‹ L'hérédité et les grands problèmes de la biologie généraleChapitre 38 sur 300 · LIVRE II. - L’INDIVIDU · texte numérisé non relu

LIVRE II. - L’INDIVIDU

Ap rès la cellule, qui est l’individualité histologique de laquelle dérivent toutes les autres, nous passons à l’individu biologique, parfois réduit à une cellule unique, plus souvent formé d’une association de ces éléments. Nous avons étudié les fonctions de la cellule : assimilation, travail, reproduction; il semble qu’il faudrait examiner maintenant ces fonctions dans l’individu pluricellulaire. Mais, en allant au fond des choses, on voit que, dans la plupart des phénomènes dont se compose sa vie, celui-ci ne diffère en rien d’essentiel de la cellule isolée; l’assimilation et l’accroissement, le travail sous ses deux formes, production de substances et production de mouvements, ne sont, dans l’individu pluricellulaire, que la somme des assimilations, accroissements, productions de substances et de mouvements de ses cellules constituantes. Les effets de la combinaison de ces actions élémentaires (accroissement du corps, mouvements des leviers osseux, sécrétion des glandes, etc.), les fonctions nouvelles qui se développent pour venir en aide aux primitives (circulation, innervation, digestion, etc.), tout cela est du ressort de la physiologie et non de la biologie générale. Nous n’avons pas à nous en occuper ici. Mais il est certaines fonctions qui ne peuvent exister que chez les êtres formés de plusieurs cellules et , même uniquement chez ceux formés de cellules différentes ou prenant chez eux, parle fait delà pluricellularité, un caractère particulier.

Car ce n’est pas le fait d’avoir plusieurs cellules qui établit une différence si capitale entre les pluri- et les monocellulaires h C’est le fait que

1 II existe des pluricellulaires à cellu- nement plus voisins des monocellulaires les toutes semblables entre elles. On les que des pluricellulaires à cellules difféa nommés homoplastid.es. Ils sont certai- renciées ou hëtëroplastides. Chez les

l’individu.

ces cellules sont différentes les unes des autres et disposées, selon leur nature, dans un ordre déterminé. La cellule, considérée en général, comme nous l’avons fait dans le premier livre, donne en se divisant deux cellules identiques à elle et qui se séparent entièrement, en sorte que les rapports de position des deux cellules-fiiles avant leur séparation n’ont aucun intérêt pour l’avenir de ces êtres. Chez les êtres unicellulaires il en est de même.

Chez les pluricellulaires, au contraire, les cellules sont différentes les unes des autres et restent unies dans une position déterminée. Deux fonctions nouvelles apparaissent chez eux : la différenciation histologique qui crée les sortes différentes de cellules et la différenciation anatomique qui préside à leurs arrangements. C’est là un fait capital qui domine toute leur histoire. De la différenciation histologique résulte la diversité de leurs tissus, de la différenciation anatomique résulte la forme de .leur corps et de leurs organes jusque dans les plus minimes détails, et ces deux différenciations sont les uniques facteurs de tous leurs caractères quels qu’ils soient, car tous se réduisent à ceci : des cellules de telle nature, arrangées de telle façon. Partout donc où interviendra l’une ou l'autre de ces différenciations nous aurons affaire à des fonctions biologiques nouvelles.

Avant d’aborder leur étude individuelle, donnons une idée de ce qu’elles sont et de la manière dont elles s’enchaînent.

La première est à mon avis la régénération 1 . Elle comporte la différenciation anatomique et histologique. Envisagée dans son sens le

homoplastides pluricellulaires les cellules issues de chaque division sont identiques entre elles; elles restent unies, il est vrai, mais leur groupement est de forme très simple et souvent peu solide ou de peu de durée.

1 La régénération existe chez les êtres unicellulaires et ses résultats y sont tout

semblables, à l’ampleur et à la complication près, à ceux qu’elle produit chez les pluricellulaires : elle y engendre même des parties différenciées, seulement ces parties sont des organes d’une cellule, au lieu d’être des complexes pluricellulaires (*).

