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XV. COUP D’ŒIL EN ARRIERE ET CONCLUSIONS

Nous voilà arrivé au bout de nos conclusions personnelles et en même temps de la tâche entreprise.

Jetons un regard sur l’ensemble et tâchons de le juger impartialement.

Nous avons d'abord exposé les faits relatifs à la structure, aux fonctions de la cellule et aux grands problèmes de la biologie générale. Ces questions ont été tellement étudiées, on a tellement publié sur chacune d'elles qu’il était indispensable de les déblayer, d'éliminer la masse des détails et des observations d’intérêt secondaire, pour ne réserver qu’un nombre modéré de faits importants, bien observés, bien significatifs, résumant en eux tout ce que l’on connaît d’essentiel dans chaque question. Ce sont les pièces du procès et il est indispensable de les trier avec soin, de les classer avec méthode, de les exposer sobrement, pour permettre d’en avoir une vue d’ensemble avant de juger les théories qui les discutent.

Puis, nous avons examiné les théories 'particulières, qui ne s’attaquent qu’à un point et sont en quelque sorte les jugements partiels sur des questions subsidiaires ou complémentaires.

Mais l’intérêt le plus vif n’était pas là. Il était dansles théories générales, c’est-à-dire dans celles qui présentent une solution complète de tous les problèmes ou du moins des deux principaux : l’évolution et l’hérédité. Aussi avons-nous développé davantage cette partie de notre travail.

Comme notre but était surtout de juger leur valeur scientifique, nous les avons classées méthodiquement suivant leurs affinités sans souci de la chronologie. Il fallait faire ainsi, sous peine d’allonger démesurément l’exposé et la critique, sans réussir à les rendre clairs.

Mais cette manière de procéder ne met pas en lumière la marche de ncs

CONCLUSIONS

connaissances, l’évolution de nos conceptions théoriques. C’est une importante lacune. Examinons donc maintenant, dans une rapide revue, la question sous ce nouveau jour.

L’origine des théories animistes qui ont régné pendant le moyen âge, le germe du système évolutionniste qui leur a succédé et une vague intuition des théories positives modernes, se trouvent déjà chez les philosophes grecs. Platon est le premier et le plus outré des Animistes; Eraristate et Diogène de Laerte lurent spermatistes sans connaître ie spermatozoïde; Heraclite,’ Démocrite, Hippocrate, Aristote précédèrent Darwin dans la conception des gemmules et de la Pangénèse.

De l’antiquité partent ainsi trois courants d’idées parallèles.

Le premier est le courant animiste.

Dès son origine, il a toute sa largeur et, après l’avoir conservée pendant- tout le moyen âge, il va se rétrécissant peu à peu et s’épuise de nos jours en un filet perdu. Et cela se conçoit, car l’idée animiste est purement philosophique, elle ne demande rien à l’observation et doit tout à la puissance intellectuelle du penseur; or il n’est pas démontré que celle-ci se soit accrue avec le temps.

La conception primitive de Platon conserve sa forme essentielle avec saint Augustin et Van Helmont, se déguise en nisus formativus avec Blumenbach et en force vitale avec les médecins de l’ancienne école de Montpellier. Mais ces avatars ne réussissent à lui donner qu’une vitalité factice et elle s’éteint de nos jours dans un juste oubli.

Le courant évolutionniste a une forme tout autre.

Il commence dans l’antiquité par un mince filet, s’élargit vers les seizième et dix-septième siècles en une nappe puissante, puis se rétrécit brusquement et disparaît sans arriver jusqu’à nous. Cela s’explique aussi. Il ne pouvait acquérir toute sa largeur à une époque très reculée. L’idée de l’emboîtement des germes ne pouvait se développer avant qu’on ait su que les femelles de tous les animaux contenaient des germes, les ovules, et que le sperme de tous les mâles était formé d’innombrables germes, les spermatozoïdes. Aussi ne trouve-t-on dans l’antiquité qu’un vague soupçon, non de l’Evolutionnisme proprement dit, mais du Spermatisme sans le spermatozoïde. Nous n’avons pas à rappeler la célèbre querelle des Spermatistes et des Ovistes qui dura deux siècles au moins.

