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CHAPITRE PREMIER

l’hérédité a-t-elle des lois? .

I^a science ne commence qu’avec la recherche des lois. Tout ce qui procède n’avait qu’un but : la préparer. Si de cette masse de faits empruntés à la psychologie animale et humaine, à la pathologie et à l’histoire, nous n’avions l’espoir de voir surgir quelque règle certaine et fixe, ce ne serait plus qu’un amas de matériaux sans valeur, un recueil d’anecdotes curieuses peut-être, mais qui n’apporterait à l’esprit rien qui ressemble à la science vraie. Nous croyons qu’ils ne méritent pas ce dédain. C’est le privilège de cette méthode expérimentale, qu’on entend accuser si souvent de se traîner terre à terre, clouée aux faits, emprisonnée dans une enceinte étroite et sans horizon, de nous révélerai! contraire Tuniverscl, de nous montrer les lois dans les faits, de nous démontrer cet apparent paradoxe : que dans le monde, pour un esprit scientifique, il n’y a pas de faits, qu’il n’y a que des lois.

Voici un fait du monde inorganique, assez simple par conséquent ; une pierre, un gaz qui se liquéfie, une goutte d’eau qui tombe. Si vous considérez ces phénomènes à la façon du vulgaire, avec les yeux, non avec l’esprit, ils

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seront pour vous la réalité parfaite, et au delà de ce qui est visible et tangible, il n’y aura que de vaines abstractions. Mais la science décompose ces faits en lois de pesanteur, de chaleur, d’attraction moléculaire, d’affinité, etc. — lois secondaires, qui peuvent elles-mêmes se ramener à des lois plus générales — et, remarquant que ces lois se retrouvent partout dans la matière organique, elle* en conclut que ce sont elles qui sont la réalité. Groupez ces lois et vous avez les faits ; groupez diverses espèces de lois et vous avez diverses espèces de faits. Par suite, connaître complètement un fait, ce serait savoir la qualité et la quantité des lois qui le composent; ce serait savoir que«tel fait se résout en telles lois, chaleur, pesanteur, etc., et en telle dose de chaleur, de pesanteur, etc. Mais dans cette analyse, qu’est devenu le fait? Il s’est émietté, évanoui, anéanti, pour ne laisser à sa place qu’un groupement de lois.

Prenez un fait biologique, une plante qui fleurit, un animal qui respire, vous ne trouverez encore là qu’une somme de lois. Il y a d’abord celles de la matière inorganique, et même, si on réduit la vie au pur mécanisme, il n’y en pas d’autres. Si on pense au contraire que la physique et la chimie n’expliquent pas la vie tout entière, on y ajoutera des lois nouvelles, celles qui règlent l’assimilation, la désassimilation, la génération, tous les processus vitaux : et bien qu’actuellement nous n’ayons pas de ces lois une connaissance précise, elles existent, nous n’en doutons pas.

Il en est de même dans le monde moral. Une passion, un poème, un événement historique, une révolution naissent du groupement d’un nombre presque infini de lois. Car, outre les lois physiques et biologiques qu’elles sqp-

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l/lIKlIKDITK A-T-ELLE LES LOIS? . ISO

posent, elles impliquent encore les lois psycholof>:iques, économiques et sociales. Le fait moral, meme le plus simple, présente une telle complication, un tel enchevêtrement de lois, d’ailleurs mal connues, que beaucoup, incapables de les voir, ont préféré les nier. Mais tout progrès nouveau de la science condamne cette solution, et quoiqu’il soit possible qu’au delà de ce déterminisme universel, il y ait quelque chose qui y échappe, on peut dire que tout fait, considéré comme tel, dans ce qui fait sa réalité, reste un groupement de lois.

Supposons tous les faits de l’univers physique et moral ramenés à un millier de lois secondaires, et toutes ces lois secondaires à une douzaine de lois primitives qui soient les éléments derniers et irréductibles du monde; représentons chacune par un fil ayant sa couleur propre formé lui-même par un faisceau de fils plus fins : une force supérieure — Dieu, Nature, Hasard, il n’importe — les tisse incessamment, les noue, les dénoue, les métamorphose en broderies variées. Pour le vulgaire, il n’existe que ces nœuds et ces dessins ; ils sont pour lui toute la réalité; en dehors il ne connaît, rien, ne soupçonne rien. Le savant se met à l’œuvre ; il dénoue les nœuds, effile les broderies et montre que toute la réalité est dans les fils. Alors l’opposition du fait et de la loi disparaît : les faits ne sont plus que la synthèse des lois ; les lois une analyse des faits.

