DE LA PREMIÈRE ÉDITION
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Pour les savants comme pour les peuples, rien n’est plus dangereux que de vivre du souvenir des gloires passées et de continuer, sans regarder autour de soi, les errements qui ont autrefois procuré le succès. Pour ceuxci, les rudes leçons de l'histoire leur ouvrent violemment les yeux et après certains réveils il n’est pas à craindre que de longtemps on s’endorme de nouveau. Mais dans les luttes scientifiques les défaites sont moins bruyantes, les revers moins cuisants et, lorsqu’on ne sait pas être sincère avec soi-même, on peut s’illusionner et croire que l’on tient encore la tète lorsque depuis longtemps on s’est laissé distancer.
Le danger n’en est que plus grand.
Soyons donc sincères avec nous-mêmes et cherchons à voir où nous allons dans les sciences biologiques et quelle est notre place dans l'histoire de leurs derniers progrès (*).
De plus autorisés que moi ont montré bien des fois la marche de nos connaissances et comparé leur évolution dans les différents pays. Cela c’est le résultat. Il nous importe moins, pour le moment, que les moyens employés pour l'obtenir. Aussi est-ce sur les méthodes que je veux surtout insister.
Il me semble que l’on peut, à ce point de vue, distinguer pour la zoologie quatre grandes périodes. La première n’a pour ainsi dire point de commencement. Elle est aussi ancienne que l’homme, et l’antiquité
(*) Sciences biologiques est pris ici au sens étroit. La médecine et la microbiologie sont hors de question.
THÉORIES DE L,’ HÉRÉDITÉ
INTRODUCTION
nous montre Aristote l’employant avec un succès qui nous étonne encore aujourd’hui. Elle consiste dans l’observation des formes extérieures, de l’habitus chez les plantes et des mœurs chez les animaux. D’ailleurs on ne s’interdit pas d’ouvrir un animal ou de fendre une fleur, d’examiner avec la loupe les organes de celle-ci ou de porter sous un microscope quelque partie de celui-là. Mais l’étude de l’organisation interne ne va guère au delà. Ces moyens nous semblent bien rudimentaires. Il ne faut pas être injuste à leur égard. L’imperfection des instruments grossissants et l’absence de toute technique à leur usage explique que l’on n’ait pas eu plus souvent recours à eux; et puis n’était-il pas légitime de s’en tenir à des procédés qui, bien employés, fournissaient d’abondantes moissons de faits nouveaux? N’oublions pas l’admirable Histoire naturelle de Buffon, n’oublions pas surtout que Linné a fondé avec ces seules ressources une classification générale des Êtres vivants dont, en somme, presque toutes les grandes lignes se sont trouvées justes, ainsi qu’un nombre immense de détails. Une bonne moitié de nos familles sont des genres linnéens. Nous serions fort embarrassés aujourd’hui de faire aussi bien avec des moyens aussi pauvres. Le perfectionnement des procédés d’étude semble avoir affaibli en nous le sens intuitif des affinités naturelles comme le microscope a gâté nos yeux.
Cette première période a pris fin vers le commencement de notre siècle, lorsque l’on eut compris la nécessité d’entrer plus avant dans la connaissance des détails d’organisation. Plusieurs sans doute, dès avant, l’avaient senti et tenté, mais c’est incontestablement Cuvier qui le premier a fait de la dissection fine une méthode régulière et l’a mise en pratique avec une persistance et un succès admirables. Les œuvres générales du célèbre naturaliste ont fait plus de bruit que ses dissections ; elles ont moins servi la science. Du Discours sur les Révolutions du Globe , il ne reste qu’une œuvre de style, tandis que ses obscures monographies sont des modèles que nous consultons encore aujourd’hui. Cuvier a énormément disséqué, et c’est par lui surtout que l’on a su qu’il existait chez les êtres inférieurs, tout comme chez l’homme et les vertébrés avec lesquels ils semblent n’avoir rien de commun, un tube digestif avec des glandes multiples et variées, un cœur avec ses vaisseaux artériels et veineux, un poumon ou des branchies, un système nerveux avec ses ganglions centraux, ses nerfs périphériques et ses organes sensitifs terminaux, des glandes génitales avec leurs conduits vecteurs et un luxe parfois étonnant de parties annexes ; et tout cela remplissant, avec des instruments tout autrement
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constitués, mais non moins remarquables par leur structure et leur agencement, toutes les fonctions nécessaires à l’entretien de la vie et à la propagation de l’espèce.
