X. L’HÉRÉDITÉ
Notre théorie change du tout au tout la conception de l’œuf et de l’ontogénèse®
Pour presque tout le monde aujourd’hui l’œuf est une cellule extraordinairement complexe. Sa simplicité ne serait qu’apparente. Sous l’uniformité d’aspect qui rend semblables les uns aux autres les œufs des espèces différentes, se cacheraient des différences capitales et, en réalité, l’œuf d’une femme et celui d’une chienne différeraient autant que les adultes. L'ontogénèse serait une décomplication progressive proportionnelle aux progrès de la différenciation. Si l’on découpe dans diverses courbes (circonférences, ellipses, paraboles, hyperboles, hélices, spirales, etc.) un segment d’une millième de millimètre de longueur, tous ces segments sembleront identiques même à l’œil armé du meilleur microscope. Ilsjn’en seront pas moins aussi différents en réalité que les courbes elles-mêmes dont ils proviennent, car ils renferment en eux chacun l’équation complète de la sienne. Dans les théories en honneur aujourd’hui, ces petits fragments si différents malgré leur uniformité apparente seraient l’image des œufs. Les œufs engendreraient les adultes par le simple déclenchement de leurs forces évolutives, comme ces fragments de courbe engendreraient les courbes complètes s’ils étaient doués de la faculté de grandir.
Cette assimilation est fausse, car l’œuf ne contient pas en lui toutes ses conditions évolutives comme le fragment de courbe contient l'équation de la courbe entière. Un grand nombre de ses conditions sont extérieures à lui. Il est comme un astre lancé par une force initiale au milieu d’un système d’astres en mouvement. La trajectoire de celui-ci sera influencée et déterminée par tous les astres dont il traversera la sphère d’action, et cependant, si quelque chose eut été changé dans sa masse ou dans son
mouvement initial, elle n’eût pas été ce qu’elle est. Elle n’est point dépendante de lui seul, quoique en aucun point elle ne soit indépendante de lui. Toute autre masse semblable, lancée au même point, avec la même force dans la même direction, reproduira une trajectoire identique à la sienne ; mais toute différence même minime dans l'un ou l’autre de ces trois facteurs pourra amener des différences considérables dans la forme de cette courbe.
Il en est de même de l’œuf. Pour nous, il est relativement simple, beaucoup plus semblable, d’une espèce à l’autre, que ne sont les organes de celles-ci; et il s’en faut de beaucoup qu'il contienne en lui, déterminés à l’avance, tous les éléments de son évolution. Le plus grand nombre est en dehors de lui et il les rencontrera ou les fabriquera en route ; mais sa constitution physico-chimique est extrêmement précise et la moindre différence sous ce rapport est forcément amplifiée dans des proportions considérables par la différenciation ontogénéticjue, et peut conduire aux différences considérables qui existent entre les adultes issus des œufs différents.
Mais, en réduisant les choses à une telle simplicité, ne s’enlève-t-on pas tous les avantages que les autres avaient cherchés dans une complication invraisemblable? S’il n’y a pas dans le plasma germinatif de particules distinctes pour représenter chaque partie, chaque caractère de chaque ancêtre, comment se fait-il que ces parties ou ces caractères puissent, à un moment donné, reparaître identiques ? Comment, en un mot, expliquer l 'hérédité avec sa variabilité et sa précision aussi déconcertantes Tune que l’autre?
Si cela parait impossible, c’est simplement parce que tout le monde s’est fait jusqu’ici de l’hérédité une idée exagérée et inexacte.
L’hérédité ne semble si difficile à expliquer que parce que l’on met sur son compte une multitude de choses qui ne lui appartiennent pas, et parce que l’on veut trouver dans le plasma germinatif tous les éléments de la détermination des caractères tandis qu’il n’en contient qu’une faible partie.
Voici un Lourbon qui transmet à tous ses enfants, légitimes ou bâtards, et quelle que soit leur mère, le nez caractéristique de sa race : vous en concluez que ce nez doit être représenté dans son spermatozoïde par quelque particule spécialement destinée à le représenter.
.le ne vois pas que cela soit nécessaire.
Voici un fils qui montre, dès son enfance, les penchants et les goûts de son père, souffre des mêmes maladies, arrive enfin à se suicider au même
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âge, pour un même motif : vous voyez là l'influence d’une tendance héréditaire invincible qui a plané sur son évolution, dirigé ses destinées.
Cela ne me parait pas du tout évident.
