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nette qu’on arrive à dégager est celle-ci : Nous distinguons en nous deux groupes de phénomènes ou d’opérations : les uns qui sont conçus comme externes, inconscients, soumis à la double condition de l’espace et du temps ; les autres qui nous sont donnés comme conscients^, internes et successifs. La corrélation que nous saisissons entre ces deux groupes de phénomènes consiste en ce que certaines manières d’être dans un groupe sont l’antécédent habituel de certaines manières d’être dans l’autre groupe; par exemple, cette somme d’étatsde conscience qui constituent ce que nous appelons une douleur, est accompagnée de certains états de l’organisme (mouvement, jeu de la physionomie, état des viscères), et réciproquement ; un peu de belladone, d’opium, ou simplement d’alcool mêlé à la circulation, amène certains états de conscience d’une nature déterminée : en un mot, entre les deux groupes de phénomènes, nous saisissons des rapports soit de coexistence invariable, soit de succession invariable. Il nous semble que c’est la seule façon incontestable et claire de poser la question qui nous occupe. Enfin, si nous essayons de serrer de plus près l’opposition des deux groupes, nous verrons que le groupe supérieur ou psychologique a pour caractère fondamental d’être conscient ; en sorte que l’antithèse du physique et du moral peut, sans trop d’inexactitude, se ramener à l’antithèse de l’inconscient et du conscient. Si donc nous parvenions à établir que cet attribut, la conscience, qui caractérise l’un des groupes et qui, par conséquent, différencie les deux groupes, n’appartient point, aussi essentiellement et aussi exclusivement qu’il semble, au groupe supérieur ; si nous parvenions à montrer que des opérations qui sont considérées à bon droit comme psychologiques par excellence.
(sentir, jouir, souffrir, aimer, juger, raisonner, vouloir] peuvent être dans certains cas absolument ou relativement inconscientes, l’antithèse du physique et du moral, au lieu d’être absolue, deviendrait relative, et le problème se poserait à nous sous un aspect nouveau. Essayons donc, pour le débrouiller, de pénétrer dans la région mystérieuse de l’inconscient.
L’étude psychologique des phénomènes inconscients date d’un demi-siècle à peine et est encore à l’état d’ébauche. L’école de Descartes et celle de Locke, c’est-àdire tout le XVII* et tout le xviii* siècle, affirment nettement que la psychologie a les mêmes limites que la conscience et finit avec elle. Tout ce qui en sort est rejeté dans la physiologie : entre les deux sciences la ligne de démarcation est absolue. Par suite, tous ces phénomènes de pénombre qui forment la transition de la conscience claire à l’inconscience complète furent oubliés, non sans dommage, car de là des explications superficielles, des vues tronquées et incomplètes. On ne viole pas impunément la nature des choses, et comme tout dans la nature forme série, continuité, transition insensible, nos divisions tranchées sont toujours fausses. Si l’on ne perdait pas de vue que nos subdivisions de la science universelle en sciences particulières, œuvre utile, indispensable même, sont toujours factices et arbitraires par quelque endroit, on s’épargnerait beaucoup de discussions oiseuses. Ainsi, pour les phénomènes inconscients qui relèvent à la fois de la physiologie et de la psychologie, il importe assez peu
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que l’une ou l’autre s’en occupe, pourvu que cette étude soit faite, et bien.
Leibniz est le seul qui au xvn' siècle en ait compris l’importance. On ne pouvait attendre moins de l’inventeur du calcul infinitésimal, de l’apologiste de la lex coniinui in naturu, de l’homme qui a eu au plus haut degré le sentiment de la compénétration universelle. Par sa distinction entre la perception (consciente) et l’aperception (inconsciente), il a ouvert la voie où de nos jours la plupart des physiologistes et des psychologistes sont entrés, un peu lentement. Cependant il n’existe encore aucun travail d’ensemble sur la question ' et l’entreprise serait vaste, car une psychologie de l’inconscient aurait les mêmes limites, la même étendue, que la psychologie ordinaire. Il faudrait — c’est ainsi du moins que nous comprenons le sujet — montrer que la plupart des opérations de l’âme, sinon toutes, peuvent se produire sous une double forme ; qu’il y a en nous deux modes parallèles d’activité, l’un conscient, l’autre inconscient. Cette étude demanderait un volume ; il suffira à notre sujet de montrer par quelques faits positifs ce qu’est cette activité inconsciente, et en quelle mesure elle peut expliquer la corrélation du physique et du moral.