Ainsi naît une idée scientifique du monde. La méthode expérimentale semblait emprisonnée dans le fait brut, et tout à coup sa perspective s’élargit, son horizon recule presque à l’infini, jusqu’à cette limite mystérieuse où finit le monde des lois; l’observation atteint l’universel, et l’expcrieBce aboutit à cette conclusion presque

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idéaliste : que les faits sont l’apparence, et les lois la réalité.

Il nous faut donc chercher si parmi les nombreux fils dont le croisement constitue les faits cités, il y en a un qui soit commun à tout ce groupe. Pour parler plus clairement, il s’agit de savoir si l’hérédité est une loi du monde moral, ou si les nombreux exemples donnés plus haut ne sont que des cas isolés, résultant du concours fortuit d’autres lois.

Peut-être, après avoir lu la première partie de ce volume, s’étonnera-t-on que la question puisse être posée. Cependant 1a parfaite indifférence de la plupart des psychologues, à l’égard de l’hérédité, semble assez dire qu’ils n’y ont pas vu une loi psychique. Quant aux physiologistes qui s’en sont plus sérieusement occupés, leurs doctrines sur ce point sont loin d’être d’accord, et plusieurs Ont nettement rejeté l’hérédité morale. La question vaut donc la peine d’être étudiée.

Ce n’est pas, à parler franchement, que les objections contre l’hérédité psychologique nous paraissent bien redoutables ; elles seraient même le plus souvent inexplicables, si l’on ne savait le motif qui les a inspirées. C’est la crainte, fondée ou non, des conséquences qui pourraient en résulter : préoccupation qui n’est ni scientifique, puisqu’elle procède arbitrairement, ni morale, j^uisqu’elle préfère quelque chose à la vérité.

Ainsi, peut-on s’arrêter :\ une doctrine dont Lérdat a été le plus célèbre interprète, et qui, soumettant complé-

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tement aux lois de l’hérédité le « dynamisme » (c’est-à-dire les divers modes de l’activité psychique) de l’animal, y soustrait le « dynamisme » de l’homme? L’intention de l’auteur est trop transparente C’est créer entre l’homme et l’animal un abîme qui n’existe pas. Au double point de vue physique et mental, il est impossible de faire de l’homme un être à part, d’établir a un règne humain. » Sans doute on s’est bien aventuré de nos jours quand on a dit * que rien de ce qui est dans l’homme ne manque à l’animal, ni le langage, ni la faculté de compter, (la pie compte jusqu’à 7...), ni les idées morales, ni le sentiment du respect et de la crainte, qui est le fond du sentiment religieux. Mais en laissant de côté ces assertions hypothétiques et ces exagérations en sens contraire, qui caractérisent toujours une réaction, il est certain que dans le passage de l’animalité à l’humanité, l’axiome de Linné reste vrai : Natura non facit saltus. L’hérédité est une loi biologique qui découle elle-même d’une autre loi, celle du transport, par la génération, des attributs de la vie physique ou mentale ; et les lois de la génération régissent tout ce qui est vivant, la plante comme l’animal, comme l’homme. Il n’y a pas, comme nous de verrons plus bas, une partie du domaine de la vie qui soit soumise aux lois de l’hérédité, et une autre qui y soit soustraite.

Cette hypothèse de Lordat est tellement chimérique,

' Si les lois, dit-il, sont les mêmes dans les deux ordres (animal et humain), la ressemblance pourra nous Taire penser que le dynamisme des bêtes est semblable au nôtre, et que l'homme n’est qu'un animal plus développé et ennobli, comme l’ont tant professé Gall et son école. Mais si tes deux hérédités présentent des lois différentes, nous pourrons contester l’identité des deux dynamismes comparés.

“ V. les Bulletins de la Société d' anthropologie !'• série, tome VI, et 2* série, tome !•'.