Quelques exemples suffiront, je pense, pour le prouver.
Les ressemblances héréditaires ne cessent pas avec la vie. Les décompositions organiques qui se produisent après la mort obéissent à des lois aussi rigoureuses que les manifestations vitales. Les ptomaïnes qui prennent naissance, les gaz qui se dégagent, tous les produits des réactions multiples s’engendrent les uns les autres suivant une succession rigoureuse. On pourrait dire, si l’association de ces mots n’était pas trop choquante, que le cadavre a sa biologie comme le corps vivant. Enfouis dans le même sol, les cadavres du ver de terre, de l’insecte, de la grenouille, du mammifère ont leurs séries de réactions typiques différentes des unes aux autres, semblables chez ceux de même espèce.
Mais il y a plus, les différences individuelles ont leur influence sur le phénomène. Ensevelis côte à côte, le phthisique, le typhique, l’individu gras et le maigre, ne donnent pas les mêmes produits et peut-être n’attirent pas les mêmes larves nécrophages.
Enfin, les ressemblances héréditaires elles-mêmes se continuent après la mort.
Voici deux individus : l’un est gras et diabétique, l’autre maigre et adonné au tabac et à l’alcool. Leurs cadavres donneront naissance à des produits tout à fait différents. — Leurs fils ont hérité de leurs tempéraments et de leurs tendances psychologiques. Chacun est devenu semblable à son père : l’un s’est adonné à la bonne chère, chargé de tissus adipeux, et il est mort aussi diabétique; l’autre s’est adonné au tabac et à l’alcool et est mort desséché, alcoolique et tabagique. — Ensevelis à côté de leurs parents, ils se décomposeront chacun suivant les formules qui ont consommé le sien.
Voilà bien de l’hérédité post mortem.
Dira-t-on que ces réactions chimiques ont été dirigées par une force héréditaire spéciale? Ou ira-t-on chercher dans le plasma germinatif les pangènes ou les déterminants des diverses ptomaïnes et des autres produits de la décomposition cadavérique? Et si ces ptomaïnes ont pu se former sans un déterminant spécial, pourquoi en faudrait-il un pour la pepsine, la mucine, l’élasline qui se sont formées pendant la vie? Si la composition chimique du corps vivant suffit à expliquer toutes les particularités de l’évolution destructive du cadavre, pourquoi celle de l’œuf
l’hérédité
n’expliquerait-elle pas celles de l’évolution constructive de l’ontogénèse? Il n’est besoin, ici pas plus que là, de particules représentatives ni de force héréditaire dirigeant l’évolution.
Passons à nn autre exemple emprunté au règne inorganique mais qui peint ma pensée mieux encore que le précédent.
Voici un fleuve qui descend de la montagne, alimenté par la fonte du glacier. Il forme une cascade, puis arrive dans la plaine, ici fait tourner la roue d’un moulin, plus loin rencontre une disposition de roches qui détermine un tourbillon permanent, plus loin enfin se perd dans l’Océan.
Supposons, pour un instant, que ce soient toujours les mêmes masses d’eau qui, depuis des années, avec une régularité ininterrompue, passent, se précipitent à la cascade, font tourner la roue, tourbillonnent entre les roches, puis s’évaporent et forment un nuage que le vent pousse vers la montagne où il se résout en neige, puis en glace qui fond en eau, pour recommencer le même circuit.
Il y a là une série de phénomènes qui se reproduisent avec la même régularité que ceux de la vie dans la série des générations d’une même espèce animale ou végétale.
Les théoriciens actuels de l’hérédité sont comparables à un physicien qui raisonnerait de la manière suivante.
« Cherchons à nous représenter sous quelle forme se trouvent, dans le nuage suspendu dans l’air, l’aptitude de l’eau à couler, à se précipiter en cascade, la propriété de faire tourner une roue et celle de former un tourbillon de forme déterminée. Evidemment ces caractères et propriétés doivent être contenus en lui sous une forme lalente, puisqu'ils se trouvaient dans l’eau dont il provient, se retrouveront dans l’eau qu’il formera et n’ont pu être transmis que par lui de la première à la seconde.
« Tout caractère ou propriété ayant nécessairement une base physique, nous sommes contraints d’imaginer qu’il doit y avoir dans le nuage des déterminants représentatifs du tourbillon avec ses caractères constants de forme, de vitesse, etc., ou bien, pour simplifier les choses, on pourrait admettre qu’il possède des pangènes représentatifs les uns de diverses directions de mouvement, les autres de diverses vitesses; leur combinaison nous permettrait d’expliquer à la fois la cascade, le tourbillon, l’impulsion donnée à la roue du moulin et tous ses autres aspects moins frappants, avec un nombre modéré d’éléments représentatifs.