Allant du simple au composé, de l’action réflexe à la cérébration inconsciente, nous rattacherons notre étude de l’inconscient aux centres nerveux dans l’ordre suivant : moelle épinière, bulbe rachidien, protubérance annulaire, cervelet, hémisphères cérébraux.
' L'ouvrage le plus complet et le plus récent qui existe sur ce sujet est lu Philosophie de l'Inconscient {Philosophie des Unbewussten, \ersuch einer IVeitanschauung, Berlin 1869) de M. Hartmann. L’auteur s’y est placé à un point de vue métaphysique voisin de Schelling et Schupenhauer; mais on trouve chez lui une bonne somme de faits, et nous lui en emprunterons plus d'un dans ce qui va suivie.
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1" [.a moelle épinière est considérée par les physiologistes sous un double aspect : comme cordon conducteur, elle transmet à l’encéphale les sensations et en ramène les excitations motrices; comme centre nerveux, elle est le siège des actions réflexes. L’action réflexe simple, que l’on peut définir celle où une simple excitation est suivie d’une simple contraction, est le premier acte d’automatisme ou d’inconscience qui s’olîre à nous. L’action réflexe consiste essentiellement en un mouvement, dans une partie du corps, provoqué par une excitation venant de cette partie et agissant par l’intermédiaire d’un centre nerveux autre que le cerveau. Proschaska, qui a étudié le premier ces mouvements, les appela « phénomènes de réflexion des impressions sensitives en impressions motrices. »
Si nous examinons ici, du point de vue qui nous est propre, les actions réflexes dont la moelle est le centre, nous trouverons qu’elles ont pour caractère d’être automatiques, inconscientes, et, ce qui nous importe beaucoup, coordonnées. « Tout trahit, dit M. Luys, dans ces réactions purement réflexes qui empruntent à leur automatisme ce caractère fatal et nécessaire qui est propre aux rouages mécaniques de l’industrie humaine, une sorte de consensus préétabli entre l’impression centripète et l’action
centrifuge qu’elle provoque si bien qu’il est dans
leur essence même d’être régulières et coordonnées'. » Quelques faits feront mieux comprendre. Si, après avoir décapité une grenouille, on pince un point quelconque de sa peau, l’animal immédiatement se met en marche, aussi régulièrement que si l’encéphale n’avait pas été
' Luys. Recherches sur le système nerveux, p. 280.
enlevé. Flourens prenait des cochons d’Inde et leur enlevait les lobes cérébraux, il irritait ensuite leur peau ; aussitôt, les animaux marchaient, sautaient, trépignaient, et dès qu’on cessait les irritations, ne bougeaient plus. Des oiseaux décapités peuvent encore, quand on les excke, accomplir avec leurs ailes des mouvements rhythmés pour voler. Mais voici des faits plus curieux et plus embarrassants. Si on prend une grenouille ou un, triton sain et vigoureux, et qu’on le soumette à diverses expériences, qu’on le touche, qu’on le pince, qu’on le brûle avec de l’acide acétique, puis, qu’après avoir décapité l’animal, on le soumette aux mêmes expériences, on verra que les réactions de sa part sont exactement semblables, qu’il cherche à se dérober à la douleur, à se débarrasser de l’acide qui le brûle, qu’il porte la patte sur la partie du corps que l’on irrite, et que le mouvement de ce membre accompagne la piqûre partout oû elle a lieu*. Il n’est guère possible de soutenir qu’ici les mouvements sont coordonnés comme ceux d’une machine ; les actes de l’animal sont adaptés à un but particulier ; on y trouve les caractères de l’intelligence et de la volonté, connaissance des moyens, choix des moyens, puisqu’ils sont variables comme la cause qui les provoque.
Et maintenant, posons-nous cette question : Si ces actes et ceux de même nature étaient tels que les impressions qui les causent fussent senties et que les actes euxmêmes fussent sentis, ne les appellerait-on pas psychologiques? N’y a-t-il pas en eux tout ce qui constitue un
' Pour plus de détails, voir Vulpiau, Physiol. du système nerveux, p. 417 à 428 ; on y verra des animaux sans tête agir exactement comme s’ils en avaient une. On lira aussi avec fruit D' Dcspine, Psycitol. naturelle, t. I, cli. viii tout entier.