Pendant un demi-siècle, la forte impulsion donnée par Cuvier se continua sans changer d’allures. Johannes Müller en Allemagne, Richard Owen en Angleterre, Henri Milne-Edwards en France, suivis d’une pléiade de travailleurs, continuèrent et poussèrent toujours plus avant dans la voie ouverte par le grand naturaliste français. D’ailleurs le perfectionnement du microscope et son application de plus en plus fréquente aux études zoologiques permettaient l’examen d’organismes plus petits et la découverte de détails plus minutieux dans ceux accessibles à la dissection.
Déjà H. Milne-Edwards dans ses voyages en Sicile et sur nos côtes, de Quatrefages dans son exploration des grèves de la Manche, avaient montré qu’ils sentaient la nécessité d’aller examiner dans leur élément les animaux marins. Mais ces tentatives isolées n’auraient pu avoir ni grands succès en elles-mêmes, ni beaucoup d’imitateurs. Aussi je ne crains pas de dire que la fondation des laboratoires maritimes a marqué une troisième période et constitué une nouvelle méthode aussi importante que les précédentes. Si l’on songe que plus des trois quarts des types d'invertébrés appartiennent au monde de la mer, que le plus grand nombre ne pouvaient parvenir dans les centres scientifiques dans un état convenable pour l’examen microscopique, si l’on songe que tout ce qui concerne leurs mœurs et leur embryogénie ne peut s’étudier loin de la mer, on comprend l’importance de ces créations.
Faut-il rappeler que l’introduction de cette méthode est due à H. de Lacaze-Duthiers? Grâce à ce savant, les études d’embryogénie marine sont devenues générales, et l’on sait quel essor immense elles ont pris en peu d’années, quelles clartés innattcndues elles ont versées sur la zoologie tout entière. En même temps et sous l’influence du même homme, par lui-même et par ses élèves, tout ce que peuvent enseigner la pince et le scalpel, la loupe et le microscope directement appliqués aux tissus, a été approfondi jusqu’aux limites du possible. Aussi la fondation du laboratoire de Roscojf a-t-elle été le signal de la création d’une multitude d’établissements plus ou moins similaires sur les côtes de tous les pays.
La quatrième période est caractérisée, elle aussi, par une méthode nouvelle d’investigation : la technique histologique ; et elle aboutit, elle aussi, à un progrès nouveau, la cytologie .
INTRODUCTION
Certes on savait bien depuis longtemps que pour appliquer le microscope à l’étude d’un animal, il ne suffît pas de placer cet animal au foyer de l’objectif, ni d’en examiner des parties délicatement dilacérées et étalées sur une lame de verre. On savait que des réactifs dissociateurs, éclaircissants, colorants, pouvaient rendre quelques services. Mais qu’y a-til de commun entre ces moyens grossiers et les admirables résultats auxquels conduisent les coupes au microtome et l’emploi desfixateurs fidèles et des colorations électives? Ces méthodes nouvelles ont décuplé la portée de notre vue dans les recherches d’anatomie microscopique; elles ont permis de pénétrer le mystère de la fécondation, enfin elles ont changé du tout au tout l’ancienne conception de la cellule, clef de voûte de nos théories sur la vie dans toutes ses manifestations.
En ce qui concerne la cytologie, je n’ai point un nom français à mettre en relief. La technique cytologique est chez nous d’importation étrangère, surtout allemande. Mais si nous n’avons point découvert la méthode ni ses principaux perfectionnements, du moins ne sommes-nous pas inhabiles à nous en servir et je ne serais pas en peine de citer nombre d’excellents histologistes dont quelques-uns peuvent compter parmi ceux qui ont fait faire ses plus importants progrès à la cytologie et à l’histoire de la fécondation.