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(lu’il faudrait au contraire, dans une étude même psyidiolofîique sur l’héi'édité, ne jamais séparer l’animal de l’homme. Il faudrait prendre l’un après l’autre chacun des modes de la vie mentale, et voir comment il est régi . par l’hérédité, tant sous sa forme inférieure, celle de l’animal, que sous sa forme supérieure, celle de l’homme. On a essayé de le faire ici , très-grossièrement , ce livre n’étant qu’un 'essai; d’ailleurs, en l’absence d’une psychologie comparée, qui serve de base et de cadre à cette exposition, on en est réduit à tâtonner.

Une autre doctrine, soutenue par Virey, consiste à dire qu’il faut distinguer « entre les qualités morales qui tiennent au corps et tes qualités morales qui servent à l’âme, » (pie les premières sont transmissibles par hérédité, mais (lue les secondes ne le sont pas Le même Lordat soutient une thèse analogue : «Dans l’homme, dit-il, l’hérédité régit tout ce qui concerne la force vitale, mais ne régit pas « les qualités indigènes ou exotiques du sens intime, » ce qui traduit en langage plus clair, signifie : les modes inconscients de l’activité vitale sont héréditaires ; les modes conscients ne . le sont pas. »

Prise sous cette forme, l’objection est vague et même ' bien peu solide, quand on la serre de près; car elle repose sur l’idée d’une distinction absolue entre l’esprit et le corps, idée qui, si elle était admissible au temps de Descartes, aujourd’hui ne l’est plus. Mais si on s’en tient moins à la lettre qu’à l’esprit de l’objection, moins à ce qu’elle dit qu’à ce qu’elle veut dire, on doit reconnaître qu’elle soulève une question assez délicate que nous ne ferons qu’indiquer ici, mais qu’il faudra discuter ailleurs.

Parmi les « qualités morales qui tiennent au corps, »

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on compte en première ligne les sensations et les perceptions.

L’organisme est hérité, avec lui les organes des sens et lesfonctions de ces organes. Mais l’imagination dépend en grande partie de notre faculté de sentir, et les sensations avec les images forment les matériaux bruts de la connaissance. Suffisent-ils à la constituer? On ne le soutient plus aujourd’hui. On sait bien que l’esprit y met quelque chose, qu’il fait entrer le phénomène dans les moules de la causalité, du temps, de l’espace. Ces conditions de toute pensée, formes subjectives de l’esprit, dit Kant, préformations de l’organisme, disent les physiologistes, sont universelles, communes à tous les hommes, par conséquent héréditaires sans exception.

S’il s’agit non plus de l’activité intellectuelle, mais de l’aetivité sentimentale, dessentiments, des émotions et des passions, n’a-t-on pas quelque droit de les placer parmi les « qualités morales qui tiennent à ce corps? » Il faut bien accorder que les émotions sont fort différentes, suivant que le sujet qui les éprouve est lymphatique ou nerveux, bilieux ou sanguin ; et ces affections primitives sont la source d’où sortent plus fard nos sentiments les plus complexes.

Ainsi, quand on l’examine de près, cette prétendue différence entre a les qualités morales qui tiennent à l’esprit» et celles «qui tiennent au corps, » s’évanouit complètement. Vous la cherchez sans la trouver, parce qu’en fait elle n’existe pas. On a bien voulu admettre l’hérédité pour certains modes psychiques inférieurs; on a cru ainsi lui faire sa part, et il arrive logiquement, fatalement, qu’elle envahit le domaine de la psychologie tout entier : consécjucnce naturelle d’une hypothèse vague, mal liée,

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inconsistante, en désaccord avec les faits. Et pourtant, avons-nous dit, il y a peut-être dans cette distinction un fond de vérité. Ce point important, que l’objection n’a pas su dégager ni mettre en lumière, le voici.