(*) Tout cet article est inspiré de l’idée alors régnante, qu’il y a une différence essentielle entre les organismes uni- et pluricellulaires. Mes opinions se sont beaucoup modifiées depuis. Je ne vois aujourd’hui entre les différenciations intérieures d’une cellule complexe, telle que le corps de certains infusoires, et les organes de l’être pluricellulaire qu’une différence, c’est que chez l’un l’organisme s’est morcelé tandis qu’il est resté indivis chez l’autre; et j’estime que cette différence est contingente, en rapport moins avec les nécessités de la différenciation qu’avec celles de la taille de l’organisme. Je renvoie pour plus ample discussion de ces idées à mes articles : La conception polyzoïque des élres, in Rev. S dent., sér. IV. vol. V, p. 611-051, 13 fi g., et La question du polyzoïsme et la définition 'de l'individu, ibid., p. 795, analysés dans V Année biologique (90 : 11, 856).

THÉORIES DK l’iIKRÉDITÉ.

LES FAITS

plus large, elle est la plus générale de toutes, si générale même que la génération sous toutes ses formes n’en est qu’un cas particulier. Toute génération n’est, en effet, qu’une régénération d’un organisme complet par une partie plus ou moins étendue détachée ou non de lui. Dans un sens plus étroit, la régénération est la reformation d’une partie enlevée à un organisme; elle répare un individu déjà existant et ne donne pas naissance à un individu nouveau. La génération est, au contraire, la formation d’un individu nouveau aux dépens d’une partie d’un individu antérieur. Nous en distinguerons deux sortes : si la partie qui sert de point de départ à l’individu nouveau est une masse plus ou moins considérable de tissu, nous l’appellerons multiplication; elle peut se faire par scission ou par bourgeonnement. Si cette partie est réduite à une cellule, nous l’appellerons reproduction. Ainsi définie, cette fonction est encore très vaste; elle comprend deux ordres de phénomènes : 1° la formation de l’élément initial unicellulaire d’où naîtra le nouvel organisme, c’est la reproduction au sens étroit, asexuelle ou sexuelle ; 2° la formation de l’organisme nouveau aux dépens de cet élément initial, et par ses divisions successives, c’est Y ontogénèse, à l’occasion de laquelle se pose dans toute son ampleur le grave problème de la diff érenciation cellulaire. A ce problème se rattache la question du plasma germinatif par lequel on cherche à expliquer la conservation dans certaines cellules du pouvoir de reproduire l’individu entier, tandis que les autres, en se différenciant, ne peuvent plus engendrer que des formes semblables à la leur.

A côté de l’ontogénèse normale prend place, au même titre, dans la biologie générale, la tératogénèse , qui aide souvent à comprendre ce que l’étude de l’ontogénèse normale avait laissé obscur.

La multiplication par bourgeonnement alterne parfois avec la reproduction sexuelle dans le cycle évolutif de l’individu. U y a alors alternance des générations. Ici se place aussi la métamorphose , dans laquelle la première forme se transforme en la seconde au lieu de l’engendrer par bourgeonnement.

A la question de l’ontogénèse se rattache aussi celle du sexe et des caractères sexuels secondaires : comment et pourquoi l’être engendré par une participation égale de deux parents de sexe opposé prend-il exclusivement le sexe de l’un des deux? Comment, par le fait qu’il a un testicule au lieu d’un ovaire, a-t-il en même temps tous les autres caractères par lesquels le mâle se distingue de la femelle? C’est la grosse question de la corrélation organique. Mais ces caractères de la femelle

LA RÉGÉNÉRATION

qui semblent absents chez lui, ne le sont pas tout à tait, car la suppression du testicule peut les faire apparaître sous une forme atténuée. Iis existaient donc, mais cachés, à l’état de caractères latents : autre question encore non moins grave que les précédentes.

Enfin, l’individu pluricellulaire doit remplir une dernière fonction^ mourir. La mort qui, chez la cellule envisagée comme élément histologique ou comme individu unicellulaire, ne fait pas partie du cycle évolutif, devient chez les êtres pluricellulaires une nécessité inévitable, aussi indispensable au progrès de l’espèce que la désassimilation l’est à la vie de l’individu.

Nous avons parlé du pourquoi et du comment de tous ces phénomènes. Il n’en sera pas question encore. Les solutions proposées pour ces problèmes appartiennent à la partie théorique de cet ouvrage. Mais nous devons exposer ici les faits de manière à être en état plus tard de comprendre et de discuter les théories proposées pour les expliquer.

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