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acte intelligent? l’appropriation des moyens aux fins, non une appropriation générale et vague, mais une appropriation déterminée à une fin déterminée. On retrouve dans l’action réflexe tout ce qui constitue, en quelque sorte, le fond même de l’acte intelligent, c’est-à-dire la même série de moments parcourus, dans le même ordre, et ayant entre eux les mêmes rapports. 11 y a donc dans l’action réflexe tout ce qui constitue l’acte psychologique, moins la conscience. L’action réflexe qui est physiologique ne diffère de l’acte psychologique que par un seul point : c’est la conscience en moins.
Sur ce problème obscur, les uns disent : « Là où il ne peut y avoir conscience, puisque le cerveau manque, il n’y a, malgré les apparences, que du mécanisme. » Les autres disent : «Là où il y a évidemment choix, réflexion, acte psychique, il doit y avoir, malgré les apparences, une conscience. » Nous n’entrerons pas pour le moment dans ce débat. Un physiologiste allemand, cité par Wundt, croit cependant avoir établi par l’expérience suivante l’absence de toute conscience dans la moelle épinière. Il prend deux grenouilles, l’une qu’il a aveuglée pour diminuer en elle le nombre des impressions venues du dehors, l’autre qu’il décapite. Il les place dans un vase contenant de l’eau à la température de 20 degrés ; les deux grenouilles restent fort calmes dans leur bain chaud. Mais il échauffe graduellement l’eau du vase, et alors la scène change. La grenouille non décapitée paraît mal à l’aise, change de place, respire avec peine ; ses angoisses croissent avec la température. Vers 30 degrés, elle fait tous les efforts possibles pour s’échapper; enfin, à 33 degrés, elle meurt de crampes tétaniques. Pendant ce temps, la grenouille décapitée reste tranquillement à sa
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place ; « la moelle épinière dort, elle ne s’aperçoit pas du péril ; » la température augmente toujours ; l’autre grenouille est déjà morte, celle-ci reste immobile ; enfin, à 45 degrés, le cadavre de la grenouille remonte sur l’eau, « elle était roide comme une planche. »
Peut-être, cependant, comme le fait remarquer Wunds, cette expérience n’est-elle pas décisive, d’abord parce qu’il y a des expériences contraires. Ensuite, le développement de la conscience doit nécessairement dépendre de l’organisation tout entière ; et il est bien possible que si un animal décapité pouvait vivre assez longtemps, il se formerait eq lui une conscience analogue à celle des espèces inférieures, qui sc réduirait à la simple faculté de saisir le monde extérieur. Il ne serait pas convcnable.de dire que Y Amphioxus, le seul des poissons et des vertébrés qui a une moelle épinière, mais sans cerveau, n’a pas de conscience, parce qu’il n’a pas de cerveau ; et si on accorde que les petits ganglions des invertébrés peuvent former une conscience, on ne voit pas pourquoi la moelle ne le ferait pas.
M?»is sans insister sur un point qui ne pourrait être utilement discuté en ce moment, continuons notre étude des phénomènes" d’inconscience.
2° La substance grise de la moelle allongée a des fonctions plus relevées, plus intelligentes que celles de la moelle épinière. Elle préside à certaines contractions musculaires, coordonnées, qui ne dépendent pas de la volonté et souvent n’arrivent pas à la conscience : ces actes sont la respiration, la déglutition, le cri simple, l’éternument, la toux, le bâillement, les contractions musculaires qui constituent le jeu de la physionomie.
Si à la moelle épinière et à la moelle allongée on
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ajoute la protubérance annulaire, en retranchant tout le reste de l’encéphale, les actes automatiques produits sont encore plus remarquables. Les animaux ainsi opérés poussent, quand on les pince, des cris plaintifs ayant l’expression véritable de la douleur. Un rat, auquel on a enlevé les hémisphères cérébraux, fait un brusque soubresaut, si on s’approche de lui en imitant le souffle du chat en colère. Des chiens et des chats, privés des lobes cérébraux, et à qui on verse dans la gueule une décoction de coloquinte, font grimacer leurs lèvres, comme pour se débarrasser d’une sensation désagréable. Ainsi donc, ies centres nerveux ci-dessus énumérés produisent, en l’absence du cerveau, des sensations inconscientes de plaisir, de douleur, de son, de goût.
