CHAPITRE IX
l’hérédité psychologique morbide.
Au début de ce travail, dans l’introduction consacrée à l’hérédité physiologique, nous avons montré rapidement que les maladies sont transmissibles, comme tous les caractères de strueture externe ou interne, comme tous les modes variés de l’organisation à l’étal normal. La même question se pose maintenant dans l’ordre psychologique. Les modes de la vie mentale sont-ils transmissibles, sous la forme morbide, comme sous la forme normale ? L’étude des maladies de l’esprit apporte-t-elle son contingent de faits en faveur de l’hérédité? L’affirmation n’est pas douteuse. La transmission des anomalies psychologiques de toute sorte, soit des passions et des crimes dont nous avons parlé, soit des hallucinations et de la folie dont nous allons parler, est si fréquenté, elle se traduit par des faits si éclatants, que les esprits les plus inatténtifs en ont été frappés, et que l’hérédité psyehologique morbide est admise, par ceux-là mêmes qui ne soupçonnent pas qu’elle n’est qu’un aspect d’une loi beaucoup plus générale.
Plus tard, en étudiant les causes immédiates de l’héré-
LES FAITS
dite mentale, nous essayerons d’établir cette proposition importante : que dans l’homme, à tout état psychologique, quel qu’il soit, correspond un état physiologique déterminé; et réciproquement, qu’à tout état physiologique, quel qu’il soit, correspond un état psychologique déterminé. Ici cette question se présente à nous incidemment : car on a beaucoup discuté pour savoir si toutes les maladies mentales ont une cause organique, les uns l’affirmant, les autres le niant.
Quand on s’en tient aux faits palpables, visibles, constatés et acceptés par tous, il se rencontre deux sortes de cas : ceux où, aux désordres de l’intelligence correspondent des altérations évidentes du tissu des centres nerveux ; ceux où l’encéphale ne présente au contraire aucune altération appréciable.
C’est en se fondant sur les faits de la seconde catégorie que quelques aliénistes, dont le plus célèbre est Leuret, ont soutenu que la folie peut avoir des causes purement psychologiques, a Physiologie, pathologie, science des faits et des lois de la pensée ou de la passion, observations cliniques et microscopiques, expérimentation thérapeutique, tout concourt, dit-il, à ruiner cette thèse absolue : que la folie a toujours et nécessairement son foyer dans une altération des organes : tout concourt à donner les caractères de l’évidence à cette définition de la folie : « La folie consiste dans l’aberration de l’entendement.... et les causes qui la produisent appartiennent 1e plus souvent à un ordre de phénomènes complètement étrangers aux lois de la matière. » Malgré ces affirmations catégoriques, la thèse de Leuret a trouvé de jour en jour moins d’adhérents. C’est qu’au fond, elle ne repose que sur notre ignorance et notre impuissance ; elle se réduit à dire que dans
l’hérédité psychologique morbide.
beaucoup de cas, il n’y a pas de cause physique, puisque nous n’en voyons pas.' Mais au delà des limites que la puissance du microscope ne dépasse pas, il se produit des phénomènes qui, quoiqu’ils ne soient pas appréciables à nos sens, n’en sont pas moins matériels. L’électricité, le magnétisme, les divers agents physiques et chimiques produisent, dans 1e plus profond de nos organes, des modifications moléculaires qui échappent à nos moyens d’investigation, mais dont les conséquences peuvent aller jusqu’à la mort. D’ailleurs, l’idée d’une maladie de l’esprit, indépendante de toute cause organique, est si inintelligible que les spiritualistes eu-v-mêmes l’ont rejetée, et que l’on s’accorde, en général, à reconnaître que la cause de la folie est toujours un état morbide de organes ; (jue l’aliénation est, comme les autres, une maladie physique dans sa cause, quoiqu’elle soit mentale dans la plupart de ses effets *.