Jusqu’ici donc nous avons marché souvent en tète et toujours de pair avec les premiers. Il semblerait que nous n’ayons pour garder notre rang qu’à persister dans la même voie, sauf à redoubler d’efforts pour élever notre production scienlifique à un taux suffisant. Car, il faut le reconnaître, si, par la valeur, les travaux français ne le cèdent guère à ceux des autres pays, ils sont par le nombre à un rang qui ne nous fait point honneur. -Il suffit, pour nous en convaincre, de parcourir les bibliographies. Pour un travail écrit en français, il y en a trois en langue anglaise et dix en langue allemande. Il est vrai que les peuples de langue anglaise ou allemande sont sensiblement plus nombreux que ceux de langue française, mais la disproportion reste néanmoins trop forte.
Mais ce n’est pas là qu’est l’écueil, car tout le monde sait qu’il en est ainsi. Le vrai danger est dans la fausse direction des recherches biologiques, et cela personne ne le voit, personne ne le croit. Il n’en est que plus important de le démontrer, et c’est à cela surtout que cette préface est destinée.
11 suffit de parcourir latable des recueils périodiques de sciences naturelles et la liste des thèses inaugurales pour se faire une idée de la ten-
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dance actuelle des recherches. Souvent ce sont des monographies anatomiques et embryogéniquescle plantes ou d’animaux; ou bien c’est l’étude histologique d'un tissu ou d’un système d’organes dans quelque forin e animale ou végétale ; ou enfin l’auteur a coupé des nerfs, lié des vaisseaux, analysé des sucs ou dosé des gaz excrétés par une plante ou recueillis dans un animal soumis à des modifications préalables de ses conditions normales. Ces mémoires sont souvent fort bien faits : une étude consciencieuse, une technique copiée sur celle des meilleurs maîtres fournissent presque toujours des résultats nouveaux, précis, positifs. Mais presque tous ont pour caractère commun de n’aboutir qu’à de minimes conclusions de fait. L’auteur a perfectionné, étendu, corrigé des choses connues, et il se trouve que ces perfectionnements, extensions, corrections, ne modifient point d’une manière sensible les idées que l’on avait auparavant sur les questions générales auxquelles touche le sujet étudié.
On nous y apprend que tel animal a l’appareil circulatoire fait comme ceci et le système nerveux comme cela, tandis que les auteurs précédents avaient cru que ces organes étaient disposés de telle autre manière quelque peu différente; que telle plante a ses faisceaux distribués et constitués de telle façon et non de telle auire, et que tel de ses tissus a telle origine et non celle que l’on croyait : la description ancienne était vraie pour telle famille voisine, elle ne l’est plus pour celle que l’on étudie ; elle reste vraie d’ailleurs pour une troisième. Voici un tissu remis à l’étude. De longues et patientes recherches montrent que tout ce qu’on en avait dit était faux. Voici comment sont les choses. C’est très peu différent de ce que l’on pensait, mais qu’importe, la science doit être exacte ou n’êfre pas.
un nombre incalculable de travaux, excellents à un certain point de vue. Crâce à eux la conformation, la structure, le développement de la plupart des formes animales ou végétales sont aujourd’hui connus. Et cependant 1 on continue à étudier toujours les mêmes choses, à ajouter toujours de nouvelles monographies aux anciennes, de nouveaux faits aux faits acquis. De loin en loin apparaît un mémoire important qui renverse une conception fausse et la remplace par une autre vraiment différente; mais c’est l’exception rare. La plupart du temps l’animal ou la plante, l'embryon ou le tissu étudiés ressemblent, dans tout ce qui est essentiel, aux animaux, plantes, embryons ou tissus déjà maintes fois décrits, et, si 1 on connaît quelques faits de plus, la conception générale que l’on possédait auparavant n’est pas pour cela changée en quoi que ce soit.
INTRODUCTION
On entasse ainsi presque sans profit des matériaux immenses dont personne ne tire parti et Ton gaspille une masse énorme de travail qui, mieux employé, ferait faire à la science un utile progrès.
Cette appréciation portant sur des généralités abstraites risquerait d'être mal comprise. Au;si je veux prendre un exemple et, comme j'ai plus de mal que de bien à dire, je choisirai quelques-uns de mes propres travaux. C’est la crainte de blesser les autres qui m’oblige ici, contre l'habitude, à parler de moi.