« La réunion de ces gemmules ou de ces pangènes constituera le plasma germinatif de ce nuage. Il le transmet intact à la neige. Celle-ci fait de
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même à l’égard de la glace qui enfin le remet à l’eau de la source.
« Ce plasma germinatif, l’eau elle-même doit le conserver pour le transmettre encore au nuage de la génération suivante, mais il faut aussi qu’elle le dépense pour la manifestation de ses caractères et propriétés : nous admettrons donc que, dans la source, il se divise en deux lots, un qui sera transmis intact au nuage, l’autre qui se dépensera peu à peu, mettant en liberté, ici ses déterminants de la cascade, là ceux du tourbillon, plus loin ceux de l’impulsion à la roue, etc. Mais le nuage aussi doit avoir son plasma somatique pour se soutenir en l’air, se résoudre en neige, etc., nous admettrons donc que le plasma germinatif contient les déterminants qui lui sont nécessaires et que ceux-là aussi se doublent au moment voulu pour pouvoir se dépenser sans disparaître. De même pour la neige, de même pour la glace, et nous aurons ainsi expliqué le cycle évolutif complet. »
Or, qu’y a-t-il de vrai dans tout cela?
Rien.
Le plasma germinatif, c’est simplement H20.
Pourquoi notre physicien a-t-il été amené à imaginer toute cette complication inutile?
Parce qu’il a cru que tous les phénomènes du cycle étaient déterminés à l’avance dans l'eau, le nuage, la neige ou la glace. Parce qu’il a négligé la considération des conditions ambiantes, la pente du sol, les rochers du lit, la chaleur du soleil, la force du vent, le froid de la montagne, etc. Ainsi fait le naturaliste qui croit que tous les phénomènes de l’évolution ontogénétique et tous les caractères héréditaires sont déterminés complètement dans l’œuf, et cherche sous quelle forme ils peuvent l’être, tandis que l’œuf ne contient en réalité qu’un facteur essentiel de chacun d’eux. Ce facteur, c’est la composition chimique et l’arrangement de ses parties.
Si l’on s’en tient aux termes généraux, la ressemblance est exacte entre 1’évolution des organismes et le cycle du fleuve ou la trajectoire de l’astre qui nous servait, il y a un instant, de terme de comparaison. Mais dès que l’on entre dans le détail, les différences, naturellement, sont nombreuses. 11 en est une entre autres que nous voulons signaler, bien qu’elle ne soit pas fondamentale et n’intéresse que le degré, parce qu’elle nous aidera à caractériser les véritables causes de l’évolution organique.
Tout astre de même masse que celui dont nous parlions plus haut, lancé au même point avec la même force, dans la même direction, au
l’hérédité.
milieu du même système d’astres immobiles, reproduira la même trajectoire. C’est l’hérédité. Si quelque chose est un peu changé à quelqu’un de ces facteurs, sa trajectoire sera un peu modifiée, mais gardera la même physionomie générale. C’est la variation. Mais, que le nombre, les masses et les situations des astres immobiles entre lesquels passe l’astre errant soient modifiés d’une manière quelconque, et à un degré quelconque, il n’y enaurapas moins une trajectoire, aussi différente que l’on voudra de la précédente, mais trajectoire normale cependant, au même titre qu’elle.
L’évolution des organismes ne présente rien d’analogue. C’est là qu’est la différence.
De même pour les fleuves. Que les étés soient plus ou moins chauds, les hivers plus ou moins rigoureux, que les vents soufflent de l’Orient ou de l’Occident, leur physionomie générale n’en reste pas moins la même. La Loire’ et le Rhône sont restés la Loire et le Rhône à travers les siècles, malgré leurs crises passagères d’abaissement à l’étiage ou de débordement.
C’est là encore qu’est la différence.
L’œuf n’est pas comme l’astre une simple masse pesante, il n’est pas comme l'eau réduit à deux espèces d’atomes. Il a une composition physico-chimique extraordinairement délicate et précise, à laquelle on ne peut presque rien changer sans le détruire, et à laquelle il faut cependant sans cesse changer quelque chose sous peine de le voir mourir, car l’œuf ne peut pas s’arrêter et attendre quand il a commencé à se développer.