Puisque la folie a pour cause immédiate quelque affection morbide du système nerveux, et que toute partie de l’organisme est transmissible, il est clair que l’hérédité des affections mentales est la règle. Que l’on considère la pensée comme une simple fonction du système nerveux, ou au contraire le système nerveux comme une simple condition de la pensée, il importe peu ici. Notre
* V. Lemoine, l'Àliéni, p. 105-137. L'hypothèse de causes purement psychologiques de la folie a conduit Heinrotb à écrire les énormités suivantes,qui valent la peine d'être citées :
« La folie est la perte de la liberté morale ; elle ne dépend jamais d'une cause physique ; elle n'est pas une maladie du corps, mais une majadie de l'esprit, un pécbè.Elle n'est pas et ne peut pas être héréditaire,parce que lemoi pensant, l'âme, .:'est pas héréditaire. Ce qu'il y a de transmissible par voie de génération, ce sont le tempérament et la constitution, contre lesquels celui qui a des parents aliénés d it réagir pour ne pas devenir fou. L'homme qui a, pendant toute sa vie, devant .os yeux et dans le cœur, l'image de Dieu, n'a pas à craindre de jamais perdre
raison, etc. »
170 LES FAITS
psychologie expérimentale, confinée dans les faits, renvoie à la métaphysique toute recherche des causes premières. Ce qui est plus embarrassant, ce sont les métamorphoses de l’hérédité. Très-souvent les névropathies ne se transmettent qu’en se transformant. Les convulsions des ascendants peuvent se changer en hystérie ou épilepsie, chez les descendants. On cite un cas où l’hyperesthésie du père s’est irradiée chez scs petits-enfants et a produit la monomanie, la manie, l’hypocondrie, l’hystérie, l’épilepsie, les convulsions, le spasme,.. Les faits de ce genre abondent. Pour nous en tenir aux métamorphoses d’ordre psychologique, rien n’est plus fréquent que de voir la folie devenir suicide ou le suicide devenir folie, alcoolisme, hypocondrie, a Un orfèvre guéri d’un premier accès d’aliénation mentale, causée par la révolution * de 1789, s’empoisonne : plus tard sa fille aînée est prise d’une attaque de manie qui se change en démence. Un de ses frères se donne un coup de couteau dans l’estomac. Un second frère s’abandonne à l’ivresse et finit par périr dans la rue. Un troisième refuse toute nourriture, par suite de chagrins domestiques, et meurt d’anémie. Une deuxième sœur, pleine de travers, se maria, eut un fils et une fille : le premier meurt aliéné et épileptique ; la seconde perd la raison durant une couche, devient hypocondriaque et veut se laisser mourir de faim. Deux des enfants de cette même dame meurent d’ une fièvre cérébrale ; une troisième meurt sans avoir voulu prendre le sein ‘ » Ce cas est l’un des plus instructifs ; d’autres plus obscurs nous laissent entrevoir des rapports curieux entre le talent et la folie. Bien avant la fameuse proposition de
< Piorry. De l'hérédité les maladies p. 169. V. aatsi Maudaley, Pathology of Mind, Î44-2.56.
l’iikrkditk psychologique MOUimÆ.
Moreau de Tours sur le g^nie, Gintrac avait remarqué le fait suivant : Un père atteint de folie a des fils de talent qui remplissent avec distinction des emplois publics. Leurs enfants semblent d’abord sensés, mais à vingt ans deviennent fous. Sur 22 cas d’hérédité de folie, Aubanelet Thoré ont noté deux faits de ce genre.
Réservant pour plus tard la question difficile des métamorphoses de l’hérédité, nous ne donnerons ici que des cas de similitude, par conséquent les plus incontestables : ce sont d’ailleurs les plus fréquents. Il y a des familles dont les membres, à peu d’exceptions près, sont tous attaqués de folie et de la même espèce. Trois parents entrèrent’ à la fois dans l’hôpital des fous de Philadelphie. On a vu, dans l’asile du Connecticut, un fou qui était le onzième de sa famille. Lucas parle d’une dame qui était la huitième. Ce qui est plus curieux, c’est que souvent ce mal se déclare au même âge dans les générations successives. Toute la descendance d’une famille noble de Hambourg, remarquable depuis le bisaïeul par de grands talents militaires, était à quarante ans frappée d’aliénation : il n’en restait plus qu’un seul rejeton, officier comme ses pères, à qui le sénat interdit de se marier : l’âge critique arrivé, il perdit la raison. (P. Lucas.) Un négociant suisse voit ses deux enfants mourir aliénés, tous deux à l’âge do 19 ans. Une dame est aliénée à 25 ans après une couche ; sa fille devient folie à 25 ans, à la suite de couches. Dans une famille, le père, le fils et le petit-fils se sont suicidés vers 50 ans. (Esquirol.)
