DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Ce livre s’adresse aux philosophes et aux hommes curieux des choses de la science aussi bien qu’aux naturalistes. Les recherches biologiques demandent de l’imagination et de la pénétration autant que des connaissances techniques. Ce que j’ai appelé Y expérience décisive est souvent aussi difficile à concevoir qu’à exécuter, et si un philosophe la conseille et qu’un naturaliste la mène à bien, il pourra se faire que le premier n’ait pas la moindre part dans le succès. L’exemple de IL Spencer en est la preuve. Chez lui le philosophe est doublé d’un naturaliste; mais, si l’on peut ainsi dire, d’un naturaliste non pratiquant. Je ne sache pas qu’il ait beaucoup disséqué les animaux ni pratiqué les finesses de la technique histologique. Oui oserait nier cependant qu’il ait rendu d’importants services à la biologie ? C’est qu’il possède à fond la connaissance des questions biologiques, et les arguments tirés de l’anatomie, de l’histologie ou de l’embryogénie ne sont point pour l’embarrasser. Ce qu’il faut aux philosophes pour les mettre en état de nous apporter le secours de leur intelligence, ce n’est donc point une instruction pratique, une éducation de laboratoire qu’ils n’ont pas le temps d’acquérir, mais quelques livres qui les mettent à l’aise au milieu des questions biologiques.
Or les manuels ne sont bons à rien pour cela. D’abord je n’en
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sais point qui traite de ces questions ; et puis ils sont d’ordinaire à la fois incomplets, peu au courant et cependant aussi ardus que les gros traités. Un livre permettant aux philosophes et aux esprits cultivés de se mettre sans trop de peine au courant des questions de la biologie générale n’existe pas encore, je crois. Aussi, en faisant celui-ci, ai-je cherché à le composer de manière à combler cette lacune. La chose devient vraiment nécessaire aujourd’hui où, la biologie prenant une tournure philosophique et la philosophie cherchant sa base dans la biologie , ces deux sciences tendent à se donner la main. Philosophes et biologistes doivent s’aider mutuellement et se faciliter réciproquement l’accès de leur science. Les uns et les autres ne peuvent qu’y gagner.
J’ai donc fait de mon mieux pour que ce livre fut compréhensible pour des personnes n’ayant qu’une culture générale. Pour cela, je me suis imposé d’abord de prendre chaque question ab ovo, c’est-à-dire sans supposer au lecteur des connaissances préliminaires trop spéciales. Puis, en restant toujours élémentaire, de pousser jusqu’à la limite de nos connaissances les plus nouvelles. Enfin, chaque fois qu’un détail intéressant mais non indispensable se présentait, de le reléguer dans les notes, afin que le lecteur étranger aux sciences naturelles pût se dispenser de lire ces notes sans craindre cependant d’avoir rien passé d’essentiel. Rien n’empêche d’ailleurs d’y avoir recours partiellement pour quelques cas particuliers.
Ces notes ne sont point ici, comme d’ordinaire, de courts compléments clairsemés dans l’ouvrage, destinés à recevoir ce qui s’écarte par trop du sujet principal. Appliquant sous une forme un peu modifiée une méthode dont j’ai montré ailleurs les avantages (*), je n’ai laissé dans le texte principal que ce qui est strictement nécessaire pour l’intelligence de l’idée dominante, rejetant dans les notes ce qui est compléments, restrictions, accessoires quelconques.
L’ouvrage se divise en quatre parties. La première comprend les
(*) Y. Delage, Sur la manière cVécrire dans les sciences naturelles. Introduction à un mémoire sur l’embryogénie des éponges, dans les Arch. dezool. expérimentale , vol. X, 1892.
