasme de l'œuf. Ils correspon-
dent à une première forme de l'hérédité que l'on pourrait appeler lhérédité spécifique où hérédité générale (BRACHET). C'est la réalisation de l’ensemble des structures, des organes, des rapports entre parties et des fonctionnements qui caractérisent telle ou telle forme organisée.
Lorsque, d'autre part, nous constatuns que les descendants d'un couple de souris blanches ont toujours un pelage blanc, et non gris ou noir comme
celui d'autres races, nous avons affaire à un nouvel aspect du phénomène d'hérédité, celui de l'hérédité raciale où hérédité spéciale. Les souris blanches, grises ou noires, ont toutes le type spécifique de la souris, mais diffèrent les unes des autres par certains caractères secondaires plus ou moins apparents.
Il est encore des particularités héréditaires qui caractérisent seulement certaines lignées, certaines familles. Telles sont, dans l'espèce humaine, la stature, la prolificité, la. myopie, la surdi-mutité. On pourrait alors parler d’une hérédité familiale ou des particularités individuelles. En réalité, il n’y a pas de différence essentielle entre ces caractères et ceux des diverses races. Les races ne sont jamais, après tout, que l’ensemble des descendants de familles initiales, ayant elles-mêmes hérité de caractères nouveaux apparus chez un premier individu. Il n’est pas douteux que si l’on appliquait à l'humanité les méthodes de la Génétique, on pourrait obtenir de véritables races de sourds-muets, de myopes ou de géants.
Nous savons aujourd'hui que les caractères appar- | tenant au domaine de l’hérédité spéciale sont condi-
tionnés par des unités héréditaires renfermées dans le noyau de l'œuf. Il y a donc, en apparence, une certaine opposition entre l'hérédité générale ou cytoplasmique et l’hérédité spéciale ou nucléaire. Il ne faut cependant pas perdre de vue que la constitution du cytoplasme, base immédiate de l'hérédité générale, résulte d'une élaboration au cours de laquelle les facteurs nucléaires sont nécessairement entrés en jeu. Réciproquement, ces derniers, même dans le cas de l’hérédité spéciale, ne sauraient jamais intervenir que par l'intermédiaire de leur action sur le fonctionnement du cytoplasme. De même que la vie cel-
Julaire nécessite la collaboration constante des deux
parties de la cellule, le protoplasme et le noyau, de même l'hérédité, sous ses deux modalités fondamentales, est liée au fonctionnement de la cellule tout entière. L'hérédité est une, comme la vie cellulaire elle-même.
. Nous plaçant à un point de vue très général, nous pouvons considérer que les caractères spécifiques et les caractères de racé ne sont que des traductions, à des échelles souvent dissemblables, des potentialités de chaque individu, c’est-à-dire de la constitution de la matière vivante dont Chaque descendant a hérité de ses parents. C'est la continuité de cette matière vivante, à travers la série des générations, qui est à la base même de tout phénomène d'hérédité.
Considérons, par exemple, une bactérie. Dans des
conditions données et supposées constantes, elle présente une forme caractéristique et certaines propriétés physiologiques. Sur un milieu nutritif convenable, la masse de cette bactérie s'accroît, en empruntant au milieu divers éléments, au moyen desquels elle construit sa propre substance. Ce phénomène fondamental d'assimilation permet ainsi l'accroissement de masse du microorganisme, sans que sa constitution spécifique soit pour autant modifiée. Lorsqu'elle a atteint une certaine taille limite, la bactérie se divise en deux parties qui deviennent indépendantes et constituent deux individus d’une nouvelle génération. Ces individus, fragments équationnels du premier, ont la même constitution que le parent, présentent par suite la même forme, les mêmes propriétés physiologiques. C’est en somme {a même matière vivante qui continue à vivre semblable à elle-même, à travers la série des générations, mais dispersée dans l’espace sous l'aspect d'individus de plus en plus nombreux.
Cette continuité dans la forme et le fonctionnement n’est autre chose que le phénomène d’'hérédité. L'hérédité résulte donc, en dernière analyse, de la propriété d’assimilation qui reste la caractéristique essentielle des êtres vivants. L’hérédité n’est qu’un des aspects, une traduction apparente de la possibilité qu'a tout organisme d'accroître sa masse, en conservant la même constitution spécifique ; elle nous apparaît ainsi comme liée d’une façon nécessaire et immédiate à la vie elle-même.
Ce qui est vrai de la bactérie est encore valable dans le cas des animaux ou des plantes pluricellu-
laires. Chacun de ces organismes, si complexe soit-il, dérive toujours d'une cellule unique, l'œuf. Celui-ci se divise en cellules ou blastomères de plus en plus nombreux. Ces cellules se disposent d'une manière particulière, se différencient en organes, constituent peu à peu un embryon qui se transformera en un organisme adulte. Chaque être se trouve ainsi construit à nouveau, de toutes pièces, à chaque génération.
Comment se présente, dans ce cas, la continuité héréditaire ? L’œuf, fragment de matière vivante détachée des parents, renferme en lui la totalité des potentialités qui sont nécessaires pour la réalisation d'un organisme de sa race. S'il se divisait équationnellement en deux cellules, puis celles-ci équationnellement en deux et que ce phénomène continuât indéfiniment, l’ontogénie serait, à ce point de vue, comparable à la multiplication d'une bactérie dont les descendants, au lieu de se disperser dans l'espace, resteraient unis en formant une individualité de deuxième ordre. Dans ce cas, chaque cellule d’un organisme se trouverait avoir conservé les potentialités totales de l'œuf, c’est-à-dire posséderait rigoureusement la même constitution spécifique.
Les études de mécanique embryonnaire montrent cependant que les 4 ou 8 premières cellules qui dérivent d’un œuf n’ont déjà plus, dans la plupart des cas, les mêmes potentialités que l'œuf, mais possèdent seulement des potentialités plus limitées. Il n'est néanmoins pas certain que cette limitation soit toujours définitive. Le fait que de petites parties du corps, telles qu'un bourgeon d'hydre, un fragment
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(l 8 L'HÉRÉDITÉ
de planaire, une gemmule d’éponge, peuvent, par reproduction asexuée, redonner un organisme complet, montre que ces groupes de cellules ont cependant conservé, malgré les apparences, les potentialités totales de l'espèce.
Il est, en tout cas, une lignée de cellules qui ont, à coup sûr, hérité la constitution spécifique totale de l'œuf, ce sont les éléments de la lignée germinale. Ce sont eux, en effet, qui donneront ultérieurement naissance aux cellules reproductrices du descendant, c'est-à-dire seront capables de former à nouveau un œuf, point de départ d'un individu de nouvelle géné ration. Ici encore, malgré la complexité des phénomènes, l’hérédité se ramène donc à la continuité de la matière vivante d'un œuf à un autre œuf, d'une
génération à la suivante.