Montrons maintenant, par des exemples, que les prin-
LKS FAITS.
cipales variétés de maladies mentales sont transmissibles.
En l’absence d’une classification universellement admise, nous grouperons nos faits sous les titres suivants : Hallucinations, Monomanie, Suicide, Manie, Démence, Idiotie.
L’hallucination se produit sous deux formes principales. Tantôt elle résulte de l’automatisme des centres nerveux et est compatible avec la raison la plus parfaite; l’hallucination n’entraîne pas l’erreur du jugement, elle est reconnue comme une illusion, l’halluciné n’en est dupe en aucune façon. Tantôt l’hallucination est complète, alors le malade croit à la réalité objective de ses perceptions imaginaires et agit en conséquence : sous cette forme, elle est un premier symptôme de folie. L’hallucination est héréditaire, sous l’une et l’autre forme.
<t On ne peut, dit l’auteur d’un des meilleurs traités sur ce sujet, établir par la statistique le pouvoir de l’hérédité sur les hallucinations, parce que, dans le plus grand nombre de cas, elles existent avec la folie. Pour bien apprécier cette influence, il faudrait l’étudier chez les individus qui n’ont que des hallucinations simples, et chez les monomanes hallucinés qui ont une forme de folie bien arrêtée. Il est incontestable qu’on les observe assez souvent, chez les fils de ceux qui ont présenté cette double condition.
« Le père de Jérôme Cardan était sujet à des apparitions, le fils en eut également. Catherine de Médicis eut une hallucination, au rapport de Pierre de l’Estoile, et Charles IX, son fils, en eut une le soir même de la Saint- Barthélemy’.»
Ahercombie cite un cas d’hallucination héréditaire, la raison restant intacte. «J’ai connu, dit-il, un homme qui
* Brierre de Boi°moat. Des hallucinations, p.
l’hKIŒUIïÉ PSYCUOLUÜIQÜE MOnUIDE. 173
a été assiégé toute sa vie par des hallueinations. Cette disposition est telle que, s’il rencontre un ami dans la rue, il ne sait d’abord s’il voit une personne véritable ou un fantôme. Avec beaucoup d’attention, il peut constater une différence entre eux. En général, il corrige les impressions visuelles en touchant ou en écoutant le bruit des pas. Cet homme est dans la force de l’âge, sain d’esprit, "d’une bonne santé et engagé dans les affaires. Une autre personne de la famille a eu la même affection, mais à un moindre degré. »
Voici un cas non moins curieux. Un jeune homme de dix-huit ans, ni enthousiaste, ni superstitieux, ni romanesque, habitait Ramsgate. En entrant par hasard le soir dans une église de village, il fut frappé de terreur, en voyant le spectre de sa mère morte quelques mois auparavant. Ayant eu plusieurs fois la même apparition, il se sentit malade et revint à Paris, où son père habitait. Il n’osa lui parler de cette apparition.
Obligé de coucher dans la chambre de son père, il fut surpris de voir que , contrairement à scs habitudes , celui-ci tenait toujours une lampe allumée pendant la nuit. Comme cette lumière importune empêchait le fils de dormir, il voulut l’éteindre un soir. Son père, trèsagité, lui ordonna de la rallumer.
Enfin, le jeune homme alla, à quinze lieues de Paris, visiter son jeune frère qui était en pension dans une petite ville. Il était à peine entré, que le fils du maître d’écolelui dit: «Votre frère a-t-il jamais donné des preuves de folie? Il est descendu la nuit dernière, en chemise, hors de lui, déclarant qu’il avait vu l’esprit de sa nière' . »
• Brierrc de Boismont. Op. cil., p. 57,
LKS FAITS.
Ce fait n’est explicable qu’en admettant que les deux fils tenaient de leur père une tendance à l’hallucination, que le vif chagrin que tous trois avaient éprouvé déterminait dans le même sens.
A l’hôpital de Lyon, On homme était atteint à la fois d’hallucination du goût et de l’odorat; poursuivi par des odeurs et des saveurs infectes, il passait des heures entières à se moucher et à cracher. Son père était mort dans le même hospice, de manie avec hallucination.
Rappelons encore la célèbre Visionnaire de Prévorst, Frédérique Hauffe, dont Kerner a raconté l’histoire et recueilli les visions. Cette faculté de « causer avec les esprits » était commune à la plupart des membres de la famille Hauffe. Son frère surtout l’avait, bien qu’à un moindre degré et sans complication des phénomènes d’extase et de catalepsie de la Visionnaire ' .