Supposez que l’on ait solidement établi que tous les modes de l’activité psychique sont transmissibles : les sens, la mémoire, l’imagination, le raisonnement, les sentiments, les instincts et les passions, les dispositions normales ou morbides ; la totalité de ces modes, est-ce bien tout l’être sentant et pensant? ou bien y a-t-il en dehors un nescio quid qu’on appelle le moi, la personne, le genius, le caraclère, c’est-à-dire celte force intime qui élabore d’une façon qui lui est propre tous les matériaux du sentiment et de la connaissance, et leur imprime son cachet’particulier ? Faut-il penser que les divers modes de l’activité psychique par leurs croisements divers expliquent seide la personne ; ou bien y a-t-il en sus quelque chose ? Le moi est-il un résultat ou une cause? Si l’on remarque que des impressions semblables sont ressenties et transformées de façon très-dissemblables, suivant les individus; qu’entre le génie et l’idiotie, il y a toutes les variétés possibles d’activité mentale, peut-être scra-t-on disposé à considérer comme raisonnable l’hypothèse d’un principe d’individuation qui explique ces différences. Et alors se poserait cette question : Le moi, la personne, l’é= lément constitutif de l’individu est-il transmissible par hérédité, comme les divers modes de l’activité mentale ?

Telle est, à notre avis, la seule façon sérieuse d’interpréter cette objection, et sous cette forme on ne peut nier qu’elle ne soulève une grave difficulté. Nous demanderons la permission d’en ajourner l’examen ; il trouvera mieux sa place ailleurs.

l’uÉRKDITÊ a-t-elle UES LOIS?

En dehors des physiologiques , le rôle de l’hérédité psychologique a été contesté par l’un des plus grands historiens philosophes de l’Angleterre, Bucklc. Il est étonnant qu’un esprits! net, qui a porté dans l’investigation des phénomènes historiques une pénétration, une originalité de méthode, une rigueur scientifique bien rares, ait méconnu un fait de celte importance.

« Nous entendons, dit-il, souvent parler de talents héréditaires, de vices héréditaires, de vertus héréditaires, mais quiconque examinera rigoureusement les faits trouvera qu’il n’y a aucune preuve de leur existence. La manière dont on donne en général cette preuve est illogique au plus haut degré, car d’ordinaire voici comment procèdent ceux qui ont écrit sur ces matières : ils réunissent des exemples de quelque particularité mentale qu’on a rencontrée chez un père et chez son fils, et de là ils infèrent que cette particularité a été transmise. Avec un pareil mode de raisonnement, on peut démontrer n’importe quelle proposition. En effet, partout où s’étendent nos recherches, il y a un nombre de coïncidences empiriijues suffisant, pour étayer d’un cas plausible toute opinion qu’il plaira au premier venu de soutenir.

a Mais ce n’est pas ainsi qu’on découvre la vérité. Il faut non-seulement se demander combien il se présente d’exemples de talents héréditaires, etc. , mais aussi combien il se présente d’exemples des qualités qui ne sont pas héré- ^ ditaires. Tant qu’on ne fera pas une tentative de ce genre, il nous sera impossible de rien savoir sur celte question d’une manière inductive, et jusqu’à ce que la physiologie et la chimie soient beaucoup plus avançées, nous ne pourrons rien savoir à ce sujet d’une manière déductive, a Ces considérations doivent nous empêcher d’ac-

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cueillir des théories qui affirment positivement l’existence de la folie héréditaire et du suicide héréditaire. La même remarque s’applique à l’hérédifé de la maladie en général; Elle s’applique avec plus de force encore aux vertus et aux vices héréditaires, d’autant plus qu’on n’a pas dressé un état aussi exact des phénomènes moraux que des phénomènes physiologiques ; par conséquent nos conclusions touchant les premiers sont encore plus incertaines*. »

On retrouve dans cette objection, si prodigieuse qu’elle nous paraisse, toutes les qualités d’un esprit vraiment seientifique, c’est-à-dire difficile en fait de preuves. On ne voit pas cependant bien nettement quelle méthode Buckle veut qu’on suive dans ces recherches. Est-ce la méthode de différence, qui consisterait à comparer les faits d’hérédité avec les exceptions, à pouvoir rendre compte de ces dernières et à montrer pourquoi elles ne rentrent pas dans la loi? Peut-être n’est-il pas impossible de le tenter. Est-ce la méthode statistique, qui consisterait à accepter les faits tels qu’ils se présentent, à grouper d’une part ceux qui ont un caractère héréditaire, et d’autre part ceux qui ne l’ont pas, et à évaluer numériquement les rapports des deux groupes? Nous verrons plus loin qu’on l’a essayé.