J’ai débuté dans les sciences naturelles par une monographie du système circulatoire des crustacés édriophth aimes. J’ai passé beaucoup de temps et dépensé quelque adresse à injecter nombre de ces animaux. A quoi suis-je arrivé? A reconnaître que le cœur a telle forme et telles dimensions, qu’il envoie tant d'artères en avant, quatre ou cinq de plus qu’on ne croyait, tant d’autres en arrière, dont on ignorait l’existence, et qu’il existe devant le système nerveux un vaisseau remarquable que l’on ne soupçonnait pas.
Qu'est-ce que cela nous fait? A quoi ce détail a-t-il servi? En quoi a-t-il élargi ou modifié notre conception du crustacé ou de la fonction circulatoire? L’important, H. Milne Edwards l'avait depuis longtemps fait connaître, lorsqu'il avait montré que Je sang arrive des branchies au cœur, est lancé par le cœur dans des artères qui le conduisent aux organes, et qu’il se déverse enfin dans la cavité générale et dans des lacunes qui le ramènent à l’appareil de la respiration. Que nous importe après cela que tel appendice de la bouche reçoive son artère de tel point de l’aorte ou de quelqu’une de ses branches? Nous n’avons pas à faire d’opérations chirurgicales sur ces animaux.
J’ai ensuite étudié un crustacé aberrant, la sacculine, et comme celuilà ne ressemble guère aux autres types de sa classe, il s’est trouvé que les résultats ont été un peu plus inattendus. Mais malgré cela notre conception du crustacé n’en a guère été modifiée ou élargie. L’important c’est que cet être informe a une larve normale de cirripède et que ses déformations étonnantes sont le résultat de parasitisme. Or cela on le savait depuis longtemps. Je reconnais que l’histoire des transformations de la larve agile en un adulte si différent du crustacé normal était intéressante à connaître. Mais je n’ai résolu que la question de fait. L’important est ici de savoir par quels moyens le parasitisme a pu imposer à sa victime ces étonnantes transformations et je n’ai fait que préparer des matériaux pour ceux qui plus tard sauront résoudre la question.
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J'ai découvert chez ce crustacé le système nerveux, et cela aurait eu une réelle importance si l’on avait pu croire qu’il existait des muscles sans nerfs. Mais on savait bien qu’il n’en pouvait être ainsi. Aussi n’ai-je en rien redressé une conception fausse en montrant que la sacculine avait un ganglion et des nerfs. Et puis ces découvertes secondaires se font toujours à un moment ou à l’autre quand elles sont prévues d’avance comnfe application d’un principe certain. J’en dirai autant du système nerveux des planaires acœles que j'ai trouvé peu après. A défaut de moi, il eût été certainement découvert par H. Graaf au cours de ses délicates >et patientes recherches sur ces animaux.
Ces exemples suffisent, je crois, pour éclaircir ma pensée. Certes je ne veux pas dire que l’on doit abandonner la recherche des faits secondaires, ni estimer que la confirmation et l’extension des principes démontrés ne sert à rien. Mais je pense que si l’on jette un regard sur l’ensemble des choses, il faut reconnaître que ce n’est pas cela qui fait marcher la science et, puisqu’il s'agit de lutter pour la suprématie, que nous faisons un métier de dupes en continuant à consolider la hase pendant que d’autres édifient au sommet. Oui, cette base est encore imparfaite et il est utile de continuer à boucher des trous, remplir des fentes, rajouter des pierres et du ciment, mais elle est cependant assez solide déjà pour nous porter si nous montons sur elle. La preuve en est que d’autres y sont déjà et font au-dessus de nos tètes un excellent travail. Mais nous n’y montons pas parce que nous continuons à faire ce que nous avons vu faire autour de nous. Or ce que nous avons vu faire et qui a été le progrès en son temps cesse de l’être sans que nous nous en apercevions.
Chacune des périodes dont j’ai brièvement retracé l’histoire a vu se reproduire les mêmes errements. Longtemps après Cuvier, on a continué à décrire des formes extérieures sans s’inquiéter des organes qu’elles cachaient; longtemps après la découverte des coupes et de la technique histologique, on a continué à 11e se servir que de la pince et du scalpel. Eh bien! nous continuons maintenant à ne faire que des monographies sans nous douter qu’il est né autre chose. Cela ne veut pas dire qu’il faille les abandonner, pas plus qu’il ne faut renoncer à l’examen des formes extérieures, ni aux dissections microscopiques, ni à la loupe, à la pince, au scalpel, à la seringue à injection. Mais cela veut dire qu’il ne faut plus se limiter à ces choses. Ce sont les fins de périodes qui sont critiques parce que c'est à ce moment que le progrès devient routine et que
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l’on peut sans s’en apercevoir passer clu premier rang au dernier. Eh bien ! nous sommes à une fin de période et personne en France ne semble le remarquer. C’est pourquoi j’avertis qu’il est temps de pousser les recherches dans une voie nouvelle. Le livre dont ceci est la préface n’a été fait que pour ce but.