Parmi les alïectionspsychologiques morbides auxquelles V Esquirol a donné le nom de monomanie, il n’en est point dont l’hérédité soit mieux constatée que celle du suicide. Voltaire est un des premiers qui aient attiré sur ce point « l’attention des physiciens. »
« J’ai vu presque de mes yeux, dit-il, un suicide qui . mérite l’attention des physiciens. Un homme d’une profession sérieuse, d’un âge mûr, d’une (;onduite régulière, n’ayant pas de passions, étant au-dessus de l’indigence, s’est tué le 17 octobre 1769 et a laissé au conseil de la
' Lucas, 11, 769.
l’hÉHKDITÉ PSYCHOLOümiîE MOHBIÜE. 175
ville où il était né l’apologie par écrit de sa mort volontaire, laquelle on n'a pas jugé à propos de publier, de peur d’encourager les hommes à quitter une vie dont on dit tant de mal. Jusque-là il n’y a rien d’extraordinaire :
On voit partout de tels exemples. Voici l’étonnant :
« Son frère et son père s’étaient tués au même âge <|ue lui. Quelle disposition secrète d’esprit, quelle sympathie, quel concours de lois pliysiques fait périr le père et les deux enfants de leur propre main et du même genre de mort, précisément quand ils ont atteint la même année »
Depuis Voltaire, l’histoire des maladies mentales a enregistré un grand nombre de faits semblables. Ils abondent dans’Gall, Esquirol, Moreau.de Tours et tous les aliénistes. Esquirol a connu une famille chez qui la grand’- ‘ • mère, la mère, la fille et le petit-fils se sont suicidés. —
«Un père d’humeur taciturne, dit Falret, a cinq garçons: l’aîné, à 40 ans, se précipite sans motif d’un troisième étage ; le second s’étrangle à 35 ans ; le troisième se jette d’une fenêtre; le quatrième se tue d’un coup de pistolet ; un des cousins s’est jeté dans la rivière pour une cause futile. — Dans la famille d’Oroten, la plus ancienne de Ténériffc, deux sœurs sans affectées de. manie suicide: leur frère s’est tué, leur grand-père et deux oncles se sont donné la mort *. — On cite aussi une combinaison
des plus curieuses de parentés suicides : D , fils et
neveu de suicidés, prend une femme, fille et nièce de suicidés. Il se pend, et sa femme épouse un second mari, fds, neveu et cousin germain de suicidés. »
Ce point qui étonne Voltaire — l’hérédité du suicide à
' Voltaire. Diclionn. phüosop., art. Caton.
^ Annales médico-psychologiques, 184'i. On trouvera un grand nombre d’autres faits dans Lucas, II, 780, et Moreau, Psych. morbide, 171-174.
LES FAITS
un âge précis — a été remarqué bien des fois.» Un monomaniaque, M. L dit Moreau de Tours, se donne la
mort à trente ans; son fils arrive à peine à trente ans, qu’il est atteint de monomanie et fait deux tentatives de suicide.— Un autre, à la fleur de l’âge, est pris de mélancolie et se noie volontairement; son fils, d’une bonne santé, riche, père de deux enfants bien doués, se noie volontairement au même âge. — Un dégustateur qui s’est trompé sur la qualité d’un vin, désespéré, se jette à l’eau. Il est sauvé; mais plus tard, il accomplit son dessein. Le médecin qui avait soigné ce nouveau Vattel, apprit que son père et un de ses frères s’étaient suicidés au même âge et de la même manière. »
C’est là, en effet, un autre point qui mérite d’être signalé, parce qu’il est propre à montrer le caractère automatique de l’hérédité : l’identité du genre de suicide. Nous venons d’en signaler plusieurs cas; et il résulte de relevés faits à ce sujet, que fréquemment le même genre de mort est de tradition dans une famille ; les unes se noient, les autres se pendent, les autres s’étranglent, les autres se jettent par les fenêtres.
Nous rapprocherons de la monomanie suicide la wionomanie homicide, dont nous avons déjà parlé sous le titre des passions, et qui est aussi héréditaire. Nous ne donnerons ici qu’un seul exemple de cette forme de l’hérédité morbide, mais, à lui seul, il est plus convaincant qu’un grand nombre d’autres. Il est emprunté aux Annales de Hencke, 1821.