On doit accorder sans aucune difficulté à Buckle que la question del’hérédité psychologique est bien loin de pouvoir être rigoureusement exposée ; il y a même une foule de bonnes raisons pour qu’il en soit ainsi. Bien des fois, dans le cours de ce travail, nous avons senti tout ce qu’il y a d’insuffisant à dire : Tel père illustre, tel fils illustre ;

' Buckle. Civilisation in England.

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donc le talent est héréditaire ; quand il faudrait être en état de montrer qu’à tel mode précis d’activité mentale chez l’ascendant correspond le même mode chez le descendant, ou bien de dire pourquoi cela n’cst pas. Mais c’est trop demander dans l’état actuel de la psychologique.

Ceci reconnu, si nous en revenons à ce qu’il y a d’essentiel dans l’objection de Bucklc, nous voyons qu’à son avis, les cas d’hérédité seraient des successions purement fortuites, comme on en doit toujours découvrir quand on compare une grande niasse de faits. Si l’on dépouillait sur les registres d’une loterie la liste des numéros gagnants pendant une longue période d’années, il est probable qu’on trouverait de temps en temps des successions identiques amenées par un pur effet du hasard. C’est ainsi ou à peu près que Buckle explique les cas d’hérédité : il ramène ia question à un calcul de probabilité ; or un mathématicien avait répondu par avance à cette singulière hypothèse.

Mauperluis, après avoir cité un exemple de sexdigitisme héréditaire pendant quatre générations , ajoute : « Je ne crois pas que personne prenne l’exemple du sexdigitisme pour un effet de pur hasard ; mais au cas où on le voudrait, il faut voir quelle est la probabilité que cette variété accidentelle dans un premier parent ne se répétera pas dans les descendants. Après une recherche que j’ai faite dans une ville qui a cent mille habitants, j’ai trouvé deux hommes qui avaient cette singularité.

Supposons, ce qui est un peu difficile, que trois autres me soient échappés et que sur vingt mille hommes on puisse compter un sexdigitairc ; la probabilité que son fils ou sa fille ne naîtra pas avec le sexdigitisme est de 20,000

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à 1 ; et celle que son petit-fils ne sera pas sexdigitaire est de 20,000 fois 20,000 où de 400,000,000 à 1. Enfin la probabilité que cette singularité ne se continuera pas pendant trois générations consécutives, serait de 8,000,000,000 à 1 ; nombres si grands que la certitude des choses les mieux démontrées en physique, n’approche pas de ces probabilités'. »

Si l’on applique le raisonnement de Maupertuis à quelques cas d’hérédité psychologique, une maladie mentale, un talent quelconque (peintre, musicien) persistant pendant deux ou trois générations, on voit aisément ce que devient l’objection de Buckle.

La plupart de ces objections n’eussent pas été soulevées, si l’on n’avait commis la faute grave de ne raisonner que sur des exceptions. Pour bien résoudre la question, il aurait fallu d’abord la bien poser, c’est-à-dire considérer le fait de l’hérédité, non partiellement, mais dans toute son extension à travers le domaine de la vie, comme nous allons le faire ici.

Pour procéder logiquement, il nous faudrait d’abord déterminer ce que c’est que l’espèce. Nous ne nous lancerons pas dans cette question inextricable. Il suffit de nous en tenir à quelques faits très-simples, incontestables, très-grossiers si l’on veut, mais que tout le monde admet.

Quand nous comparons deux êtres vivants, c’est-à-dire

' Maupertuis. Œuvres, tome II. Lettre 17*.