Personne ne croit plus aujourd’hui à l’emboîtement des germes, mais il reste encore une dernière trace de l’erreur des Ovistes dans l’opinion de ceux qui croient, pnr ignorance plutôt que par obstination, que l’œuf

THÉORIES DE L’HÉRÉDITÉ. te

OO

LA THEORIE DES CAUSES ACTUELLES

fournit seul la matière de l’embryon et que le spermatozoïde ne communique à Bœuf qù’une impulsion évolutive immatérielle.

Le troisième courant d’idées pour lequel nous avons dû créer un mot, le Micromérisme y a une forme encore différente, exactement inverse de celle de l’Animisme. Il commence dans l’antiquité par un faible ruisselet qui se réduit presque à rien dans les déserts du moyen âge, traverse la Renaissance sans se grossir des pluies bienfaisantes qui fertilisent autour de lui les sciences et les arts, etarrive aux temps modernes où, à partir de Buffon, il se dilate en un immense delta.

Et ici encore il n’en pouvait être autrement, car la conception est scientifique et ne se développe qu’au fur et à mesure des progrès de l’observation et de l’expérience.

Que pouvait-on imaginer de scientifique sur la constitution intime des substances vivantes à une époque où l’on ne savait rien d’elles?

C’est Buffon qui commence et essaye de trouver dans ses molécules organiques la base physique de la vie, qui persiste immuable sous ses transformations infinies et même après la mort. Maupertüis, presque au même moment, et plus tard Érasme Darwin, le grand-père du célèbre naturaliste, modifient la conception trop générale et trop simpliste de Buffon et préparent l’hypothèse des gemmules. Mais tous les trois sont venus trop tôt, les grands progrès de l’observation histologique ne sont qu’à peine ébauchés et leurs procédés mêmes de raisonnement, y compris ceux d’Érasme Darwin qui appartient pourtant à notre siècle, ont une saveur de chose ancienne qui peut avoir un charme au point de vue littéraire, mais où la valeur scientifique ne gagne rien.

Brusquement, avec II. Spencer, on tombe en plein moderne. Ici plus de théories vieillottes, plus de procédés surannés. A une connaissance approfondie des principes physiques et mathématiques, se joint une rigueur absolue dans les raisonnements. Les phénomènes sont décomposés en leurs éléments avec une puissance d’abstraction qu’aucun philosophe n'a dépassée, des principes généraux sont déduits qui servent à leur tour à juger, à interpréter les phénomènes, à les ramener à leurs causes vraies. Comme résultat de ses méditations, Spencer nous otfre les unités physiologiques , particules matérielles toutes identiques dans une même espèce d’êtres, avec lesquelles il croit que l’organisme doit pouvoir se construire de lui-même, par le seul jeu de leurs forces moléculaires. Nous avons vu qu’il n’v a point réussi, il n’en a pas moins ouvert une voie : sa théorie est un des bras principaux du delta de ce

CONCLUSIONS

fleuve qui nous servait, il y a un instant, de terme de comparaison.

Erlsberg, Hæckel, His, Haacke ont réussi seulement à montrer qu’en substituant aux forces polaires des unités physiologiques, des formes de mouvement ou des propriétés géométriques, on n arrive pas à un meilleur résultat.

Darwin, avec sa théorie de la Pangénèse, a tracé le second grand bras du delta. Ses gemmules, sans être plus hypothétiques, sont autrement efficaces que les unités physiologiques. Par elles, il explique aisément l’hérédité et la plupart des grands phénomènes biologiques qui se rattachent à l’évolution. Mais, en même temps, il ouvre la voie aux hypothèses déréglées, faites en vue d’un but, sans souci de la vraisemblance : il invente les gemmules latentes, les gemmules de régénération , auxquelles Weismann ajoutera plus tard les déterminants du polymorphisme et ceux du bourgeonnement,.

