‹ L'hérédité et les grands problèmes de la biologie généraleChapitre 129 sur 300 · MAJORATION DE LA VARIATION LENTE · texte numérisé non relu

MAJORATION DE LA VARIATION LENTE

à une objection grave. En tout cas, sans discuter pour le moment si cette espèce est ou n'est pas invariablement fixée, il reste acquis que les conditions biologiques ont progressivement développé un ensemble de caractères de valeur spécifique, car on n'admettra pas que toutes ces différences se sont produites dès la première génération

On cite quelques autres faits analogues et l'on peut encore rappeler ici les Cardium de Bateson et les Artemici de Schmannkewitch. On a avancé, pour ces dernières, que la forme sans soies caudales [A. Mihlhauseni ) constituait une véritable espèce. Mais on n'a jamais trouvé ni de

1 Cependant, une objection a été faite, qui réduisait à l’état de légende l’histoire de ces lapins. Voici les faits. D’après la relation de Darwin (80), Gonzalès Zarco, ayant à bord une lapine pleine qui avait mis .bas pendant le voyage, lâcha mère et petits dans bile, en 1419 (ou peut-être l’année d’avant ou l’année d’après). Les animaux se multiplièrent si rapidement dans cette île dépourvue de carnassiers, et tirent de tels ravages, qu’il fallut abandonner les établissements. Trente-sept ans plus tard, Cada Mosto les trouva innombrables. On n’a pas de renseignements précis sur leur race à l’origine, mais tout porte à croire que c’était le lapin domestique ordinaire d’Europe, puisque ces animaux avaient été embarqués pour la nourriture du bord.

Mais Lataste (94) assure <]ue les lapins de Porto-Santo ne diffèrent en rien d'une espèce naturelle indigène dans les îles de cette région, en sorte qu’ils n’auraient rien de commun avec la lapine européenne lâchée ou non par Gonzalès Zarco dans leur île. Mais je ferai remarquer qu’au point de vue qui nous occupe, cela n’a pas grande importance.

Car Darwin (80) a constaté que, en peu d’années, les lapins de Porto-Santo avaient pris en Angleterre les caractères des lapins européens, en sorte que, s’ils ont, pour origine la lapine de Gonzalès Zarco, leur variation est prouvée par leurs caractères actuels à Porto-Santo ; s’ils sont une espèce indigène naturelle,

leur variation est prouvée par leurs modifications au jardin zoologique de Londres, car celle-ci, dès lors, ne peut plus être interprétée comme une réversion.

Les caractères ostéologiques de ces lapins ne diffèrent que peu de ceux des lapins d’Europe. Darwin constate seulement une étroitesse plus considérable des saillies sus-orbitaires des os frontaux. Pour la couleur, le dos est plus rouge, le ventre est gris au lieu d’être blanc; le dessus de la queue est de la même couleur que le dos, et les oreilles n’ont aucune bordure foncée, tandis que, chez tous les autres lapins, le dessus de la queue est plus foncé que le dos et les oreilles sont bordées de poils foncés, et cela est donné comme un caractère spécifique du lapin. Leur sauvagerie est plus grande que celle d'aucun autre rongeur sauvage. Un lapin domestique élevé depuis sa naissance avec ces lapins sauvages eût-il montré par imitation une sauvagerie aussi grande? (Voir p. 320 ce qu’il advint de ces lapins en Angleterre.)

On peut mentionner ici les cochons de Cubagna, cités par Lucas (50) d’après Pri- CHARD. Oes animaux, remarquables, entre autres caractères, par la longueur de la partie fourchue de leurs pattes, qui atteignait une demi-palme (probablement 12 centimètres environ), descendaient de cochons ordinaires transportés dans Pile en 1509 par les Espagnols. Cette obser vation manque un peu de détails et peutêtre d’authenticité.

mâles à soies atrophiées, ni cle femelles se reproduisant normalement et indéfiniment d’une manière parthénogénétique. Il est permis de croire que, dans des eaux suffisamment salées et permanentes, VA. salina arriverait à former une A. Mihlhauseni définitive, peut-être avec un dimorphisme sexuel, sans importance dans la question. Mais il est permis aussi de dire que cela n’est pas démontré, et que les A. salina et Mihlhauseni sont deux variétés d’une seule et même espèce, dépendant des conditions biologiques, et indéfiniment et rapidement transformables d’une en l’autre par les conditions appropriées (*).

Il n’est pas nécessaire, d’ailleurs, d'aller chercher si loin des cas exceptionnels. Les races d’animaux domestiques et de plantes cultivées nous montrent, par des exemples multiples, frappants, cent fois vérifiés, des formes nouvelles engendrées par le changement de vie et le triage assidu des variations de sens déterminé (**). On conteste les effets de la sélection naturelle ou sexuelle, mais non ceux de la sélection méthodique. La seule question litigieuse est celle-ci : les races domestiques sont-elles assimilables aux espèces naturelles?

Elles n’en peuvent différer que sur deux points : le degré de spécificité, et la fixité. Le premier n’est guère contestable. Cuvier lui-même déclarait que les crânes des diverses races de chiens différaient plus entre eux

(*) Aucun cas incontestable de création expérimentale d’espèce nouvelle n’a été publié. Oberthur (96 : II, 508) a montré que la prétendue transformation de Vanessa Antiope en V. cyanomela par la chaleur, annoncée par Standeuss, reposait sur une erreur de détermination. Bateson (97.: III, 472-513) signale l’apparition spontanée en Angleterre vers 1845 ou 1850 d’une variété noire du papillon Amphidisys betularia; mais est-on bien certain qu’elle n’existât pas auparavant, peut-être fort rare, en Angleterre ou en quelque autre lieu d’où elle aurait pu être transportée en Angleterre? Jameson (98 : IV, 493) rapporté que des rats, isolés pendant un peu plus d’un siècle dans une île de sable jaune, s’y sont harmonisés avec la couleur du sol, sans doute sous l’influence d’une sélection par les rapaces. Mais quelle est la solidité du nouveau caractère? Même remarque en ce qui concerne l’obtention par Legros (96 : II, 550) d’abeilles plus grosses, à trompe plus longue leur permettant de visiter des fleurs plus profondes, en plaçant dans les ruches des loges toutes faites plus grandes. Plus important, à mon sens, est le fait rapporté par Joly (98 : IV, 484) que la solipédisation du pied du cheval se serait accentuée depuis deux siècles, le nombre des os du tarse ayant diminué et la soudure des métacarpiens rudimentaires étant plus précoce. On peut interpréter le fait comme un effet de l’orthogénèse ou de l’hérédité des effets de la désuétude. En tout cas, s’il n’y a pas là encore un caractère spécifique, c’est quelque chose qui n’en diffère que par le degré.

En ce qui concerne la formation d’espèces par action directe du milieu naturel, citons les observations de Viré (96 : II, 506), de Bénédikt (ibid.), de Brôlemann (ibid.) sur l’atrophie des yeux chez les formes cavernicoles et, d’après les premiers, le développement corrélatif d’organes tactiles. Hamann (96 : II, 533), Viré (ibid.), Chun (ibid.), Mastermann (ibid., 534), Gobel (ibid., 535), Henslow (ibid., 537), Gôtte (98 : IV, 477), Cunningham (ibid., 478) ont fourni divers arguments et observations en faveur de la formation des espèces sous l’action directe du milieu.

(**) D. B. (00: V, 394) a réussi récemment à créer, par sélection méthodique, une nouvelle race de Brebis à mamelles supplémentaires et à fécondité plus grande.

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