Il ne peut donc évoluer que s’il est soumis à des soins incessants et exactement appropriés. Ces soins lui sont fournis par les conditions ambiantes.
Il est pris entre ces deux alternatives : rencontrer à chaque instant les conditions qui lui sont précisément nécessaires à ce moment, ou mourir?
C’est là toute l’explication de Y hérédité .
Car ces conditions sont précisément celles qu’a rencontrées l’œuf du parent à chaque stade correspondant.
Il est donc inévitable qu’il suive la même évolution que l’œuf du parent, puisqu’il a la même constitution physico-chimique que lui et rencontre, dans le même ordre, une série de conditions identiques rigoureusement déterminées. Il n’est donc pas nécessaire qu’il contienne en lui tous les facteurs de son évolution. Il suffit qu’il contienne un des nombreux facteurs indispensables à la reproduction identique de tous les phénomènes évolutifs; les autres facteurs, non moins indispensables, sont situés en dehors de lui, mais il est sûr de les rencontrer, à point et à
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temps, sans quoi il meurt et l’évolution n’est pas déviée mais arrêtée1.
A l’être inorganique, l’astre ou le fleuve, s’offrent à chaque instant mille voies divergentes qui toutes le conduisent à un luit normal pour lui : aussi son évolution n’a-t-elle rien de précis. Devant l’être organisé s’offrent aussi à chaque instant diverses voies, mais toutes le conduisent à' une destruction certaine, sauf une, celle qui le mène au but qu’ont atteint ses parents.
Est-il donc nécessaire d’admettre qu’il connait sa route, et légitime de s’émerveiller que, lorsqu’il a réussi à suivre une voie jusqu’au bout, cette voie l’ait conduit au même but qu'ont atteint ses parents avant lui 2?
Examinons en partant de ces données comment peut se faire l’évolution ontogénétique, et comment les particularités héréditaires peuvent se reproduire.
L’œuf fécondé a des fonctions très simples : il respire, accomplit quelques-unes de ces réactions nutritives qui ne s’interrompent guère chez les êtres vivants, et rien déplus. Sa vie est très courte : presque aussitôt formé, il se divise et, en se divisant, il disparaît.
A sa place, se trouvent maintenant deux cellules quelque peu différentes de ce qu’il était. Comme lui, elles ont des fonctions très réduites et une vie très courte, et cèdent la place à quatre cellules, différentes encore de celles qui leur ont donné naissance. Celles-ci font de même et la chose se continue ainsi pendant toute la durée de l’ontogénèse, qui ne prend pas tin à la naissance mais se continue jusqu’à la mort. A mesure que le développement avance, les cellules deviennent moins transitoires, la durée de leur vie s’allonge, leurs propriétés se compliquent; aux fonctions générales, nutrition, accroissement, division, s’en ajoutent de spéciales, sécrétion, contraction, transformation d’excitations en influx nerveux, transmission de celui-ci, etc., etc. Mais ce qu’il faut bien remarquer, c’est que, malgré la complication croissante, qui arrive à être excessive pour l’ensemble de l'organisme chez les animaux supérieurs, aucune cellule n’a, individuellement, de fonctions excessivement complexes et multiples.
1 Ou, si l’on veut, elle est lancée par la mort dans une direction radicalement différente ; et il n’y a aucun intermédiaire entre ces deux séries de phénomènes.
2 II est vrai que la plupart suivent la bonne route (du moins quand le développement a commencé, car on sait quel nombre immense de produits sexuels sont
détruits avant la fécondation) ; mais cela tient seulement à ce que les conditions mêmes les dirigent vers elle. Ce n’estpas l’œuf qui les connaît d’avance. Il y est conduit en aveugle, ou plutôt comme un myope qui ne voit rien de loin, mais peut, à chaque pas, voir dans quelle direction il doit faire le pas suivant.
