FORMATION DES PRODUITS SEXUELS
D’autre part, l’observation la plus minutieuse n’a jamais montré dans ces cellules la mise à part de quoi que ce soit qui, dans leur substance, serait transmis intact, tandis que le reste subirait une différenciation modérée. Si le plasma germinatif se transmettait, comme l’admet Weismann par exemple, il semble que l’on devrait voir des chromosomes spéciaux ou des ilôts de microsomes ou des moitiés de microsonies nucléiniens passer réellement de cellule en cellule sous une forme quelque peu distincte du reste. C’est donc faire une hypothèse gratuite, qui ne repose pas sur la moindre observation, que d’admettre cette transmission indépendante d’un plasma germinatif distinct. Nous devons nous en tenir aux faits observés et admettre que le plasma germinatif n’est pas fondamentalement distinct du plasma somatique, qu’il n’est que du plasma de l’œuf, peu modifié et capable de retrouver sa forme primitive par le progrès de l’évolution. D'autant que cette manière de voir ne heurte aucun fait, n’est passible d’aucune objection théorique et explique tout aussi bien que l’autre la présence, dans les éléments reproducteurs, des propriétés dont ils ont besoin.
Qu elle ne heurte point les faits, cela va de soi, puisqu’elle est leur expression même. Mais il est moins évident qu’elle soit à l’abri de toute objection théorique. Weismann, en effet, déclare impossible que le plasma germinatif recouvre, s’il l’avait une fois perdue, sa constitution initiale.
Il aurait raison si le plasma germinatif était réellement constitué, comme il le croit, de biophores, de déterminants et d’ides. Pour les déterminants en particulier, il est clair que, si l’un d’eux est éliminé, il ne pourra jamais reparaître; et, comme la différenciation ontogénétique repose uniquement, selon lui, sur l’élimination progressive de déterminants, on ne peut nier que toute cellule qui ne contient pas par avance du plasma germinatif est radicalement impuissante à en former avec son plasma somatique.
Mais, si la constitution susdite du plasma germinatif n’est pas réelle, l’objection perd toute sa valeur.
L’œuf, avons-nous vu, doit être considéré comme formé de masses protoplasmiques incluses les unes dans les autres ou juxtaposées, et douées chacune d’une constitution chimique déterminée. L’œuf vit, il absorbe et excrète comme toutes les autres cellules ; sa constitution subit donc des changements incessants, et cependant elle se maintient en somme identique à elle-même. Le plasma germinatif n’est donc pas un noli me tangere si délicat ; il peut subir des modifications et se retrouver identique à lui-même après une évolution cyclique. Les proportions de ses substances
LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES
peuvent varier sans que la modification ainsi produite soit indélébile. L’alcool, les substances médicamenteuses ou les toxines microbiennes affectent profondément les cellules de certains tissus et changent non seulement leur constitution chimique et leurs propriétés, mais, par leur action morphogène, influent parfois sur leurs caractères physiques; et cependant, quand ces substances sont éliminées elles ne laissent souvent aucune trace de leur passage. Il n’est donc pas impossible que les cellules des lignées germinales présentent un degré plus ou moins avancé de différenciation et restent néanmoins capables de reformer les éléments sexuels.
Nous avons vu que la différenciation portait d’abord sur le cytoplasma tandis que le noyau restait longtemps identique à lui-même et n’était modifié que par contre-coup et par l’intermédiaire du cytoplasme. Donc tout noyau, au moins au début de l’ontogénèse, est un noyau de cellule sexuelle et, si l’on pouvait sans rien altérer, substituer au noyau de l’œuf celui d’une cellule embryonnaire quelconque, on verrait sans doute cet œuf se développer sans changement1.
] On pourrait objecter à cela que, si petite que soit la différenciation cytoplasmique, elle doit retentir sur le noyau et le modifier quelque peu. Cela est possible. La seule chose à laquelle je tiens c’est que, dans chaque division hétérogène, ce qui est hétérogène, c’est seulement la division du cytoplasme et que la différenciation nucléaire n’est jamais ni primitive, ni contemporaine de la division (*). Cela ne seraitpas vrai si les choses se passaient généralement comme dans V Ascaris megalocephala , où Boveri a vu que les bouts des chromosomes étaient éliminés dans toutes les cellules sauf une qui, à chaque division, garde le chromosome complet, tandis que la cellulesœur ne reçoit qu’un chromosome écourté (Voir p. 201 et suiv.). Mais on ne sait si les cellules qui restent complètes sont bien celles de la lignée sexuelle, ni surtout si ce phénomène a quelque généralité. S’il est limité à Y Ascaris , il n’a évidemment aucune signification importante. Si des observations ultérieures montraient qu’il
(*) Voir la note de la page 782.
est général, cela indiquerait que les noyaux des cellules sexuelles diffèrent en quelque chose de ceux dès cellules somatiques. Cela d’ailleurs ne nous embarrasserait en aucune manière, car nous n’avons admis l’hypothèse inverse que pour nous conformer aux faits, et aucune de nos théories n’est liée à elle plutôt qu’à l’autre. D’ailleurs il faut bien remarquer que les observations de Boveri ne donnent aucun appui à la théorie de Weismann. Toutes les cellules somatiques qui se détachent successivement de la lignée sexuelle éliminent les mêmes bouts de chromosome, en sorte que cela n’établit entre elles aucune différence initiale; d’autre part, cette élimination ne se continue pas dans les cellules somatiques, en sorte qu’il n’y a pas là un processus qui puisse conduire à une différenciation progressive, par élimination successive de tous les déterminants à l’exception de ceux qui doivent rester dans les cellules définitives.