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là
faits et ce qui concerne leur interprétation en dehors de toute préoccupation théorique. Elle se divise elle-même en trois livres : la cellule , l individu, la race , c’est-à-dire les trois termes de complication progressive à propos desquels se posent les grands problèmes biologiques dont nous avons indiqué quelques-uns dans l’Introduction. Pour l’individu et la race, j’ai dû me limiter aux grandes fonctions qui relèvent directement de la biologie générale . Il eût été impossible d’entrer dans la description anatomique des organes ou d’examiner les fonctions qui font l’objet de la physiologie pure. Mais pour la cellule, je n’ai pas cru devoir m’imposer cette limite. Le protoplasma est la substance vivante universelle. C’est dans sa structure et dans sa composition chimique que résident les causes physiques de la vie. D'autre part, le protoplasma n’est jamais amorphe; il prend toujours la forme de cellule, et dans cet agencement de masses protoplasmiques diverses que constitue la cellule réside la condition nécessaire de toutes les fonctions des organismes. Il n’est pas de théorie biologique générale qui ne s’appuie sur la structure de la cellule ou du protoplasme, et il est impossible de comprendre ces théories sans la connaître à fond. J’ai donc dû en faire une étude détaillée. Cela était d’autant plus nécessaire que des travaux innombrables, d’importance capitale, ont complètement bouleversé en quelques années notre ancienne conception cellulaire. Maint lecteur qui croyait savoir ce qu’est une cellule sera étrangement surpris en voyant combien il était loin de ce qu’on en connaît aujourd’hui. 11 ne suffit pas d’être naturaliste pour savoir ce qu’est la cellule de 1894, il faut être un spécialiste de la cytologie.
Cette partie contient quelques figures. Leur nombre pourra sembler faible et leur choix singulier. Mais l’ouvrage n’était pas destiné à être illustré et je n’ai ajouté des ligures que là oû elles m’ont paru nécessaire pour aider à comprendre certains points particuliers .
Les deux parties suivantes de l’ouvrage sont consacrées aux théories, que j’ai divisées en théories spéciales et théories générales .
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Celles-ci comprennent les systèmes complets, qui, partant de la cellule et du protoplasma, expliquent (ou prétendent expliquer) sinon tous les faits de la biologie générale, du moins la plupart d’entre eux; celles-là ne s’attachent qu’à quelque question particulière sans se préoccuper si la solution proposée est susceptible d’extension ou de généralisation. 11 y a bien quelque inconvénient à cette division , car elle force à chercher à plusieurs places les explications proposées pour chaque problème. Mais la table alphabétique est disposée de manière à rendre cette recherche facile et le dommage eût été plus grand de couper l’exposition des grands systèmes théoriques complets.
Dans l’exposé de chaque théorie (je parle ici surtout des grandes) j’ai cru bien faire de donner la parole à l'auteur, en expliquant son système comme il l’eût fait lui-même, c’est-à-dire en faisant tout pour le mettre en valeur. Les objections ou observations de détail auxquelles la théorie peut donner prise ont été reléguées dans les notes, placées entre cro chets [ ] et, pour les distinguer de celles qui sont des compléments de la théorie elle-même, mises dans la bouche de leur auteur. Puis après l’exposé vient la critique générale de la théorie qui, débarrassée des objections de détail, peut porter plus haut et en montrer le vice ou l’avantage fondamental.