l’hérédité
Chacune tient de sa cellule-mère sa constitution physico-chimique et détermine celle de ses cellules fdles par la manière dont elle partage ses substances pour les former; mais ces constitutions physico-chimiques, bien qu'elles dérivent les unes des autres, ne sontpas identiques, et les propriétés auxquelles elles servent de base ne le sont pas non plus. La cellule n’a ni les propriétés de sa cellule-mère, qui meurent au moment où son protoplasma se dissocie, ni celles de ses cellules-filles, quinaissent au moment où lelenr se constitue. C’est là un point capital, car, si on ne demande compte à chaque cellule que de ses propriétés personnelles et non de celles de sa lignée descendante, il n’est pas besoin de lui attribuer une constitution aussi extraordinairement compliquée que celle qu’ont imaginée Nægeli, Weismann et les autres. Cela devient inutile, car on peut concevoir qu’un appareil physico-chimique relativement simple tel que nous avons décrit la cellule fp. 780 et suivrait la propriété d’exercercertaines fonctions et celle de se diviser d’une manière rigoureusement définie, en ce sens que la position du plan de division et la répartition des substances cellulaires entre les deux cellules-filles soient d’une précision absolue; et l’on peut concevoir aussi que les changements résultant clans le protoplasma du fait de sa division hétérogène puissent entraîner les changements de propriétés qui s'observent entre une cellule et ses deux filles.
C’est l’idée erronée que les propriétés de la cellule-fille et, par suite, l’agrégat physico-chimique qui leur sert de base, doivent se trouver tout formés dans la cellule-mère, qui a conduit à forger tant d’hypothèses, aussi inutiles qu’invraisemblables, sur la structure de l’idioplasma.
Il faut sortir de cette fausse voie etrentrer dans celle que nous indiquent les faits.
L’œuf est, comme il paraît l’être, une simple cellule de l’organisme, qui n’a que les propriétés très simples qu'il semble avoir: se nourrir et se diviser d’une certaine façon rigoureusement déterminée. C’est compliquer les choses et introduire un élément métaphysique dans ce qui devrait rester positif que de chercher en lui des caractères et propriétés qu’il n’a pas et qui ne se développeront que dans l’organisme futur.
Mais s’il en est ainsi, les cellules différenciées de l’organisme parfait, musculaires, nerveuses, glandulaires, ayant des propriétés plus complexes, ne devraient-elles. pas avoir un protoplasma plus compliqué? Cependant leur protoplasma provient de celui de l'œuf par désintégration progressive, et le complexe ne peut se former par désintégration de ce qui est simple. N’y a-t-il pas là matière à une objection?
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Cette objection a pour base une mauvaise interprétation des mots simple et complexe.
L’œuf nous paraît avoir des propriétés très simples, parce qu’il n’en a aucune prédominante au point de constituer une fonction spéciale, mais il a les rudiments de toutes, il est un peu contractile comme la cellule musculaire, un peu excitable comme la cellule nerveuse, il forme en son sein certains produits comme la cellule glandulaire. Je ne vois pas que la cellule glandulaire soit plus compliquée, parce que son pouvoir sécréteur sera devenu univoque et se sera accru, aux dépens d’ailleurs de ses autres propriétés, ni la cellule musculaire, parce qu’elle aura produit dans son sein de la myosine quiy reste et y manifeste ses propriétés spéciales proportionnellement à sa masse, au lieu de telle autre substance à propriétés moins frappantes. Il est probable que l’œuf contient au moins un certain nombre des substances chimiques principales de l’organisme futur et que la différenciation chimique ne repose pas seulement sur la fabrication de substances nouvelles par dédoublement des anciennes ou par fixation sur celles-ci de groupes chimiques empruntés aux ingesta; elle doit être due, en partie, à la séparation, à la localisation dans certaines cellules de substances déjà présentes dans l’œuf, mais qui deviennent prédominantes en elles par accroissement univoque. Si les substances chimiques auxquelles les cellules nerveuses, les musculaires, les glandulaires doivent, au moins en partie, leur excitabilité, leur contractilité, leur pouvoir sécréteur, sont présentes dans l’œuf en quantités sub-égales, il est naturel que l’œuf ne soit que très peu excitable, contractile, apte à sécréter : il n’est pas pour cela moins complexe que les autres cellules de l’organisme, il l'est plutôt davantage ; mais en tout cas, il faut reconnaître, et c’est ce qui importe, que sa complication est de même ordre, que sa constitution est analogue, et surtout qu’elle s’emploie tout entière à la manifestation de ses propriétés personnelles et qu’il n’v a en lui ni agrégats en réserve, ni facteurs actuels de propriétés futures.
Mais les caractères latents n’exigent-ils pas ces agrégats en réserve dont les propriétés longtemps assoupies se réveillent à un moment donné?
Celui qui a inventé cette expression de caractères latents a rendu un triste service à la science, car on l’a pris, comme il arrive souvent, pour une explication, tandis qu’il n’est qu’une définition.
Pourquoi cet enfant a-t-il le nez aplati de son grand-père, tandis que son père a un nez aquilin?