Ces appréciations et ces conseils sembleront scandaleux à quelques-uns et imprudents au plus grand nombre des lecteurs. Quoi, dira-t-on, inspirer le mépris des choses que l’on est chargé d’enseigner, paralyser ceux qui travaillent à la lâche actuelle sans être sur qu’on saura les galvaniser pour une tâche nouvelle, n’est-ce pas manquer à tous ses devoirs de membre du corps enseignant? Cela serait vrai si le nouveau courant d’idées devait entraîner tout le monde, et je serais alors le premier à regretter mon imprudence. Mais il n’y a aucune crainte qu’il en soit ainsi. La plupart n’écouteront pas et parmi ceux qui croiront, neuf sur dix préféreront rester dans la voie des travaux faciles. Je serai trop heureux si quelques-uns se laissent convaincre.
D’autres encore diront : De quel droit vous érigez-vous en juge et en
donneur de conseils? Travaillez pour votre compte et laissez cela à ceux à qui l’âge et l’autorité de leur nom ont donné le droit de prendre cette attitude. Mieux que personne, je sens combien il y a de juste dans cette observation. Aussi n’est-ce qu’après bien des hésitations que je me décide à écrire ces lignes. Mais puisque les autres se taisent ou sont d’un autre avis, il faut bien que je parle et dise aux jeunes ce que je crois être la vérité.
Mais quelle est donc cette voie nouvelle où d’autres, en Allemagne et en Angleterre, sont déjà entrés; quel est ce faîte auquel on travaille audessus de nous avec les matériaux bénévolement préparés par nous ?
Ce n’est rien moins que la biologie générale, la recherche des conditions et des causes des grandes manifestations de la vie dans la cellule, dans l’individu et dans l’espèce.
Qu’est-ce au juste que la cellule, cet élément dont sont faits tous les êtres vivants, que nous avions crue si simple et que les études récentes nous montrent si effroyablement compliquée, jusqu’à ce que d’autres études à venir la ramènent à une simplicité plus grande encore en trouvant la formule des actions mécaniques auxquelles se réduisent les forces qui agissent en elle? Comment vit-elle? Comment assimile-t-elle et accroîtelle sa substance avec des substances de nature différente ? Pourquoi, au
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lieu de grandir indéfiniment, se divise-t-elle à un instant donné, et quelle est la raison des phénomènes extraordinaires qui se passent en elle à ce moment ? Quelle est la cause mécanique ou physique ou chimique (car il en est une de ce genre) des mouvements du protoplasme ? Sous quelle influence les cellules nées de la division de l’œuf se disposent-elles suivant des formes avantageuses pour la vie de l’ensemble? Comment sont-elles amenées à se partager la besogne des différentes fonctions? Comment, identiques au début, se différencient-elles et deviennent-elles les unes du cartilage, de l’os ou du tissu conjonctif, les autres du muscle, celles-ci glandulaires, celles-là nerveuses? Car enfin, si l’on remonte l’ontogénèse, on arrive fatalement à un stade où les cellules-mères de ces tissus si difrents sont nées, sœurs en apparence identiques, de la division d’une -même cellule. — Et la régénération? Quelles forces sommeillaient dans les cellules du bras de la salamandre aquatique, qui se réveillent lorsqu’on ampute ce bras et en refont un nouveau semblable à l’ancien ? Elles étaient pourtant déjà différenciées en cellules de l’humérus, de l’artère humérale, des muscles brachiaux. Où trouvent-elles le pouvoir de se grouper en se multipliant de manière à dessiner les organes de l’avant-bras et de la main? Voici un ver de terre : vous le coupez en deux, la queue refait une tête et la tête refait une queue. Ce sont pourtant les mêmes cellules entamées par la section qui régénèrent des parties si différentes. Qui leur enseigne ce qu’elles doivent engendrer pour refaire un tout complet? — Et à propos de la formation des espèces, quels problèmes grandioses! Jusqu’à ces dernières années personne ne doutait que les modifications acquises par l'individu ne fussent transmissibles à ses descendants, et sans cela l’évolution des espèces eût semblé inexplicable. Mais voilà qu’en cherchant la