Une femme, Olhaven, avait été atteinte d’une maladie grave qui obligea de sevrer sa fille, âgée de six semaines. Cette maladie de la mère avait débuté par une envie irrésistible de tuer son nourrisson. On découvrit ce projet
l’hérédité psychologique morride. 177
assez tôt pour l’en empêcher. Puis elle fut atteinte d’une lièvre violente, qui effaça complètement ce fait de sa mémoire, et elle se montra depuis pour sa fille la mère laplus dévouée.
Cette fille, devenue mère à son tour, était la nourrice de deux enfants étrangers. Elle souffrait depuis quelques jours de fatigues et de a mouvements dans l’estomac, » lorsqu’un soir enfermée dans sa chambre avec ses enfants, et tenant l’un deux sur ses genoux, elle fut prise d’une envie violente de lui couper le cou. Épouvantée de cette horrible tentation, elle fuit le couteau en main, et cherche dans le chant, la danse, le sommeil, un refuge contre l’idée qui l’obsède. A peine endormie, elle s’éveille en sursaut avec la même idée, devenue irrésistible. On parvint à s’emparer d’elle, à la calmer un peu. Le délire homicide revint encore, et ne disparut définitivement qu’après l’emploi de plusieurs remèdes.
Une forme de monomanie qui a disparu aujourd’hui, mais qui était encore très-florissante, il y a trois siècles, est celle de la possession ou démonomanie. De nos jours, ces histoires ne semblent plus qu’un rêve ; mais au temps où elles se passaient ailleurs que dans le monde des romans, où elles étaient une réalité cruelle et absurde, où la possession était un crime ayant ses tribunaux, son code de procédure, ses supplices, cette affection mentale, qualifiée alors de surnaturelle, se transmettait par l’hérédité.
Les démonographes sont unanimes à dire que de génération en génération, les membres d’une même famille étaient voués au diable ou étaient sorciers. Deux grandes autorités sur la question, Bodin, dans sa Démonologie, et Sprenger, dans son Afarfeau des sorcières, posent presque toujours ce principe à l’état de règle sans exception.
LES FAITS
Büdin disait : « Père ou mère sorciers, fils et filles sorciers. B Sprenger recommande de demander toujours soigneusement aux inculpés « si ex consanguinitate sua aliqui, propter maleficia, fuissent dudum incinerati, vel suspecti habiti, » parce que la sorcellerie infeste d’ordinaire la race entière. Les coupables étaient les premiers eux-mêmes à le reconnaître.
De nos jours, ceux qui se croient possédés sont envoyés tout simplement à Charenton ; quelquefois plusieurs membres d’une même famille y sont pour cette cause. Une mère et sa fille se croyaient sous la protection spéciale d’esprits qu’elles appelaient des Airs. — Une dame
de B s’était créé un être fantastique qu’elle appelait
Salomon et qui était pour elle le génie du mal, l’auteur de tous scs tourments. Son père rapportait tout ce qui lui arrivait à un sylphe nommé Stratagème .'
On peut rapprocher de la démonomanie, les chorées épidémiques du moyen âge, qui, au témoignage des auteurs du temps, étaient héréditairesdans quelques familles. De même aussi chez les convulsionnaires du xvii' siècle : dans l’épidémie d’extase, mêlée de convulsions, qui se déclara chez les protestants des Cévennes, on vit des enfants de quatre à cinq ans, et même de dix-huit mois, saisis du mal commun. La sympathie, la contagion nerveuse, contribuaient certainement à la production de ce phénomène, mais on ne peut douter qu’il ne doive être rapporté pour une grande partie à l’hérédité.
Une autre affection mentale connue sous les noms de mélancolie, kjpémanie, identifiée par quelques-uns avec l’hypocondrie, distinguée par d’autres, qui, en tout cas,
' Moreau. Fii/ch. morbide, 171.
l’iIÉRÉDITJ£ I’SYCHOLOÜIQUK morbide. 170
s’en rapproche beaucoup par scs effets psychologiques, si elle en diffère par ses causes organiques, est aussi liércditaire. « La lypémanie, dit Esquirol, est le plus souvent héréditaire; les lypémaniaques naissent avec un tempérament particulier, le tempérament mélancolique, qui les dispose à la lypémanie. »
On cite des cas nombreux de familles, dont les divers membres sont tourmentés de l’idée fixe qu’on veut les tüer ou les empoisonner. Tne lypémaniaque, âgée de quarante-deux ans, est conduite dans une maison de santé oii elle meurt : on découvre que son grand-père avait été fou, sa mère folle, et que son fils, à peine âgé de quinze ans, offrait déjà des signes de lypémanie L
Sur 482 cas de cette maladie, Esquirol a noté 110 cas héréditaires.