Ne suivant que les grandes lignes, nous laissons de coté les diverses variantes de la Pangénèse et arrivons à la grande conception du plasma germinatif .

Imaginée d’abord par Jakger et Nussbaum, elle a été développée surtout par Weismann qui l’a faite sienne par de nombreux perfectionnements successifs. Grâce à elle, l’évolution similaire de l’enfant et du parent se trouve expliquée subitement et complètement, et toutes les difficultés de la formation par l’individu d'une cellule qui résume en elle ses innombrables caractères, setrouventd’un coup supprimées. Mais, par contre, nait la difficulté non moins grande d’expliquer la transmission des caractères acquis.

Courageusement, Weismann accepte les déductions logiques de son idée et, ne pouvant expliquer la transmission, la nie, au mépris de ce que tous avaient cru jusqu’alors. On se récrie d’abord, mais ses arguments pressants décident bon nombre de naturalistes, ceux-ci travaillent dans le même sens, en convertissent d’autres, et aujourd’hui les négateurs ont la majorité.

Il y a peu d’exemples d’un renversement d'opinion aussi rapide dans une question aussi grave et sans que des faits démonstratifs en donnent la raison. Car c’est par la discussion, l’interprétation nouvelle de faits anciens que s’est, en somme, accompli le changement.

Mais, sans l’hérédité des caractères acquis, l’adaptation, l’évolution phylogénétique sont presque impossibles à expliquer. C’est par elle seule que vivait le Lamarckisme, et sans elle le Darwinisme se voit réduit à la sélection des seules variations plasmogènes de hasard. Devant ces graves

LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES

conséquences, les naturalistes hésitent et se partagent en deux camps : les Néo-Darwiniens qui, avec Weismann, croient la sélection (aidée de la panmixie) suffisante à tout expliquer, et les Lamarckiensqui, avec Spencer, le nient et continuent à plaider l’hérédité des caractères acquis.

La question en est là sur ce point.

Par contre, sur Ja structure du plasma germinatif les hypothèses ont continué leur marche ascendante. Mais, hélas! pour l’hypothèse, s’élever c’est aller vers la ruine. C’est Nægeli qui, en inventant les facteurs de caractères élémentaires, a établi la dernière plateforme sur laquelle ont été construits les derniers et les plus fragiles échafaudages, le sien d’abord, puis celui de de Tries, et enfin celui de Weismann qui combine tous les avantages des gemmules , des micelles, des pangènes et des plas mas ancestraux.

Ce dernier est, pour le moment, l’ouvrage le plus parfait créé pour expliquer l’hérédité et l’évolution (*). Nous croyons avoir montré qu’il est bâti d’hypothèses fragiles, invraisemblables, et, tout en rendant justice au talent de son architecte, nous conseillons de l'admirer de loin et de construire ailleurs.

Nous avons parlé de trois courants d’idées seulement. Il y a une quatrième conception fondamentale, X Organicisme, mais qui n’a point formé un courant : elle est restée presque isolée, et bien à tort, car elle est, à notre avis, plus juste et plus féconde que celles qui accaparent en ce moment l’attention. C’est celle de W. Roux, deDRiEscu, de 0. Hertwig, dont nous avons retrouvé chez Descartes un rudiment ignoré.

Les premiers font voir, ainsi que IIerbst, que l’œuf peut, sous l’influence des facteurs de l’ontogénèse, développer des caractères dont il ne contenait pas le germe prédestiné. Roux montre qu'une quantité considérable de phénomènes évolutifs s’explique d’elle-même par l’action de l’excitation fonctionnelle et qu’il n’est pas besoin de charger le plasma germinatif du soin de régler tous les détails de la différenciation, car la plupart se règlent d’eux-mémes. En attirant l’attention sur l’auto-différenciation des cellules et des organes et sur l’auto-détermination des fonctions, Roux est entré dans une voie toute nouvelle. Il est fâcheux qu’au lieu de le suivre, on se soit lancé dans celle de la prédétermination des moindres détails par autant de facteurs distincls logés dans le plasma germinatif.