voie par laquelle pourraient se communiquer aux éléments sexuels les acquisitions de l’individu, on ne latrouve nulle part. Dès lors se dresse une difficulté accablante : si les caractères acquis ne sont pas transmissibles, comment s’explique l’évolution adap lative des espèces ; s’ils sont transmissibles, par quels moyens le sont-ils ? — Et l’hérédité qui nous demande sous quelle forme sont contenus- dans les éléments sexuels microscopiques les innombrables caractères qui se manifestent fatalement dans l’adulte issu de leur réunion. La chose a priori semble impossible et cependant l’observation banale nous la montre se passant tous les jours sous nos yeux. — Enfin, de tous ces problèmes le plus important, car on sent que s’il était résolu tous les autres s’en déduiraient comme de simples corollaires, mais le plus difficile aussi, celui de la
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structure intime du protoplasme, qui évidemment contient en elle la raison mécanique de tous les phénomènes dont il est le siège et par conséquent expliquerait la vie.
Voilà quelques-uns de ces problèmes de la biologie générale auxquels on travaille ailleurs pendant que nous nous attardons à décrire des formes de cellules, ou des ramifications de minimes truncules vasculaires ou nerveux. Et il en est bien d’autres.
Faut-il s’étonner qu’en présence de questions de cet ordre les mesquins détails anatomiques pour lesquels nous continuons à nous passionner perdent tout leur intérêt? Qu’importe que dans ce mollusque cette glande s’ouvre un peu plus haut ou un peu plus bas, que tel épithélium soit cubique ou prismatique, que tel nerf se rende au pied ou au manteau? En quoi la réponse, quelle qu’elle puisse être, influencera-t-elle la solution des grandes questions biologiques qui seules ont de l’importance? Cela ne servira même pas à déterminer d’une manière précise les affinités zoologiques, à connaître mieux la vraie filiation généalogique des formes vivantes, et ce serait pourtant le seul intérêt possible de la question.
Il est temps d’abandonner ces études terre à terre qui ne peuvent nous conduire à rien, ou plutôt, car ma pensée s’emporte au delà de son expression juste, de ne plus se limiter à l’étude de ces questions, et d’aborder enfin la biologie générale.
Toute recherche, pour avoir un réel intérêt, doit aujourd’hui viser la solution d’une question théorique. Il ne faut plus se contenter, comme presque tous font aujourd’hui, de disséquer, couper, colorer, dessiner ce qui n’avait pas encore été disséqué, coupé, coloré ou dessiné. Il faut faire tout cela, non plus pour combler une minime lacune dans nos connaissances anatomiques ou histologiques, mais pour résoudre un problème de biologie générale si petit qu’il soit.
Chacun de ces problèmes comporte un certain nombre de solutions hypothétiques que nous devons chercher à deviner, et notre travail matériel doit se borner à vérifier nos hypothèses. Ce n’est que lorsque notre imagination est à bout que nous avons le droit de chercher au hasard.
Ces hypothèses se présentent généralement sous la forme dichotomique : est-ce ceci ou cela? Si c’est ceci, je devrai diriger ma recherche dans telle direction; si c’est cela, j’irai dans telle autre. Or la question de savoir si c’est ceci ou cela qui est vrai, dépend en général d’une observation ou d’une expérience décisive. Faire cette expérience ou cette obser-
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vation décisive doit devenir le but de la recherche. C’est le seul moven d’aller de l’avant.
Quelques exemples sont peut-être utiles pour faire comprendre ce que j’entends ici par décisif. Voici une question générale de la plus haute importance : est-ce le noyau ou le cytoplasme, ou la cellule entière qui contient les facteurs matériels de l'hérédité? Pour le décider, Boveri arrive à préparer des fragments d’œufs d’oursin sans noyau, les fait féconder par des spermatozoïdes d’un autre genre et obtient des larves qui n’ont que les caractères du genre paternel. Donc le cytoplasme ne contient point ces facteurs; ils sont tous logés dans le noyau. Voilà l’expérience décisive 1 !