Si on y joint les tubercules quadrijumeaux ou bijumeaux, on aura des sensations visuelles inconscientes. Un pigeon, auquel on a enlevé les hémisphères cérébraux, fait un mouvement de tète, comme pour éviter le danger qui le menace, quand on approche le poing de lui brusquement. Une expérience, faite la première fois par Longet, montre que le pigeon suit avec sa tète les mouvements qu’on fait exécuter à une lumière.
Tous ces phénomènes sont de la même nature que ceux qui dépendent de la moelle épinière, et nous ne pouvons faire à leur sujet que les mêmes réflexions. Ils sont intelligents, c’est-à-dire appropriés à un but. Ils sont identiques, quant au fond, aux actes psychologiques et n’en diffèrent que par un seul caractère, c’est qu’ils sont inconscients — ou réputés tels.
3° La même remarque s’applique aussi aux {ihénomènes automatiques qui dépendent du cervelet. La fonction de ect organe paiaît consister à coordonner les coniractions
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musculaires qui produisent les divers mouvements, « coordination qui exige une science infinie, laquelle est complètement ignorée par l’esprit. » a Bien souvent, dit le docteur Despine *, j’ai admiré cette science automatique, en voyant le chien qui suit la voiture de son maître sauter au-devant de son cheval, passer entre les roues de la voiture, et cela à tous les degrés de vitesse, sans jamais se laisser atteindre par les roues ou par les pieds du cheval. Quelle précision mathématique ne faut-il pas dans l’action des muscles nombreux qui concourent à l’exécution de tous ces mouvements! Tout celase fait d’après le moindre désir de l’animal, sans que celui-ei sache comment. Chez l’homme, cette science automatique nous apparaît plus merveilleuse encore. Les instrumentistes chez lesquels le cervelet est imparfait, ne pourront jamais exécuter une œuvre musicale comme ils sentent qu’elle doit être rendue. Il y a des hommes très-intelligents et fort maladroits, tandis que d’autres d’une intelligence fort médiocre ont une adresse très-remarquable; aussi, sous le rapport de l’adresse, certaines races inférieures peuvent égaler les supérieures. Pour être bon écuyer, bon jongleur, bon équilibriste, bon tireur au vol, l’intelligence la plus ordinaire est suffisante; mais il faut être doué d’organes automatiques très-parfaits. Ce n’est pas la forme de la main qui donne l’adresse ; il y a des mains bien conformées et pourtant très-maladroites ; il y a des mains mal faites qui exécutent des prodiges d’adresse. La main et les doigts ne sont que l’instrument qui opère. »
A tous ces faits, qui semblent dénoter une intelligence inconsciente, enfouie dans l’organisme, et que nous
' Psychologie naturelle, t. l,|i.48ô.
rapport:? du piiYSiouf; et nu morau. 313
avons rapportés à des centres nerveux distincts, on pourrait en ajouter d’autres non moins curieux, comme la tendance par laquelle l’être vivant atteint sa forme typique, ou, dans les cas de lésion, la restaure et la complète. Quelques physiologistes, comme Burdach , y voient un instinct inconscient de la conservation individuelle ; la plupart constatent ces faits sans les expliquer. Nous n’y insisterons pas, pour arriver plus vite aux opérations inconscientes du cerveau.
4” L’automatisme a été considéré pendant longtemps comme appartenant exclusivement à la moelle épinière et aux centres nerveux secondaires. En Angleterre, ce sont surtout les travaux du docteur Carpenter et du docteur Laycock qui ont établi que le cerveau possède aussi une activité automatique qui lui est propre, et qu’ils ont désignée sous le nom de a cérébration inconsciente » ou « activité préconsciente de l’âme. » Nous entrons ici dans le vif de notre sujet, puisque le cerveau ou du moins la matière ganglionnaire qui se trouve répandue sur la surface des hémisphères, est le siège des opérations psychologiques les plus élevées et les plus complexes. Or, comme nous l’avons dit plus haut, il n’y a pas un seul mode de l’activité mentale qui ne puisse se produire sous la forme inconsciente. Les faits vont nous le prouver.
Mais comment étudier ces phénomènes, s’ils se dérobent à notre observation directe; si, d’une part, ils nesont connaissables que par la conscience et que, d’autre part, ils sont en dehors de la conscience? Nous ne prétendons pas tracer ici une méthode dont les procédés varient nécessairement suivant les cas. Le plus souvent nous les atteignons par induction, en allant du connu à l’inconnu. Nous pénétrons jusqu’à l’inconscient, en constatant l’influence