Enfin, dans une quatrième et dernière partie, après un coup d’œil d’ensemble sur la marche générale des idées, j’ai exposé mes conceptions personnelles, non à titre de théorie complète prétendant supplanter les autres, mais comme solution provisoire la plus probable, en attendant que les expériences décisives, s’il en est, aient pu permettre de se prononcer définitivement. Mon but, d’ailleurs, était moins, dans cette partie personnelle, de proposer une solution ferme que de montrer la bonne route à ceux qui voudraient entrer dans la voie de ces études , et de les mettre en garde contre certains entraînements tout à fait fâcheux. Deux surtout sont à craindre. Le premier, commun en Allemagne, consiste à chercher l’explication de tous les phénomènes biologiques dans la pré-
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détermination, dès l’œuf, de tout ce que sera et fera l’organisme futur. Ce qui conduit à attribuer au protoplasme et à la cellule une constitution extrêmement improbable que rien n’autorise à admettre, et à négliger l’étude des facteurs ontogénétiques qui sont tous des forces physico-chimiques actuelles, agissant sur l’œuf pendant son développement. Le second est une funeste tendance à se payer de mots, dont sont victimes même des esprits distingués habitués à la réflexion. On arrive aujourd’hui à considérer I’hérédité, I’atavi sme , la variation, I’adaptation, etc., etc., comme des forces directrices de l’évolution, quand ce ne sont que des catégories, des groupements de faits ayant chacun sa raison mécanique individuelle. On en fait sans l’avouer, sans s’en douter même, des sortes de divinités biologiques qui se disputent les organismes comme les dieux de l’Olympe se disputaient le sort des Troyens et des Grecs; et l’on croit avoir expliqué quelque chose quand on a dit : ceci vient de l’atavisme, cela est dû à la variation et cette autre chose à l’hérédité. Ceux qui veulent faire faire quelques progrès à la biologie doivent se garder de ces solutions verbales comme du pire danger, car on ne cherche plus quand on croit savoir. Il faut, si l’on veut marcher droit, poser en principe que tout phénomène d’évolution ontogénétique se ramène à des causes spéciales actuelles, c’est-à-dire résulte du concours de forces simples, dilatations et compressions, attractions et répulsions, décomposition, synthèse, etc., dues aux agents naturels, chaleur, lumière, pesanteur, humidité, tension osmotique ou superficielle, forces chimiotactiques, etc. Ces forces sont de même nature que celles qui agissent sur les substances non vivantes et leur communiquent leurs, caractères. Les effets ne diffèrent ici que parce qu’elles s’appliquent à des substances incomparablement plus complexes. Le programme de la recherche doit être de déterminer la structure de ces substances et le mode d’action des forces qui agissent sur elles.
J’ai indiqué, dans l’Introduction, la direction qu’il convient de théories nr. l'hérédité. 2
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donner aux études biologiques, j’en définis maintenant le but; et cela m’amène, après avoir dit pourquoi j’avais fait ce livre, à expliquer ici comment j’ai été amené à le faire.
J’avais d’abord pensé pour moi-même les choses que j’ai essayé de persuader aux autres dans cette Introduction. En réfléchissant au but des études biologiques, j’ai peu à peu compris combien la recherche telle qu’on la fait chez nous a peu d’intérêt, et j’ai résolument pris le parti de renoncer à toute étude qui n’aurait pas pour but la solution d’une question théorique importante. Pour cela il fallait me mettre au courant de ces questions théoriques, et connaître les tentatives faites pour les résoudre. Je n’étais nullement préparé à cette étude; je me suis donc mis au travail, je ne crains pas de l’avouer, pour apprendre ce que j’ignorais et que, étant donné ma situation, j’aurais dû savoir, et pour me mettre en état de travailler et de diriger des élèves dans cette voie nouvelle. En interrogeant autour de moi les personnes auprès desquelles j’aurais voulu me renseigner, je n’ai pas tardé à m’apercevoir que la plupart ignoraient autant que moi-mème ce qui à l’étranger était connu de tous. Des théories célèbres discutées avec passion, les noms mêmes des pionniers des recherches nouvelles sont presque inconnus chez nous. Voyant cela, j’ai cru bien faire de ne pas garder pour moi seul les connaissances ainsi acquises et d’en faire profiter le public scientifique, pour éviter à ceux qui voudraient suivre la même voie une partie au moins du labeur énorme que je me suis imposé pour me mettre au point.
Telle est l’origine de ce livre.
Il est possible qu’écrit dans ces conditions il contienne des fautes. J’en accepterai la correction en toute humilité. Je n’ai pas eu la prétention de faire une œuvre d’érudition irréprochable. Mon but aura été atteint s’il inspire à quelques travailleurs le goût des recherches de biologie générale et s’il leur aplanit quelque peu les premières difficultés.