Une autre question non moins capitale est celle de la différenciation ontogénétique. Quand l’œuf se divise en cellules qui engendreront les unes un organe, les autres un autre, partage-t-il entre elles ses énergies potentielles en donnant à chacune seulement ce dont elle a besoin pour faire ce qu’elle a à faire, ou toutes les cellules sont-elles potentiellement équivalentes et déterminées par des conditions extérieures à former, celles-ci la moitié droite du corps, celles-là la moitié gauche, les unes l'endoderme, les autres l’ectoderme? Ciiabrv tue d’un coup d’aiguillon un des blastomères du stade 2 et voit que l’autre ne forme qu’un demi-embryon. Driesch dépouille un œuf segmenté de ses membranes, isole les blastomères, les fait développer et constate que des cellules destinées à former de l’endoderme peuvent faire de l'ectoderme à l’occasion. Voilà les expériences décisives 2.
On découvre dans le cytoplasma cellulaire un organe nouveau, le centrosome, qui prend pour lui et enlève au noyau l’initiative de la division. Mais le centrosome est-il un organe du cytoplasma ou se forme-t-il dans le noyau au moment où la division se prépare? Guignard étudie les cellules au repos, et trouve pendant toute la durée de cette phase les centrosomes hors du noyau. Voilà l’observation décisive 3.
Oh ! je n’ignore pas les objections faites à Boveri, à Chabry, à Driesch, à Guignard. Expérience décisive ne veut pas dire expérience irréfutable, mais expérience entrant dans le vif d’une importante question théorique.
1 Un sait aujourd'hui que la démonstration de Boveri était insuffisante. Mais cela ne change rien à la clarté de l’exemple. ( Note de la 2e édition.)
2 Ici encore l’exemple est en défaut, car des expériences ultérieures ont montré que la chose se passe autrement chez d’autres êtres. La conclusion est exacte, mais ne peut être généralisée. ( Note de la 2n édition.)
3 Observation analogue. ( Note de la 2e édition.)
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Or, si on ne se pose pas la question théorique on n’arrive jamais à trouver l’expérience décisive et l’on perd son temps à des recherches qui peut-être ne serviront jamais à rien.
D’ailleurs les observations décisives ne diffèrent par aucun trait absolu de celles qui ne le sont pas. C’est le but seul et la possibilité d’en tirer des conséquences qui les caractérise. Un exemple fera sentir la différence. Depuis longtemps des botanistes avaient trouvé entre les cellules des communications protoplasmiques. C’était un fait curieux, rien de plus. Le hasard a transformé un jour ce fait en observation décisive, lorsque Sedgwigk les retrouva chez le péripate, généralisa leur existence, et que Spencer vit en elles une possibilité d’expliquer l’action des cellules du corps sur les éléments sexuels et par suite l’hérédité des caractères acquis. Ces botanistes, dira-t-on, n’avaient donc pas travaillé inutilement! Non, mais ils ont tiré les marrons du feu.
Il est temps d’achever cette très longue préface. J’avais à cœur de montrer que le moment était venu de changer la direction des recherches biologiques si nous ne voulions pas laisser aux autres tout l’honneur des grandes découvertes qui se préparent. Je ne disconviens pas que la voie nouvelle où je conseille d’entrer est autrement difficile que l’ancienne. Quand on veut se contenter de revoir dans une plante ou un animal ce que d’autres ont vu dans un autre animal ou une autre plante, et de signaler les petites différences que l’on rencontrera, on est sûr de produire un honnête mémoire au bout d’un temps relativement court. L'expérience décisive y au contraire, est généralement difficile à concevoir et presque toujours difficile à faire, et l’on peut en la poursuivant rester des années sans rien trouver. Mais du moins, si l’on réussit, ce que l’on produit a de la valeur.
On y arrive bien en Allemagne.
Laisserons-nous s’accréditer, ce que l’on voudrait bien faire croire, que les races latines énervées ne sont pas à la hauteur de ces grandes tâches? Non, nous n’avons péché jusqu’ici que par insouciance de ce qui se passait autour de nous. Il est temps encore de nous ressaisir, mais il n’est que temps.
Décembre 1894.