On peut rapprocher de cette forme de l’hérédité morbide l’hérédité des pressentiments. En voici un cas curieux emprunté à Brierre de Boismont. Si l’exactitude de l’anecdote est admise, il hiut, comme le fait remarquer le docteur Delasiauve, voir la cause principale de ce fait dans l’hérédité d’une affection nerveuse.
a Le maréchal de Soubise raconta devant Louis XIV que, causant un jour dans son cabinet avec une dame anglaise, il vit tout à coup sans aucune provocation extérieure, cette dame pousser un grand cri, se lever pour partir et venir tomber sans connaissance à ses pieds. Plein de surprise et de trouble, le duc de Soubise agite les sonnettes. Les domestiques accourent, on s’empresse autour de la personne évanouie qui recouvre bientôt le sentiment : « N’entravez pas mon départ, dit-elle avec exaltation au
< Gasette des hôpitaux, 19 octob. 1844. Voir aussi Moreau, 192; Mauds- Icy, 376.
180 LES FAITS
maréchal ; c’cst à peine si j’aurai le temps de mettre ordre à mes affaires avant de mourir. »
a Elle rappelle alors à M. de Soubise le don de divination dévolu à sa famille, homme ou femme ; chacun de ses membres a pu, heure pour heure, annoncer un mois à l’avance le jour de sa fin. Elle ajoute qu’au milieu de la conversation qu’elle vient d’avoir avec M. de Soubise, son propre speetre lui est apparu dans la glace placée devant elle. Elle s’est vue enveloppée d’un suaire et recouverte d’un drap noir parsemé de larmes blanches; à ses pieds s’ouvrait un cercueil.
« Un mois après cet accident, M. de Soubise apprit par une lettre de faire part que cette destination mystique avait reçu du sort sa consécration * . »
Il est assez naturel d’admettre que ces visions brusques sont dues à une certaine constitution mentale, transmise héréditairement : l’imagination fait le reste, et au jour dit amène la catastrophe, qui est ainsi un effet, au lieu d’être > une cause.
La manie consiste dans un désordre complet des facultés intellectuelles et affeetives. « 'Le maniaque, dit Esquirol, ne vit plus que dans le chaos. Les propos désor- . donnés et menaçants trahissent le trouble de sa raison, ses actions sont malfaisantes, il veut tout bouleverser et tout détruire, il est en guerre avec tout le monde. A un état aussi déplorable, si le malade ne guérit pas, succède un calme mille fois plus affligeant ; le maniaque devient
< Brierre de Boismonl. Des Hallucinations, p. 536.
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l’hérédité psychologique morbide. 181
dément, il traîne stupidement un reste de vie matérielle, sans pensée, sans désirs, comme sans regrets, s’enfonçant peu à peu dans la mort. » « La manie chronique, dit-il encore, est une affection cérébrale chronique, ordinairement sans fièvre, caractérisée par la perturbation et l’exaltation de la sensibilité de l’intelligence et de 1a volonté. Les maniaques sont remarquables par les illusions et les hallucinations, par de vicieuses associations de leurs idées se reproduisant sans liaison entre elles, avec une vivacité extrême. »
L’hérédité de cette affection mentale est très-fréquente : d’après les chiffres relevés par Esquirol, la moitié des cas, ou à peu près, serait héréditaire. A la Salpêtrière, sur 220 cas, il a noté 88 fois la transmission héréditaire ; et dans son établissement, sur 152 cas, il l’a notée 75 fois.
Les maladies mentales dont il nous reste à parler, représentent les formes extrêmes de la déchéance intellectuelle : ce sont la démence, la paralysie générale et l’idiotie.