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deux sommes d’attributs, et que nous trouvons que ces deux êtres ont en commun un très-grand nombre d’attributs essentiels et ne diffèrent que par des attributs rares et secondaires, de telle sorte qu’on puisse les considérer comme à peu près semblables, nous disons qu’ils sont de la même espèce. Les caractères nombreux et essentiels qui leur sont communs, nous les appelons spécifiques ; les caractères rares et accidentels qui les différencient, nous les appelons individuels. Ainsi deux individus de l’espèce humaine ônt en commun des caractères essentiels très-nombrçux, d’être organisés, vertébrés, mammifères, avec tout ce que cela implique, d’avoir des sens, des fonctions physiologiques ou psychologiques, comme sentir, se souvenir, imaginer, raisonner. Mais tous deux diffèrent par des caractères accidentels et individuels, en ce que le système musculaire commun aux deux est trèsdéveloppé chez l’un et très-peu chez l’autre; en ce que la faculté de se souvenfr, commune aux deux, est faible chez l’un et merveilleuse chez l’autre ; en ce que la faculté de raisonner, commune aux deux, ne s’élève pas chez l’un au-dessus des actes les plus simples et chez l’autre embrasse les abstractions les plus hautes.

Maintenant, par l’acte de la génération d’où l’hérédité découle, l’être produit son semblable. Dans les formes inférieures, comme la gemmation et la fissiparité, le fait est évident. Dans les formes supérieures qui nécessitent le concours des deux sexes, il y a deux forces contraires en présence et par conséquent en lutte ; il en résulte que le produit ressemble (sauf les exceptions) à l’un des deux auteurs ou aux deux à la fois. Cette vérité générale que les organismes d’un type donné descendent d’organismes du même type, est si bien établie par une infinité d’exemples

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qu’elle a le caractère d’un axiome. « La tendance chez un être vivant à se répéter dans son produit, dit un naturaliste, apparaît comme une sorte de nécessité. On aurait peine à concevoir un être qui ne ressemblerait pas à ses parents. En fait, cette tendance se rencontre partout, si bien que de tout temps, on la trouve admise comme un de ces faits fondamentaux qui sont la base de toutes les sciences naturelles qui jouent pour elles, faute de mieux, le rôle dévolu aux axiomes dans les sciences mathématiques. »

Ceci compris, l’hérédité nous apparaît sous son vrai jour et les fins de non-recevoir élevées contre elle peuvent s’apprécier à leur valeur, car la question posée plus haut : « Les cas de transmission héréditaire dans l’ordre psychique sont-ils fortuits, sont-ils le résultat d’une loi?» se décompose évidemment bn plusieurs questions auxquelles il est aisé de répondre :

l“Les catâclères spécifiques, soit physiques, soit moraux, sont-ils transmis par l’hérédité '! Oui, ils le sonttoujours, chez l’animal, comme chez l’homme.

2” Les caractères moins généraux qui constituent les races oa variétés sont-ils héréditaires? Oui, ils le sont également : d’un bouledogue il ne naît pas un épagneul, nî d’un nègre un blanc. Et cela est vrai aussi des qualités psychiques : tel animal a non-sculemcnt les instincts généraux de son espèce, mais les instincts particuliers de sa race. Le nègre hérite non-seulement des facultés psychologiques communes à tous les hommes, mais d’une certaine forme particulière de constitution mentale (prédominance de la sensibilité et de l’imagination, tendances sensuelles, inaptitude aux abstractions, etc).

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3® Les caractères purement individuels sont-ils héréditaires? Les faits nous ont montré qu’au physique et au moral, ils le sont souvent.

Ainsi, en résumé, l’hérédité régit toujours ces caractères très-généraux qui constituent l’espèce, toujours ces caractères moins généraux qui constituent la variété, souvent les caractères individuels. Dès lors, la conclusion bien évidente qui sort de là, c’est que l’hérédité est la loi, la non-hérédité, l'exception. Supposez un père et une mère, tous deux grands, forts, sains, actifs, intelligents : d’eux naissent un fils et une fille ayant toutes les qualités contraires. Dans ce cas, où l’hérédité paraît complètement abolie, il n’en reste pas moins vrai que les différences entre les parents et les enfants sont bien peu, au prix de leurs ressemblai\t;es.

Il ne faudrait pas nous reprocher d’avoir insisté trop longtemps sur des choses évidentes. Elles sont si claires qu’on les oublie, qu’on en vient à ne plus raisonner que sur des cas isolés, et à dénaturer la question par la façon dont on la pose. Au contraire, quand on considère les faits dans leur totalité, l’hérédité apparaît comme universelle : si bien que ce qui peut surprendre, ce n’est pas qu’il y ait dans tes êtres vivants des caractères héréditaires, mais qu’il y en ait qui ne le soient pas.

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