Malheureusement Roux n'a pas poussé la solution jusqu’au bout; en di-

(*) Parmi les grandes théories nées depuis, est surtout à citer celle de la sélection germinale de Weismann (96 : II : 495, 523).

CONCLUSIONS

minuant le rôle de l’hérédité, il l a laissée subsister néanmoins, aussi difficile à comprendre dans ses manifestations plus restreintes que dans la plénitude de ses effets. Il n’a pas cherché quelle pouvait être la constitution du plasma germinatif, ni comment on devait comprendre son influence sur l'ontogénèse.

Notre but, à nous, a été double.

Le premier a été de protester contre la tendance envahissante à bâtir des systèmes compliqués, échafaudés surdes hypothèses invraisemblables , de mettre en garde contre la séduction des belles explications auxquelles on arrive par ces moyens, et contre les solutions purement nominales dont les caractères latents nous ont offert un exemple ; de montrer, enfin, à ceux que ces questions intéressent, quelle voie il faut suivre, d’après quelles règles il faut se conduire, pour avancer dans la direction qui a quelque chance de conduire au but.

La seconde a été d’entrer nous-même dans cette voie, et de rechercher à quelles solutions vraiment acceptables on peut arriver dans l’état actuel de nos connaissances, en s’appuyant seulement sur des faits démontrés et sur des hypothèses réglées.

Nous sommes mauvais juge de la question de savoir dans quelle mesure nous pouvons avoir réussi.

À tort ou à raison, nous restons convaincu que l'on doit se faire une idée beaucoup plus simple qu’on ne fait d'ordinaire, de la structure de la cellule et des éléments sexuels, et qu’avec cette idée simple on peut arriver à des explications aussi complètes et beaucoup plus probables des grands phénomènes biologiques : l’assimilation, la division et le fonctionnement de la cellule, la fécondation, l’ontogénèse, la différenciation histologique et anatomique, l’hérédité, la variation, l’origine des espèces, la complication progressive du plasma germinatif et surtout l’adaptation.

Cette dernière était l’écueil sur lequel venaient échouer aussi bien les théories darwiniennes par insuffisance de la sélection, que les lamarckiennes faute d’hérédité des caractères acquis. Nous croyons avoir montré qu’il faut distinguer, ce qu’on n’avait point fait, entre une adaptation phylogénétique et une adaptation ontogénétique. La première, la seule inexplicable, n'existe que peu ou point; la seconde, qui s’explique aisément par l’excitation fonctionnelle et les autre facteurs similaires, rend compte à elle seule de presque tout ce qu’il y a d’adapté dans les êtres organisés.

Mais je n’ai pas la prétention de croire que mes explications soient complètes. Je sens parfaitement que partout elles sont trop générales, trop

LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES

vagues et qu’elles présentent d’immenses lacunes. Je serais fort embarrassé, par exemple, si l’on me demandait comment s’expliquent, au point de vue où je me suis placé, la formation d’un organe aussi compliqué et aussi adapté que l’œil, et les phénomènes si curieux de la régénération, ef le fait que les organes commencent dès les phases embryonnaires, à montrer une adaptation à des fonctions qu’ils ne rempliront que plus tard, et bien d’autres choses encore.

D’ailleurs, ainsi que je le disais en commençant ce livre, j’ai moins eu en vue de proposer une solution personnelle des problèmes de la biologie générale, que d’intéresser à leur étude, trop négligée en France, d’enseigner à ceux qui voudraient s’y adonner ce qui a été fait avant eux, de les mettre en garde contre la séduction des théories à la mode, plus brillantes que solides, de leur montrer enfin dans quelle direction doivent porter leurs efforts.

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Les indications bibliographiques relatives aux notes de bas de page en lignes pleines et concernant les travaux postérieurs à la lre édition de cet ouvrage n’ont pas été ajoutées. On les trouvera au volume de l'Année biologique auquel ces notes renvoient.

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