La démence et la paralysie générale sont la terminaison habituelle ou au moins possible de tous les genres de folie. Leur transmission héréditaire ne constitue donc pas proprement un cas particulier et qui doive être examiné à part. Tantôt la démence des ascendants se reproduit, sous la même forme et à peu près au même âge, chez les descendants. Esquirol l’a vue paraître, dès l’age de 25 ans, chez un jeune sculpteur, dont la famille était sujette à cette maladie. Tantôt la folie des parents se métamorphose et devient chez les enfants démence ou paralysie générale. Ainsi Fon voit des individus, nés de parents qui ont été atteints de maladies mentales, parvenir jusqu’à l’âge de 40 ou de 50 ans, sans avoir donné des signes notables d’aliénation mentale , tomber dans un état de
LES FAITS
démence sans causes apparentes et même inopinément.
Chez les idiots et les imbéciles, l’activité mentale a subi un tel arrêt de développement que quelques-uns ont pris les habitudes du pur animal- Cette maladie est incurable, car pour la guérir, il faudrait refaire un autre cerveau. Suivant le mot ingénieux d’Esquirol : le dément est un riche devenu pauvre ; l’idiot un pauvre qui n’arrivera jamais à la richesse.
Comme le plus souvent l’appétit sexue) est très-vif chez les idiots, et qu’il s’ensuit une fécondité malheureuse, l’hérédité de l’idiotie est facile à constater. On cite un assez grand nombre de cas d’hérédité directe. Ainsi Esquirol a vu à la Salpêtrière une idiote qui n’a eu que trois enfants, deux tilles et un fils, tous trois idiots ' . Mais l’idiotie paraît se transmettre plutôt sous )a forme coHatérale, ou bien en ligne directe, mais en disparaissant pendant une ou deux générations. Haller le premier l’a remarqué à propos de deux familles nobles, chez qui l’idiotie s’était déclarée un siècle auparavant, et on la voyait se manifester encore à la quatrième et à la cinquième génération. De nos jours, le docteur Séguin, très-compétent sur cette question, fait la meme remarque. « Je n’ai jamais eu, dit-il, à soigner, que je sache, d’idiot fils d’idiot, ni même fils d’imbécile, tandis qu’il m’est arrivé fréquemment de connaître ou de voir dans la famille d’un de mes élèves une tante, un oncle, plus souvent encore un aïeul, atteint d’idiotie, de folie, ou d’imbécillité pour le moins. »
Nous voudrions, pour conclure, pouvoir répondre ici à deux questions malheureusement très-obscures : La première est celle-ci : Quel rang assigner à l’héré-
' D’autre.'i faits dans Lucas, II, 787.
l’hérédité psychologique morbide. 183
dité parmi les autres causes d’aliénation ? De bons documents statistiques pourraient seuls fournir la réponse ; or les relevés divers s’accordent très-peu entre eux. Les folies héréditaires représentent pour Moreau de Tours les 9/10; pour d’autres, 1/10 seulement. D’après les recherches de î\laudsley, le chiffre serait au-dessus de 1/4 et au-dessous de 1/2 : sur'oO cas d’hérédité qu’il a soigneusement examinés, il en a trouvé 10 héréditaires, ce qui donnerait 1/3. Sur 73 cas rapportés par Trélat dans sa Folie lucide, il en compte 43 comme dus à l’hérédité. — D’un rapport présenté an gouvernement français en 1861, il résulte que sur 1,000 admissions de chaque sexe dans tes maisons d’aliénés, 264 hommes et 266 femmes avaient hérité de cette maladie. Sur les 264 hommes, 128 la tenaient de leur père, 110 de leur mère, 26 des deux. Sur 266 femmes, 100 héritaient de leur père, 130 de leur mère, 36 des deux. 11 semble donc qu’on ne se tromperait guère en disant que les folies héréditaires représentent 1/2 à 1/3 de la totalité des cas.
, La seconde question serait celle-ci : A quelle forme de l’hérédité mentale doit être rapportée la folie héréditaire? D’abord, en ce qui touche les hallucinations pures et simples, il est clair qu’elles ne sont qu’une forme de l’hérédité des facultés sensorielles. Quant à la folie proprement dite, comme elle a toutes les formes possibles, comme elle présente tantôt séparément, tantôt à la fois, perversion des sentiments et des instincts, lésion de l’intelligence, impuissance de la volonté ; comme on n’a pu jusqu’ici ramener tous les phénomènes psychologiques de la folie à une seule cause, on peut dire que les faits qui précèdent sont une démonstration nouvelle et in extenso de l’hérédité psychologique sous toutes ses formes.